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Full text of "Correspondance inédite de Grimm et de Diderot, et recueil de lettres, poésies, morceaux et fragmens retranchés par la censure impériale en 1812 et 1813. [Editée par Chéron et Thory]"

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CORRESPONDANCE 

INÉDITE. 


IMPRIMERIE  DE  H.  FOliKNIER, 

RD*    DR    SBISC       N      14. 


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CORRESPONDANCE 


INEDITE 


DE   GRIMM 

ET 

DE  DIDEROT, 

ET  RECUEIL 

DE    LETTRES,    POÉSIES,    MORCEAUX    ET    FRAGMENS 

RETRANCHÉS  PAR  LA 

CENSURE  IMPÉRIALE 

EN   1812   ET    1813. 


PARIS, 


H.  FOURNIER  Je,  LIBRAIRE, 

RUE    DE    SELKE,  V.    l4- 
M  DCCC  XXIX. 


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TABLE 

DES  MATIÈRES- 


Pages 

Préface.  v 

Sur  le  Testament  politique  du  cardinal  Alberoni.  1 

De  l'École  militaire.  cj 

Sur  les  romans  de  Crébillon  fils.  1 1 
Sur  la  liberté  du  commerce  et  de  l'industrie  et  contre  les 

lois  prohibitives.  i4 
Sur  la   philosophie  en  général  et  particulièrement   sur 

celle  de  Bacon  23 

Facétie.  28 

De  l'éducation  des  princes.  35 

Sur  l'économie  politique  et  la  législation.  53 

Sur  les  protestans  et  la  tolérance.  62 
Sur  la  religion  chrétienne  et  les  différentes  sectes  qu'elle 

a  produites.  70 

Sur  la  loi  naturelle  et  le  code  de  la  nature.  83 

Sur  VAmi  des  hommes  du  comte  de  Mirabeau.  89 

Sur  les  lois  prohibitives  en  fait  de  commerce.                 ,  *  102 

Sur  l'immortalité  de  l'ame.  110 

Sur  les  Essais  philosophiques  de  Hume.                       x  1 14 

De  la  Lettre  de  Rousseau  sur  les  Spectacles.  120 

Lettre  de  Grimm  à  Voltaire.  123 
Lettres  d'un  officier-général  de  la  réserve  de  M.  le  prince 

de  Condé.  1 26 

Sur  YÉmile  de  J.-J.  Rousseau.  i43 

Conversation  avec  Diderot.  \/fô 


1J                                    TABLE    DES    MATIÈRES. 
Lettre  de  madame  Leclerc  à  Grimm.  iSA 
Lettres  au  même  ,  de  mademoiselle  Manon  Leclerc ,  dan- 
seuse de  l'Opéra.  155 
Au  même ,  de  mademoiselle  Magdeleine  Miré ,  danseuse 

de  l'Opéra.  t$q 

Lettres  de  Diderot  sur  les  Atlantiques  et  l'Atlantide.  160 
Réponse  du  marquis  Albergati  Capacelli  à  une  lettre  de 

Voltaire.  ^3 
Lettre  de  l'impératrice  de  Russie  à  d'Alembert.  1 85 
Lettre  du  comte  Schouvaloff  à  Diderot.  184 
Lettre  à  Sophie.  186 
Notice  sur  Boullanger,  auteur  du  Despotisme  oriental.  193 
Sur  l'église  de  Sainte-Genevièye,  et  sur  l'architecture  an- 
cienne et  moderne.  196 
Sur  le  Testament  du  cardinal  de  Richelieu.  a 08 
Parodie  en  chanson  de  la  lettre  de  M.  le  contrôleur  La- 

verdy  à  M.  le  duc  d'Aiguillon.  216 
Sur  le  compositeur  Monsignj ,  l'Opéra  français  et  Y  En- 
cyclopédie* 2 1 9 
Sur  les  commissions  extraordinaires  en  matière  criminelle.  23o 
Vers  à  M.  de  Choiseul  au  nom  du  curé  de  Saint-Eus- 

tache.  a32 

Amélise,  tragédie  de  Ducis.  233 

Sur  les  économistes.  240 

Brochures  de  Voltaire.  244 
Analyse  en  forme  de  procès-verbal  de  Laurette ,  comédie 

de  M.  du  Doyer  Dugastel.  253 

Sermon  philosophique.  265 

Rêve  attribué  à  mademoiselle  Clairon.  289 

Pensées  philosophiques  et  politiques.  3n 

Rêveries  à  l'occasion  de  la  révolution  de  Suède  en  1770.  33o 
Sur  l'ouvrage  de  J.-J.  Rousseau,  intitulé  :  Considérations 

sur  le  Gouvernement  de  Pologne.  335 

Plaisanterie  de  M.  de  La  Condamine.  343 

Galanterie  de  Voltaire.  347 

Début  de  mademoiselle  Raucour.  352 


TABLE    DES    MATIERES.  llj 

Les  Jésuites  ,  le  Pape  et  le  roi  de  Prusse.  36o 

Deux  lettres  de  M.  de  Buffon.  363 

Vers  de  La  Condamine  contre  le  Système  de  la  nature.  365 
Sur  les  mœurs  et  coutumes  des  différens  peuples  de  l'Eu- 
rope. 367 
Vers  de  Saurin.  372 
Observations  sur  le  commencement  de  la  société.  373 
Éloge  de  Colbert,  par  M.  Necker. — Prix  d'éloquence  de 

l'Académie  française.  38 1 

Réflexions  d'un  ignorant  après  avoir  lu  V Éloge  de  Colbert.  3g4 
Épigramme  de  Robe.  398 

Extrait  d'une  lettre  de  Grimm ,  datée  de  Péterhoff,  sur 

l'impératrice  Catherine  et  le  roi  de  Suède  Gustave  III.  399 
Sur  l'amour.  402 

Fragmens.  4°7 


FIN    DE    LA    TABLE. 


PRÉFACE 


Nous  remplissons  un  double  devoir  envers  le 
public,  en  lui  restituant  plusieurs  pièces  intéres- 
santes ,  dont  une  autorité  inquiète  et  arbitraire 
avait  interdit  la  publication  ,  et  en  lui  offrant  le 
complément  d'une  Correspondance  généralement 
considérée  comme  l'une  des  mines  les  plus  riches 
à  exploiter  pour  l'histoire  littéraire,  philosophique 
et  politique  du  dix-huitième  siècle. 

La  première  partie  de  cette  Correspondance  de- 
vait être  originairement  publiée  en  sept  volumes. 
Un  grand  nombre  de  lettres  et  d'articles  ayant  été 
supprimés  par  la  censure  impériale,  les  éditeurs 
ont  été  forcés  de  se  réduire  à  six  volumes,  et  de 
retrancher  ainsi,  avec  les  morceaux  supprimés, 
beaucoup  d'autres  articles  et  documens  qui  n'a- 
vaient pas  moins  d'intérêt  que  ceux  que  l'on  avait 
conservés,  mais  qui  n'auraient  pas  suffi  pour  former 
un  septième  volume. 

C'est  de  ces  divers  matériaux  réunis,  que  se  com- 
pose le  volume  de  supplément  que  nous  publions 
aujourd'hui. 

Il  suffira  de  lire  la  table  des  matières  pour  dis- 
tinguer, à  la  seule  inspection  des  titres,  les  sujets 
dont  la  discussion  devait  sembler  redoutable  à  un 
gouvernement  absolu  et  tyrannique. 


VJ  PRÉFACE. 

Ne  devaient-ils  pas  frémir  du  titre  seul  des  Com- 
missions  extraordinaires  en  matière  criminelle ,  tous 
ceux  qui  étaient  poursuivis  par  le  souvenir  du  duc 
d'Enghien  et  des  fossés  de  Vincennes? 

Celui  qui  avait  lancé  tant  de  décrets  contraires  à 
la  liberté  du  commerce  et  de  l'industrie,  pouvait-il 
souffrir  que  Ton  répandît  des  lumières  sur  les  in- 
convéniens  et  les  abus  des  Lois  prohibitives  ? 

A  plus  forte  raison  devait-il  être  offusqué  de  tout 
ce  qui  pouvait  tendre  à  régler  l'autorité  d'un  mo- 
narque ,  à  l'accorder  avec  les  principes  d'une  sage 
liberté,  et  par  conséquent  à  jeter,  même  indirec- 
tement ,  la  plus  légère  défaveur  sur  l'usurpation  y 
l'espritde  conquête,  les  armées  trop  nombreuses,  etc. 
C'est  ce  qui  a  dû  faire  rejeter  les  articles  sur  le  Testa- 
ment du  cardinal  A Iberoni,  V éducation  des  princes , 
V  économie  politique  et  la  législation ,  le  Testament 
du  cardinal  de  Richelieu,  etc. 

Toutes  les  nations  et  tous  les  gouvernemens  de 
l'Europe  n'ayant  jamais  été,  à  ses  yeux,  que  des 
instrumens  propres  à  être  mis  en  jeu  au  gré  de  sa 
politique  ambitieuse ,  on  ne  doit  pas  être  surpris 
que  ses  agens  aient  proscrit  toutes  les  vues,  tous 
les  moyens  qui  avaient  pour  but  d'accroître  la  pro- 
spérité ,  et  surtout  d'assurer  l'indépendance  des 
peuples  et  des  souverains ,  qu'il  considérait  comme 
ses  vassaux.  C'est  à  cette  défiance  ombrageuse 
que  doit  être  attribuée  la  suppression  des  articles 
sur  le  gouvernement  de  la  Pologne,  sur  celui  de  la 
Suède ,  etc. 

Enfin,  son  avidité  de  louanges,  et  sa  jalousie  de 


PRÉFACE.  VI  j 

toute  illustration,  devaient  suffire  pour  soustraire 
à  la  publicité  le  Sermon  philosophique ,  l'une  des 
pièces  les  plus  importantes  de  ce  volume,  et  dont 
une  partie  est  consacrée  à  l'éloge  de  tous  les  princes 
dont  le  baron  de  Grimm  était  correspondant. 

Ce  Sermon  philosophique  nous  a  paru,  sous 
d'autres  rapports,  une  pièce  éminemment  histo- 
rique. 

Comme  parodie  burlesque  des  discours  et  exhor- 
tations catholiques ,  cette  pièce  est  médiocrement 
plaisante ,  mais  elle  jette  beaucoup  de  lumières  sur 
les  philosophes  du  dix-huitième  siècle ,  considérés 
comme  secte.  On  a  vu  dans  les  volumes  précédem- 
ment publiés  que  tous  les  fidèles  rassemblés  dans 
les  synodes  philosophiques  se  qualifiaient  de  frères , 
et  se  distribuaient  les  travaux  qui  devaient  concourir 
à  l'achèvement  Au  grand  œuvre.  Les  frères  Diderot, 
d'Alembert,  Helvétius,  d'Holbach  et  Grimm,  étaient 
en  première  ligne;  puis  venaient  les  frères  Marmon- 
tel,  Thomas,  Morellet,  etc.  On  y  comptait  même 
des  sœurs yk  la  tête  desquelles  étaient  sœur  Lespi- 
nasse  et  sœur  Necker ,  de  laquelle  on  vantait  fort 
le  zèle ,  en  décriant  beaucoup  son  cuisinier.  On  y 
voit  encore  que  la  mère  Geoffrin ,  chez  laquelle  se 
tenait  fréquemment  un  des  synodes,  y  fut  long- 
temps l'objet  de  la  vénération  des  fidèles,  mais  que 
cette  excellente  femme  fut  rayée  de  la  légende  du 
moment  où  elle  interdit,  dans  son  logis,  les  argu- 
mentations philosophiques,  qui  l'avaient  trop  éclai- 
rée sur  le  but  auquel  on  tendait. 

Il  est  un  autre  rapport  sous  lequel  ce  Sermon 


Vlij  PREFACE. 

philosophique  nous  paraît  un  document  nécessaire 
à  l'histoire.  Personne  n'ignore  que  la  correspon- 
dance de  Grimm  était  adressée  à  plusieurs  princes 
souverains  du  Nord  ;  mais  leur  nombre  et  le  nom 
de  chacun  d'eux  n'étaient  pas  exactement  connus. 
Cette  pièce  ne  laisse  rien  à  désirer  à  cet  égard. 
Quant  aux  flatteries  dont  cette  nomenclature  est 
assaisonnée  ,  si  l'histoire  n'en  tient  point  de 
compte ,  elles  serviront  au  moins  à  fortifier  l'opi- 
nion que  le  baron  de  Grimm  et  ses  frères  ont  con- 
stamment donnée  de  leur  profonde  et  savante  poli- 
tique. 

Parmi  les  articles  de  littérature,  de  critique  et 
de  philosophie,  qui  forment,  avec  les  articles  sup- 
primés ,  le  complément  de  ce  volume ,  nous  espé- 
rons que  l'on  distinguera  les  lettres  sur  Y  architec- 
ture ancienne  et  moderne,  sur  Y  art  théâtral,  sur  les 
économistes ,  sur  le  compositeur  Monsigny  et  sur  la 
musique  française  ;  la  correspondance  dyun  officier- 
général,  écrite  sous  les  drapeaux  et  au  bivouac;  un 
commentaire  de  vers  burlesques,  composé  par  une 
femme,  dans  la  juste  mesure  où  n'a  pas  su  rester 
le  docteur  Mathanasius  ',  petite  production  aussi 
remplie  de  grâce  et  d'esprit ,  que  le  Chef-d'œuvre 
d'un  inconnu  est  fécond  en  érudition  pédantesque 
et  nauséabonde  ;  enfin  plusieurs  autres  articles  in- 
édits, dont  la  désignation  serait  superflue,  et  qui 
nous  ont  paru  offrir  une  variété  aussi  agréable 
qu'instructive. 

i.  Saint-Hyacinthe,  qui  a  publié  ,  sous  le  nom  de  Mathanasius ,  le  Chef- 
d'œuvre  d'un  inconnu  ,  en  a  vol. 


PRÉFACE.  ix 

Les  volumes  précédemment  publiés  ont  fait  suf- 
fisamment apprécier  les  qualités  éminentes  des  deux 
correspondans  des  princes  du  Nord.  Dans  tout  ce 
qui  a  rapport  aux  sciences ,  à  la  littérature ,  aux 
arts  ,  à  l'économie  politique ,  quelquefois  même  à 
la  législation,  rien  n'égale  la  profondeur  de  leur 
jugement,  la  sagacité  de  leur  esprit,  la  finesse  de 
leur  goût,  l'étendue  et  la  justesse  de  leurs  vues.  On 
remarque  même  ,  jusque  dans  leurs  sophismes  les 
plus  hardis,  et  dans  leurs  nombreuses  inconsé- 
quences, une  foule  d'aperçus  ingénieux  et  piquans, 
qui,  à  leur  insu,  tournent  au  profit  de  la  vérité. 

Mais  on  sait  aussi  que  ces  hommes  ,  si  supérieurs 
dans  leurs  jugemens  sur  toutes  les  productions  de 
l'intelligence  humaine ,  se  sont  constamment  mon- 
trés, non-seulement  détracteurs  téméraires ,  mais 
ennemis  violens  et  opiniâtres  de  toute  religion  et 
de  tout  culte.  Toute  la  Correspondance  déjà  publiée 
en  offre  d'incontestables  preuves.  L'athéisme  et  le 
matérialisme  y  sont  professés  sans  réserve  et  sans 
pudeur  dans  plusieurs  articles ,  qui  ont  été  à  l'abri 
des  rigueurs  de  la  censure.  Et,  en  effet,  que  pou- 
vait-on redouter  pour  la  religion  de  déclamations 
usées  et  de  dissertations  froidement  sophistiques , 
lorsque  les  pamphlets  même  de  Voltaire  n'excitent 
plus  que  la  satiété  et  l'ennui  ?  Le  triomphe  éclatant 
de  la  religion  chrétienne ,  après  un  siècle  d'incré- 
dulité ,  et  vingt-cinq  années  des  plus  cruelles  per- 
sécutions ,  n'est-il  pas  la  plus  éloquente  et  la  plus 
complète  réfutation  des  fausses  doctrines  du  dix- 
huitième  siècle  ?  Que  signifient  toutes  les  argumen- 


X  PRÉFACE. 

tations  des  athées  et  des  matérialistes,  après  que 
leurs  disciples,  devenus  les  plus  sanguinaires  et  les 
plus  atroces  des  tyrans,  ont  proclamé  l'Être  Suprême 
et  l'immortalité  de  l'âme  ?  Que  signifient  les  attaques 
contre  l'autorité  pontificale,  lorsqu'elle  est  relevée 
et  replacée  sur  ses  antiques  fondemens  par  le  con- 
cours de  tous  les  souverains  de  l'Europe,  de  ces 
mêmes  princes ,  si  divisés  d'intérêts  et  de  croyances, 
et  si  long-temps  endoctrinés  par  leurs  correspon- 
dans,  prédicateurs  en  titre  des  synodes  philoso- 
phiques? 

Nous  avons  pensé  que  c'eût  été  attacher  trop  d'im- 
portance à  des  opinions  décréditées ,  que  d'écarter 
de  ce  recueil  les  articles  qui  en  portent  l'empreinte. 
La  religion  a  vaincu  des  ennemis  bien  autrement 
redoutables  que  Grimm  et  Diderot ,  et  non-seule- 
ment nous  croyons  que  leurs  écrits  ne  sont  plus 
d'aucun  danger,  mais  nous  sommes  persuadés  que 
les  inconséquences  nombreuses  et  palpables  qu'ils 
renferment,  ne  peuvent  qu'accélérer  le  triomphe  de 
la  vérité. 

«  Le  genre  humain  ne  peut  rester  dans  l'état  où 
il  se  trouve.  Il  s'agite,  il  est  en  travail,  il  a  honte 
de  lui-même ,  et  cherche  à  remonter  contre  le  tor- 
rent des  erreurs,  après  s'y  être  abandonné  avec 
l'aveuglement  systématique  de  l'orgueil.  » 

L'opinion  générale  a  confirmé  ces  réflexions, 
publiées,  il  y  a  déjà  long-temps,  par  un  grand  écri- 
vain \  Les  tristes  doctrines  de  l'athéisme  et  du  ma- 

I.  L'auteur  des  Considérations  sur  la  France. 


PRÉFACE.  XJ 

térialisme  sont  universellement  réprouvées  par  le 
bon  sens ,  et  même  par  la  mode  et  le  bon  goût.  Le 
système  de  Locke  et  de  Condillac  a  perdu  son 
crédit,  et  les  extravagances  du  sensualisme  ont  été 
signalées  par  de  jeunes  professeurs  l  dont  la  clarté 
et  la  solidité  des  principes  n'égalent  peut-être  pas 
encore  la  science,  le  talent,  la  bonne  foi  et  l'amour 
de  la  vérité.  Mais  c'est  déjà  un  grand  bienfait  dont 
on  leur  est  redevable ,  que  d'avoir  préservé  les 
jeunes  intelligences  de  la  contagion  du  matéria- 
lisme, et  de  les  avoir  rendues  avides  de  sentimens  et 
de  pensées  propres  à  relever  la  dignité  de  l'homme. 
Ce  triomphe  du  spiritualisme  peut  nous  faire  espé- 
rer celui  d'une  philosophie  nouvelle ,  qui  naîtra , 
selon  les  vœux  du  grand  écrivain  que  nous  venons 
de  citer,  «  de  l'alliance  intime  de  la  religion  avec 
la  science.  » 

Loin  de  nous  toutefois  la  pensée  de  nous  ériger 
en  régulateurs  ou  réformateurs  des  jugemens  et  des 
opinions,  dont  personne  plus  que  nous  ne  respecte 
la  liberté.  Nous  sommes  restés  constamment  fidèles 
à  la  loi  que  nous  nous  sommes  imposée  en  publiant 
la  première  partie  de  cette  Correspondance,  dans 
la  préface  de  laquelle  la  règle  de  nos  travaux  se 
trouve  expliquée  de  la  manière  suivante  : 

«  Sans  nous  établir  les  juges  des  opinions,  nous 
n'avons  cherché,  ni  à  affaiblir,  ni  à  combattre  celles 
même  dont  l'expérience  nous  a  démontré  la  fausseté 
et  la  dangereuse  exagération  ;  mais  nous  avons  dû 

i.  MM.  Cousin,  Guizot  et  Villeraain. 


Xlj  PREFACE. 

quelquefois  avertir  dans  une  note  que  ces  opinions 
n'étaient  point  les  nôtres,  et  que  nous  ne  les  donnions 
au  public  que  pour  faire  juger  le  siècle  où  elles  ont 
été  soutenues  avec  une  trop  funeste  exaltation.» 


Les  premiers  éditeurs  de  la  Correspondance 
avaient  supprimé  des  analyses  de  pièces  insigni- 
fiantes ou  trop  connues,  et  nous  les  avons  imités  en 
cela.  Des  phrases  rayées  par  la  censure,  et  qui  nous 
ont  paru  sans  aucun  intérêt  ainsi  détachées  des 
articles  auxquels  elles  appartiennent ,  se  trouvent 
maintenant  rétablies  dans  la  nouvelle  édition  de  la 
Correspondance,  d'accord  entre  nous  et  les  édi- 
teurs de  la  nouvelle  édition  de  Grimm  en  i5  vo- 
lumes in-8°. 


CORRESPONDANCE 

LITTÉRAIRE,  INÉDITE. 


SUR    LE    TESTAMENT    POLITIQUE    DU    CARDINAL 
ALRERONI. 

A  Paris  ,  ci;  i5  octobre  1754. 

Un  Suisse  qui  demeure  à  Lausanne ,  qui  ,  à  ce  qu'il 
nous  apprend ,  est  dans  son  septième  lustre ,  et  qui  (ce 
qu'il  ne  dit  pas)  a  eu  autrefois  des  aventures  en  Saxe 
pour  plusieurs  plaisanteries  hasardées  sans  beaucoup  de 
retenue  sur  M.  le  comte  de  Brulil;  ce  Suisse,  inconnu 
jusqu'alors  dans  la  république  des  lettres,  nous  donna, 
il  y  a  plus  d'un  an,  le  Testament  politique  du  cardinal 
Alberonl,  qui  eut  beaucoup  de  succès,  malgré  l'obscu- 
rité de  l'éditeur,  et  malgré  la  prévention  qu'on  a  natu- 
rellement contre  ces  sortes  de  titres ,  si  souvent  mal 
employés,  et  contre  l'authenticité  de  ces  sortes  d'ou- 
vrages. La  question,  si  ce  Testament  contenait  réelle- 
ment les  idées  et  le  système  du  cardinal  Alberoni, 
devint  ici  inutile.  Les  uns ,  qui  avaient  un  peu  étudié 
les  vues  de  ce  grand  politique,  n'en  doutaient  point;  les 
autres  étaient  peu  inquiets  du  nom  de  l'auteur  :  il  leur 
suffît  de  trouver  dans  cet  ouvrage  beaucoup  d'esprit, 
beaucoup  de  vues  profondes,  et  ils  pardonnaient  volon- 
tiers au  génie  de  l'auteur  cette  étonnante  facilité  avec 

1 


1  CORRESPONDANCE    INEDITE 

laquelle  il  élevait  et  renversait  des  forets  de  systèmes..,. 
Notre  Suisse  vient  de  donner  un  nouvel  ouvrage  inti- 
tulé Histoire  politique  du  siècle,  où  se  voit  développée 
la  conduite  de  toutes  les  cours  d'un  traité  à  l'autre, 
depuis  la  paix  de  Westphalie  jusqu'à  la  dernière  paix 
d'Aix-la-Chapelle,  en  deux  parties  in-12.  Cet  ouvrage 
peut  avoir  le  mérite  de  la  clarté,  de  la  précision  et  de  la 
justesse,  et  tous  les  avantages  d'un  livre  commode  pour 
instruire  et  pour  former  le  jugement,  sans  soutenir  pour 
cela  le  parallèle  avec  le  Testament  du  cardinal  Albe- 
roni.  Nous  allons  examiner  un  peu  le  portrait  de 
Louis  XIV,  qui  se  trouve  à  la  fin  du  premier  volume,  et 
qui  en  fait  le  morceau  le  plus  important...  Mais  avant 
que  d'entrer  en  discussion  avec  notre  Suisse,  disons  un 
mot  de  sa  préface  dans  laquelle  il  répond  aux  critiques 
du  Testament  politique  du  cardinal  Al beroni. 

On  sait  que  M.  de  Voltaire  ne  croit  point  à  ces  der- 
nières volontés  des  hommes  d'état.  Il  avait  autrefois 
attaqué  vivement  le  Testament  politique  du  cardinal  de 
Richelieu  ;  en  y  relevant  un  grand  nombre  d'absur- 
dités ,  il  s'était  flatté  de  prouver  que  ce  ministre  n'y 
pouvait  pas  avoir  de  part,  et  il  s'était  tiré  de  cette  que- 
relle avec  beaucoup  d'avantages,  malgré  une  foule  de 
brochures  qui  sont  heureusement  oubliées  depuis  long- 
temps, et  malgré  la  dissertation  tant  vantée  de  M.  de 
Foncemagne,  et  qui  n'avait  d'autre  mérite  que  d'avoir 
combattu  les  opinions  d'un  grand  homme  avec  la  mo- 
dération et  les  égards  convenables.  Le  Testament  du 
cardinal  Alberoni  n'a  pas  échappé  aux  traits  de  M.  de 
Voltaire.  Il  en  a  fait  l'examen  dans  une  brochure  qui  r 
pour  l'honneur  de  l'humanité  et  de  la  littérature,  n'au- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3 

rait  jamais  dû  voir  le  jour.  Je  parle  du  Supplément  au 
Siècle  de  Louis  XI F.  Cet  examen  est  fait  avec  trop  de 
précipitation  et  de  légèreté ,  la  plupart  des  coups  ne 
portent  pas,  et  sont  par  là  même  peu  redoutables;  mais 
on  y  trouve  les  grâces  et  les  agrémens  qui  caractérisent 
tout  ce  qui  sort  de  la  plume  de  cet  écrivain  inimitable. 
Notre  Suisse  avait  donc  une  belle  défense  à  faire,  si , 
en  soutenant  la  bonté  de  sa  cause  par  la  force  de  ses 
raisons,  il  avait  su  imiter  la  sagesse  de  M.  de  Foncer 
magne.  Mais  l'amour-propre  blessé  l'a  emporté  sur  la 
raison  ,  et  la  préface  ressemble  à  tant  d'autres  écrits  de 
cette  nature  qu'une  vanité  aveugle  fait  publier  contre 
les  adversaires,  et  qui  ne  font  tort  qu'à  leurs  auteurs. 
Tout  ce  qu'on  peut  dire  en  faveur  de  notre  Suisse , 
c'est  que  le  ton  dur  qui  règne  dans  sa  préface  est  peut- 
être  moins  l'effet  de  sa  mauvaise  humeur,  ou  d'une  im- 
politesse naturelle,  qui,  quoi  qu'en  disent  nos  cyniques, 
est  un  vice  du  cœur ,  que  l'ouvrage  de  l'ignorance  des 
usages  du  monde  et  du  ton  de  la  bonne  compagnie. 
La  seule  bonne  plaisanterie  que  j'aie  trouvée  dans  ce 
morceau  ,  est  la  comparaison  de  M.  de  Voltaire  avec  le 
cardinal  de  Retz.  Aussi  souvent  que  de  nouveaux  inté- 
rêts obligeaient  ce  prélat  à  changer  de  langage  ,  ou  qu'il 
avait  à  se  justifier  du  mauvais  succès  de  quelque  ma- 
nœuvre ,  il  avait  quelque  apophthegme  ancien  tout  prêt 
à  être  accommodé  à  ses  vues,  et  débité  d'un  ton  sen- 
tentieux.  «  L'histoire,  dit  M.  de  Voltaire,  doit  imiter  les 
jugemens  de  l'Egypte  ,  qui  ne  décidaient  du  mérite  des 
citoyens  que  lorsqu'ils  n'étaient  plus.  »  «  Voilà  bien  , 
dit  notre  auteur ,  le  cardinal  de  Retz  qui  donne  une 
maxime  de   l'antiquité  à   vérifier  aux  conseillers  des 


4  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

enquêtes  du  palais.  »  L'éditeur  du  Testament  du  cardinal 
Alberoni  n'est  pas  partout  heureux  dans  la  défense  de 
son  héros.  Suivant  le  cardinal ,  l'empereur  Charles  VII , 
sans  États  et  sans  armée ,  aurait  dû  mettre  au  ban  de 
l'Empire  la  reine  de  Hongrie  et  ses  adhérens.  M.  de 
Voltaire  dit  à  cela ,  dans  son  style ,  que  quand  on  rend 
un  pareil  arrêt  il  faut  avoir  cent  mille  huissiers  aguer- 
ris pour  le  signifier.  Tout  ce  que  notre  auteur  ré- 
plique à  cela  est  mal  raisonné  et  faux  pour  les  faits. 
L'empereur  Joseph,  par  exemple,  si  j'ai  la  mémoire 
fidèle,  ne  proscrivit  l'électeur  de  Bavière  et  son  frère, 
qu'après  la  bataille  de  Hochstet.  «  Si  Charles  VII  eût 
hasardé  un  pareil  arrêt,  dit  M.  de  Voltaire ,  il  se 
serait  rendu  ridicule;»  et  moi  je  dis,  «Il  aurait  achevé  de 
se  rendre  odieux  dans  l'Empire  ,  et  se  serait  exposé 
peut-être  à  des  chagrins  plus  humilians  que  celui  d'avoir 
perdu  ses  États  ;  car,  sans  faire  souvenir  notre  auteur 
que  depuis  l'exemple  de  l'empereur  Joseph  qu'il  cite  , 
l'Empire  a  pris  de  nouveaux  arrangemens  pour  empê- 
cher son  chef  de  frapper  de  ces  coups  d'autorité  si 
dangereux  pour  la  liberté  du  corps  germanique,  tout 
le  monde  sait  que  la  reine  de  Hongrie  avait  tous  les 
cœurs  et  tous  les  vœux  pour  elle.  La  situation  tou- 
chante d'une  femme  opprimée  de  tous  cotés,  tenant 
dans  ses  bras  son  enfant,  et  le  montrant  à  ses  peuples , 
avait  fait  oublier  en  un  clin  d'œil  tous  les  anciens  torts 
de  la  maison  d'Autriche ,  sa  hauteur,  et  son  penchant 
au  despotime.  Le  public  de  Paris  même  s'intéressait  au 
sort  de  cette  princesse,  et  faisait  des  vœux  pour  la  pros- 
périté de  ses  armes.  Tel  est  l'empire  du  malheur  et  de 
la   commisération  ,   ce  sentiment  primitif  que   la  na- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  5 

ture  a  inspiré  à  l'homme  et  à  qui  tous  les  autres  cèdent. 
Bien  loin  donc  de  parler  de  ban  et  de  proscriptions ,  si 
j'avais  eu  à  faire  les  déclarations  de  la  maison  de  Ba- 
vière ,  je  les  aurais  remplies  d'éloges  pour  la  personne 
et  pour  les  vertus  de  cette  auguste  princesse  ,  que  des 
circonstances  malheureuses  m'obligeaient  à  combattre , 
et  j'aurais  appuyé  sur  les  seuls  droits  et  les  titres,  pour 
le  moins  très-spécieux  de  la  maison  de  Bavière ,  la 
fatale  nécessité  des  mesures  qu'on  avait  prises  pour  les 
faire  valoir.  Toutes  ces  excursions  sur  l'inflexibilité  et 
l'obstination  de  la  reine ,  étaient  misérables  et  puériles  ; 
car  la  déclamation  est  encore  plus  ridicule  entre  les 
souverains  que  parmi  les  philosophes;  et  le  moyen  le 
plus  sûr  de  se  concilier  les  esprits  ,  est  de  rendre  justice 
à  tout  le  monde  et  d'avoir  l'air  de  générosité  avec  ses 
ennemis.»  En  vain  notre  auteur  oppose  à  M.  de  Vol- 
taire la  maxime  :  qu'on  doit  recourir  à  l'autorité  quand 
la  force  manque;  cette  maxime  ,  surtout  énoncée  de 
cette  manière,  est  fausse  et  absurde.  C'est-à-dire  qu'on  a 
vu  quelquefois  des  hommes  d'un  grand  génie,  pressés 
de  tous  côtés,  et  à  deux  doigts  de  leur  perte,  frapper 
de  ces  coups  d'autorité  et  d'éclat  que  la  grandeur  de 
leurs  idées  leur  inspirait ,  et  que  le  courage  et  la  fer- 
meté de  leur  ame  leur  apprenaient  à  soutenir.  Or  éri- 
gez en  maxime  ce  que  le  génie  fait  faire  à  ceux  qu'il 
éclaire  de  son  flambeau  céleste ,  et  bientôt  vous  verrez 
devenir  petit  et  misérable  dans  les  hommes  ordinaires, 
ce  que  vous  admiriez  comme  grand  et  beau  dans  les 
enfans  privilégiés  de  la  nature.  S'il  était  question  de 
faire  des  maximes,  je  dirais  bien  plus  simplement  aux 
princes  qui  doivent  occuper  le  public  et  fixer  son  attcn* 


(')  CORRESPONDANCE     INÉDITE 

lion  :  «  Ayez  du  génie  :  ne  soyez  pas  un  homme  ordinaire; 
mais  comme  legénie  ne  se  commande  pas ,  tout  ce  que 
nous  pouvons  faire ,  est  de  crier  bien  haut  et  sans  re- 
lâche, afin  qu'on  nous  entende  :«  Princes,  soyez  justes 
«  et  bons ,  et  vous  serez  l'amour  de  vos  peuples  et  la 
«  gloire  de  l'humanité.  Votre  situation  supplée  à 
«  tout ,  elle  vous  offre  mille  occasions  et  mille  moyens 
«  par  jour  de  faire  le  bien.  Avec  la  justesse  dans  les 
«  idées ,  et  l'amour  des  hommes  dans  le  cœur,  un  prince 
«  ne  saurait  manquer  d'être  un  grand  monarque....» 
Venons  au  portrait  de  Louis  XIV  ,  dont  le  mérite  a  été 
tant  exalté  par  les  uns  et  tant  contesté  par  les  autres.  Je 
remarque,  en  général,  un  défaut  dans  nos  faiseurs  de 
portraits  (  je  ne  parle  pas  de  ceux  qui  ne  savent  qu'en- 
tasser des  phrases ,  et  dont  les  portraits  ressemblent  aux 
pastelles  des  peintres ,  où  les  plus  belles  couleurs  sont 
dispersées  au  hasard  et  sans  dessein  ,  mais  ceux  de  nos 
historiens  qui  savent  manier  le  pinceau),  ont  presque 
tous  la  fureur  de  peindre  ou  en  beau  ou  en  laid  ;  ce- 
pendant la  vérité  est  le  plus  souvent  entre  ces  deux 
extrémités.  Notre  auteur,  par  exemple,  a  pris  à  tâche 
de  représenter  Louis  XIV  en  beau  ;  il  commence  par 
distinguer  en  lui  le  conquérant  et  le  prince  :  cela  est 
bien.  Il  abandonne  le  conquérant,  cela  est  adroit.  Le 
conquérant  a  assez  de  qualités  brillantes  pour  se  faire 
pardonner  ses  écarts.  Mais  toutes  les  qualités  de 
Louis  XIV  ,  comme  prince,  sont,  au  gré  de  notre  au- 
teur, autant  de  vertus  dignes  de  notre  encens,  et  les 
faiblesses  et  les  défauts,  des  taches  légères  qu'on  ne 
lui  doit  pas  imputer.  Voilà  où  l'amour  de  la  vérité 
commence  à  murmurer.  Il  y  a  loin  de  l'indulgence  à 


I>J£    GRIRIM    ET    JUDEROT.  7 

excuser  un  défaut,  à  la  louange.  La  mauvaise  éducation 
de  Louis  XIV  peut  mériter  qu'on  lui  passe  quelques 
défauts  ;  mais  elle  ne  peut  jamais  lui  servir  d'éloge  des 
vertus  qu'il  n'avait  pas. 

Tous  les  hommes ,  et  les  princes  plus  que  les  autres, 
sont  exposés  plus   ou  moins  aux  dangers  d'une  mau- 
vaise éducation ,  et  à  ses  funestes  effets  ;  mais  le  plus 
grand  homme  est  celui  sur  lequel  elle  a  le  moins  de 
pouvoir  et  qui  a  le  moins  souvent  besoin  d'indulgence. 
Je  voudrais  donc  que  nos  historiens  eussent  pour  la 
vérité  seule  cette  prévention  avec  laquelle  ils  s'affec- 
tionnent pour  leurs  héros,  moins  ,  je  crois ,  pour  rendre 
justice  à  qui  il  appartient,  que  pour  se  faire  honneur 
de  leur  choix.  En  suivant  mes  conseils  ,  ils  établiraient 
leur  réputation  beaucoup  plus  solidement ,  et  celle  de 
leurs  héros  aussi.  On  n'aurait  jamais  si  fort  attaqué  les 
qualités  personnelles  de  Louis  XIV  si  les  flatteurs  ne 
les  avaient  si  ridiculement  exagérées,   s'ils  avaient  su 
le  louer  sans  outrager  les  autres  puissances  de  l'Europe. 
Quand  je   lis  à  la    porte   Saint -Denis  :  Emendatis 
Belgis ,  pour  avoir  corrigé  les  Hollandais  ,  je  ne  puis 
m'empêcher  de  mésestimer  un  prince  qui  souffre  que 
ses  sujets  le  traitent  en  pédagogue  d'un  peuple  libre; 
et  cet  arc,  élevé  après  la  fameuse  expédition  de  Hol- 
lande, bien  loin  d'être  un  monument  de  la  gloire  de 
Louis  XIV,  la  ternit  à  mes  yeux.  Il  ne  faut  donc  pas 
que  notre  Suisse  vienne  me  dire  que  la  vanité  et  l'or- 
gueil  de  Louis  XIV  n'étaient  pas  des  défauts  en  lui , 
mais  l'ouvrage  de  ses  flatteurs.  11  faut  dire  tout  au  con- 
traire que  ce  goût  démesuré  pour  la  louange  et  pour 
la  flatterie,  qui ,  quelque  ingénieuse  qu'elle  soit,  ne  va 


8  CORRESPONDANCE    INEDITE 

jamais  sans  bassesse,  était  un  défaut  terrible  dans  le 
caractère  de  Louis  XIV;  qu'il  est  même  tout-à-fait 
opposé  à  l'amour  de  la  gloire  qui  anime  les  grands 
hommes  ;  et  puis  il  faut  chercher  dans  les  autres  qua- 
lités de  ce  monarque  de  quoi  lui  faire  mériter  de  l'indul- 
gence pour  celle-là.  Au  reste,  le  parlement  de  Paris 
ne  sera  nullement  content  de  notre  auteur.  Ce  n'est  pas 
qu'il  n'ail  à  peu  près  raison  dans  ce  qu'il  dit  sur  l'auto- 
rité et  les  droits  de  cette  cour  ;  mais  il  va  sans  doute  trop 
loin  en  soutenant  que  l'abaissement  des  parlemens  est  né- 
cessaire à  la  constitution  du  royaume.  Tout  ce  qui  mène 
directement  au  despotisme,  bien  loin  d'être  nécessaire  à 
la  conservation  de  quelque  État  que  ce  soit,  lui  est  tout 
au  contraire  diamétralement  opposé;  et  quand  même 
le  droit  des  parlemens  d'arrêter  le  roi  par  leurs  remon- 
trances serait  encore  plus  vague  et  plus  contesté  qu'il 
n'est,  il  serait  toujours  à  désirer,  pour  la  vraie  gloire 
du  roi  et  le  vrai  bien  de  l'État ,  que  ce  droit  subsistât. 
Ce  n'est  pas  qu'au  fond  les  conseillers  au  parlement 
soient  plus  animés  par  l'amour  du  bien  public  que  les 
ministres  du  roi;  mais  comme  malheureusement  l'em- 
pire de  la  vertu  n'est  pas  assez  fort  pour  nous  porter 
au  bien  sans  autre  intérêt,  tout  ce  qu'on  peut  désirer 
pour  le  salut  d'un  État ,  c'est  que  les  intérêts  des  diffé- 
rens  ordres  qui  le  composent  soient  si  bien  croisés,  qu'ils 
puissent  se  contenir  réciproquement  dans  leurs  bornes , 
et  que  les  passions  des  uns  mettent  des  entraves  néces- 
saires aux  passions  des  autres. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT. 


DE    L'ECOLE    MILITAIRE. 


A  Paris  ,  ce  Ier  avril  1755. 

Il  a  paru  cet  hiver  une  lettre  d'un  ancien  lieutenant- 
colonel,  sur  l'Ecole  militaire,  qui  ne  me  fera  pas 
changer  d'opinion  sur  la  nature  et  l'utilité  de  cet  éta- 
blissement. A  en  croire  la  brochure  de  ce  prétendu 
vieux  militaire ,  l'école  militaire  est ,  de  tous  les  éta- 
blissemens  de  France ,  le  plus  beau ,  le  plus  grand ,  le 
plus  avantageux.  Si  j'en  crois  la  raison,  qui  vaut  bien 
le  suffrage  d'un  lieutenant-colonel ,  quelque  ancien  qu'il 
puisse  être,  l'Ecole  militaire  n'est  rien  de  tout  cela; 
c'est  un  établissement  très-somptueux  dont  les  avan- 
tages ne  seront  jamais  en  proportion  avec  les  sommes 
immenses  qu'en  coûteront  l'entreprise  et  l'entretien. 
Il  est  bien  singulier  que ,  dans  un  siècle  aussi  éclairé 
que  le  notre,  on  songe  encore  à  enfermer  les  jeunes 
gens  dans  de  vastes  bâtimens,  à  leur  donner  une  éduca- 
tion à  laquelle  la  pédanterie  préside,  et  qui  ne  peut  con- 
venir tout  au  plus  qu'aux  moines,  de  tous  les  hommes  les 
plus  inutiles  et  les  plus  nuisibles  à  la  société.  Il  est  vrai 
que  dans  l'Ecole  militaire  on  joindra  à  la  pédanterie  des 
collèges  les  exercices  nécessaires  à  ceux  qui  se  destinent 
au  métier  des  armes.  Mais  quel  sera  l'avantage  qui  résul- 
tera de  tout  cela?  L'éducation  des  cinq  cents  gentils- 
hommes qui  formeront  cette  école ,  se  fera  tant  bien 
que  mal,  et  coûtera  au  roi  et  à  l'État  des  millions.  A  la 
première  guerre,  la  moitié  de  ces  jeunes  gens  périront, 


IO  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

et  nos  millions  avec  eux Ne  serait-il  pas  bien  plus 

beau  de  songer  à  donner  une  éducation  convenable  à 
toute  la  noblesse  du  royaume  h  la  fois  et  à  tous  les 
jeunes  gens  qui  entrent  dans  le  service.  Pourquoi  ne 
songe-t-on  pas  à  occuper  le  jeune  officier  qui  mène 
dans  la  garnison  une  vie  insipide  et  oisive  ?  Continuelle- 
ment exercé  dans  toutes  les  parties  de  son  art,  et  par 
une    gradation  avantageuse  à  tous,    suivant  laquelle 
celui  qui  serait  plus  habile  montrerait  à  celui  qui  serait 
moins  avancé,  l'officier,  que  la  vie  de  garnison  rend 
aujourd'hui  si  maussade  et  si  insupportable ,  devien- 
drait bientôt  instruit,  capable,  et  même  aimable.  Il 
est  vrai  que,  suivant  cet  arrangement ,  nous  ne  verrions 
pas  à  Paris  un  beau  et  vaste  bâtiment  avec  l'inscrip- 
tion :  École  militaire  ;  mais  l'exécution  de  mon  projet 
épargnerait  au  roi  quelques  millions  ,  et  au  lieu  de  cinq 
cents  particuliers  qui,  au  sortir  de  cette  école,  oublieront 
bien  vite  dans  la  garnison  ce  qu'il  a  coûté  tant  d'ar- 
gent au  roi  de  leur  faire  apprendre,  toute  la  noblesse 
du  royaume  aurait  part  aux  soins  du  monarque,  et 
serait  élevée  convenablement;  et  l'oisiveté,  si  perni- 
cieuse aux  hommes  de  tous  les  états ,  serait  proscrite 
de  toutes  les  garnisons.  Les  ingénieurs  dispersés  dans 
toutes  les  places  de  guerre  semblent  n'attendre  que  le 
signal  et  les  ordres  du  roi  pour  instruire  le  jeune  offi- 
cier. Combien  cela  coûterait  peu  d'argent ,  et  combien 
cela  serait  utile  dans  tous  les  sens!  Ainsi  les  anciens 
lieutenans-colonels  auront  beau  faire  des  brochures  en 
faveur  de  l'Ecole  militaire,  et  faire  leur  cour  aux  protec- 
teurs de  cette  entreprise  par  des  éloges  fades  et  qui 
font  mal   au   cœur,  il  n'y  a  pas   apparence   que  les 


DE    GRIMAT     ET     DIDEROT.  1  I 

philosophes  et  les  gens  sensés  qui  pensent  soient  jamais 
enthousiastes  de  ce  vain  et  somptueux  établissement. 


SUR    LES    ROMANS    DE    CREE1LLON     FILS. 

A  Paris  ,  ce  i5  avril  1755. 

La  plume  de  M.  de  Crébillon  fils  devient  très-fé- 
conde ;  sans  se  laisser  le  temps  d'achever  son  roman 
Ah  quel  conte  !  et  de  nous  en  donner  la  dernière  partie 
qui  est  restée  en  arrière,  voici  un  nouvel  ouvrage  de 
cet  homme  célèbre,  intitulé  :  la  Nuit  et  le  Moment, 
ou  les  Matines  de  Cjthère.  Il  est  vrai  que  cette  pro- 
duction est  beaucoup  plus  ancienne  que  les  derniers 
ouvrages  que  M.  de  Crébillon  nous  a  donnés.  Les  Ma- 
tines de  Cjthère  ont  été  composées  immédiatement 
après  les  Egaremens  et  le  Sopha  ,  et  ont  eu  jusqu'à  ce 
moment  une  grande  réputation  à  Paris  ,  où  l'auteur  les 
avait  lues  à  plusieurs  personnes  et  dans  plusieurs  cer- 
cles. Il  me  semble  que  l'impression  a  diminué  de  beau- 
coup le  cas  qu'on  en  faisait  ;  tant  on  a  raison  de  se  dé- 
fier des  succès  domestiques  et  clandestins ,  et  de  ne 
compter  sur  un  ouvrage  que  lorsqu'il  aura  soutenu  le 
grand  jour.  Vous  jugerez  de  la  bonté  de  ces  Matines 
de  Cythère  par  l'idée  que  je  vais  en  donner.  M.  de 
Crébillon  leur  a  donné  la  forme  de  dialogue,  de  toutes 
les  formes  la  plus  difficile.  Le  talent  de  dialoguer  est 
si  rare,  qu'on  ne  peut  guère  compter,  parmi  les  modernes, 
que  le  grand  Corneille  et  Richardson  ,  auteur  de  Cla- 
risse y  qui  l'aient  possédé  dans  un  degré  cminent.  Pour 


12  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

le  dialogue,  des  Matines  de  Cythère,  il  faut  convenir 
qu'il  est  mai  entendu  et  faux  d'un  bout  a  l'autre.  La 
scène  se  passe  à  la  campagne,  chez  Cidalise.  Le  soir, 
lorsque  la  compagnie  qui  y  est  s'est  séparée ,  Clitandre 
entre  chez  Cidalise  en  robe  de  chambre.  Elle  est  prête 
à  se  mettre  au  lit,  et  fort  surprise  de  voir  Clitandre 
chez  elle  ;  elle  lui  croyait  un  rendez-vous  avec  une  des 
femmes  qui  étaient  pour  lors  chez  elle.  Ces  propos 
engagent  la  conversation  ,  qui  se  réduit  à  ces  refrains 
tant  rebattus  :  Vous  avez  vécu  avec  madame  une  telle, 
ou  ,  Vous  avez  eu  une  telle  autre.  Clitandre  observe 
bientôt  à  Cidalise  qu'il  ne  saurait  lui  faire  de  ces  con- 
fidences-là devant  sa  femme  de  chambre.  On  la  ren- 
voie. Clitandre  commence  le  récit  de  ses  bonnes  for- 
tunes, ou  sa  confession  générale,  qui  n'a  rien  dépiquant 
ni  d'intéressant.  Ce  sujet ,  à  force  d'avoir  été  rebattu,  est 
devenu  d'une  insipidité  insupportable.  Bientôt  Cidalise 
remarque  que  Clitandre  est  transi  de  froid.  Cela  n'est 
pas  étonnant:  en  automne  les  nuits  sont  fraîches,  et 
Clitandre  n'a  pour  tout  vêtement  qu'une  robe  de  chambre 
de  tafetas  très-légère.  Cidalise  est  un  peu  scandalisée 
de  cette  découverte  :  elle  en  fait  des  reproches  à  Cli- 
tandre qui  lui  propose  de  lui  permettre  de  partager 
son  lit ,  afin  de  pouvoir  continuer  son  récit  sans  ris- 
quer de  mourir  de  froid.  Il  promet  la  plus  grande  et 
la  plus  sévère  sagesse.  Cette  proposition  est  absolu- 
ment rejetée,  comme  bien  vous  pouvez  penser.  Cli- 
tandre, sans  hésiter,  s'établit  d'autorité  dans  le  lit  de 
Cidalise ,  la  retient ,  continue  son  récit ,  et  devient 
bientôt  amant  heureux  et  aimé.  Il  manque  à  ce  dialogue 
deux   qualités   essentielles  qui    auraient  pu   le  rendre 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l3 

agréable  :  la  volupté  et  la  vérité.  On  ne  remédie  pas  à 
ces  défauts.  Les  momens  les  plus  intéressans  de  ce  ro- 
man sont  dénués  de  ce  charme  séducteur  que  la  volupté 
répand  sur  les  tableaux  qu'elle  crayonne.  Et  ces  mo- 
mens une  fois  passés ,  il  était  maladroit  à  l'auteur  de 
faire  recommencer  un  récit  d'aventures  fastidieuses 
qui  n'ont  rien  d'amusant  ni  même  de  supportable.  Le 
défaut  de  vérité,  qui  est  encore  plus  impardonnable, 
vient,  sans  difficultés,  de  ce  que  Clitandre  et  Cidalise 
sont  absolument  sans  caractère  ;  on  ignore  absolument 
à  quelle  espèce  de  gens  on  a  affaire.  Tout  est  vague  , 
indéterminé  et  par  conséquent  faux.  On  ne  voit  pas 
pourquoi  ce  qui  arrive  arriva  ,  parce  que  le  contraire 
pourrait  arriver  avec  tout  autant  de  vraisemblance.  Le 
poète  et  le  romancier  qui  mettent  dans  leurs  productions 
des  gens  sans  caractère  ,  ressemblent  à  ces  mauvais 
peintres  qui  mettent  dans  leurs  tableaux  des  figures 
sans  expression  et  sans  physionomie.  J'ai  bien  besoin 
de  voir  des  figures  indifférentes ,  quand  même  elles  se- 
raient bien  dessinées!  C'est  leur  caractère,  leur  ame, 
leur  façon  d'être  et  de  s'affecter,  que  je  veux  voir  dans 
leurs  yeux,  dans  leur  main  tien,  dans  leurs  mouvemens, 
dans  leurs  gestes,  dans  leurs  actions  ,  dans  leurs  accens 
et  dans  leurs  inflexions.  Voilà  une  règle  générale  pour 
le  peintre ,  pour  le  musicien ,  pour  le  poète ,  pour  le 
romancier,  pour  le  danseur,  en  un  mot  pour  tous 
ceux  qui  s'occupent  d'arts  agréables  et  qui  ont  pour 
objet  l'imitation  de  la  nature  ;  et  l'on  ne  peut  s'écarter 
de  cette  règle,  le  moins  du  monde,  sans  ôter  à  ses 
productions  toute  sorte  d'intérêt ,  chose  sans  laquelle 
il  est  impossible  de  réussir  et  de  plaire.  On  peut  dire 


l4  CORRESPONDANCE    INEDITE 

qu'en  général  les  Matines  de  Cytheve  sont  beaucoup 
mieux  écrites  que  tout  ce  que  M.  de  Crébillon  nous  a 
donné  en  dernier  lieu;  mais ,  à  ce  mérite  près,  il  faut 
convenir  que  le  présent  qu'il  vient  de  nous  faire  est 
bien  peu  de  chose.  Cependant ,  comme  les  auteurs  se 
font  toujours  les  champions  de  leurs  mauvais  ouvrages , 
parce  qu'ils  sentent  bien  qu'ils  n'ont  pas  besoin  de  dé- 
fendre les  bons  ,  M.  de  Crébillon  prétend  que  ses  Ma- 
tines de  Cythère  sont  ce  qu'il  a  fait  de  mieux  dans  sa  vie: 
c'est  ainsi  que  le  grand  Corneille  était  toujours  enthou- 
siasmé de  ses  tragédies  les  plus  faibles,  tandis  qu'il 
parlait  modestement  de  celles  qui  excitent  l'admiration 
de  toute  l'Europe  éclairée  et  polie.  Mais  le  public  n'est 
jamais  la  dupe  de  ces  sortes  de  préventions.  M.  de  Cré- 
billon ne  dira  pas  du  moins  que  le  parallèle  que  je 
viens  de  faire  soit  humiliant  pour  lui. 


SUR     LA     LIRERTE    DU    COMMERCE    ET    DE    L  INDUSTRIE, 
ET    CONTRE    LES    LOIS    PROHIHITIVES. 

A  Paris  ,  ce  i5  Octobre  1755. 

J'ai  eu  plus  d'une  fois  occasion  de  parler  avec  éloge 
de  M.  de  Forbounais,  le  premier  parmi  les  Français 
qui  ait  porté  dans  les  matières  de  commerce  la  méthode 
et  la  philosophie.  Ce  sujet  devient  tous  les  jours  'plus 
intéressant;  et,  pour  peu  que  lepublic^fixe  ses  regards 
de  ce  côté-là  comme  il  paraît  le  vouloir ,  nous  aurons 
le  double  avantage  de  nous  instruire  dans  une  science 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1  5 

qui  deviendra  bientôt  la  base  de  la  supériorité  et  des 
ressources  du  gouvernement  français,  et  de  voir  s'anéan- 
tir totalement  ce  faux  et  mince  bel-esprit  qui  a  si  long- 
temps infecté  nos  contrées.  M.  de  Forbonnais  même 
n'a  pas  toujours  été  exempt  du  reproche  d'affecter  un 
peu  trop  le  bel-esprit  et  plus  encore  la  philosophie,  ce 
qui  nuit  ordinairement  à  la  clarté  qui  est  indispensable 
dans  ces  sortes  d'ouvrages;  à  force  de  vouloir  être 
précis  et  méthodique ,  il  devient  obscur.  C'est  ainsi 
qu'une  mode  succédant  à  l'autre,  l'esprit  philosophique 
prendra  insensiblement  la  place  du  bel-esprit ,  et  qu'on 
en  abusera  par  trop  d'affectation.  Ce  que  M.  de  For- 
bonnais a  fait  de  mieux  en  ce  genre  ,  et  qui  peut 
même  servir  de  modèle  ,  quoique  ce  ne  soit  pas  un 
ouvrage  en  forme,  ce  sont  ces  Questions  sur  le  com- 
merce du  Levant,  Cet  ouvrage  réunit  la  clarté ,  la 
méthode,  l'exactitude  de  raisonnement ,  la  force  et  la 
noble  hardiesse  d'un  citoyen  qui  pense  librement  et  qui 
n'a  en  vue  que  le  bien  de  l'Etat.  Notre  auteur  vient  de 
donner  une  autre  brochure  dont  on  ne  peut  pas  faire 
le  même  éloge.  Elle  est  intitulée  :  Examen  des  avan- 
tages et  des  désavantages  de  la  prohibition  des  toiles 
peintes  A  la  suite  de  ce  morceau  vous  trouverez  des 
observations  sur  cet  Examen,  que  nous  devons  à  M.  de 
Gournay ,  intendant  du  commerce  et  homme  d'un  méri  te 
généralement  reconnu  ;  et  la  brochure  finit  par  la  ré- 
plique de  M.  de  Forbonnais  aux  observations  de  M.  de 
Gournay.  Vous  ne  serez  content ,  dans  cet  ouvrage,  que 
du  morceau  de  ce  dernier.  Vous  y  trouverez  de  la  simpli- 
cité, de  la  clarté,  un  vigoureux  désir  du  bien  public,  et 
une  tendre  et  généreuse  affection  pour  les  hommes  en 


ï6  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

général;  caractère  qui  doit  toujours  briller  dans  l'homme 
public  :  toute  politique  qui  ne  tend  pas  à  rendre  les 
hommes  heureux  et  l'Etat  florissant  est  non -seule- 
ment futile  ,  mais  odieuse.  Il  est  fâcheux  pour  M.  de 
Forbonnais  que  ses  deux  morceaux  fassent  un  aussi 
parfait  contraste  avec  celui  de  M.  de  Gournay.  Ils  sont 
obscurs ,  mal  conçus ,  mal  digérés  ;  on  ne  sait  jamais 
quelle  est  l'opinion  de  l'auteur,  et  on  y  découvre  un 
esprit  de  despotisme  diamétralement  opposé  à  l'esprit 
de  commerce ,  et  que  ceux  qui  pensent  pardonnent 
difficilement.  Vous  savez  que  toute  toile  peinte  est 
prohibée  en  France.  On  a  voulu  prévenir  par  cette 
défense  le  tort  que  leur  usage  pourrait  faire  aux  ma- 
nufactures de  nos  étoffes  de  soie  et  de  laine.  Les  or- 
donnances sont  si  rigoureuses  à  cet  égard  qu'elles  per- 
mettent aux  gardes  et  aux  commis  de  barrières  d'ar- 
racher les  robes  de  toile  aux  femmes  qui  oseraient  en 
porter  en  public.  Le  trafic  même  des  toiles  peintes  est 
puni  par  les  galères  et  par  des  peines  plus  rigoureuses 
encore.  Or  c'est  précisément  la  sévérité  de  ces  lois  qui 
fait  qu'elles  ne  sont  ni  observées  ni  exécutées.  Ce  n'est 
pas  qu'on  n'envoie  de  temps  en  temps  aux  galères  des 
misérables  sans  appui,  coupables  de  cette  contrebande  ; 
mais  ceux  qui  peuvent  la  faire  en  gros,  et  qui  ont  le 
moyen  d'acheter  des  protections,  non-seulement  ne 
courent  point  de  risque,  mais  trouvent  un  asile  sûr  dans 
les  maisons  royales,  où  l'on  étale  publiquement  ces  mar- 
chandises prohibées,  à  la  faveur  des  privilèges  et  de  l'im- 
munité, comme  si ,  dans  un  Etat  bien  policé ,  il  dût  y  en 
avoir  de  contraires  à  la  loi.  Bien  plus  :  nos  femmes  se  pro- 
mènent publiquement  en  robes  d'indienne  et  de  Perse; 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  J  n 

il  n'y  a  point  de  maison  de  campagne  aux  environs  de 
Paris  où  l'on  ne  trouve  des  meubles  de  toile.  Et  com- 
ment la  loi  serait-elle  en  vigueur,  puisqu'elle  n'est  pas 
respectée  par  les  législateurs,  et  que,  par  exemple, 
dans  tout  le  château  de  Bellevue,  il  n'y  a  pas  un 
meuble  qui  ne  soit  de  contrebande.  M.  de  Forbon- 
nais  connaît  tous  ces  abus.  Il  en  conclut  qu'il  faut 
que  la  loi  redouble  de  sévérité,  qu'elle  soit  exécutée 
à  la  lettre  ,  dans  toute  sa  rigueur  ;  que  les  peines 
tombent  plus  encore  sur  les  acheteurs  que  sur  les  ven- 
deurs; que  les  commis  aient  le  droit  d'entrer  dans 
toutes  les  maisons,  sans  en  excepter  celles  des  princes, 
de  faire  la  visite,  et  d'arracher  les  meubles  de  toile; 
que  les  toiles  confisquées  soient  brûlées  publiquement 
pour  en  prévenir  l'emploi,  etc.  Je  dis,  voilà  des  lois 
qui  peuvent  être  très-convenables  à  Constantinople , 
mais  qui  ne  pourront  jamais  avoir  lieu  en  France.  Il 
n'y  a  qu'une  vile  et  basse  populace  qui  puisse  être  as- 
sujettie à  des  lois  aussi  dures.  Quelle  que  soit  l'étendue 
du  pouvoir  dans  un  gouvernement  monarchique,  il  ne 
peut  rien  contre  l'esprit  national,  et  il  ne  va  jamais 
jusqu'à  ordonner  des  violences,  dans  les  choses  de  fan- 
taisie, contre  une  nation  généreuse  et  qui  chérit  l'hon- 
neur. Aussi  toute  loi  qui  autorise  l'ombre  de  violence 
est  toujours  restée  sans  vigueur  en  ce  pays-ci.  L'or- 
donnance veut,  par  exemple,  que  tous  ceux  qui  entrent 
dans  Paris  soient  fouillés  aux  barrières,  pour  savoir 
s'il  n'y  a  rien  parmi  leurs  bardes  qui  soit  contraire 
aux  ordres  du  roi  ou  sujet  aux  droits.  Cette  loi  n'est 
pas  exécutée  à  la  rigueur  ;  les  gens  connus  entrent  dans 
Paris  sans  être  seulement  arrêtés,  et  tout  honnête  homme 

2 


l8  CORRESPONDANCE    INEDITE 

qui  a  l'habit  et  l'air  décent ,  est  bien  arrêté  à  la  bar- 
rière, mais  presque  jamais  fouillé:  on  s'en  rapporte  à 
sa  simple  parole.  Et  pourquoi  ce  relâchement,  puisque 
dans  le  fond  aucun  particulier  ne  peut  se  plaindre  d'une 
loi  qui  est  pour  tout  le  monde?  c'est  que  cette  loi  blesse 
en   apparence   le  sentiment   de  l'honneur,  sentiment 
favori  de  la  nation  :  chaque  honnête  homme  se  croirait 
insulté  d'être  fouille  avec  toute  l'exactitude  nécessaire 
plutôt  que  cru  sur  la  parole  ;  et  pour  peu  qu'on  insistât 
sur  l'observance  littérale  de  la  loi,  les  malheureux  qui 
sont  commis  à  la  garde  des  barrières,  en  faisant  leur 
devoir,  courraient  risque  d'être  tués  par  ceux  qui  s'en 
trouveraient   outragés.  Voilà  pourquoi  il  est  si  essen- 
tiel  de  consulter  l'esprit  de  la  nation  lorsqu'il  s'agit 
de  lui  donner  des  lois.  Un  peuple  servile,  un  troupeau 
d'esclaves  se  range  aveuglément  aux  pieds  de  celui  qui 
commande;  une  nation  généreuse  n'adopte  que  ce  qui 
lui  paraît  juste  et  ce  qui  convient  à  son  caractère.  Si 
elle  ne  peut  pas  empêcher  le  législateur  de  promulguer 
des  lois  opposées  à  ses  mœurs  et  à  ses  goûts ,  elle  n'en 
souffre  pas  du  moins  l'exécution;  et  le  gouvernement, 
en  sortant  des  bornes  que  l'esprit  delà  nation  lui  pres- 
crit, ne  montre  en  effet  que  l'impossibilité  de  les  franchir. 
Si  M.  de  Forbonnais  eût  fait  ces  réflexions,  il  y  a  ap- 
parence que  le  résultat  de  ses  opinions  aurait  été  un 
peu  différent.  Il  aurait  vu  que ,  puisque  les  lois  contre 
les  toiles  peintes  n'ont  jamais  pu  être  exécutées  à  cause 
de  leur  sévérité ,  il  faut  les  abolir  comme  mauvaises  et 
contraires  à  l'esprit  de  la  nation  ;  que  jamais  les  hon- 
nêtes gens   ne   souffriront  la  visite  des  commis  dans 
leurs  maisons;  que  cette   visite  qui  n'aurait  eu  rien 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  I O, 

que  d'honnête  dans  une  république,  où  il  n'est  question 
que  de  vertu,  qui  aurait  pu  être  la  fonction  honorable 
d'un  magistrat  dans  une  monarchie,  où  il  n'est  ques- 
tion que  d'honneur,  ne  pouvant  se  faire  que  par  des 
malheureux  que  leur  bassesse   force ,  pour  ainsi  dire, 
aux  derniers  et  aux  plus  vils  emplois  de  la  société,  est 
par  là  opposée  aux  sentimens,ou,  si  vous  voulez,  aux 
préjuges  de  l'honneur,  et  devient  tout-à-fait  imprati- 
cable. D'ailleurs   rien   n'est  si  contraire  à  l'esprit  de 
commerce  que  cette  gêne.  Je  ne  veux  pas  répéter  ici 
les  avantages  que  M.  de  Forbonnais  reconnaît  lui-même 
devoir  résulter  de  la  permission  des  toiles  peintes ,  et 
que  M.  de  Gournay  expose  avec  autant  de  clarté  que 
d'énergie;  avantages  que  l'exemple  de  nos  voisins  les 
Anglais  confirme  depuis    long -temps.  Mais  j'aime  à 
généraliser  les  idées  et  réduire  toutes  les  questions  par- 
ticulières à  leur  principe;   car  lorsque  la  vérité  d'un 
axiome  ou  d'une  maxime  est  bien  constatée ,  tout  ce 
qui  lui  est  contraire  doit  être  rejeté  et  ne  peut  être 
que  faux  et  nuisible.  Or  rien   n'est  si  nécessaire  au 
commerce ,  s'il  doit  fleurir,  qu'une  liberté  sans  bornes  ; 
tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  dangereux  c'est  que  le  gouver- 
nement s'en'mêle.  Un  peuple  industrieux  ne  veut  être 
gêné,  ni  dans  ses  goûts,  ni  dans  ses  fantaisies;  il  sent 
qu'il  a  en  lui  de  quoi  les  satisfaire.  Si  la  mode  de  porter 
des  toiles  peintes  gagne ,  l'industrie  et  l'envie  de  gagner 
érigeront  bientôt  des  manufactures  de  toiles  dans  le 
royaume,  et  plus  cette  marchandise   sera  en  faveur, 
plus  on  tâchera  de  la  faire  supérieurement,  pourvu  que 
le  gouvernement  ne  mette  point  d'entraves  à  l'indus- 
trie. Mais  cela  fera  tomber  nos  manufactures  de  soie  et 


20  CORRESPONDANCE    INEDITE 

de  laine,  dit  M.  de Forbon nais. Mais  l'exemple  de  l'An- 
gleterre prouve  tout  le  contraire ,  dit  M.  de  Gournay. 
Et  indépendamment  de  cet  exemple,  dirais-je,  l'incon- 
stance des  hommes  dans  leurs  goûts  et  dans  leurs  modes, 
jointe  à  la  grande  beauté  de  nos  étoffes  de  soie ,  doit 
nous  rassurer  à  cet  égard.Voilà,  dit  M.  de  Forbonnais, 
tant  de  milliers  de  manufacturiers  sans  pain,  et  par 
conséquent  perdus  pour  l'Etat.  Ce  raisonnement  res- 
semble à  celui  qu'on  a  opposé  au  projet  d'établir  des 
fontaines  dans  toutes  les  maisons  de  Paris ,  et  qui  en  a 
empêché  l'exécution  :  et  que  deviendraient  les  porteurs 
d'eau  ?  a-t-on  dit.  La  chute  de  nos  manufactures  d'é- 
toffes, supposé  qu'elle  dût  arriver,  ce  qui  n'est  pas,  ne 
serait  pas  l'affaire  d'un  jour,  elle  se  ferait  insensible- 
ment. Or  il  arriverait  ce  qui  arrive  journellement  dans 
tous  les  métiers  qui  perdent  de  leur  faveur,  les  hommes 
tournent  bien  vite  leur  industrie  d'un  autre  côté.  Ce 
n'est  que  dans  les  pays  où  l'intelligence  et  le  travail 
ne  sont  point  une  ressource  sûre  contre  l'indigence 
qu'il  faut  craindre  d'ôter  aux  hommes  un  moyen  de 
subsister,  quelque  pernicieux  qu'il  soit  au  bien  public 
en  lui-même.  A  entendre  parler  M.  de  Forbonnais  , 
l'État  aurait  toujours  à  redouter  de  l'embarras  de  la 
part  de  ses  habitans  :  et  on  serait  dans  le  cas  d'imaginer 
sans  cesse  de  nouveaux  emplois,  de  créer  de  nouvelles 
charges ,  non  parce  que  le  bien  public  en  exigerait , 
mais  pour  procurer  aux  citoyens  des  débouchés  et  des 
moyens  de  subsister  aux  dépens  les  uns  des  autres , 
sans  aucun  véritable  besoin  réciproque.  Oh  le  mauvais 
gouvernement  que  celui  qui  serait  ainsi  constitué!  Ne 
rebutez  point  l'industrie  générale  en  favorisant  le  mo- 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  1\ 

nopole  ,   en    accordant  des    privilèges   exclusifs;   ne 
gênez  point  vos  sujets,  et  vous  n'en  serez  point  em- 
barrassé. La  nécessité  de  subsister,  le  succès  sûr  du 
travail,  l'exemple  de  l'industrie  qui  prospère,  produi- 
ront un  encouragement  universel  et  aiguiseront   de 
mille  façons  différentes  l'imagination ,  qui  ,  inépuisable 
en  ressources,  n'abandonne  jamais  un  peuple  laborieux 
et  qui  n'est  point  opprimé.  Alors  votre  existence  et  la 
prospérité  de  votre  commerce  ne  dépendront  point  de 
telle  manufacture  ,  de  telle  espèce  d'étoffe  et  de  sa  fa- 
veur, mais  du  génie  seul  de  votre  peuple  ;  et  quelque 
révolution  qu'il  arrive  dans  les  goûts,  dans  les  fantai- 
sies ,  dans  la  vogue  des  marchandises ,  votre  Etat  restera 
toujours  florissant ,   parce  que  votre  peuple  sera  tou- 
jours industrieux.  Ce  n'est  pas  que,  dans  de  certaines 
occasions,  les  particuliers  ne  souffrent  des  changemens 
qui  arrivent  ;  mais  les  malheurs   passagers  de    quel- 
ques particuliers  ne  peuvent  jamais  entrer  en  ligne  de 
compte  avec  le  bien   public ,  et  celui-ci  crie  toujours 
liberté!  liberté!  Autre  maxime  générale.  Lorsque  d'un 
arrangement  il  résulte  nécessairement  le  bien  constant 
et  durable  de  l'État ,  il  est  juste  de  sacrifier  les  intérêts 
de  la  génération  présente   au  bien-être  permanent  et 
éternel  des  races  futures.  Sans  cette  maxime  on  n'ose- 
rait jamais  réformer  aucun  abus ,  parce  qu'il  est  impos- 
sible de   faire  aucune   opération   en   ce    genre   dont 
beaucoup  d'innocens  ne   soient   la  victime.  Nous  en 
avons  un  exemple  tout  récent  dans  la  suppression  des 
sous-fermes.   Supposé  que  cette  opération  soit  excel- 
lente, comme  beaucoup  de  gens  éclairés  le  prétendent, 
l'inconvénient  qu'elle  a  de  faire  perdre  à  quelques  cen- 


22  CORRESPONDANCE    INEDITE 

taincs  de  particuliers  leur  état ,  n'a  pu,  ni  n'a  dû  arrêter 
M.  le  contrôleur  général  des  finances.  Revenons  aux  toiles 
peintes,   et  supposons  avec  M.  de  Forbonnais  que  leur 
permission  fasse  un  tort  réel  à  nos  manufacturiers. 
C'est  un  inconvénient  sans  doute.  Ils  ne  retourneront 
pas  à  la  charrue  ,  dit  M.  de   Forbonnais.  Vous  avez 
raison  :  ces  gens  seront  donc  perdus  pour  l'Etat;  soit. 
Mais  ne  voyez-vous  pas  que  si ,  dans  la  génération  sui- 
vante ,  le  métier  de  manufacturier  devient  moins  lu- 
cratif et  qu'il  ait  besoin  de  moins  d'hommes,  cela  fera 
autant  de  sujets  de   gagnés  pour  la  charrue ,  puisque 
vos  cultivateurs  auront  ce  débouché  de    moins  pour 
abandonner  leur  métier  avec  profit.  Il  est  étonnant  que 
ce  raisonnement  soit  échappé  à  M.  de  Forbonnais.  Les 
soins  les  plus  importans  de  notre  gouvernement  doi- 
vent tous  se  tourner  du  côté  de  l'agriculture.  Qu'elle 
soit  protégée,  encouragée;  que  le  laboureur  ne  soit  point 
écrasé,  qu'il  soit  favorisé  et  libre  comme  les  autres  ha- 
bitans  dans  leurs  conditions  respectives;  et  la  France 
fleurira,  le  gouvernement  sera  brillant  de  gloire,  parce 
que  les  peuples  seront  heureux.   Si  vous  négligez  ce 
soin,  tous  ceux  que  vous  pourrez  prendre  d'ailleurs  ne 
procureront  jamais  de  bonheur  solide.  Que  le  gouver- 
nement ne  se  mêle  point  du  commerce  de  ses  sujets  ; 
qu'il  n'y  ait  d'autre  marchandise  de  contrebande  que 
celle  dont  l'usage  sera  nuisible  aux  citoyens  ;  qu'il  n'y 
ait  point  de  monopole  de  favorisé  ,  point  de  privilèges 
exclusifs ,  point  de  gêne  ni  d'embarras  dans  le  trafic 
public  et  dans  le   transport  des  marchandises,  et    le 
commerce  fleurira,  et  l'État  sera  opulent. 


DE    GRIAIM    ET    DIDEROT.  2 3 

SUR   LA    PHILOSOPHIE    EN    GÉJNERAL, 
ET    PARTICULIÈREMENT    SUR    CELLE    DE    BACON. 

A  Paris,  ce  ier  novembre  5  755- 

L'empire  de  la  philosophie  est  éternel,  parce  qu'il 
est  fondé  sur  la  vérité  et  sur  la  justice.  Les  efforts  réunis 
du  fanatisme ,  de  l'ignorance  et  de  la  barbarie,  n'ont 
jamais  pu  le  détruire  ;  et  s'il  est  ébranlé  quelquefois , 
les  secousses  les  plus  violentes  ne  servent  qu'à  le  ras- 
seoir plus  solidement  sur  ses  anciens  fondemens.  Tel 
doit  être  le  sort  de  la  philosophie,  tel  il  est  con- 
firmé par  l'histoire  de  l'esprit  humain  de  tous  les 
siècles.  A  mesure  que  la  lumière  de  la  fille  des  cieux 
s'élève,  que  ses  rayons  s'étendent  chez  un  peuple,  le 
préjugé  et  l'injustice  disparaissent,  l'autorité  perd  son 
poids  et  son  crédit,  la  raison  seule  se  fait  écouter;  tout 
ce  que  l'enthousiasme  et  la  prévention  ont  ou  trop 
élevé  ou  trop  abaissé  reprend  insensiblement  la  place 
qui  lui  appartient;  les  objets  et  les  hommes  se  trouvent 
dépouillés  de  tous  les  faux  ornemens  par  lesquels  ils 
en  imposaient  aux  esprits  faibles;  la  vérité  et  le  vrai 
mérite  ne  courent  plus  risque  d'être  enveloppés  et  con- 
fondus dans  les  épaisses  ténèbres  de  la  stupidité ,  ou 
effacés  par  des  fausses  lueurs  d'une  lumière  postiche  : 
elle  seule  entraîne  les  cœurs;  lui  seul  est  respecté, 
parce  que  l'un  et  l'autre  brillent  de  leur  propre  clarté. 
Tant  de  réputations  éclatantes  sont  tombées  dans  les 
abîmes  de  l'obscurité,  parce  qu'elles  n'ont  pu  soutenir 


l[\  CORRESPONDANCE    INEDITE      . 

le  grand  jour  de  la  vérité  et  de  la  raison.  Tant  de  grands 
hommes  auxquels  l'humanité  doit  tout,  méconnus  ou 
négligés  pendant  un  temps,  ont  recouvré,  du  moment 
que  le  flambeau  de  la  philosophie  s'est  élevé ,  les  droits 
qu'ils  avaient  à  notre  reconnaissance  et  à  nos  hom- 
mages. Il  est  surtout  une  sorte  de  génies  sublimes ,  et 
pour  ainsi  dire  prématurés  par  rapport  à  leur  siècle, 
dont  le  mérite  ne  peut  être  apprécié  que  fort  tard.  On 
a  dit  quelque  part  dans  Y  Encyclopédie,  que  nous  avons 
eu  des  contemporains  dans  le  siècle  de  Louis  XIV; 
c'est-à-dire  qu'il  s'est  trouvé  des  génies  qui ,  fran- 
chissant les  bornes  de  l'esprit  humain  et  de  leur  siècle, 
ont  indiqué  dès  lors  les  progrès  de  la  science ,  des  arts 
et  de  la  raison  dans  le  notre.  Ces  génies  doivent  être 
extrêmement  rares.  Je  ne  sais  s'il  y  en  a  eu  en  effet 
dans  le  siècle  de  Louis  XIV.  Je  les  comparerais  volon- 
tiers à  ces  saints  du  premier  ordre,  qui,  par  le  prestige 
de  leur  imagination  ou  quelque  autre  privilège ,  sont 
ravis  jusqu'au  troisième  ciel ,  et  jouissent  dès  à  présent 
de  la  vision"  béatifîque  et  des  joies  du  paradis.  Les 
hommes  de  génie  dont  je  parle  ont  des  visions  plus 
terrestres,  mais  cependant  beaucoup  plus  subtiles.  A 
ceux-là  il  ne  faut  qu'une  imagination  bien  échauffée 
pour  voir  et  les  anges,  et  les  vierges,  et  les  saints;  à 
ceux-ci  il  faut  une  imagination  vive,  forte,  brillante  et 
cependant  réglée,  une  pénétration  et  une  sagacité 
inconcevables,  un  esprit  de  combinaison  qui  a  je  né  sais 
quoi  d'effrayant  pour  le  commun  des  hommes ,  et  qui 
ressemble  quelquefois  à  l'égarement:  aussi,  comme  je 
l'ai  dit ,  les  contemporains  d'un  tel  homme  ne  sont-ils 
pas  en   état   d'apprécier   son   mérite.  Il  ne  peut  être 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2D 

aperçu  que  par  un  petit  nombre  d'excellens  esprits; 
incompréhensible  pour  le  vulgaire,  il  est  trop  heureux 
s'il  échappe  à  leur  censure.  On  dit  communément  que 
l'obscurité  est  le  partage  des  esprits  embrouillés ,  que 
celui  qui  conçoit  avec  netteté,  qui  voit  avec  justesse, 
sait  rendre  ses  idées  avec  clarté  et  précision.  Cette 
maxime  peut  être  vraie  en  général,  mais  vous  voyez 
que  celui  qui,  par  un  effort  de  génie  sublime,  s'élève 
au-dessus  des  siècles  et  franchit  leurs  bornes  étroites , 
entrevoit  toute  la  chaîne  des  vérités  qui  ne  seront 
connues  qu'à  ses  arrière-neveux,  indique  et  devine, 
par  ce  qu'on  sait  et  qu'on  a  trouvé ,  tout  ce  qui  reste  à 
savoir  et  à  chercher,  ne  peut  manquer  de  paraître  en 
général  obscur  et  inintelligible;  il  ne  peut  que  vous 
tracer  légèrement  la  voie,  que  vous  indiquer  vaguement 
quelques  points  de  vue  pour  vous  reposer,  et  appuyer, 
pour  ainsi  dire,  vos  yeux  fatigués;  et  si  à  travers  les 
nuages  du  temps  vous  apercevez  les  lueurs  de  la  vé- 
rité ,  vous  serez  du  très-petit  nombre  de  ceux  qui  sau- 
ront priser  celui  qui  lui  arrache  son  voile. 

Tel  était  le  génie  du  chancelier  Bacon  deVerulam,qui 
vécut  sous  le  règne  d'Elisabeth  et  de  Jacques  Ier.  Non- 
seulement  nous  révérons  dans  ce  grand  homme  le  restau- 
rateur de  la  raison  et  de  l'esprit  philosophique ,  mais 
nous  lui  devons  encore  d'avoir  tracé  tous  les  chemins, 
d'avoir  aplani  presque  toutes  les  difficultés  de  la 
route ,  d'avoir  indiqué  tous  les  travaux  qui  restaient  à 
faire ,  et  qui  ont  été  entrepris  depuis  en  partie ,  du 
moins  avec  succès.  Un  jeune  homme,  M.  de  Laire, 
vient  de  débuter  dans  la  littérature  par  l'analyse  de 
la  philosophie  de  Bacon.  Cet  ouvrage,  qui  paraît  en 


1Ù  CORRESPONDANCE    INEDITE 

deux  volumes,  n était  point  aisé  à  faire.  M.  de  Laire  a 
rendu  avec  force  et  précision  les  pensées  lumineuses  et 
souvent  sublimes  du  chancelier,  et  cette  analyse  nous 
donne  une  idée  suffisante  du  système  et  de  tout  l'édi- 
fice philosophique  de  ce  grand  homme.  On  a  ajouté, 
dans  un  troisième  volume,  la  vie  du  chancelier,  tra- 
duite de  l'anglais  de  M.  Mallet,  par  un  homme  in- 
connu dont  le  nom  ne  me  revient  pas.  Cette  vie  paraît, 
même  dans  l'original,  un  ouvrage  médiocre;  vous  y 
lirez  avec  douleur  que  ce  génie  du  premier  ordre ,  cet 
homme  qui  reçut  du  ciel  toute  la  lumière  en  partage , 
et  qui  paraît  souvent  inspiré  par  quelque  divinité,  n'é- 
tait rien  moins  qu'estimable  par  sa  probité  et  par  sa 
vertu;  que,  pour  la  confusion  de  l'humanité,  il  s'est 
déshonoré  par  plusieurs  actions  basses,  que  l'ambition 
et  un  vil  intérêt  ont  souillé  une  ame  que  la  vérité  et 
son  céleste  flambeau  auraient  dû  élever  au-dessus  de 
toute  faiblesse  humaine.  O  sort  déplorable  des  mortels! 
serait-il  vrai  qu'il  ne  suffit  pas  d'être  éclairé  pour 
aimer  et  pratiquer  la  vertu  et  suivre  ses  augustes  lois  ? 
Faudrait-il  chercher  le  bonheur  d'être  généreux ,  ver- 
tueux et  sensible,  faudrait-il  le  chercher,  dis-je,  dans 
la  qualité  du  sang  et  des  nerfs  ,  dans  les  mouvemens  et 
les  affections  de  notre  cœur  ?  Oublions,  s'il  est  possible , 
la  vie  du  chancelier,  et  revenons  à  sa  philosophie. 

C'est  M.  Diderot  qui,  le  premier,  a  fait  connaître 
à  ses  compatriotes  le  mérite  de  Bacon.  Non -seule- 
ment il  nous  a  prêché  sa  philosophie,  et  nous  a  fami- 
liarisés avec  elle,  mais  il  a  fondé  sur  elle  l'immense 
ouvrage  de  X Encyclopédie.  Il  est  étonnant  que  M.  de 
Voltaire,  qui  prône  volontiers  les  étrangers,  et  souvent 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  27 

outre  mesure  ,  et  à  qui  on  peut  reprocher  d'avoir,  par 
ses  éloges ,  accrédité  pour  quelques  momens  plusieurs 
ouvrages  médiocres,  ait  parlé  si  légèrement  de  Bacon 
et  de  ses  ouvrages.  Il  faut  croire  qu'il  ne  l'a  pas  étudié  , 
ni  approfondi  son  système.  Il  croit  que  la  philosophie 
lui  a  de  grandes  obligations,  mais  qu'il  sera  peu  lu, 
et  oublié  par  la  suite.  Je  crois  tout  au  contraire  que 
plus  la  philosophie  fera  de  progrès,  plus  le  chancelier 
sera  lu  ,  recherché  et  admiré.  Cette  prédiction  com- 
mence déjà  à  s'ccomplir.  Ce  sublime  génie  a  entrevu 
notre  siècle;  il  a  vu  plus  loin  encore.  M.  Diderot  dit 
quelque  part  qu'il  faudra  peut-être  plusieurs  siècles 
pour  rendre  le  Novum  organum  de  Bacon  tout-à-fait 
intelligible.  En  lisant  l'analyse,  vous  n'oublierez  pas 
que  les  choses  qui  vous  sont  familières  aujourd'hui 
n'étaient  point  du  tout  communes  dans  le  siècle  du 
chancelier ,  et  qu'il  a  fallu,  le  plus  souvent,  un  effort  de 
génie  pour  les  trouver. 

Bacon  fait  une  observation  bien  vraie  et  bien  humi- 
liante pour  nos  immenses  bibliothèques.  En  y  regardant 
de  près  on  trouve  que  l'humanité  doit  sa  science,  sa 
philosophie  et  ses  connaissances  à  trois  ou  quatre  gé- 
nies du  premier  ordre.  Tous  les  autres  n'ont  fait  que 
répéter  et  rhabiller  les  pensées  des  premiers.  Quand 
on  est  bien  pénétré  de  cette  vérité,  on  trouve  qu'il 
faut  être  bien  hardi  pour  prendre  la  plume.1  Bacon 
a  été  sans  doute  un  de  ces  trois  ou  quatre.  Peut-être 
la  postérité  augmentera  -  t  -  elle  ce  nombre  par  un  ou 
deux  de  nos  contemporains.  La  France  n'oubliera  pas 
que  V Esprit  des  lois  a  produit  une  révolution  dans 
les  esprits.  Si  j'avais    le  talent   de  Plutarque ,  je   ne 


28  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

manquerais  pas  de  faire  le  parallèle  de  Bacon  et  de 
l'illustre  philosophe  qui  est  à  la  tête  de  XEncyclo- 
pédie,  et  je  ne  craindrais  pas  d'être  censure  par  ceux  qui 
ont  l'occasion  de  voir  ce  dernier  de  près ,  et  qui  sont  en 
état  de  sentir  ce  qu'il  vaut.  Jamais  deux  génies  ne  se 
sont  ressemblés  comme  celui  de  Bacon  et  de  M.Diderot. 
La  même  profondeur ,  la  même  étendue,  la  même  abon- 
dance d'idées  et  de  vues ,  la  même  lumière  et  la  même 
sublimitéd'imagination,lamême  pénétration,  la  même 
sagacité ,  et  quelquefois  la  même  obscurité  pour  leurs 
contemporains  respectifs  ,  et  surtout  pour  ceux  qui 
ont  la  vue  faible.  Mais  comme  il  faut  toujours  être 
juste ,  il  ne  faudrait  pas  oublier  de  remarquer  dans  ce 
parallèle,  que  si  l'un,  dans  le  tumulte  et  les  dignités 
de  la  cour,  a  été  assez  malheureux  pour  manquer  à 
!a  probité,  pour  oublier  l'honneur  et  la  vertu,  l'autre, 
dans  le  silence  et  la  retraite  d'une  vie  simple  et  privée,  a 
encore  honoré  l'humanité  par  un  cœur  vertueux  et  sen- 
sible, par  des  actions  généreuses  et  honnêtes,  et  a  joui 
constamment  des  hommages  et  de  la  vénération  de  ceux 
qui  ont  eu  le  bonheur  d'être  au  nombre  de  ses  amis. 

FACÉTIE. 

Voici  des  vers  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  envoyer 
autrefois  comme  un  chef-d'œuvre  d'absurdité.  Une 
femme  d'esprit,  madame  la  comtesse  de  R....  s'est 
amusée  à  faire  un  commentaire  sur  ces  vers  dans  le 
goût  de  Mathanasius. 

0  fleurs  I  ô  belles  fleurs  aujourd'hui  désirées  ! 
Que  ton  odeur  éclate  devant  la  bien-aiméc; 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  29 

Allez  ,  beauté  charmante,  que  rien  ne  vous  arrête, 
Allez  vers  Louison;  c'est  aujourd'hui  sa  fête. 
Si  vos  vives  couleurs  se  fanent  dans  sa  bouche, 
Ah  !  qu'il  est  doux  pour  vous  de  toucher  qui  vous  touche  , 
Partez  à  pascontens,  faites-lui  bien  ma  cour; 
Dites-lui  que  je  l'aime  et  l'aimerai  toujours. 

envoi. 

Si  les  poètes  humains,  instruits  par  leur  génie, 

M'avaient  prêté  la  main  à  ces  vers  infini , 

Je  me  serais  flatté  d'entrer  dans  la  matière 

Des  qualités  triomphantes  logées  dans  vos  carrières  ; 

Mais  comme  mon  génie  ne  peut  promettre  autant , 

Pardonnez  à  l'auteur  comme  un  faible  instrument. 


A  Paris,  le  7  novembre  1755. 

Je  vous  envoie  avec  un  million  de  remerciemens , 
Monsieur,  le  bouquet  dont  vous  avez  bien  voulu  me 
faire  part;  il  m'a  peu  frappée  dans  le  premier  moment, 
je  l'ai  relu  depuis  avec  l'attention  qu'il  méritait,  et  j'ai 
peine  à  croire  à  présent ,  je  vous  l'avoue  ,  qu'un  esprit 
délicat  comme  le  votre  se  soit  réellement  livré  à  la 
méprise  grossière  dont  j'ai  été  capable.  Vous  avez  voulu 
m'éprouver,  Monsieur,  et  il  n'est  pas  étonnant  qu'un 
piège  tendu  par  vous  ait  pu  me  surprendre  :  je  ne  sau- 
rais ni  m'en  humilier  ni  m'en  applaudir  beaucoup. 

Oui ,  Monsieur,  j'ai  méconnu  un  moment ,  j'en  con- 
viens à  ma  honte ,  toutes  les  beautés  de  cet  ouvrage  ; 
je  ne  lui  en  soupçonnais  pas,  puisque  vous  paraissiez 
les  ignorer.  La  réflexion  m'a  dessillé  les  yeux  ;  et ,  pour 
me  punir  d'une  si  grande  erreur,  je  veux  vous  com- 
muniquer mes  découvertes  trop  tardives.  Je  ne  saurais 


3o  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

faire  assez  de  réparation  au  génie  sublime  que  j'ai  d'a- 
bord si  cruellement  insulté.  Que  ne  puis-je  emprunter 
de  lui,  pour  admirer  ses  vers ,  l'élévation  et  la  finesse 
qu'il  y  a  si  abondamment  répandues!  Tous  les  poèmes 
commencent  par  une  invocation  ;  presque  toujours  les 
muses  en  sont  l'objet.  Notre  poète  avait  trop  peu  besoin 
de  leur  secours  pour  s'abaisser  à  le  demander.  Il  n'a 
pas  voulu  cependant  dédaigner  tout-a-fait  la  manière 
à  laquelle  les  plus  grands  génies  se  sont  assujettis;  il  a 
donc  invoqué,  mais  seulement  des  fleurs,  et  loin  de  leur 
demander  du  secours  ,  il  ne  semble  les  appeler  que 
pour  leur  prescrire  ses  volontés.  O fleurs l  que  ce  choix 
est  délicat  !  11  se  trouve  si  bien  des  dons  de  la  nature 
qu'il  ne  veut  tenir  que  d'elle  ceux  qu'il  destine  à  sa 
maîtresse.  Elle  est  fleur  à  ses  yeux ,  que  pourrait-il  lui 
offrir  de  plus  beau  que  son  ouvrage?  Non-seulement  il 
désire  des  fleurs,  mais  encore  il  veut  qu'elles  soient 
belles.  Il  les  appelle  une  seconde  fois  pour  exiger 
d'elles  cette  qualité  nécessaire.  Le  feu  de  son  génie  a 
beau  l'entraîner,  celui  de  son  amour  ne  lui  permet  au- 
cune négligence.  Il  aime  trop  pour  ne  pas  sentir  le 
mérite  des  répétitions;  en  est-il  d'ennuyeuses  auprès  de 
ce  qu'on  adore? 

[Cette  femme  qui,  du  commencement  d'une  lettre  à 
la  fin,  n'avait  écrit  que  ce  mot  si  délicieux,  quand  il 
est  aussi  mérité  que  senti  (ce  faimé) ,  qui  disait  tout 
autrefois ,  et  qui  aujourd'hui  se  dit  à  tous  sans  exprimer 
rien  ;  cette  femme ,  dis-je ,  pouvait-elle  être  accussée  de 
peu  d'esprit ,  parce  qu'elle  avait  préféré  la  répétition 
simple  du  sentiment  à  la  variété  des  phrases?  Elle 
connaissait  l'amour,  elle  était  assurée  de  son   amant , 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3l 

et  sa  manière  d'exprimer  l'un  faisait  l'éloge  de  l'autre.] 
Ainsi  notre  admirable  poète  habile  autant  à  sentir 
qu'à  peindre  ce  qu'il  sent,  se  permet  tout  pour  ne  rien 
négliger  auprès  de  ce  qu'il  aime.  Cette  préoccupation 
totale  n'est-elle  pas  aussi  bien  marquée  dans  la  fin  de 
ce  premier  vers  : 

0  fleurs!  ô  belles  fleurs  aujourd'hni  désirées! 

11  croit  tous  les  cœurs  aussi  occupés  que  le  sien  à  cé- 
lébrer son  aimable  Louise;  il  voit  déjà  toutes  les  fleurs 
enlevées  pour  lui  former  des  bouquets  ;  tout  l'univers 
occupé  à  en  rassembler  pour  elle.  A  peine  espère -t-il 
que  les  plus  beaux  jardins  puissent  en  fournir  assez,  et 
il  semble ,  à  entendre  la  manière  dont  il  parle  des 
siennes,  qu'il  jouisse  du  plaisir  de  rendre  jaloux  tous 
ceux  qui  n'auront  pu  en  trouver  comme  lui. 

Prenez -y  garde,  Monsieur,  tout  son  ouvrage  est 
rempli  de  ce  même  sentiment  si  délicat,  et  le  caractère 
distinctif  de  la  vraie  passion. 

Le  second  vers  n'en  est-il  pas  encore  un  effet?  Sans 
parler  de  la  précieuse  négligence  que  tant  de  profanes 
ne  comprendraient  pas ,  et  qui  lui  a  fait  abandonner 
dans  le  premier  hémistiche  la  précision  du  langage  qui 
semblait  exiger  le  pluriel  pour  les  fleurs ,  sans  recher- 
cher même  si  cette  réunion  de  plusieurs  en  une  seule 
n'est  pas  une  image  de  tous  les  désirs  qu'il  tient  du 
même  sentiment,  le  premier  nom  qu'il  donne  à  son 
amie  ne  peint-il  pas  bien  vivement  l'habitude  où  il  est 
de  juger  tous  les  cœurs  sur  le  sien  ;  semblable  au  divin 
auteur  du  Cantique  où  l'on  aperçoit  tant' de  choses  du 
même  genre ,  il  ne  l'appelle  pas  seulement  sa  bien-aimée, 


32  CORRESPONDANCE    INEDITE 

mais  la  bien-aimée  par  excellence  ;  tout  le  monde  doit 
la  reconnaître;  et  ce  nom,  il  prévoit  avec  crainte  qu'elle 
le  tient  de  tous  ceux  qui  l'approchent;  il  les  regarde 
comme  autant  de  rivaux,  et  jouit  cependant  de  la  voir 
si  généralement  adorée. 

Mais  je  crains  de  m'être  trop  arrêtée  sur  des  com- 
mencemens  qui,  quoique  inimitables,  sont  encore  au- 
dessous  de  ce  qui  me  reste  à  admirer.  Je  sens  en  trem- 
blant toute  l'étendue  de  mon  entreprise.  J'ose  louer  un 
génie  au-dessus  de  toutes  louanges,  et  détailler  des 
beautés  qu'à  peine  m'est-il  permis  d'apercevoir.  Je 
compte  bien,  monsieur,  sur  votre  indulgence;  vous 
jugerez  trop  justes  les  difficultés  que  j'éprouve,  pour 
ne  pas  m'excuser  si  je  ne  puis  les  surmonter.  Je  con- 
tinue donc,  dans  cette  confiance ,  de  suivre  l'entreprise 
trop  hardie  que  j'ai  commencée;  non  que  je  prétende 
m'arrêter  sur  tout,  comme  je  l'ai  fait  jusqu'à  présent  : 
l'ouvrage  serait  trop  étendu  et  trop  au-dessus  de  mes 
forces.  J'ai  senti  beaucoup  de  choses;  mais  il  en  est 
sûrement  bien  d'autres  qui  m'ont  échappé,  et  je  ne 
veux  parler  que  de  celles  qui  m'ont  paru  frappantes. 

Tel  est,  par  exemple ,  l'enthousiasme  qui,  lui  faisant 
personnifier  les  fleurs,  l'entraîne  jusqu'à  leur  attribuer 
des  sentimens ,  et  à  être  jaloux  de  l'impression  dont  il 
les  croit  susceptibles  : 

Allez,  beautés  charmantes;  que  rien  ne  vous  arrête. 

Il  pense  qu'elles  craindront  comme  lui,  en  approchant 
de  l'objet  qui  l'enflamme.  Il  connaît  trop  la  timidité 
d'un  amour  délicat  pour  n'en  pas  croire  atteint  tout  ce 
qui  approche  de  sa  déesse  ;  des  fleurs  même  doivent 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  33 

redouter  son  abord,  et  l'inquiétude  qu'il  en  ressent 
l'engage  même  à  les  louer.  On  n'est  jamais  si  confiant 
qu'alors  qu'on  se  croit  aimable,  et  la  crainte  des  autres 
ne  vient  souvent  que  du  peu  d'idée  que  l'on  a  de  soi. 
Allez  donc,  leur  dit-il,  ne  tremblez  pas;  vous  êtes 
belles,  charmantes;  qui  pourrait  vous  arrêter? 

Allez  vers  Louison,  c'est  aujourd'hui  sa  fête. 

Ce  moment  est  favorable,  et  dans  ce  jour  qui  réunit 
tous  les  hommages ,  vous  la  trouverez  plus  disposée 
à  recevoir  le  vôtre. 

Mais  hélas  !  au  soin  de  les  encourager  succède  bientôt 
la  jalousie  de  ce  même  succès  qu'il  s'est  empressé  de 
leur  promettre. 

Je  passe  sur  le  vers  suivant ,  qui  me  paraît  une  petite 
indiscrétion  sur  la  manière  trop  favorable  dont  il 
espère  que  sera  reçu  son  bouquet.  Peut-être  quelques 
bontés  passées  lui  donnaient-elles  le  droit  de  compter 
sur  celle-là  ;  mais  l'aveu  qu'il  en  fait  ne  peut  se  par- 
donner qu'à  l'égarement  trop  commun  aux  poètes. 

Ah  !  qu'il  est  doux  pour  vous  de  toucher  qui  vous  touche! 

11  est  persuadé  qu'elles  sentiront  comme  lui  le  bon- 
heur qu'il  envie  ,  en  faisant  un  usage  bien  délicat  du 
défaut  de  notre  langue  qui  exprime  du  même  mot  un 
sentiment  et  une  sensation  ;  il  peint  d'une  manière 
adroite  et  tendre  le  désir  qu'il  ressent  de  toucher  un 
peu  celle  dont  il  l'est  si  vivement.  Mais  il  se  connaît 
trop  pour  être  long-temps  jaloux.  <c  Allez,  leur  dit-il 
dépouillé  d'une  crainte  trop  vaine  ;  partez  à  pas  con- 

3 


34  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

tens,  c'est-à-dire  volez,  rien  ne  vous  rend  si  légères 
que  le  bonheur. 

«  Faites-lui  bien  ma  cour;  je  ne  vous  envoie  pas  pour 
sentir,  mais  pour  exprimer.  Dites-lui  ce  que  je  n'oserais 
lui  apprendre  moi-même,  et  ce  dont  je  brûle  cepen- 
dant de  l'instruire.  Cachez  dans  votre  sein  un  secret 
dont  dépend  le  bonheur  de  ma  vie.  Qu'elle  devine 
sans  rougir  ce  qu'elle  n'entendrait  peut-être  pas  sans 
colère;  et  en  lui  peignant  mon  amour,  jurez-lui  mille 
fois,  pour  en  obtenir  le  pardon,  qu'il  sera  aussi  durable 
qu'il  est  violent.  »  Vous  le  voyez,  Monsieur,  je  l'avoue  à 
ma  honte,  il  ne  lui  a  fallu  que  deux  mots  pour  dire  ce 
que  j'exprime  moins  bien  que  lui  dans  la  plus  longue 
phrase. 

Il  ne  me  reste  plus  à  détailler  que  l'envoi ,  ou  pour 
mieux  dire  il  me  reste  encore.  Il  me  paraît  mille  fois 
plus  difficile  à  louer,  parce  qu'il  mérite  de  l'être  mieux 
que  je  n'en  suis  capable.  En  effet ,  monsieur ,  quelle 
rare  modestie  a  pu  aveugler  si  fort  cet  homme  admi- 
rable, pour  l'engager  à  s'abaisser  au-dessous  de  tant 
de  gens  que  sans  orgueil  il  pourrait  fouler  aux  pieds? 
Si  les  poètes  humains,  dit-il,  instruits  seulement  par- 
leur génie ,  m3 avaient  prêté  la  main.  Guidé  comme  il 
l'est  par  le  maître  d'Anacréon,  qu'a-t-il  besoin  d'un 
autre  secours?  Les  flèches  de  l'Amour  lui  tiennent  lieu 
de  plume ,  et  ce  dieu  même  est  son  Pégase.  Il  craint 
cependant;  il  se  méfie  de  lui-même,  non  qu'il  ne  sente 
ce  qu'il  vaut.  Un  esprit  de  sa  trempe  ne  saurait  se  mé- 
connaître autant;  mais  il  est  vivement  épris ,  et  rien  ne 
lui  paraît  exprimer  assez  ce  qu'il  sent  davantage.  Par- 
donnez ,  dit-il ,  à  l'auteur  comme  un  faible  instrument: 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  35 

il  descend  de  ce  ton  noble  et  élevé  dont  il  s'était  servi 
jusque-là ,  et  qu'il  croit  ne  convenir  qu'à  l'éloge  de  sa 
maîtresse.  Il  choisit  pour  parler  de  lui  les  expressions 
les  plus  communes,  ce  Les  qualités  de  Louise  sont  triom- 
phantes, dit-il ,  et  leur  reproduction  perpétuelle  ne  sau- 
rait être  mieux  peinte  que  par  l'emblème  d'une  carrière 
qui  découvre  de  nouvelles  richesses  à  mesure  qu'on 
s'empresse  d'en  jouir.  «Ainsi  chez  elle,  une  vertu  ne 
disparaît  que  pour  faire  place  à  une  autre.  «  Ses 
qualités  sont  logées,  ajoute -t -il,  chacune  à  leur 
place  ;  leur  amas  ne  fait  point  confusion.  »  Ainsi 
tout  est  noble,  délicat  dans  ses  expressions  quand 
il  parle  d'elle;  il  n'est  humble  et  négligé  que  pour  lui. 
Enfin,  Monsieur,  j'égale  sans  crainte  cet  ouvrage, 
d'abord  méprisé,  aux  plus  délicats  d'Anacréon,  tous 
deux  inspirés  par  l'amour,  mais  d'une  manière  diffé- 
rente. Il  forma  l'un  pour  chanter  ses  plaisirs,  l'autre 
pour  peindre  ses  sentimens. 


DE    L  EDUCATION    DES    PRINCES. 

A  Paris,  ce  i5  novembre  1755. 

O  le  beau  sujet  que  celui  de  l'éducation  des  princes! 
Depuis  que  le  gouvernement  populaire  a  disparu  sur 
la  terre,  que  la  raison  et  la  lumière  ont  pénétré  dans 
nos  immenses  monarchies,  que  le  peuple,  pensant  et 
philosophe,  s'est  accoutumé  à  vivre  sous  la  loi  d'un  seul , 
et  qu'il  a  pu  accorder  la  liberté  de  penser  avec  la  con- 
trainte des  actions  et   avec   la  nécessité  de  ne  point 


36  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

participer  à  l'administration  de  la  chose  publique,  il 
n'y  a  point  de  sujet  qui  soit  plus  digne  de  la  médita- 
tion des  sages  que  cette  éducation  qui  doit  assurer  le 
bonheur  des  peuples  sur  les  devoirs  et  le  bonheur  de 
l'enfant  public.  Le  seul  remède  en  effet  contre  tant  de 
maux  qu'entraînent  l'immensité  de  nos  Etats,  la  multi- 
plicité et  la  confusion  de  nos  lois,  la  lenteur  et  l'incer- 
titude de  notre  justice,  l'impunité  du  crime  adroit  et 
clandestin,  et  la  faveur  du  pouvoir  injuste;  ce  seul 
remède ,  s'il  existe ,  nous  devons  le  chercher  dans  le 
génie  et  dans  le  cœur  de  celui  à  qui  sa  naissance  a  ac- 
quis le  droit  de  régner.  Il  est  singulier  que  les  hommes, 
qui  ne  se  sont  réunis  en  société  et  sous  différens  gou- 
vernemens  que  pour  être  heureux ,  aient  si  peu  songé 
à  en  abréger  les  voies ,  ou  s'y  soient  si  mal  pris.  Au  lieu 
d'entasser  lois  sur  lois  à  mesure  que  les  circonstances  sem- 
blaient l'exiger,  ils  n'avaient  qu'à  en  prévenir  le  besoin, 
et  le  moyen  le  plus  sûr  de  le  prévenir  était  l'éducation 
publique  des  citoyens,  qui  exige  que  non-seulement  ils 
soient  formés  en  général  à  la  vertu,  a  la  justice  et  à  la 
raison,  afin  d'être  hommes,  mais  qu'ils  apprennent  en- 
core à  regarder  les  maximes  particulières  du  gouver- 
nement sous  lequel  ils  doivent  vivre,  comme  sacrées  et 
inviolables,  afin  d'être  citoyens,  et  qu'ils  contractent 
de  bonne  heure  cette  affection  pour  leur  climat,  cette 
prédilection  pour  leurs  usages,  pour  leurs  arts,  pour 
leur  façon  de  vivre ,  ces  préjugés  enfin  pour  leur  patrie 
et  pour  leurs  compatriotes,  qui  tous  assurent  à  un  gou- 
vernement ses  forces ,  ses  ressources  et  sa  durée.  Cicéron 
a  remarqué  que  celui  qui  vivrait  en  honnête  homme, 
suivant  les  lois,  serait  encore  un  fort  mauvais  sujet, 


DE   GR1MM    ET    DIDEROT.  ^ 

parce  que  les  lois  ne  peuvent  exiger  de  vous  que  de  ne 
point  faire  le  mal,  et  que  si  vous  êtes  bon  il  vous 
reste  encore  le  devoir  de  faire  le  bien.  Par  le  même 
principe,  ou  voit  que  l'homme  élevé  à  la  justice  et  à 
la  vertu  n'a  pas  besoin  de  lois,  et  que  le  code  d'un 
peuple  instruit,  dès  l'enfance,  de  ses  devoirs,  c'est-à-dire 
des  moyens  d'être  heureux,  et  nourri  dans  l'amour  de 
la  vertu  et  de  l'honnenr,  dans  le  mépris  du  vice  et  de 
l'intérêt,  et  surtout  dans  une  affection  et  modération 
mutuelles ,  serait  très-mince  et  très-peu  chargé  d'or- 
donnances. Tel  était  celui  des  Spartiates.  Ces  lois  de 
Lycurgue,  tant  admirés  dans  tous  les  siècles,  sont  au- 
tant de  préceptes  d'éducation  pour  la  jeunesse  lacédé- 
monienne.  Ce  législateur  sublime  savait  qu'il  ne  restait 
plus  rien  à  prescrire  aux  citoyens  dont  la  jeunesse 
avait  été  employée  à  la  science  et  à  l'exercice  de  leurs 
devoirs;  et  c'est  ainsi  qu'une  poignée  d'hommes  devint 
l'admiration  de  la  terre.  La  grandeur  de  nos  vastes 
monarchies  a  peut-être  rendu  cette  méthode  imprati- 
cable. Ne  travaillant  plus  pour  la  patrie ,  faisant  tout 
pour  nous-mêmes,  pour  notre  gloire,  pour  notre  élé- 
vation, pour  l'agrandissement  de  notre  fortune,  il  serait 
injuste  d'attendre  tout  de  la  patrie,  lorsque  nous  ne 
faisons  rien  pour  elle.  En  nous  garantissant  la  sûreté  de 
nos  personnes  et  la  tranquille  possession  de  nos  biens, 
elle  n'exige  de  nous  que  de  ne  point  troubler  la  société, 
et  de  concourir  pour  le  reste  au  bien  public  autant  que 
cela  peut  convenir  à  notre  état,  à  notre  honneur,  à 
notre  intérêt.  Voilà  la  véritable  situation  de  ceux  qui 
vivent  sous  un  gouvernement  monarchique.  L'éduca- 
tion y  devient  une  affaire  de  famille  dont  le  monarque 


38  CORRESPONDANCE    INEDIfE 

n'est  ni  en  droit  ni  en  état  de  prendre  connaissance , 
et  tout  ce  que  les  lois  y  peuvent  faire,  c'est,  comme 
dans  le  reste ,  non  de  procurer  le  bien ,  mais  d'empêcher 
le  mal  ;  c'est  de  pourvoir  à  ce  que  le  pouvoir  légitime  des 
pères  ne  dégénère  point  en  tyrannie  envers  les  enfans. 
Il  n'en  devrait  pas  être  ainsi  de  l'enfant  royal  :  né 
pour  le  bonheur  de  tous,  tous  devraient  être  moins  en 
droit  que  dans  l'obligation  de  consacrer  leurs  lumières 
à  un  objet  aussi  important,  et  si  les  talens  des  plus 
sages  sont  assez  indifférens  dans  les  autres  parties  de 
l'administration  publique ,  s'il  est  vrai  que  la  machine 
ne  va  souvent  pas  moins  bien  pour  être  mue  par  de 
sots  manœuvres,  le  soin  d'élever  l'héritier  de  la  cou- 
ronne devrait  du  moins  être  l'effort  de  la  sagesse  d'un 
peuple.  On  frémit  d'épouvante  quand  on  pense  aux 
suites  funestes  qu'entraînent ,  je  ne  dis  pas  les  vices  d'un 
souverain,  mais  ses  goûts,  ses  penchans,  ses  fantaisies, 
choses  qu'on  ne  peut  trouver  répréhensibles  dans  un 
particulier,  et  qui  dans  un  monarque  peuvent  devenir 
la  source  de  la  calamité  publique.  Qu'un  particulier  aime 
les  armes ,  il  passera  sa  vie  à  s'exercer  dans  des  salles , 
et  ce  goût  sera  fort  indifférent  pour  le  bien  public  : 
Charles  XII,  spadassin  et  bretteur  par  goût,  cause  la 
ruine  de  son  royaume  en  se  livrant  à  ses  fantaisies 
romanesques.  Si  dans  de  certaines  monarchies  on  a 
songé  à  prévenir  ces  maux  en  prescrivant  des  bornes 
à  l'autorité  royale  ,  n'était-il  pas  bien  plus  simple 
d'aller  à  la  source  du  mal ,  et  de  rassembler  tous  nos 
efforts  autour  de  l'enfant  royal ,  pour  former  son  es- 
prit et  son  cœur  à  la  droiture ,  à  la  justice  et  à  la  vertu , 
et  pour  lui  apprendre  de  bonne  heure  à  subordonner 


DE    GIUMM    ET    DIDEROT.  3q 

ses  goûts  à  ses  devoirs?  Voyons  les  opérations  qu'il 
serait  à  propos  de  faire  pour  cet  effet,  car  je  ne  crois 
pas  avoir  besoin  de  dire  qu'on  n'a  encore  rien  fait. 
L'éducation  des  princes  ne  diffère  en  rien  de  celle  qu'un 
particulier  aisé  donne  à  ses  enfans  ;  des  maîtres  crus 
plus  ou  moins  habiles  en  font  toute  la  différence. 

Je  voudrais  donc  premièrement,  et  en  général,  que  de 
semblables  sujets  fussent  proposés  et  abandonnés  indis- 
tinctement à  la  méditation  des  sages  et  du  public.  S'il 
est  vrai  que  le  mystère  est  le  premier  ressort  de  la  po- 
litique ,  et  que  les  affaires  demandent  un  secret  invio- 
lable (  ce  que  je  ne  crois  pas  trop) ,  il  est  bien  certain  i 
d'un  autre  côté,  que  l'éducation  du  prince,  tout  ce 
qu'on  fait  pour  le  progrès  des  sciences  et  des  arts ,  et 
beaucoup  de  pareils  objets,  ne  sauraient  avoir  trop  de 
publicité;  que  dans  tout  ce  qui  y  a  rapport,  on  ne  de- 
vrait rien  faire  sans  avoir  consulté  le  public.  Pourquoi 
ne  discuterait-on  pas  dans  des  écrits  publics  la  meil- 
leure façon  d'élever  l'héritier  du  trône,  comme  on  dis- 
cute à  Londres  les  intérêts  de  la  nation  dans  des  bro- 
chures périodiques?  S'il  arrivait  que  les  plus  sots  don- 
nassent leur  avis  comme  les  plus  sages ,  il  ne  faudrait 
certainement  qu'une  médiocre  étendue  de  lumières  et 
un  peu  de  justesse  dans  l'esprit  pour  séparer  l'or  d'avec 
le  plomb ,  et  choisir  toujours  le  meilleur  parti  :  car  lors- 
que la  vérité  et  la  sagesse  élèvent  la  voix  ,  on  n'écoute 
plus  le  plat  et  confus  langage  de  la  sottise,  à  moins 
que  la  passion  et  l'intérêt  particulier  n'aient  endurci 
les  oreilles  d'avance. 

Le  gouverneur  de  l'enfant  royal  doit  être  sans 
doute    le    plus    honnête   homme   du    royaume.    Tous 


4o  CORRESPONDANCE    INEDITE 

ceux  qui  président  ou  prennent  part  a  cette  éducation 
doivent  y  être  appelés  par  leur  mérite,  par  leurs  lu- 
mières, par  leur  probité  et  par  la  bonne  odeur  de  leurs 
vertus  :  en  écoutant  la  voix  publique,  on  ne  se  mé- 
prendra pas  dans  le  choix.  Mais  cela  ne  suffît  pas;  je 
voudrais  encore  que  le  jeune  prince  fût  éloigné  de  tout 
ce  que  la  cour  a  de  plus  éblouissant  pour  de  faibles 
yeux,  qu'il  fût  confié,  pour  ainsi  dire,  au  public, qu'il 
passât  son  enfance  au  milieu  de  la  nation,  qu'il  assis- 
tât souvent  aux  assemblées  publiques,  aux  spectacles  , 
et  sans  autre  prééminence  que  les  égards  modérés  que 
le  mérite  accorde  au  rang,  et  qui  seuls  doivent  flatter 
un  cœur  généreux  ;  qu'il  se  rapprochât  enfin  de  la  vie 
privée,  autant  qu'il  serait  possible  ,  afin  de  contracter 
les  vertus  civiles  et  les  qualités  d'un  honnête  homme 
avant  que  de  faire  le  roi.  Son'génie,  plié  ainsi  de  bonne 
heure  à  connaître  les  hommes,  à  priser  leurs  talens  , 
à  apprécier  leur  mérite ,  accoutumé  surtout  à  leur  façon 
de  vivre  et  de  juger,  apporterait  sur  le  trône  une  infi- 
nité de  lumières, que  le  défaut  d'instruction  cache  éter- 
nellement aux  rois  d'un  esprit  ordinaire ,  et  que  ces 
hommes  rares  que  le  ciel  fait  naître  de  temps  en  temps 
pour  la  prospérité  des  peuples,  ne  peuvent  remplacer 
que  par  des  efforts  de  génie. 

On  dit  que  M.  de  Fénelon ,  l'auteur  du  Télémaque, 
cette  ame  si  pure  et  si  belle  dont  un  cœur  sensible 
ne  peut  se  rappeler  la  mémoire  sans  émotion ,  chargé 
par  Louis  XIV  de  l'éducation  de  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne, et  n'espérant  pas  d'en  faire  un  grand  roi,  borna 
tous  ses  soins  à  inspirer  à  ce  prince  un  vif  amour  pour 
l'humanité ,  persuadé  que  cette  vertu  seule  suffit  pour 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  41 

remédier  aux  ineonvéniens  auxquels  le  trône  expose  un 
roi  médiocre,  ou  même  né  avec  des  dispositions  malheu- 
reuses. Je  voudrais  aller  plus  loin  que  l'archevêque  de 
Cambrai ,  je  voudrais  que  cet  amour  des  hommes  fût 
porté,  dans  le  cœur  des  princes,  jusqu'au  respect  pour 
tout  ce  qui  a  le  nom  d'homme,  sans  égard  aux  dignités , 
ni  aux  prérogatives  idéales  du  rang  et  de  la  naissance. 
Les  égards  que  le  prince  doit  aux  hommes  les  plus  con- 
sidérables, aux  premières  maisons  de  son  royaume,  ne  le 
doivent  point  dispenser  de  l'affabilité  et  des  marques 
d'estime  qu'il  doit  au  dernier  de  ses  sujets  dont  la  répu- 
tation n'est  point  attaquée.  Ne  suffit-il  pas  d'être  homme 
pour  avoir  droit  à  tous  les  avantages  dont  l'humanité 
jouit?  S'il  y  a  des  degrés  à  l'infini  dans  les  égards,  le 
dernier  de  tous  doit  être  assez  marqué  pour  honorer 
et  celui  qui  l'accorde,  et  celui  qui  en  est  l'objet.  Qu'y 
a-t-il  en  effet  dans  l'univers  de  plus  sacré  que  l'homme? 
Le  fanatisme  et  l'hypocrisie  diront ,  C'est  la  religion  , 
et  comprendront  sous  ce  nom  tout  ce  que  la  supersti- 
tion ,  l'intolérance  et  la  passion  ont  produit  de  plus  ab- 
surde et  de  plus  funeste.  La  basse  flatterie  et  l'ambition 
desordonnée  diront,  C'est  l'autorité  royale,  et  exerce- 
ront, sous  ce  titre,  l'injustice  et  la  violence.  Mais  la 
vérité  crie  aux  souverains: Honore  et  respecte  l'homme 
qui  est  ton  sujet,  afin  que  lu  sois  digne  de  régner  sur 
lui ,  et  que  son  cœur,  par  les  égards  qu'il  reçoit  de  celui 
à  qui  il  doit  obéir,  soit  animé  au  bien,  et  ressente  cette 
élévation  compagne  inséparable  de  la  vertu. 

Enfin ,  de  toutes  les  vertus,  la  plus  nécessaire  à  un  roi, 
et  celle  qu'il  faudrait  inspirer  avant  tout  à  l'enfant  royal, 
est  la  modération.  Celui  qui  peut  tout  doit  toujours  se 


I\1  CORRESPONDANCE    INEDITE 

défier  de  sa  volonté.  Lorsque  personne  ne  vous  résiste, 
et  que  vous  n'avez  de  frein  pour  vos  goûts  et  vos  pas- 
sions, que  celui  que  vous  tenez  vous-même,  il  faut  y 
regarder  à  deux  fois  avant  que  de  vouloir.JLes  moindres 
excès,  comme  je  l'ai  dit,  qui  sont  sans  conséquence 
dans  un  particulier,  deviennent,  dans  le  souverain  . 
des  fléaux  publics  et  terribles  pour  ses  sujets.  Combien 
l'amour  immodéré  de  la  cliasse  ne  rend-  il  pas  les 
princes  injustes  et  féroces, puisqu'il  leur  fait  préférer  la 
conservation  d'une  bête  fauve  à  la  fortune  de  celui  qui 
cultive  la  terre ,  et  à  l'espérance  de  toute  une  année 
pour  sa  famille  indigente  et  désolée  !  Je  voudrais  donc 
que  l'enfance  de  celui  qui  doit  tant  vouloir  un  jour,  et  qui 
doit  pouvoir  ce  qu'il  voudra,  fût  sans  cesse  exercée  à  se 
défier  de  ses  passions,  à  restreindre  ses  goûts,  à  modérer 
ses  désirs ,  et  que  sa  volonté,  rompue  de  bonne  heure , 
s'accoutumât  aux  sacrifices  que  la  raison  et  la  sagesse 
sont   en  droit  d'exiger. 

On  a  imprimé  ici  depuis  quelque  temps  un  recueil 
de  Lettres  adressées  au  prince  royal  de  Suède ,  par 
son  gouverneur ,  M.  le  comte  de  Tessin  ,  en  deux 
volumes  in -12.  Le  nom  de  M.  de  Tessin  est  honoré 
en  Europe  depuis  long -temps.  Vieilli  dans  les  em- 
plois les  plus  importans  de  l'État ,  il  a  partout  laissé 
des  traces  de  sa  capacité  et  de  ses  talens.  Ces  Lettres  , 
qu'on  a  traduites  du  suédois ,  le  feront  connaître 
comme  un  homme  d'une  probité  et  d'une  droiture 
rares.  Elles  nous  donnent  une  idée  très-nette  du  ca- 
ractère de  M.  le  comte  de  Tessin,  et  même  de  ses 
goûts;  mais  j'aurais  désiré  d'en  tirer  aussi  une  idée 
distincte  du  caractère  du  jeune  prince,  et  des  espérances 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  4^ 

qu'il  donne  ;  car  lorsqu'on  s'adresse  à  un  enfant  en 
particulier,  il  ne  faut  plus  lui  dire  des  choses  géné- 
rales, qui  deviennent  alors  vagues,  mais  il  faut,  pour 
ainsi  dire,  modeler  toutes  ses  idées  sur  le  caractère  du 
jeune  élève.  A  moins  qu'un  enfant  soit  tout-à-fait  mal 
né  et  sans  ressource  ,  il  est  certain  qu'on  fait  de  lui 
tout  ce  qu'on  veut ,  quand  on  sait  se  prêter  à  son  carac- 
tère avec  souplesse.  Je  ne  voudrais  donc  jamais  dire  à  mon 
élève  qu'il  faut  faire  telle  et  telle  chose,  qu'il  faut  acquérir 
telle  et  telle'qualité  ;  je  voudrais  avoir  assez  d'adresse  et 
me  mettre  assez  à  sa  portée ,  suivant  les  différens  degrés 
de  l'enfance ,  pour  que  ses  devoirs  ne  lui  fussent  plus 
présentés  en  force  de  précepte ,  mais  qu'en  tirant  lui- 
même  la  conclusion  de  nos  entretiens ,  il  regardât 
l'exactitude  dans  ses  devoirs  comme  la  source  d'une 
satisfaction  douce  et  constante.  Ceux  qui  président  aux 
éducations  commettent  assez  communément  une  autre 
faute.  Ils  veulent  inspirer  à  leurs  élèves  tous  leurs 
propres  goûts.  On  voit  par  ces  Lettres  que  M.  de  Tessin 
n'aime  pas  la  musique ,  mais  qu'il  aime  en  revanche 
beaucoup  la  peinture  ,  l'histoire  naturelle ,  les  anti- 
quités; mais  on  ne  connaît  pas  les  goûts  du  prince  : 
cependant  il  ne  s'agit  pas  de  lui  faire  naître  des  goûts  , 
ce  qui  ordinairement  produit  plus  de  mal  que  de  bien, 
il  s'agit  de  développer  avantageusement  en  lui  ceux 
qu'il  a  reçus  de  la  nature.  Dans  la  première  feuille ,  je 
relèverai  quelques  endroits  particuliers  de  ces  Lettres. 


44  CORRESPONDANCE    INÉDITE 


A  Paris,  ce.  ier  décembre  1755. 

Je  reviens  aux  Lettres  de  M.  le  comte  deTessin  ,  le 
sujet  en  est  si  intéressant,  qu'il  est  difficile  de  s'en 
détacher.  Nous  allons  examiner  quelques  endroits  par- 
ticuliers, qui  m'ont  paru  manquer  d'exactitude,  et  qu'il 
serait  important  de  rectifier,  parce  qu'il  est  dangereux 
pour  un  prince  d'avoir  des  idées  inexactes,  même  dans 
les  choses  de  spéculation  et  de  goût.  M.  de  Tessin  en- 
tretient son  élève  de  la  peinture  et  de  ses  différentes 
écoles  :  pour  prouver  que  tout  n'est  pas  donné  à  tous  , 
il  lui  fait  remarquer  que  l'école  flamande  l'emporte 
pour  le  coloris ,  que  l'école  française  excelle  dans  l'or- 
donnance. Cette  remarque  n'est  pas  juste.  Premièrement, 
il  ne  fallait  pas  restreindre  les  peintres  d'Italie  à  l'école 
romaine.  L'Ecole  de  Lombardie  et  l'école  vénitienne 
ont  produit  de  très-grands  génies,  et  cette  dernière 
s'est  surtout  distinguée  par  ses  profondes  recherches 
sur  le  coloris.  Le  Titien  n'est-il  pas  plus  admirable 
dans  cette  partie  qu'aucun  peintre  flamand  ?En  second 
lieu,jene  crois  pas  qu'on  puisse  citer  l'école  française, 
ni  à  côté  des  écoles  romaine  et  flamande  ,  ni  pour 
exceller  dans  l'ordonnance.  Les  Français  n'ont  eu  que 
trois  ou  quatre  peintres  qui  puissent  soutenir  le  paral- 
lèle avec  les  grands  génies  d'Italie  et  de  Flandre.  Le 
Poussin,  Le  Sueur,  Le  Brun,  Le  Bourdon  :  voilà  tous  leurs 
grands  noms  en  ce  genre;  encore  n'y  a-t-il  que  les  deux 
premiers  qui  soient  en  effet  des  génies  supérieurs.  Le 
Poussin,  qui  appartient  autant  à  l'Italie  qu'à  la  France, 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  4$ 

a  réuni  presque  toutes  les  parties  qui  constituent  un 
grand  peintre  :  dessein  ,  ordonnance  ,  savoir ,  subli- 
mité d'idées  et  d'expression  ,  richesse  de  détail ,  tout  est 
admirable  dans  ce  grand  homme.  Le  Sueur ,  sans  avoir 
jamais  été  en  Italie ,  s'est  si  fort  approché  de  Raphaël, 
qu'il  peut  en  quelque  sorte  soutenir  le  parallèle  avec 
ce  peintre  sublime  et  unique.  Le  Bourdon  est  noble 
et  riche.  Le  Brun  a  beaucoup  de  feu  et  de  fécondité  , 
mais  son  coloris  est  mauvais,  et  son  imagination  est 
moins  pittoresque  que  poétique,  ce  qui  la  rend  souvent 
froide  et  puérile.  A  ces  noms  près,  toute  la  grande  foule 
de  nos  peintres  ne  peut  entrer  en  aucune  comparaison 
avec  les  grands  hommes  d'Italie  et  de  Flandre.  C'est 
l'école  romaine  qui  a  autant  excellé  dans  l'ordonnance 
que  dans  le  dessein.  Ses  peintres  sont  presque  toujours 
sublimes  et  par  le  grand  goût  et  par  la  grande  simpli- 
cité de  leurs  compositions.  On  a  toujours  reproché  aux 
peintres  français  le  maniéré ,  qui  est  précisément  l'op- 
posé de  la  nature  :  or ,  le  maniéré  se  voit  autant  dans 
l'ordonnance  que  dans  le  dessein.  C'est  le  singe  dugénie  : 
il  peut  éblouir,  mais  il  ne  sait  ni  toucher  ni  satisfaire. 
M.  le  comte  de  Tessin  passe  indistinctement  d'une 
matière  de  pur  goût  aux  matières  les  plus  graves. 
Nous  allons  l'imiter  dans  ce  beau  désordre  :  il  exhorte 
son  prince  de  ne  donner  jamais  sa  confiance  à  des 
hommes  impies  ou  qui  passent  pour  letre ,  car,  dit-il , 
quel  motif  pourrait  les  retenir  dans  la  fidélité  ,  la  reli- 
gion étant  le  fondement  de  la  morale  ?  Cette  maxime 
me  paraît  fausse ,  petite  et  dangereuse  ,  plus  digne 
d'un  vicaire  de  paroisse  que  d'un  ministre  d'Etat. 
Vous  demandez  quel  motif  pourrait  retenir  les  hommes 


46  CORRESPONDANCE    INEDITE 

dans  la  fidélité?  Je  vous  réponds  :  La  probité,  la  vertu, 
ce  principe  divin  gravé  dans  le  cœur  de  l'homme ,  dé- 
veloppé par  la  sagesse ,  perfectionné  par  la  société,  prin- 
cipe qui  a  existé  avant  toute  religion ,  et  qui  ne  périra 
qu'avec  la  nature  humaine.  Eh  !  le  vertueux  Socrate  sera 
donc  traité  en  homme  impie  et  en  mauvais  citoyen ,  pour 
n'avoir  pas  eu  ce  que  M.  deTessin  appelle  de  la  religion? 
et  Caton,  ce  grand  spectacle  pour  les  dieux  et  pour  les 
hommes,  comme  l'appelle  Sénèque?  Il  faut  convenir  que 
l'esprit  de  système  et  d'intolérance  rétrécit  singuliè- 
rement les  têtes;  mais  rien  n'est  plus  dangereux  pour  les 
princes  que  ce  rétrécissement,  eux  qui,  à  l'imitation 
des  sages  du  premier  ordre ,  doivent  embrasser  toute 
l'espèce  humaine  sous  leur  bienveillance  ;  eux  qui  doi- 
vent juger  les  hommes,  non  sur  leurs  opinions,  mais 
sur  leurs  qualités  ;  eux  qui  doivent  sans  cesse  son- 
ger que  c'est  la  vertu  et  non  la  croyance  qui  consti- 
tue le  mérite  des  hommes.  Que  dirions -nous  d'un  visir 
qui  prêcherait  au  grand  seigneur  qu'on  ne  saurait 
avoir  des  principes  de  morale  sans  être  musulman  ?  Il 
est  étonnant  combien  les  chrétiens  modernes  se  sont 
écartés  de  l'esprit  de  leur  religion.  Les  apôtres  n'ont 
jamais  songé  à  contester  les  vertus  morales  ,  ils  soute- 
naient seulement  qu'elles  n'étaient  pas  propres  a  opérer 
le  salut.  Jésus-Christ  disait  que  son  règne  n'était  pas 
de  ce  monde  ;  ses  disciples  appelaient  le  mystère  de  la 
croix,  la  folie  des  nations  ;  ils  distinguaient  toujours  la 
foi  de  la  raison  :  la  première,  selon  eux ,  est  l'ouvrage  de 
la  grâce  ,  que  Dieu  donne  à  qui  il  veut.  Quelle  liaison 
peut-elle  avoir  avec  la  raison  et  avec  les  vertus  morales? 
Jésus-Christ  n'a  jamais  dit  :  Faites  telle  ou  telle  chose , 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  47 

afin  que  vous  soyez  regardés  comme  d'honnêtes  gens  , 
comme  de  bons  citoyens  :  son  motif  est  toujours  le 
même  ;  «  afin  que  vous  entriez  dans  le  royaume  des 
cieux.  »  Il  ne  s'est  jamais  avisé  de  dire  à  ceux  qu'il 
voulait  convertir  :  Vous  êtes  des  fripons  et  des  mal- 
honnêtes gens  ;  vous  n'avez  ni  principes  ni  morale , 
rien  ne  peut  garantir  votre  probité,  ni  votre  fidélité. 
Il  leur  disait  :  Vous  êtes  malheureux  et  misérables,  en 
ce  que  vous  n'êtes  occupés  que  des  biens  passagers  de 
ce  monde ,  et  que  vous  ne  songez  pas  à  acquérir  les 
biens  éternels.  Si  les  principes  de  l'Église  et  de  ses 
prêtres  sont  changés  ,  ce  n'est  pas  certainement  à 
l'homme  d'Etat  à  les  adopter ,  et  à  les  graver  dans  le 
cœur  du  prince.  M.  de  Tessin  n'a  pas  songé  que  par 
cet  arrêt  inconsidéré,  il  comprendrait  sous  la  condam- 
nation Locke ,  Pope  ,  Montesquieu ,  tant  de  grands 
hommes  qui  ont  honoré  l'humanité  par  leurs  admirables 
écrits  et  par  leur  vie  honnête. 

En  parlant  contre  les  flatteurs  et  les  calomniateurs , 
M.  Tessin  dit  :  «  Ces  lâches  courtisans  qui  se  flattent 
«  d'entrer  par  cette  voie  dans  la  faveur  du  prince,  sont 
«  bien  aveugles,  s'ils  s'imaginent  que  c'est  le  zèle  et  la 
a  fidélité  qui  les  fait  agir.  »  Je  ne  crois  pas  qu'on  puisse 
pousser  l'aveuglement  jusque-là.  Du  moins  il  ne  saurait 
durer.  Les  coquins,  pour  se  donner  le  change,  ne  se 
regardent  pas  comme  de  fort  honnêtes  gens,  mais  ils 
se  croient  seulement  plus  fins  et  plus  adroits  que  les 
autres;  ils  regardent  les  principes  de  probité  comme 
l'apanage  des  sots  et  des  gens  bornés. 

L'élève  de  M.  de  Tessin  aime  beaucoup  les  fables,  son 
gouverneur  s'en  sert  souvent  :  il  reproche  à  Esope  de 


48  CORRESPONDANCE     INÉDITE 

n'avoir  composé  sur  les  animaux  que  des  fables  qui  man- 
quent entièrement  de  vraisemblance ,  quoiqu'elles  soient 
fort  propres  à  l'instruction  des  hommes.  Cette  remarque 
n'est  pas  juste.  On  ne  peut  pas  reprocher  aux  fables 
d'Ésope  le  défaut  de  vraisemblance  ;  bien  au  contraire, 
leur  grand  mérite  consiste  précisément  dans  la  vrai- 
semblance. Mais  tout  art ,  soit  poésie  ,  soit  peinture  , 
soit  musique,  tout  ce  qui  imite  la  nature,  en  un  mot, 
est  fondé  sur  une  hypothèse  ou  convention  générale 
qu'il  faut  admettre.  Tout  le  reste  doit  être  dans  la 
plus  exacte  vraisemblance,  et  ne  peut  être  suppor- 
table sans  elle.  Ainsi  l'hypothèse  des  fables  ésopiques 
étant  la  faculté  de  parler  et  de  raisonner  accordée 
aux  animaux,  et  même  aux  êtres  inanimés,  cette  hy- 
pothèse une  fois  admise,  tout  le  reste  doit  être  dans 
la  plus  exacte  vérité.  J'ai  dit  que  toutes  les  imitations 
de  la  nature  avaient  leur  hypothèse.  L'art  est  la 
nature  un  peu  chargée. Moins  l'hypothèse  est  forte,  et 
plus  l'art  est  parfait  et  près  de  la  nature.  Ainsi  l'hypo- 
thèse de  la  peinture  n'est  presque  point  sensible ,  celle 
de  la  musique  ne  l'est  pas  autant  qu'on  le  croirait  bien. 
On  dit  que  l'opéra  (je  parle  de  celui  des  Italiens,  le 
seul  digne  qu'on  en  parle)  est  un  spectacle  où  les  per- 
sonnes chantent.  Cette  idée  est  fausse.  Ils  ne  font  que 
réciter,  et  le  récitatif  n'est  qu'une  déclamation  très- 
marquée  :  c'est  l'art  qui  charge  la  nature.  Les  acteurs 
ne  commencent  a  chanter  que  dans  les  momens  de  pas- 
sion, d'émotion  vive,  de  trouble,  de  tendresse,  etc., 
parce  qu'on  a  remarqué  dans  la  nature  qu'en  effet  la 
passion  donnait  une  espèce  de  chant  aux  hommes  ,  et 
qu'émus  par  quelque  intérêt  vif,  par  une  passion  quel- 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  4<) 

conque,  nous  avions  réellement  la  voix  tantôt  fort 
élevée,  tantôt  fort  baissée,  très-inégale  en  général ,  et 
chantante  suivant  les  différentes  agitations  de  l'ame. 
Voilà  la  source  de  l'hypothèse  sur  la  musique.  Il  en  est 
ainsi  de  la  danse ,  etc.  Mais  quelque  forte  que  soit 
l'hypothèse  d'un  art,  il  faut  du  génie  pour  y  exceller. 
Ainsi,  dans  la  féerie,  l'hypothèse  est  extrêmement  forte, 
puisqu'elle  admet  toutes  sortes  d'êtres,  d'influences  , 
de  pouvoirs  arbitraires;  mais  ceux  qui,  à  la  faveur  de 
cette  hypothèse,  se  sont  permis  tout  ce  qui  passait  par 
leur  cervelle  mal  arrangée,  n'ont  enfanté  que  des  ab- 
surdités puériles  et  misérables;  au  lieu  que  les  ouvrages 
du  comte  Hamilton  et  quelques  productions  arabes  en 
ce  genre ,  sont  charmans  et  vraiment  agréables.  En 
approfondissant  ces  réflexions,  vous  y  trouverez  la  ma- 
tière d'un  long  traité. 

Il  y  a  dans  le  second  volume  des  lettres  qui  font 
l'objet  de  cette  feuille,  un  étrange  paradoxe;  savoir, 
que  si  dans  une  cour  on  ne  voyait  régner  que  le  vice, 
le  prince  qu'on  élèverait  au  milieu  de  cette  corruption 
deviendrait  quelquefois  l'homme  le  plus  vertueux,  et 
cela  à  cause  du  penchant  naturel  des  en  fans  pour  tout 
ce  qui  est  rare  :  or,  comme  il  n'y  aurait  rien  de  plus 
rare  dans  cette  cour  que  la  vertu ,  elle  piquerait  cer- 
tainement la  curiosité  du  prince.  Ce  misérable  so- 
phisme, qui  fait  le  sujet  de  la  soixante-unième  lettre, 
est  indigne  de  M.  de  Tessin.  La  vertu  ainsi  que  la  santé 
est  analogue  à  la  nature  humaine.  Les  vices  ainsi  que 
les  maladies  en  font  la  corruption.  Proposer  à  la  jeu- 
nesse d'habiter  un  pays  où  les  mœurs  sont  totalement 
corrompues ,  afin  d'y  apprendre  à  chérir  la  vertu  ,  c'est 

4 


ÔO  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

conseiller  à  un  homme,  pour  se  bien  porter  et  pour 
fortifier  sa  santé,  d'aller  habiter  un  endroit  afflige  de 
la  peste. 

Dans  une  autre  de  ces  lettres ,  vous  trouverez  une 
dissertation  sur  le  goût,  où  il  y  a  de  bonnes  choses, 
mais  qui  est  un  peu  mince  de  philosophie.  Il  me  semble 
qu'en  général  la  théorie  du  goût  n'est  point  approfon- 
die. Le  président  de  Montesquieu  s'était  chargé  de  faire 
l'article  Goût  pour  l' Encyclopédie \  On  nous  en  fait  es- 
pérer un  fragment.  Sans  doute  que  ce  grand  homme, 
dans  le  cours  de  ses  recherches  sur  les  lois ,  le  carac- 
tère et  les  mœurs  des  différens  peuples,  a  trouvé  une 
infinité  de  choses  qui  ont  rapport  au  goût.  Le  goût  juge, 
par  un  sentiment  intime,  de  la  beauté  et  de  la  bonté 
des  choses,  lorsqu'il  est  éclairé  par  la  philosophie;  il 
sait  encore  se  rendre  compte  de  ses  jugemens  et  des 
sentimens  qu'il   éprouve  ;  mais   la  philosophie  ne  le 
donne  pas,  elle  le  rassure  en  lui  faisant  voir  que  la  na- 
ture d'un  objet  est  d'accord  avec  le  sentiment  qu'il  en  a. 
Le  goût  se  fait  des  modèles  de  beauté,  dont  les  diffé- 
rentes qualités  n'existent  pas  dans  un  seul  individu  , 
mais  sont  dispersées  dans  plusieurs.  Ainsi  l'homme  par- 
faitement vertueux  est  un  être  idéal,  et  pour  la  compa- 
raison de  ce  qui  est  ,  avec  cet  être  qu'il  a  imaginé,  le 
goût  forme  ses  jugemens  sur  les  différens  degrés  de 
perfection  qu'il  remarque  dans  les  hommes.  Pour  avoir  le 
goût  délicat  et  grand  ,  il  faut  avoir  l'esprit  juste,  l'aine 
sensible  et  un  cœur  honnête.  Si  la  vertu  et  la  beauté  ne 
causent  pas  en  vous  cette  douce  émotion  qui  fait  le 
charme  et  le  bonheur  des  cœurs  généreux  et  sensibles, 
comment  serait-il   possible  que  vous  eussiez  du  goût, 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  5l 

puisqu'il  ne  sait  juger  que  par  ce  sentiment  ^Suivant  ce 
principe,  ce  sont  les  plus  sages  parmi  les  hommes,  qui 
ont  aussi  le  plus  de  goût.  Voilà  de  quoi  faire  encore 
un  traité. 

Les  idées  que  M.  de  Tessin  donne  à  son  élève  de 
l'ancien  empire  romain  ne  sont  pas  justes.  Il  dit  qu'on 
s'attendait  à  le  voir  parfait  et  achevé  sous  Auguste  , 
où  le  bon  ordre  était  si  bien  établi ,  où  l'on  avait  pourvu 
à  tout,  etc.  ;  mais  que  Tibère  et  ses  successeurs  avaient 
tout  renversé.  L'empire  des  Romains  était  perdu  long- 
temps avant  cet  Auguste  peu  merveilleux.  Le  beau 
siècle  de  Rome  était  celui  des  guerres  puniques,  celui 
des  Scipion ,  des  Lélius,  des  Caton,  des  Cicéron.  Cet 
Octave  surnommé  Auguste,  s'il  eût  vécu  deux  ou  trois 
générations  auparavant,  n'aurait  probablement  pas  été 
connu;  et  la  plus  grande  preuve  de  l'avilissement  des 
Romains  sous  son  empire,  sont  les  flatteries  serviles 
qu'on  lui  prodiguait,  et  qui  ont  pensé  dérober  à  la  pos- 
térité la  connaissais  ce  de  ses  vices  et  de  sa  médiocrité. 

Dans  un  autre  endroit,  M.  de  Tessin  propose  à  son 
élève,  entre  plusieurs  modèles ,  Louis  XI,  à  cause  de  sa 
piété,  de  sa  politique,  de  sa  j  ustice  et  de  sa  bonté.Louis  XI 
était  hypocrite,  méchant  et  faible  :  sa  justice  était  tyran- 
nie, et  sa  bonté  déshonorait  ceux  qui  en  étaient  l'objet. 
Dans  un  autre  endroit,  M.  de  Tessin  dit  à  son  prince: 
«  Si  quelqu'un  de  vos  sujets  a  le  malheur  de  vous  dé- 
«  plaire,  il  vous  est  libre  de  lui  faire  subir  le  plus  rigou- 
«  reux  châtiment.  »  Voilà  ,  à  mon  gré  ,  une  maxime 
très-pernicieuse.  Premièrement ,  il  faut  que  les  princes 
sachent  qu'on  peut  leur  déplaire  sans  être  coupable  :  ils 
doivent  punir,  non  ceux  qui  leur  déplaisent,  mais  ceux 


52  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

qui  ont  manqué  à  leur  devoir.  Si  quelqu'un  a  le  mal- 
heur de  leur  déplaire,  c'est  une  raison  de  plus  pour 
eux  de  le  traiter  avec  les  plus  grands  ménagemens,  de 
peur  d'être  injuste  à  son  égard.  C'est  un  petit  mal  que 
de  pousser  la  modération  trop  loin ,  c'en  est  un  très- 
grand  que  de  trop  écouter  son  ressentiment.  En  second 
lieu,  lorsque  quelqu'un  a  manqué,  il  n'est  pas  libre  au 
prince  de  lui  faire  subir  le  plus  rigoureux  châtiment. 
Le  coupable  ne  doit  porter  que  la  peine  de  son  crime  , 
et  il  est  encore,  dans  ce  cas,  plus  sûr,  plus  digne  d'un 
souverain  d'écouter  les  conseils  de  sa  clémence  ,  que 
de  pousser  trop  loin  la  sévérité. 

En  général ,  il  y  a  d'excellentes  choses  dans  ces  lettres  : 
elles  font  foi  de  la  probité  et  de  la  droiture  de  leur  il- 
lustre auteur.  Un  peu  plus  de  philosophie  n'y  aurait  pas 
nui.  M.  de  Tessin  est  rempli  de  zèle  pour  sa  patrie.  Il 
prêche  partout  l'amour  des  hommes  à  son  prince.  C'est, 
je  le  répète,  le  respect  pour  l'humanité,  qu'il  faut  inspi- 
rer aux  princes  et  aux  grands,  d'où  naissent  les  égards 
dus  plus  ou  moins,  mais  indistinctement,  à  tous  les 
hommes  d'une  réputation  intacte.  Ces  égards  témoignés  à 
propos,  bien  loin  d'avilir  les  souverains,  les  mettraient, 
pour  ainsi  dire,  au-dessus  de  l'humanité,  soutiendraient 
et  encourageraient  la  vertu  humble  et  modeste,  confon- 
draient le  vice  et  le  crime;  car  à  moins  d'être  totale- 
ment dénaturé,  l'homme  ne  peut  se  résoudre  d'être 
l'objet  du  mépris  et  de  l'opprobre  public. 


DE    GRIMM    ET>  DIDEROT.  53 

SUR  l'économie  POLITIQUE  ET  LA  LÉGISLATION. 

A  Paris,  ce  i*r  octobre  1^55. 

De  toutes  les  sciences,  la  moins  avancée  de  nos  jours 
est  la  politique.  Cette  proposition  peut  paraître  para- 
doxe à  ceux  qui  jugent  les  choses  par  leurs  noms ,  et 
qui  s'en  laissent  imposer.  En  effet ,  est-il  croyable  que 
les  profondes  méditations  des  meilleurs  esprits  des 
siècles  modernes,  et  les  travaux  non  interrompus  de  tant 
de  génies  capables  et  habiles  dans  les  affaires,  n'aient 
pas  porté  la  politique  au  plus  haut  degré  de  perfection? 
Cependant,  pour  peu  qu'on  se  forme  des  idées  justes, 
et  qu'on  réfléchisse  d'après  elles ,  on  trouvera  réellement 
que  la  science  des  lois  et  du  gouvernement  est  restée 
parmi  nous  dans  son  berceau  ,  et  que  les  anciens  ont  à 
cet  égard  des  avantages  immenses  sur  nous.  Rien  n'est 
moins  étonnant.  Nous  avons  quitté  la  route  de  la  vé- 
rité en  faisant  les  premiers  pas  dans  cette  science.  Plus 
nous  avons  fait  de  chemin,  plus  nous  nous  sommes 
égarés.  Établissez  de  faux  principes,  vous  irez  d'erreur 
en  erreur,  et  bientôt  vous  aurez  un  système  de  men- 
songes d'autant  plus  dangereux,  qu'une  dialectique 
sophistique  leur  donnera  l'apparence  de  la  vérité.  Ce 
n'est  pas  le  sujet  d'une  feuille  que  de  prouver  la  fausseté 
de  tous  nos  principes  de  politique.  Leur  confusion,  au- 
tant que  la  contradiction  perpétuelle  qui  est  entre  eux, 
prouve  assez  qu'il  est  impossible  d'établir  le  bonheur 
des  peuples  sur  de  pareils  fondemens.  Il  me  suffit  ici 
d'indiquer  deux  des  principaux  défauts  de  nos  gouver- 
nemens,  dont  l'un  a  sa  source  dans  l'autre,  et  qui  minent 


54  CORRESPONDANCE    INEDITE 

continuellement  le  salut  du  peuple  et  la  prospérité  des 
Etats.  Le  premier  de  ces  fléaux  est  la  multiplicité  des 
lois.  Il  n'y  a  qu'un  petit  Etat  qui  puisse  la  comporter, 
rien  n'y  empêche  le  législateur  d'entrer  dans  tous  les 
détails  qui  se  présentent;  et  chaque  famille,  pour  ainsi 
dire,  peut  avoir  sans  inconvénient  ses  lois  particulières  : 
au  lieu  que  dans  nos  Etats  immenses,  le  nombre  im- 
mense des  lois  entraîne  nécessairement  le  désordre  et 
la  confusion  qui  ruinent  la  fortune  des  citoyens,  et  ôtent 
au  gouvernement  sa  vigueur  et  sa  force.  Plus  l'étendue 
d'un  État  est  considérable,  plus  il  faut  songer  à  simplifier 
ses  lois.  A  des  peuples  innombrables  il  faut  une  règle 
générale  et  une  justice  prompte.  Il  faudrait  donc  com- 
mencer par  abolir  les  deux  tiers  de  nos  lois  pour  en 
avoir  de  bonnes.  N'est-il  pas  inconcevable  qu'on  entasse 
tous  les  jours  lois  sur  lois,  ordonnances  sur  ordon- 
nances, lesquelles  se  contredisent  réciproquement,  sans 
qu'on  en  abolisse  jamais  aucune?  Il  est  vrai  qu'il  ne 
faut  pas  moins  de  génie  pour  abroger  les  lois  inutiles 
que  pour  en  donner  d'excellentes.  Une  profonde  con- 
naissance de  l'État,  un  jugement  sain  et  pénétrant,  des 
lumières  sûres  et  universelles  dans  l'esprit ,  enfin  une 
fermeté  inébranlable ,  sont  également  nécessaires  pour 
les  deux  opérations.  Mais  aussi ,  sans  ces  talens ,  il  ne 
faut  pas  se  mêler  du  métier  de  législateur.  Telle  loi 
donnée  par  un  homme  de  génie  peut  être  admirable  , 
qui  devient   par   la  suite  pernicieuse  à   l'État  parce 
qu'un  homme  sans  génie  aura  succédé  au  premier,  et 
que  n'ayant  ni  ses  talens,  ni  ses  vues,  il  aura  laissé  sub- 
sister cette  loi  après  qu'elle  aura  fait  son  effet,  ou  que 
les  circonstances  qui  l'ont  produite   seront  changées 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  55 

Ce  serait  l'effort  d'un  génie  sublime  que  de  fixer  d'a- 
vance, en  donnant  une  loi,  le  temps  pendant  lequel 
elle  doit  durer;  mais  cet  effort  est  presque  impossible, 
parce  que  la  bonté  d'une  loi  dépend  de  l'à-propos  et  du 
concours  de  mille  circonstances ,  et  qu'il  est  au-dessus 
des  forces  humaines  de  combiner  à  l'infini  les  change- 
mens  qui  y  peuvent  arriver,  et  qui  amèneront  néces- 
sairement, à  force  de  révolutions,  le  moment  où  une 
excellente  loi  cesse  d'être  bonne,  et  commence  à  être 
nuisible.  Puisqu'il  est  donc  impossible  au  génie  de  pré- 
voir et  de  marquer  cet  instant,  c'est  aux  hommes  d'Etat 
à  le  saisir  lorsqu'il  vient  à  exister,  et  ils  sauront  le  con- 
naître à  proportion  qu'ils  seront  au  fait  des  besoins  de 
l'Etat,  et  qu'ils  en  auront  acquis  une  connaissance  in- 
time. Quelque  difficile  enfin  que  soit  l'opération  d'ab- 
roger les  lois,  elle  est  indispensable  dans  un  Etat  bien 
gouverné ,  et  la  preuve  la  plus  sûre  que  nos  gouverne- 
mens  sont  défectueux,  est  le  peu  de  soin  qu'on  a  d'an- 
nuler les  lois  passées.  Nous  ressemblons  au  médecin  qui 
pour  guérir  son  malade  de  la  fièvre,  lui  ordonnerait  le 
quinquina  pour  toute  sa  vie.  L'autre  défaut  dont  j'ai  à 
parler,  qui  est  même  la  cause  du  premier,  vient  de  plus 
loin  ,  et  est  par  conséquent  plus  difficile  à  guérir.  Il 
lient  à  notre  origine.  Il  n'y  a  que  peu  de  temps  que  a 
nous  sommes  sortis  de  la  barbarie.  Tous  nos  gouver- 
nemens  et  les  lois  des  nations  européennes  se  sont  for- 
més dans  ces   temps  de  ténèbres,  où  la  raison  et  la 
science  de  la  sagesse  avaient  entièrement  disparu  de 
nos  climats.  Il  valait  mieux  sans  doute  rester  sans  lois, 
et  sYn  tenir  au  bon  sens,  qui  exerce  son  empire  légi- 
time sur  les  nations  les  moins  policées.  Par  un  raffine- 


56  CORRESPONDANCE    INEDITE 

ment  gothique,  nous  avons  imaginé  d'adopter  les  lois 
d'un  peuple  dont  les  principes,  les  mœurs,  le  carac- 
tère, les  usages,  la  forme  de  gouvernement,  toutes 
les  notions  enfin,  sont  totalement  opposées  aux  nôtres; 
et  par  un  faux  principe  de  religion,  nous  avons  posé 
pour  fondement  de  tout  cet  informe  édifice  quelques 
lois  de  Moïse  que  nous  avons  déclarées  divines,  c'est- 
à-dire  indispensables,  comme  si  une  loi  divine  pouvait 
avoir  pour  objet  des  choses  purement  humaines.  Ce 
mélange  de  lois  juives  et  romaines,  auxquelles  chaque 
nation  a  ajouté  ses  coutumes  ordinairement  contradic- 
toires, a  jeté  nos  gouvernemcns  dans  une  confusion 
épouvantable,  et  cause  encore  aujourd'hui  tous  les  em- 
barras qu'on  rencontre  à  chaque  pas  dans  l'administra- 
tion intérieure.  C'est  là  qu'il  faut  chercher  la  source  de 
tous  nos  maux.  Ce  sont  les  suites  d'un  poison  imper- 
ceptible et  lent,  et  par  conséquent  plus  dangereux,  qui 
parvient  à  la  fin  à  détruire  le  tempérament  le  plus  vi- 
goureux. Voilà  des  réflexions  que  j'ai  faites  à  l'occasion 
de  deux  ouvrages  qui  ont  paru  depuis  peu.  L'un  est  un 
Mémoire  sur  les  états  provinciaux,  qui  est  mal  bâti  et 
mal  écrit,  mais  dont  le  fond  est  très-bon.  L'auteur,  qui 
m'est  inconnu,  n'a  pas  assez  de  nerf  dans  son  style 
pour  écrire  sur  des  matières  qui  intéressent  le  salut  des 
peuples.  L'autre  est  un  Essai  sur  la  police  générale  des 
grains,  qui  paraît  pour  la  seconde  fois  .  augmenté  d'un 
Essai  sur  les  prix  et  sur  l'agriculture.  Ce  dernier  ou- 
vrage, dont  l'auteur  s'appelle  M.  Herbert,  contient 
d'excellentes  choses  traitées  d'un  style  populaire,  con- 
venable au  sujet,  et  qui  ne  manque  pas  de  force  lors- 
que la  matière  l'exige.  Toutes  les  idées  de  l'auteur  sont 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  5  7 

puisées  dans  le  bon  sens  :  éloge  qu'on  ne  peut  donner 
à  beaucoup  d'auteurs;  car,  si  vous  voulez  y  prendre 
garde  ,  rien  n'est  si  rare  dans  les  livres  que  le  bon  sens. 
L'auteur  du  Mémoire  propose  d'ériger  toutes  les 
provinces  du  royaume  en  pays  d'états.  Il  a  été  un 
temps  en  France ,  où  la  noblesse  vivant  retirée  dans 
les  provinces,  et  étant  naturellement  guerrière,  re- 
muante et  redoutable ,  c'était  un  principe ,  et  comme 
une  loi  fondamentale  de  la  monarchie,  d'abaisser  les 
seigneurs,  de  diminuer  et  de  contenir  dans  des  bornes 
plus  étroites  le  crédit  et  l'autorité  du  corps  de  la  no- 
blesse. Le  cardinal  de  Richelieu  surtout  avait  conçu  et 
exécuté  ce  projet ,  qui  était  peut-être  excellent  dans  ce 
temps-là ,  c'est-à-dire  conforme  à  l'esprit  du  gouverne- 
ment. En  conséquence,  il  n'y  a  aujourd'hui  que  quatre 
provinces  du  royaume  qui  aient  conservé  leurs  états, 
savoir  :  la  Bourgogne ,  la  Bretagne  ,  le  Languedoc  et  la 
Provence.  Et  cette  forme  d'administration  intérieure , 
le  droit  des  états  de  s'assembler  en  certain  temps ,  et 
d'accorder  au  roi  leurs  subsides  avec  des  formalités , 
ont  rendu  ces  provinces  odie.u ses  à  la  cour,  parce  que, 
suivant  le  principe  du  cardinal  de  Richelieu  ,  la  liberté 
des  états,  favorisant  le  crédit  et  l'indépendance  de  la 
noblesse,  est  contraire  à  l'autorité  royale.  Mais  au- 
jourd'hui les  circonstances  ont  changé ,  et  la  politique 
du  cardinal  a  eu  tout  son  effet.  Tous  les  grands  sei- 
gneurs vivent  à  la  cour,  tiennent  leur  existence  du  roi, 
et  font  le  métier  de  courtisan  tout  aussi  volontairement 
que  celui  des  armes.  La  loi  est  donc  devenue  inutile,  et 
cette  politique  adroite  cesse  aujourd'hui  d'être  nécessaire, 
parce  qu'elle  a  obtenu  son  but.  Bien  plus  ,  elle  est  de- 


58  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

venue  nuisible.  Le  ministère  sait ,  et  il  ne  faut  que  des 
yeux  pour  voir  que  le  peuple  est  misérable  clans  les 
pays  d'élection,  et  qu'il  est  à  son  aise  dans  les  pays 
d'états.  La  raison  en  est  palpable,  même  pour  ceux  qui 
sont  le  moins  accoutumés  à  réfléchir.  Tout  se  fait  dans 
les  pays  d'états  avec  plus  de  liberté,  plus  d'ordre,  plus 
de  justice.  C'est  la  province  elle-même  qui  s'impose  ce 
qu'elle  donne  au  roi;  elle  contribue  librement  aux  be- 
soins de  l'État;  elle  fait  ses  répartitions  avec  équité; 
chacun  est  jugé  par  son  semblable,  que  pourrait-il 
craindre?  Et  la  noblesse,  n'ayant  plus  d'autre  ressource 
pour  elle  que  le  service  et  les  bienfaits  du  roi ,  a  perdu 
l'envie   et  l'habitude  de  fomenter  l'esprit  de  sédition 
et  de  ligue;   tandis  que   dans   le  pays  d'élection,  le 
peuple,  livré  au  pouvoir  d'un  seul  homme  et  a  la  fri- 
ponnerie trop  ordinaire  des  subalternes,  est  foulé  et 
vexé  au  point  que  le  désespoir  lui  fait  souvent  aban- 
donner  l'habitation  de  ses  pères,  ou  que  la  misère  abrège 
des  jours  qu'elle  empêche  de  regretter.  Malgré  ces  ré- 
flexions suggérées  par  le  bon  sens ,  l'aversion  pour  les 
pays  d'états  subsiste  dans  l'esprit  du  gouvernement;  et 
bien  loin  de  songer  à  donner  cette  excellente  forme 
d'administration  intérieure  aux  pays  d'élection,  si  l'on 
pouvait  l'ôtcr  sans  inconvénient  aux  quatre  provinces 
qui   en  ont  le  privilège ,  on  n'y  manquerait  pas  sans 
doute.  Cependant  ce  qui  était  un  excellent  système  au 
sortir  des  guerres   civiles ,  faute  d'avoir  été  aboli  à 
propos,  n'esi  plus  aujourd'hui  qu'un  préjugé   si  défa- 
vorable au  bien  de  l'État  qu'il  ne  serait  pas  étonnant 
qu'il  en  causât ,  à  la  longue ,  la  ruine- 

En  lisant  attentivement  l'Essai  sur  les  grains,  vous 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  5q 

trouverez  bien  d'autres  vestiges  de  la  contradiction  de  nos 
lois,  de  leur  conflit  perpétuel ,  et  des  maux  qui  en  résul- 
tent. Les  lois  juives  sont  fort  contraires  à  tout  commerce, 
et  à  tout  ce  qui  s'appelle  usure  et  intérêt  d'argent.  Ces 
lois  convenaient  merveilleusement  à  un  peuple  pauvre , 
ignorant ,  et  naturellement  superstitieux  et  stupide.  Le 
commerce  ne  pouvait  guère  être  chez  eux  que  l'occu- 
pation des  malhonnêtes  gens ,  qui  voulaient  vivre  sans 
labourer  la  terre;  il  ne  pouvait  se  faire  qu'au  préjudice 
du  peuple  et  du  bon  citoyen.  Toute  usure  était  odieuse, 
parce  qu'on  emprutait  non  pour  trafiquer  et  faire  va- 
loir l'argent,  mais  pour  satisfaire  à  des  besoins  pressans. 
Chez  les  Romains  ,  dans  le  temps  de  la  pauvreté 
et  de  la  frugalité,  l'usure  entraînait  encore  cet  in- 
convénient terrible  pour  un  peuple  fier  et  libre,  qu'elle 
livrait  le  pauvre  au  pouvoir  du  riche.  Voilà  pourquoi 
les  lois  contre  l'usure  étaient  si  sévères.  Toutes  ces  lois 
subsistent  parmi  nous  ,  quoiqu'elles  soient  directement 
opposées  à  l'esprit  du  gouvernement,  au  génie  et  à 
l'industrie  des  peuples.  C'est  même ,  suivant  nos  opi- 
nions, une  loi  divine  qui  défend  de  prêter  à  intérêt  ;  et, 
comme  il  est  impossible  qu'elle  soit  observée  parmi 
nous,  nous  aimons  mieux  donner  à  nos  prêts  des  inter- 
prétations frauduleuses  pour  l'éluder,  que  d'abolir  une 
loi  qui  n'a  jamais  pu  nous  convenir,  Le  commerce  des  blés 
est  dans  le  même  cas.  Suivant  ces  préjugés  adoptés  au  ha- 
sard et  toujours  répétés  sans  réflexion  ,  ce  trafic  est  odieux 
parmi  nous  ;  il  est  prohibé,  et  regardé  comme  déshono- 
rant: et  pour  quel  effet?  pour  prévenir  le  monopole  et 
les  disettes.  Mais  M.  Herbert  nous  prouve  clairement 
que  ces  lois  sont  favorables  à  l'un,  et  produisent  sou- 


60  CORRESPONDANCE    INEDITE 

vent  les  autres.  Elles  sont  directement  opposées  à  l'esprit 
du  commerce;  elles  empêchent  précisément  les  hon- 
nêtes gens  de  se  mêler  de  ce  négoce,  au  moyen  de  quoi 
les  fripons ,  qui  n'en  sont  pas  à  la  réputation  près  quand 
il  s'agit  de  gagner,  restent  les  seuls  maîtres  d'un  com- 
merce clandestin  et  frauduleux,  devenu  pernicieux  par 
la  seule  raison  qu'il  est  défendu.  Voilà  des  plaies  qu'il 
faudrait  songera  guérir,  et  des  préjugés  qu'il  importe 
d'autant  plus  de  détruire  qu'ils  portent  tous  les  jours 
de  nouvelles  atteintes  à  la  prospérité  publique. 

M.  Herbert,  dans  son  Essai  sur  les  prix,  combat  un 
raisonnement  que  je  me  souviens  d'avoir  fait  dans  une 
de  mes  feuilles  à  l'occasion  de  l'ouvrage  de  M.  Cantillon. 
Il  prétend  que  le  prix  des  denrées  n'est  pas  à  proportion 
de  la  quantité  des  métaux,  qu'il  dépend  des  travaux  des 
sujets,  des  impositions  de  l'État,  et  non  du  nombre  des 
espèces.  «  Si  chez  la  nation  la  plus  opnlente ,  dit-il,  les 
habitans  adonnés  aux  arls  frivoles  pouvaient  retourner 
à  la  charrue,  les  vivres  baisseraient  de  prix  ;  si  au  con- 
traire beaucoup  de  colons  embrassaient  d'autres  pro- 
fessions ,  les  denrées  hausseraient  considérablement.  »  Je 
crois  que  notre  auteur  a  raison,  et,  en  lisant  son  cha- 
pitre avec  réflexion  ,  on  voit  en  effet  que  le  prix  des 
denrées  est  indépendant  de  la  quantité  d'or  et  d'argent 
qui  se  trouve  dans  l'Etat,  et  qu'il  y  a  eu  des  temps  où 
les  denrées  étaient  plus  chères  qu'aujourd'hui,  quoique 
la  quantité  d'espèces  fût  bien  moindre  alors.  Mon  rai- 
sonnement était  donc  faux  dans  ce  sens,  mais  le  fait 
qu'il  devait  appuyer  n'en  est  pas  moins  constant  ;  sa- 
voir :  qu'il  nous  faut  aujourd'hui  le  double  de  l'argent 
qui  suffisait  à  nos  aïeux  pour  leur  entretien.  Car  plus 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  6l 

l'argent  se  multiplie  dans  un  Etat,  et  plus  les  besoins 
augmentent  ;  on  s'en  crée  tous  les  jours  de  nouveaux , 
qui  ne  manquent  pas  de  devenir  bientôt  indispensa- 
bles ,  parce  qu'on  s'accoutume  aisément  au  bien ,  et 
qu'on  ne  peut  plus  s'en  passer.  Voilà  le  changement 
que  la  multiplication  des  espèces  produit  nécessaire- 
ment; ce  que  le  père  regardait  comme  superflu  devient 
une  chose  nécessaire  pour  le  fils,  qui  se  crée  d'autres 
superfluités  qui  dégénèrent  bientôt  en  besoins.  C'est 
ainsi  que  s'engendre  le  luxe,  toujours  inséparable  de 
l'augmentation  des  espèces;  et  comme  alors  personne 
ne  songe  à  retourner  à  la  charrue,  le  prix  des  blés 
double,  et  hausse  déplus  en  plus.  Toutes  ces  considé- 
rations doivent  nous  convaincre  combien  il  est  essen- 
tiel ,  dans  les  grands  États ,  de  favoriser  l'agriculture. 
Si  nous  ne  pouvons  faire  revenir  à  la  charrue  ceux  qui 
l'ont  quittée ,  tâchons  du  moins  d'y  fixer  le  laboureur 
qui  nous  reste ,  en  rendant  sa  condition ,  sinon  heu- 
reuse, du  moins  supportable.  Qu'il  soit  à  l'abri  des 
vexations  et  des  impôts  excessifs ,  et  la  population  sera 
encouragée;  tout  reprendra  une  nouvelle  vie  :  tout 
dépérit  lorsque  le  cultivateur  est  abîmé.  L'agriculture 
et  la  prospérité  publique  marchent  toujours  ensemble. 
Le  luxe  prépare  et  hâte  la  ruine  des  États  ;  mais  elle  en 
sera  d'autant  reculée  si  vous  songez  à  remédier  à  ces 
ravages  par  les  encouragemens  de  la  culture  de  la  terre , 
unique  source  d'un  bien-être  constant  et  durable. 


Cja  CORRESPONDANCE    INEDITE 

SUR    LES    PROTESTANS    ET    LA    TOLÉRANCE. 

A  Paris  ,  ce  i5  mar9  1756. 

S'il  m'était  permis  d'ajouter  quelques  cailloux  au 
superbe  et  vrai  édifice  de  la  République  de  Platon ,  j'é- 
tablirais dans  un  Élat  bien  policé,  auprès  du  troue,  un 
sage  chargé  du  dépôt  de  la  vérité.  Cet  homme  n'aurait 
d'autre  récompense  à  espérer ,  ni  d'autres  droits  que 
ceux  que  la  sublimité  de  son  ministère  lui  donnerait  à 
la  vénération  publique.  Sa  personne  serait  aussi  sacrée 
que  celle  du  roi.  La  sûreté  et  l'accès  toujours  libre  au- 
près du  monarque  seraient  de  l'essence  de  cette  charge  ; 
aucune  puissance  humaine  ne  pourrait  changer  ces 
deux  points.  Celui  qui  gouverne  ne  serait  pas  forcé  de 
suivre  les  avis  du  ministre  de  la  vérité,  mais  il  serait 
obligé  de  les  écouter.  L'exercice  de  ce  ministère  ne 
serait  point  obscur  :  si  l'État  a  ses  secrets ,  la  vérité 
n'en  a  point.  Sa  voix  retentirait  dans  les  palais  des  rois, 
dans  le  conseil  des  grands,  dans  les  assemblées  du  peuple. 
Libre  et  indépendante  de  tout  intérêt,  elle  dissiperait 
ainsi  les  ténèbres  dont  l'injustice  et  le  manège  voudraien  t 
l'envelopper.  Le  garde  de  ce  dépôt  sacré,  jouissant  des 
appointemens  modiques  de  sa  place,  sans  pouvoir  rien 
posséder  d'ailleurs  ,  sans  pouvoir  jamais  exercer  aucune 
autre  charge ,  serait  ainsi  préservé  de  la  corruption  dont 
le  poison  subtil  et  funeste,  caché  sous  des  espérances 
vagues  et  sous  des  illusions  trompeuses,  se  glisse  quel- 
quefois dans  le  cœur  des  plus  sages.  Je  ne  vois  pas  ce 
qui  peut  dispenser  les  rois  de  l'établissement  de  cette 
charge.  Ils  ont  des  historiographes  pour  célébrer  leurs 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  63 

actions: et  combien  de  fois  le  ministère  de  ces  écrivains 
ne  serait-il  pas  redoutable  à  leur  maître  ,  si  leur  plume 
mercenaire  n'était  vendue  depuis  long-temps  au  men- 
songe, et  avilie  par  une  infâme  et  basse  adulation  ?  Si 
la  voix  du  sage  pouvait  se  faire  entendre  auprès  du 
trône ,  et  se  frayer  le  chemin  du  cœur  du  monarque , 
elle  lui  dirait,  sans  doute,  avant  tout  :  Roi,  quelque 
riche ,  quelque  puissant,  quelque  glorieux  que  tu  puisses 
être ,  tu  dois  savoir  qu'en  augmentant  le  nombre  de  tes 
sujets  tu  augmenteras  ta  richesse ,   ta  puissance  ,  ta 
gloire.  Que  ton  règne  soit  celui  de  la  justice  et  de  la 
douceur ,  que  la  bonté  et  la  clémence  dictent  tes  lois , 
président  à  tes  conseils,  maintiennent  ton  cœur  dans  la 
modération ,  et  dans  la  conscience  de  sa  propre  faiblesse, 
afin  qu'il  apprenne  à  être  indulgent  pour  les  autres;  et 
alors  le  nombre  de  tes  sujets  sera  immense,  ta  louange 
sera  dans  toutes  les  bouches ,  ta  bénédiction  sera  l'objet 
du  vœu  public;  tous  les  ordres  de  l'État  seront  heureux 
sous  ton  empire  ;  les  pères  se  féliciteront  de  leur  nom- 
breuse famille,  ils   diront  dans  les  transports  de  leur 
cœur  :  Je  suis  plus  heureux  que  mon  voisin ,  car  mes 
enfanssont  en  plus  grand  nombre.  Et  l'étranger  vien- 
dra en  foule  chercher  son  asile  et  fixer  son  habitation 
parmi  tes  sujets;  il  dira  :  Voilà  la  demeure  du  juste, 
et  ton  peuple  sera  innombrable. 

Si  la  voix  de  la  vérité  s'était  toujours  fait  entendre  en 
France,  jamais  la  révocation  de  ledit  de  Nantes  n'aurait 
eu  lieu,  et  l'État  n'aurait  été  exposé  à  aucun  des  maux 
qu'elle  a  entraînés.  Depuis  quelque  temps,  les  sages,  les 
vrais  hommes  d'État,  travaillent  avec  un  nouveau  cou- 
rage à  en  prévenir  les  funestes  effets.  La  lumière  delà  phi- 


64  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

losophie  se  répandant  de  plus  en  plus,  Fctude du  com- 
merce devenant  tous  les  jours  un  objet  plus  important , 
ils  ont  cru  ,  sans  doute,  ce  temps  plus  favorable  qu'un 
autre  pour  faire  parler  la  vérité  et  la  justice ,  et  pour 
réprimer  les  tyrannies  de  Fintolérance.  Un  magistrat 
célèbre,  M.  deMontclar,  procureur  général  du  roi  au 
parlement  de  Provence,  a  donné,  il  y  a  six  mois,  un 
excellent  Mémoire  politique  et  théologique  sur  la  né- 
cessité de  constater  les  mariages  des protestans  devant 
les  magistrats.  On  dit  que  le  gouvernement  aurait 
adopté  ses  idées ,  sans  l'opposition  de  plusieurs  évêques  ; 
comme  s'il  appartenait  aux  prêtres  de  décider  du  bien 
de  l'État.  On  vient  de  publier  une  autre  brochure  qui 
a  le  même  objet  :  elle  est  intitulée  :  Lettre  d'un  pa- 
triote sur  la  tolérance  civile  des  protestans  de  France  , 
etsurles  avantages  qui  en  résulteraient  pour  le  royaume, 
avec  l'épigraphe  :  In  multitudine  populi  gloria  régis. 
A  cette  brochure  j'en  joins  une  autre  qui  a  paru  il 
n'y  a  pas  long-temps:  c'est  un  ouvrage  à  peu  près  sur 
la  même  matière,  traduit  de  l'anglais,  de  Josias  Tucker, 
recteur  du  collège  de  Saint-Etienne,  à  Bristol  ;  il  est 
intitulé  :  Questions  importantes  sur  le  commerce ,  à 
Toccasion  des  oppositions  au  dernier  bill  de  natura- 
lisation. On  croirait  d'abord  que  les  Anglais ,  si  versés 
dans  les  principes  de  politique  et  de  commerce,  sont 
trop  éclairés  pour  ne  point  connaître  les  avantages  de 
la  population  ,  et  l'importance  de  l'accueil  qu'il  convient 
de  faire  à  l'étranger  pour  le  fixer  dans  l'Etat;  cependant , 
au  milieu  de  la  lumière  et  de  ses  salutaires  effets,  cette 
ancienne  barbarie  gothique  s'efforce  de  reparaître  de 
temps  en  temps ,  et  de  remplir  de  nouveau  l'univers 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  65 

de  ses  ténèbres.  Tout  le  monde  sait  que  la  naturalisa- 
tion générale  des  étrangers  a  rencontré  des  obstacles 
insurmontables  en  Angleterre  :  cet  événement  devrait 
nous  faire  trembler,  car  il  faut  convenir  que  l'empire 
despréjugés,  en  fait  de  politique ,  est  bien  moins  étendu 
dans  ce  pays-là  que  chez  nous,  et  que  malgré  l'esprit 
philosophique  dont  nous  nous  piquons  depuis  quelque 
temps ,  les  Anglais  ont  sur  nous,  en  ce  genre  ,  les  avan- 
tages pour  le  moins  d'un  demi-siècle  d'avance.  Il  est 
inutile  de  renouveler  la  mémoire  de  nos  horreurs 
passées  :  couvrons  plutôt  d'un  voile  épais  tous  les  fu- 
nestes monumens  delà  barbare  férocité  de  nos  ancêtres. 
Si,  grâce  à  la  philosophie,  nous  frémissons  aujour-. 
d'hui  du  massacre  de  la  Saint-Barthélémy;  si  nous  gé- 
missons sur  les  maux  infinis  que  la  révocation  de  l'édit 
de  Nantes  a  causés  au  royaume,  qu'avons-nous  fait  pour 
les  réparer  et  pour  en  prévenir  les  suites  ?  Rien.  Phi- 
losophes bavards  et  frivoles,  nous  remplissons  la  capi- 
tale de  nos  vains  raisonnemens  sur  le  bien  public , 
pour  tromper  notre  inutile  oisiveté  ;  mais  malgré  nos 
beaux  discours ,  les  lois  dictées  par  l'injustice  et  la  vio- 
lence ne  sont  pas  moins  exécutées  dans  les  provinces; 
les  ministres  des  protestans  sont  encore  conduits  au 
supplice,  et  tant  de  milliers  d'habitans  auxquels  le  roi 
doit  la  justice  et  l'humanité,  comme  au  reste  de  cette 
nombreuse  famille  dont  il  est  le  père,  se  trouvent  ex- 
posés aux  vexations  perpétuelles  de  quelques  hommes 
violens  qui  abusent  de  l'autorité  royale,  de  quelques 
évêques  fanatiques  qui  profanent  le  nom  d'un  Dieu 
saint ,  d'un  êlre  qu'ils  disent  souverainement  bienfai- 
sant ,  pour  justifier  les  excès  de  leur  barbare  cruauté. 

5 


66  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Trois  millions  de  citoyens  ne  peuvent  jouir  de  la  pro- 
tection que  leur  gouvernement  le  doit,  qu'en  se  cou- 
vrant de  l'odieux  masque  de  l'hypocrisie.  Que  nous 
sert  la  sagesse  dont  nous  nous  vantons,  et  cette  lumière 
par  laquelle  nous  nous  félicitons  tant  d'être  éclairés, 
si  elles  ne  contribuent  point  à  rendre  les  jours  de  nos 
frères,  sereins,  heureux  et  tranquilles?  Jusqu'à  présent 
on  a  prêché  à  nos  souverains  la  tolérance,  comme  une 
convenance  de  politique  ,  et  ses  avantages  sont  sans 
doute  immenses  sous  ce  point  de  vue;  mais  le  ministre 
de  la  vérité  n'élèvera-t-il  jamais  sa  voix ,  et  ne  rappel- 
lera-t-il  jamais  au  cœur  du  monarque  dont  la  religion  est 
surprise  de  puislong-temps,  ses  devoirs,  avec  les  regrets 
de  les  avoir  méconnus.  Il  n'y  a  point  de  lois ,  il  ne  saurait 
jamais  y  en  avoir  aucune  qui  puisse  donner  aucun  droit, 
aucune  autorité  au  souverain ,  ou  à  celui  qui  en  usurpe 
le  pouvoir,  sur  la  conscience  du  moindre  de  ses  sujets. 
Puisque  je  ne  suis  pas  moi-même  le  maître  de  mes  opi- 
nions ,  et  qu'il  ne  m'est  pas  libre  de  penser  de  telle  et 
telle  façon,  d'adopter  telle  ou  telle  croyance,  de  quel  droit 
mon  semblable ,  quel  que  fût  d'ailleurs  dans  l'ordre  de 
la  société  son  pouvoir  légitime  sur  moi,  de  quel  droit 
pourrait-il  se  rendre  arbitre  de  mes  sentimens ,  et  ty- 
ranniser ma   conscience  ■  ?  La  religion  est  donc  une 

(i)  Nous  ne  répéterons  pas  ici  les  réflexions  que  nous  avons  faites  dans  la 
préface  sur  les  inconséquences  de  la  fausse  philosophie  dans  ses  attaques 
contre  la  religion  catholique.  Elles  abondent  dans  cet  article,  ainsi  que  d  ns 
quelques  autres  subséquens.Nous  nous  bornerons  à  faire  observer  que,  de  nos 
jours  et  sous  d'autres  bannières,  l'intolérance  et  le  fanatisme  ont  ravagé  et 
dépeuplé  le  monde  pendant  vingt  années.  Et  ce  n'est  pas  plus  à  la  liberté  qu'à 
la  religion  que  ces  diverses  calamités  doivent  être  imputées.  Grimm  lui-même 
reconnaît  (  page  71)  que  les  désastres  qui  ont  eu  lieu  au  nom  de  la  religion 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  67 

chose  absolument  indifférente  pour  le  gouvernement , 
et  il  n'y  a  qu'un  clergé  injuste  ,  cruel  et  barbare ,  qui  ? 
animé  par  un  vil  intérêt  particulier  et  par  l'envie  de 
dominer ,  puisse  travailler  sans  cesse  à  confondre  les 
intérêts  de  l'Etat  et  de  l'Église,  pour  rendre  ses  vaines 
excommunications  redoutables  par  la  force  du  bras  sé- 
culier. Quelle  que  soit  la  croyance  d'un  citoyen,  du 
moment  qu'il  remplit  les  devoirs  de  la  société,  et  qu'il 
obéit  aux  lois  ,  il  est  digne  de  jouir  de  la  protection 
du  gouvernement  et  des  privilèges  de  ses  compatriotes. 
Bien  plus ,  il  en  a  le  droit  incontestable  qu'on  ne  saurait 
lui  enlever  sans  injustice;  car  puisque  vous  naissez 
mon  roi ,  et  que  votre  naissance  seule  vous  acquiert 
le  droit  sacré  et  inviolable  de  me  gouverner,  il  faut  bien 
que  je  naisse  votre  sujet ,  et  que  par  ma  naissance  seule 
j'obtienne  cet  autre  droit  tout  aussi  sacré  et  inviolable 
que  le  premier ,  de  jouir  de  tous  les  soins  que  vous  de- 
vez à  votre  peuple,  et  de  tous  les  privilèges  qui  appar- 
tiennent à  vos  sujets.  Ce  double  lien  ne  saurait  être  relâ- 
ché dans  l'un  ou  l'autre  sens,  sans  renverser  totalement 
tout  ce  qu'il  y  a  de  sacré  parmi  les  hommes.  Il  est  na- 
turel ,  il  n'est  pas  injuste  du  moins ,  que  le  souverain 


«  ne  sont  point  dans  l'esprit  de  l'Évangile  »;  et,  plus  loin  (page  78) ,  il  avoue 
que  ces  maux  «  sont  moins  la  faute  des  croyances  que  celle  de  la  corruption 
de  la  nature  humaine.  »  Toute  discussion  devient  oiseuse  après  de  tels  aveui, 
et  les  accusations  réciproques  de  fanatisme  et  d'intolérance  ne  sont  plus  que 
de  vaines  déclamations ,  de  véritables  lieux  communs. 

Quant  à  cette  assertion,  que  «la  religion  est  une  chose  absolument 
indifférente  pour  le  gouvernement  »,  on  y  reconnaît  l'empreinte  et  le  plomb 
de  la  fabrique  décréditée  d'Holbach  ,  Helvétius  et  compagnie.  Ce  sophisme 
est  démenti  par  l'expérience  des  siècles  et  par  l'opinion  unanime  des  vrais 
philosophes  et  des  puhlicistes  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays. 


68  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

favorise  dans  ses  États  le  culte  qu'il  professe  ,  que  ceux 
qui  sont  de  sa  croyance  parviennent ,  préférablement 
aux  autres  ,  aux  dignités  et  aux  charges  de  l'État, 
jouissent  des  grâces  et  des  privilèges  de  sa  bienveillance. 
La  faiblesse  de  la  nature  humaine  ne  comporte  pas  une 
plus  grande  justice:  l'impartialité  parfaite  est  la  justice 
des  anges ,  et  exiger  des  hommes  ce  qui  est  au-dessus 
de  leurs  forces,  c'est  n'en  vouloir  rien  obtenir.  Mais, 
souverains  de  la  terre,  si  le  sentiment  intime  de  votre 
faiblesse  vous  avertit  tous  les  jours  que  vous  n'êtes  pas 
assez  parfaits  pour  atteindre  à  la  sublimité  de  la  jus- 
tice et  pour  faire  tout  le  bien  nécessaire  au  bonheur  de 
vos  peuples,  si  cette  réflexion  remplit  votre  cœur  de 
regrets,  vous  savez  du  moins,  et  vous  devez  vous  en 
féliciter  à  tous  les  instans,  que  vous  êtes  en  état  de  ne 
point  faire  le  mal ,  et  d'empêcher  ceux  qui  exercent  sous 
vous  votre  autorite  de  le  faire.  Or,  c'est  uncrimeenversie 
peuple  que  de  persécuter  le  dernier  de  vos  sujets,  quel 
qu'en  soit  le  prétexte.  Vous  devez  à  tous  vos  sujets,  sans  en 
excepter  un  seul,  sinon  des  grâces  et  des  bienfaits,  du 
moins  la  protection  commune ,  la  sûreté  de  leurs  per- 
sonnes et  de  leurs  possessions.  Celui  qui  trouble  le  re- 
pos de  leur  cœur  et  la  tranquillité  de  leurs  familles, 
celui  qui  attaque  le  droit  incontestable  des  pères ,  d'é- 
lever leurs  enfansdans  la  fidélité  due  au  roi  et  aux  lois 
et  dans  leur  croyance,  est  réellement  le  perturbateur 
du  repos  public,  et  coupable  du  crime  de  lèse-majesté. 
Cet  ouvrier  simple  et  honnête ,  ce  commerçant  actif 
dont  le  travail  et  l'industrie  enrichissent  continuelle- 
ment l'État,  deviendrait-il  coupable  parce  qu'il  ne  croit 
pas  à  la  façon  de  Rome?  N'est-il  pas  aussi  ton  enfant,  6 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  69 

monarque  notre  père  à  nous  tous?  n'est-il  pas  meilleur 
citoyen  que  ce  prêtre  farouche  et  atrabilaire  qui  recon- 
naît une  autorité  qui  n'est  pas  la  tienne,  et  dont  la  pieuse 
rage  enfoncerait  volontiers  le  poignard  dans  le  cœur  de 
ses  frères  et  de  tes  sujets?  Voilà  le  cri  de  la  vérité  et  de 
la  justice  :  s'il  était  écouté  et  rempli  ,  les  hommes  se- 
raient trop  heureux,  le  bonheur  et  la  bénédiction  habi- 
teraient sur  la  terre.  Les  vœux  de  tous  les  bons  Français 

» 

se  réunissent  en  faveur  de  la  tolérance.  Que  la  persécu- 
tion cesse  ,  que  la  vie  et  la  fortune  des  protestans  ne 
soient  plus  en  danger,  que  leur  état  et  celui  de  leurs 
enfans  ne  soit  plus  vague  et  incertain  :  il  n'y  a  point  de 
moyen  plus  efficace  de  rendre  la  France  pour  jamais 
florissante,  et  redoutable  à  ses  ennemis.  M.  l'abbé  Coyer 
n'aura  plus  besoin  d'inviter  la  noblesse  à  faire  un  mé- 
tier qu'elle  ne  doit  point  faire;  le  commerce  et  l'in- 
dustrie deviendront,  sous  les  auspices  du  gouvernement, 
comme  ils  le  sont  déjà  dans  les  provinces  méridionales 
du  royaume,  malgré  la  rigueur  des  ordonnances,  la 
profession  des  protestans  ;  leur  croyance  les  rendant , 
suivant  les  lois,  inhabiles  à  posséder  des  charges  pu- 
bliques ,  ils  n'auront  pas  occasion  de  quitter  une  pro- 
fession si  avantageuse  pour  l'Etat,  si  nécessaire  au 
bien  public;  et  leur  travail ,  suivi  de  père  en  fils,  de- 
viendra la  source  inépuisable  de  la  prospérité  et  des 
richesses  de  la  nation. 


70  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

SUR  LA.  RELIGION  CHRÉTIENNE  ET  LES  DIFFÉRENTES 
SECTES  QU'ELLE  A  PRODUITES. 

A  Paris,  ce  1 5 avril  iy56. 

Le  reproche  d'intolérance  et  de  tyrannie  qu'on  a  fait 
à  la  religion  chrétienne  depuis  tant  de  siècles  mérite 
d'être  examiné.  A  peine  des  magistrats  éclairés  ont-ils 
osé  prendre  la  plume  pour  écrire  en  faveur  des  pro- 
testans,  ou  plutôt  en  faveur  de  l'Etat  qui  souffre  de 
l'oppression  de  plusieurs  millions  d'habitans ,  que  des 
prêtres  obscurs  et  impunément  téméraires  s'élèvent 
pour  décrier  un  projet  aussi  salutaire,  aussi  digne 
d'un  homme  de  bien ,  d'un  citoyen  vertueux ,  et  sur- 
tout de  celui  qui  est  constitué  pour  rendre  la  justice  au 
peuple.  On  a  publié  une  feuille  de  quatorze  pages, 
intitulée  :  Senlimens  des  catholiques  de  France  sur  le 
Mémoire  au  sujet  des  mariages  clandestins  des  pro- 
testans.  Si  cette  feuille  méritait  la  moindre  attention 
de  la  part  du  public,  au  défaut  des  raisons  qui  ne  s'y 
trouvent  point ,  on  pourrait  reprocher  à  l'auteur  la 
témérité  qu'il  a  de  révoquer  en  doute,  ou  du  moins 
de  mettre  en  question ,  si  le  roi  peut  établir,  ou  non, 
une  forme  qui  valide  les  mariages  des  protestans ,  et 
de  glisser  ensuite  sur  cette  question,  en  disant  :  «  Quand 
on  accorderait  que  le  roi  en  est  le  maître,  etc.  »  Il  est 
bien  singulier  que  les  chrétiens ,  depuis  le  temps  que 
Constantin  les  a  tirés  de  l'oppression,  aient  toujours 
voulu  faire  regarder  leurs  ennemis  comme  ceux  de 
l'Etat ,  et  comme  mauvais  citoyens ,  tandis  qu'il  n'y  a 
point  de  doctrine  plus  opposée  à  tout  gouvernement  po- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  71 

litique  que  la  leur.  Le  peuple  dévot  ne  cesse  pas  de  crier 
que  les  inconvaincus  sont  des  citoyens  dangereux  qu'il 
faut  exterminer;  et  ceux-ci  n'ont  jamais  eu  l'esprit  ou 
la  volonté  de  lui  démontrer  que  ses  principes  sont  ce 
qu'il  y  a  de  plus  contraire  à  tout  ordre  politique ,  à 
toute  autorité  qui  n'est  pas  celle  des  prêtres.  Ce  sont 
ces  principes  et  cet  esprit  du  peuple  dévot  qui ,  dans 
les  siècles  gothiques,  ont  rendu  le  nom  chrétien  odieux 
à  tous  les  honnêtes  gens  par  les  excommunications  ty- 
ranniques ,  par  l'avilissement  de  l'autorité  politique , 
par  les  horreurs  et  les  infamies  dont  les  chrétiens  ont 
rempli  la  terre.  Si,  dans  les  siècles  suivans,  le  flam- 
beau de  la  philosophie  ,  éclairant  la  honte  de  tant  de 
crimes   obscurs,  nous   a    fait  rougir  d'une   supersti- 
tion qui  nous  abaissait  jusqu'à  la  stupide  férocité  des 
bêtes  sauvages  ;  si  le  progrès  de  la  raison  humaine  a 
fait  tomber  l'empire  tyrannique  des  prêtres,  et  les  a 
empêchés  de  professer  hautement  la  doctrine  la  plus 
p^.xiicieuse  qui  puisse  infecter  un  Etat ,  on  ne  peut  se 
dissimuler  que    les  principes  des  dévots  n'ont   point 
varié  sur  ce  point ,  et  que ,  si  nous  avions  le  malheur 
de  retomber  dans  les  ténèbres  de  ces  siècles  barbares 
dont  nous  sommes  sortis  avec  tant  de  peine,  nous  ver- 
rions bientôt   renaître  toutes  ces  horreurs  que   nous 
croyons  pour  jamais  bannies  de  la  terre ,  et  dont  le  feu 
caché  se  conserve  toujours  dans  le  cœur  du  prêtre  su- 
perstitieux et  atrabilaire. 

Cependant,  en  considérant  l'esprit  de  l'Evangile, 
on  doit  être  singulièrement  surpris  de  la  conduite 
des  chrétiens.  Comment  ceux  dont  la  religion  est 
fondée  sur  la  paix  et  sur  la  charité,  ont  -  ils  pu  se 


^1  CORRESPONDANCE    INEDITE 

souiller  de  tous  les  crimes  que  la  violence  la  plus 
odieuse  et  la  cruauté  la  plus  féroce  ont  à  peine  inspirés 
aux  peuples  les  plus  barbares  ?  Je  voudrais  voir  deux 
Mémoires  qu'avec  de  l'esprit  et  de  la  sagacité  on  ren- 
drait très-intéressans.  Dans  l'un ,  oubliant  l'histoire 
des  faits,  on  examinerait  les  dogmes  et  la  morale  de 
Jésus-Christ ,  et  on  tâcherait  de  ■  trouver  quelle  a  dû 
être  la  conduite  du  peuple  qui  a  adopté  cette  doc- 
trine ,  et  on  ferait  l'histoire  vraisemblable  de  ce  peuple 
dans  toutes  les  différentes  situations  où  il  a  dû  se 
trouver  par  la  suite  des  siècles.  Dans  l'autre  Mémoire  > 
on  oublierait  la  doctrine  de  Jésus-Christ  ;  et,  n'exami- 
nant que  l'histoire  du  peuple  chrétien  et  de  l'Église 
depuis  dix-huit  siècles,  on  chercherait  à  deviner  quelle 
doit  être  la  doctrine  fondamentale  et  primitive  d'un 
peuple  qui  a  tenu  une  conduite  semblable  à  celle  des 
chrétiens.  Je  ne  doute  pas  qu'on  ne  trouvât  dans  ces 
recherches  métaphysiques  que  la  loi  d'un  peuple  aussi 
intolérant,  aussi  vain,  aussi  implacable  dans  ses  haines, 
aussi  cruel  dans  ses  vengeances,  doit  être  fondée  sur  le 
despotisme  le  plus  violent  ;  et  que  l'auteur  de  cette  re* 
ligion  a  dû  nécessairement  avoir  le  pernicieux  dessein 
de  renverser  tout  ordre  politique ,  et  d'élever  sur  ses 
débris  le  pouvoir  illégitime  et  imaginaire  des  prêtres. 
Qu'on  doit  être  surpris  que  la  morale  de  Jésus-Christ, 
n'enseignant  que  l'humilité  et  la  charité,  exige  de  ses 
sectateurs  une  abnégation  totale  d'eux-mêmes,  et  un 
détachement  universel  de  tous  les  biens  de  ce  monde! 
Le  moyen  ,  en  effet,  de  croire  que  les  disciples  de  celui 
dont  le  royaume  n'est  pas  de  ce  monde  ,  aient  envahi  le 
tiers  de   tous   les  royaumes,  et  aient  témérairement 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  73 

usurpé  l'autorité  des  rois  de  la  terre  ?  Ce  n'est  donc  pas 
la  religion  chrétienne  qu'il  faut  accuser  de  toutes  les 
horreurs  dont  ses  enfans  ont  rempli  l'univers.  Son  es- 
prit est  si  éloigné  de  tout  ce  qui  est  terrestre,  qu'on  a 
douté  avec  raison  qu'un  peuple  vraiment  chrétien  ait 
jamais  pu  exister;  je  dis  un  peuple  chrétien,  car  quel 
serait  le  lien  civil  d'un  peuple  qui  (et  c'est  là  l'esprit 
de  l'Évangile  )  regarderait  toutes   les  affaires    de  ce 
monde,  sinon  comme  contraires  à  son  salut,  du  moins 
comme  indifférentes  et  peu  dignes  de  fixer  l'attention 
d'une  ame  qui  doit  vivre  et  être  absorbée  en  Dieu, 
pour  parler  le  langage  des  mystiques,  et  n'avoir  d'au- 
tres occupations  que  de  contempler  ses  miséricordes? 
Le  vrai  chrétien  s'isole  continuellement  au  milieu  de  la 
société,  et,  ne  prenant  aucune  part  réelle  aux  affaires 
qui  occupent  les  hommes  dans  cette  vie  passagère ,  il 
ne  s'intéresse  à  son  frère  qu'en  priant  pour  son  salut , 
et  en  le  prêchant.  On  peut  remarquer  en  général  que 
de  toutes  les  religions  qui  ont  partagé  l'univers,  il  n'y  en 
a  pas  une  seule  dont  les  lois  fondamentales  convien- 
nent à  un  grand  peuple  vivant  sous  un  gouvernement 
paisible.  C'est  que   les  fondateurs  de  tous  les  cultes 
n'ont  eu  ni  le  génie ,  ni  peut-être  le  projet  de  donner 
leur  doctrine  à  tout  un  peuple.  Ils  n'ont  pas  vu  au-delà 
de  leur  secte,  et  ils  n'ont  surtout  point  deviné  ce  qu'elle 
pourrait  devenir  par  la  suite  des  temps.  D'après  cette 
réflexion,  il  n'est  pas  difficile  de  faire  l'histoire  générale 
de  toutes  les  religions;  car  elle  doit  être  à  peu  près  la 
même.  A  mesure  qu'une  religion  s'étend ,  et  prend  fa- 
veur parmi  les  hommes,  ses  lois  et  pratiques  étroites 
ne  pouvant  convenir  à  tout  un  peuple  qui  adopte  son 


74  CORRESPONDANCE    INEDITE 

culte ,  on  est  obligé  d'avoir  recours  aux  interprétations  , 
qui  deviennent  forcées  à  proportion  qu'elles  se  multi- 
plient; car  toute  religion  prétendant  aune  origine  divine, 
ses  ministres  n'ont  point  la  commodité  de  rien  ajouter  à 
la  loi  primitive ,  ni  de  perfectionner,  à  l'exemple  des 
législateurs  politiques ,  le  code  de  leur  peuple,  à  me- 
sure que  les  occasions  s'en  présentent.  Ils  n'ont  donc 
d'autre  ressource  que  la  subtilité  des  sophismes,  et 
une  finesse  scolastique  qui  leur  apprend  à  distinguer 
l'esprit  de  la  lettre  de  la  loi ,  et  à  comprendre  sous  la  loi 
primitive  des  choses  auxquelles  son  auteur  n'a  jamais 
pu  songer.  De  cette  nécessité  d'interpréter  naît  bientôt, 
et  par  la  succession  du  temps  qui  corrompt  tout ,  un 
relâchement  total  dans  la  doctrine  et  dans  les  mœurs 
d'un  tel  peuple.  Comment  pourrait-on ,  en  effet ,  fixer 
exactement  les  bornes  des  explications,  et  empêcher  les 
hommes  d'en  abuser,  eux  qui  abusent  de  tout?  Alors 
la  corruption  enseigne  aux  pasteurs  et  aux  brebis  à  in- 
terpréter en  faveur  de  leurs  désirs  les  lois  qui  leur 
sont  les  plus  opposées.  Lorsque  la  corruption  a  été 
poussée  à  un  certain  point,  et  qu'on  a  abusé  avec  scan- 
dale de  la  commodité  d'expliquer  la  loi  dans  le  dogme 
et  dans  la  morale ,  les  gens  de  bien ,  ceux  qui  sont 
naturellement  austères,  les  esprits  remuans  et  ambi- 
tieux se  réunissent ,  deviennent  rigoristes ,  prêchent  et 
introduisent  la  réforme;  en  quoi  ils  ont  d'autant  plus 
beau  jeu,  que ,  se  rapprochant  de  la  lettre  de  la  loi  pri- 
mitive, ils  professent  une  doctrine  moins  falsifiée  et 
une  morale  beaucoup  plus  épurée,  ce  qui  les  rend  en 
quelque  sorte  vénérables  même  aux  hommes  les  plus 
corrompus.  De  là  les  divisions ,  les  sectes ,  les  diffé- 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  7 5 

rentes  écoles  qui  partagent  le  peuple  d'une  même  reli- 
gion et  dans  sa  croyance  et  dans  ses  pratiques ,  si  bien 
qu'au  bout  de  quelque  temps  il  devient  presque  impossible 
de  discerner  le  tronc  dans  cette  infinité  de  branches 
qui  l'ont ,  pour  ainsi  dire ,  détruit.  C'est  là  l'abrégé  de 
l'histoire  de  toutes  les  religions  du  monde.  Mais  quelle 
peut  être  la  cause  de  cet  amas  d'horreurs  et  de  crimes 
commis  en  tous  les  temps  par  le  peuple  chrétien ,  et 
qui  marquent  son  histoire  par  les  époques  les  plus  'fa- 
tales et  les  plus  scandaleuses  ?  Ce  n'est  certainement 
pas  dans  l'esprit  de  l'Évangile  qu'il  en  faut  chercher  la 
raison.  Rien  de  plus  opposé  à  la  cruauté  et  à  la  vio- 
lence, rien  de  plus  conforme  au  maintien  de  la  paix, 
à  l'amour  de  l'humanité,  aux  maximes  de  la  tolérance. 
C'est,  je  crois,  dans  l'ordre  et  le  gouvernement  extérieur 
de  l'Église  chrétienne  que  nous  trouverons  la  source  de 
la  honte  du  nom  chrétien ,  et  de  l'exécration  qu'il  s'est 
attirée.  Toute  religion  qui  établit  par  ses  principes  une 
hiérarchie ,  et  qui  fait  de  son  clergé  un  corps  séparé , 
et  non  soumis  au  gouvernement  politique  et  légitime , 
expose  nécessairement  ses  sectateurs  à  tous  les  malheurs 
que  l'injustice,  l'ambition,  l'envie  et  la  haine  peuvent 
causer  sur  la  terre;  car  les  hommes  ne  connaissent 
plus  ni  les  principes  de  l'humanité ,  ni  les  lois  de  la 
justice  et  de  l'équité ,  dès  qu'ils  se  sentent  gênés  dans 
leurs  passions,  et  que  leur  envie  démesurée  de  dominer 
est  contrariée  par  quelque  obstacle.  Leur  ambition 
s'aigrit  et  s'endurcit  au  crime,  à  proportion  que  la  ré- 
sistance qu'on  lui  oppose  est  légitime.  Or,  dans  l'ordre 
extérieur  de  l'Église,  le  clergé  faisant  un  corps  à  part, 
soumis  à  un  chef  particulier  qui   réside  à  Rome,  se 


j6  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

trouve  naturellement  l'ennemi  du  gouvernement  poli- 
tique et  du  souverain  sous  les  lois  duquel  il  vit.  Voilà 
en  deux  mots,  si  vous  voulez  vous  donner  la  peine 
d'étudier  l'histoire  ecclésiastique ,  la  source  de  toutes 
les  horreurs  répandues  sur  la  terre  par  le  peuple  juif 
et  chrétien,  c'est-à-dire  par  le  peuple  de  Dieu,  tandis 
que  les  Gentils,  et  tous  ceux  que  les  chrétiens  appellent 
enfans  du  diable ,  n'ayant  point  de  clergé  séparé  du 
corps  poltique  de  l'État,  ni  de  pouvoir  ecclésiastique 
luttant  contre  le  pouvoir  légitime,  n'ont  jamais  eu 
parmi  eux  que  des  querelles  d'école.  L'orgueil  et  l'am- 
bition des  prêtres  ont  engendré  l'intolérance,  le  fana- 
tisme, la  cruauté,  et  la  rage  d'exterminer  par  force  ou 
par  adresse  tout  ce  qui  s'oppose  à  leurs  coupables  des- 
seins; voilà  aussi  pourquoi  ,  sans  compter  les  autres 
avantages  remarqués  par  l'auteur  des  Lettres  per- 
sanes ,  les  protestans  en  auront  toujours  un  très- 
grand  sur  les  pays  où  la  religion  catholique  domine. 
Ne  connaissant  point  de  clergé ,  et  leurs  ministres  étant 
sujets  du  roi  comme  les  autres  citoyens,  ils  sont  à  l'abri 
de  tous  les  troubles  qui  agiteront  éternellement  l'Eglise 
romaine.  Un  ministre  séditieux  est  interdit  par  son  sou- 
verain, et  perd ,  avec  sa  place  et  ses  appointemens,  le 
pouvoir  de  faire  du  mal.  S'il  avait  un  bénéfice,  si  ce 
bénéfice  ne  pouvait  lui  être  ôté  par  le  souverain  qui 
l'en  a  gratifié ,  il  remplirait  bientôt  l'Etat  de  trouble  et 
de  désordre.  Osons  le  dire,  la  France  deviendrait  la 
maîtresse  du  monde,  si,  secouant  le  joug  de  la  ty- 
rannie ecclésiastique,  elle  voulait  laisser  jouir  ses  sujets 
de  la  liberté  de  penser. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  77 


A  Paris,  ce  1er  mai  1756. 


Il  est  difficile  de  quitter  le  chapitre  de  la  tolérance. 
L'amour  de  l'humanité,  la  douceur,  l'indulgence  réci- 
proque pour  nos  défauts ,  la   commisération  mutuelle 
de  nos  maux  et  de  nos  peines,  ce  sont  là,  sans  doute , 
les  sentimens  les  plus  convenables  pour  des  êtres  aussi 
faibles  que  nous  ;  et  c'est  la  tolérance  qui  en  développe 
le  germe  dans  notre  cœur  de  la  manière  la  plus  efficace. 
Ne  sommes-nous   pas  bien  misérables  d'employer  des 
jours  aussi  fugitifs  que  les  nôtres  à  tourmenter  nos  sem- 
blables ,  sans  qu'il  nous  en  revienne  le  moindre  avantage 
réel ,  et  sans  autres  motifs  que  ceux  que  l'orgueil  et  la 
cruauté  suggèrent  aux  cœurs  corrompus.  Malheureu- 
sement pour  nous  ,1e  méchant  sera  toujours  assez  puis- 
sant pour  faire  le  mal ,  et  le  juste ,  toujours  trop  faible 
pour  l'empêcher,  n'aura  d'autre  ressource  que  de  prê- 
cher l'amour  de  la  paix ,  et  de  gémir  sur  les  malheurs 
de  la  condition  humaine.  Les  prétendus  sentimens  des 
catholiques  de  France  ne  sont  pas  restés  sans  réponse; 
un  catholique  sage  et  équitable  leur  a  opposé  une  feuille 
de  seize  pages,  et  a  démontré  à  leur  auteur,  sans  fiel  et 
sans  aigreur,  combien  les  sentimens  des  vrais  chrétiens 
doivent  être  éloignés  des  siens.  Je  crois  avoir  indiqué 
en  dernier  lieu  la  vraie  source  de  tous  les  maux  et  de 
toutes  les  horreurs  dont  les  chrétiens  ont  rempli  les  fastes 
de  leur  histoire.  L'opposition  delà  puissance  spirituelle 
à  la  puissance  lemporelle  ne  permettra  à  un  Etat  chré- 
tien d'être  tranquille,  qu'autant  que  l'une  sera  totalement 
subjugée   par    l'autre  ,  et  les   troubles    recommence- 


78  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

ront  du  moment  que  l'équilibre  voudra  se  rétablir  entre 
les  deux  puissances.  Voilà  pourquoi  le  peuple  juif  et  le 
peuple  chrétien  ont  toujours  été  agités  et  tourmentés 
par  les  prêtres  ;  et  c'est  moins  la  faute  de  leur  croyance 
et  de  leur  culte  que  celle  de  la  corruption  de  la  nature 
humaine.  La  même  cause  qui  divisa  jadis  à  Rome  le 
peuple  et  le  sénat,  et  qui  occasiona  cette  lutte  conti- 
nuelle dont  il  résulta  à  la  fin  la  perte  de  la  chose  pu- 
blique, cette  même  cause  engendra  les  malheurs  et  les 
crimes  de  ceux  qui  ont  osé  porter  le  nom  de  peuple 
de  Dieu  ;  avec  la  différence  que  les  premiers  ,  ayant 
pour  prétexte  de  leur  lutte  des  objets  réels,  comme  la 
liberté  et  l'amour  de  la  patrie,  pouvaient  opérer  par  les 
maux  d'une  discorde  passagère,  des  biens  constans  et 
durables;  au  lieuqwe  les  derniers,  ne  s'entre-choquant 
que  pour  des  objets  chimériques  et  pour  la  cause  ima- 
ginaire d'un  dieu  qui  serait  bien  méprisable  s'il  fallait 
en  juger  par  ses  avocats,  n'ont  jamais  produit  que  des 
fermentations  dangereuses.  Dénué  de  tout  motif  rai- 
sonnable, et  combattant  pour  un  despotisme  d'autant 
plus  odieux  qu'il  est  fondé  sur  une  puissance  idéale, 
l'orgueil  fanatique  des  prêtres  a  rendu  leur  rôle  hor- 
rible et  leur  cause  impardonnable. 

Toute  l'Europe ,  il  le  faut  avouer,  a  en  cela  de  grandes 
obligations  aux  réformateurs,  ou  si  vous  aimez  mieux 
aux  hérésiarques  du  seizième  siècle.  Si  l'on  peut  leur 
reprocher,  en  beaucoup  d'occasions,  un  zèle  trop  in- 
discret ,  il  faut  convenir  aussi  qu'en  combattant  la  chi- 
mère de  la  puissance  spirituelle  des  prêtres ,  cause 
constante  du  malheur  temporel  de  tant  de  peuples,  ils 
ont  rétabli  les  principes  de  la  saine  philosophie.   Ces 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  JQ 

principes  sont  devenus  ceux  des  sages  de  toutes  les  na- 
tions ,  car  la  lumière  est  venue  et  a  dissipé  les  ténèbres  : 
elle  nous  a  enseigné  qu'aucun  mortel ,  ni  roi  ni  prêtre , 
n'est  en  droit  de  dominer  sur  les  consciences;  que 
personne  ne  saurait  être  coupable  par  ses  opinions, 
et  que  puisque  ma  croyance  ne  dépend  pas  de  ma  vo^- 
lonté ,  elle  peut  encore  moins  dépendre  de  celle  d'au- 
trui;  elle  nous  a  enseigné  encore,  qu'il  ne  saurait  y 
avoir  qu'une  seule  puissance  légitime  dans  un  Etat , 
soit  qu'elle  appartienne  au  peuple,  soit  qu'elle  réside 
dans  la  personne  du  prince  ;  que  tous  les  citoyens ,  soit 
ecclésiastiques,  soit  laïques  lui  sont  entièrement  sub- 
ordonnés ,  et  que  toute  la  police  extérieure  de  l'Eglise 
et  de  son  culte  est  uniquement  du  ressort  de  cette 
puissance  souveraine ,  sans  que  les  prêtres  aient  d'autre 
droit  que  celui  d'exécuter  ce  qui  est  ordonné ,  avec  le 
respect  qu'ils  doivent  à  leurs  princes.  Avec  de  tels  prin- 
cipes ,  les  protestans  ne  sauraient  manquer  d'être  bons 
citoyens,  et  de  jouir  de  toutes  les  douceurs  de  la  tolé- 
rance et  de  la  bienveillance  commune.  Si  leurs  prêtres 
ne  sont  pas  plus  tolérans  que  ceux  de  l'Eglise  romaine , 
ils  sont  du  moins  moins  puissans ,  et  par  conséquent 
moins  dangereux;  et  leurs  querelles  de  religion,  leurs 
divisions  et  disputes  entre  eux ,  bien  loin  d'ébranler  le 
gouvernement  politique  jusque  dans  ses  fondemens ,  ne 
pourront  jamais  s'élever  au-dessus  de  l'épaisse  poussière 
de  leurs  écoles. 

Ces  réflexions  nous  conduisent  insensiblement  à  une 
autre  bien  affligeante.  Quand  on  pense  que  la  première 
jeunesse  de  nos  princes  est  entièrement  abandonnée 
aux  prêtres ,  on  ne  peut  que  gémir  sur  le  sort  des  peu- 


80  CORRESPONDANCE    INEDITE 

pies.  C'est  dans  cette  école ,  osons  le  dire ,  où,  sous  le 
spécieux  prétexte  de  religion  et  de  piété ,  on  fait  germer 
dans  le  cœur  des  princes  des  principes  contraires  au 
salut  de  l'État  et  au  bonheur  des  hommes.  C'est  là  qu'on 
leur  enseigne  de  sacrifier  la  cause  du  peuple  à  la  cause 
chimérique  de  la  Divinité  qu'il  faudrait  abjurer  si  elle 
était  telle  qu'on  ose  la  dépeindre.  C'est-là  qu'on  leur 
parle  toujours  de  crainte  et  de  vengeance  ,  comme  si 
Dieu  pouvait  être  honoré  par  nos  frayeurs,  ou  qu'il 
eût  besoin  de  nos  faibles  bras  pour  venger  ses  querelles. 
C'est  là  que  nos  princes  puisent  le  funeste  secret  de 
tyranniser  les  consciences,  dans  l'espérance  de  plaire  à 
un  Dieu  que  ses  ministres  font  jaloux  et  vindicatif; 
qu'on  leur  dit  de  haïr  et  de  craindre  ceux  dont  les  opi- 
nions sont  différentes  de  leur  croyance,  et  qu'on  leur 
apprend  à  rétrécir  cette  bienveillance  générale  qui  peut 
seule  les  rendre  dignes  du  trône ,  et  qui  est  de  tous  les 
devoirs  le  plus  sacré  et  le  plus  inviolable.  Quel  spectacle 
déplorable  pour  le  sage  que  l'éducation  de  l'enfant  dont 
les  vertus  sont  essentielles  au  bonheur  des  nations,  et 
dont  les  moindres  préjugés  ne  peuvent  manquer  d'avoir 
des  suites  funestes  !  Ne  verrons-nous  jamais  la  sagesse 
et  la  vérité  auprès  du  trône?  et  après  avoir  tiré  l'en- 
fant public  de  tous  les  dangers  de  la  jeunesse,  et  avoir 
formé  son  cœur  à  la  droiture,  à  la  sensibilité  et  à  la 
générosité ,  ne  les  verrons-nous  pas  marquer  par  son 
règne  l'époque  du  bonheur  et  de  la  gloire  des  peuples? 
Voilà  ce  qui  invite  le  sage  au  repos,  et  ce  qui  le  retient 
dans  l'obscurité  de  sa  retraite,  c'est  la  triste  conviction 
que  les  hommes  travaillent  sans  relâche  à  leur  malheur, 
et  que  celui  qui  voudrait  les  en  empêcher,  ne  ferait  que 
les  irriter. 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  8l 

J'ai  fait  autrefois  l'ébauche  d'un  catéchisme  moral 
pour  les  enfans;  de  tous  les  livres  c'est  le  plus  néces- 
saire. Le  catéchisme  des  princes  ne  le  serait  pas  moins  : 
ouvrage  des  plus  sages ,  un  tel  livre  entre  les  mains  de 
l'enfant  royal,  étoufferait  sans  doute  dans  son  cœur  le 
germe  de  toutes  les  leçons  contraires  à  la  justice  ,  à  la 
bonté  et  à  l'humanité.  Essayons  d'y  fournir  quelques 
phrases. 

Essai  d'un  catéchisme  pour  les  princes. 

Je  suis  l'enfant  du  peuple  ;  sa  bénédiction  fait  ma 
joie ,  ma  confiance ,  et  la  sûreté  de  mon  héritage. 

La  joie  du  peuple  fait  ma  gloire;  sa  tristesse  me 
couvre  de  confusion  et  de  honte. 

La  multitude  du  peuple  fait  ma  puissance;  je  serai 
bon  et  juste ,  et  ils  seront  sans  nombre ,  car  ils  diront  : 
Il  est  doux  d'habiter  sous  ses  lois. 

O  vous!  mes  sujets  moins  que  mes  enfans,  soyez  tous 
bons,  afin  que  je  puisse  vous  aimer  tous,  et  que  nous 
puissions  être  tous  heureux  ! 

Je  laisserai  aux  lois  qui  ont  été  avant  moi  le  soin  de 
punir  le  méchant,  et  de  le  retrancher  de  la  société 
qu'il  corrompt  ;  pour  moi ,  j'exercerai  mon  cœur  dans 
l'heureuse  habitude  de  faire  le  bien  ,  de  pardonner,  et 
de  pratiquer  la  clémence. 

Si  je  suis  au-dessus  de  mes  semblables,  c'est  pour 
les  rendre  heureux. 

Le  plus  heureux  de  tous  les  hommes  est  celui  qui 
réjouit  le  cœur  de  son  semblable.  Que  je  serai  malheu- 
reux de  tout  le  bien  que  je  ne  pourrai  faire  ! 

6 


S'J  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Que  je  suis  effrayé  de  ma  vocation  !  Je  ne  suis  qu'un 
faible  mortel ,  et  j'ai  à  remplir  les  devoirs  d'un  Dieu. 
Mon  peuple  attend  de  moi  son  bonheur;  le  juste  son 
repos  et  sa  sûreté  ;  et  moi,  borné  et  fragile,  je  suis  su- 
jet à  l'erreur,  à  la  surprise,  aux  préjugés. 

O  vérité!  que  ta  lumière  vive  et  pure  pénètre  jusque 
dans  le  fond  de  mon  cœur  !  qu'elle  dissipe  les  ténèbres 
qui  voudraient  te  dérober  à  ma  faible  vue  !  La  voix  du 
peuple  est  la  tienne  ;  apprends-moi  à  l'écouter  et  à  la 
discerner  des  cris  importuns  des  sots  et  des  vaines  cla- 
meurs de  la  populace,  afin  que  je  t'obéisse. 

Éloigne  de  moi  le  méchant  et  le  flatteur  ;  que  leur 
funeste  poison  ne  corrompe  jamais  mon  ame. 

Je  haïrai  ceux  qui  m'enseigneront  de  haïr  ;  j'écou- 
terai avec  plaisir  la  voix  douce  de  ceux  qui  m'appren- 
dront à  aimer  tout  ce  qui  m'environne,  tout  ce  qui  res- 
pire sous  mes  lois. 

Le  prêtre  cruel  et  atrabilaire  dont  le  dieu  demande 
le  sang  de  mon  peuple  ne  sera  point  mon  sujet  ;  je  le 
chasserai  loin  de  ma  vue ,  car  il  n'est  pas  digne  de  vivre 
parmi  ceux  qui  sont  heureux. 

Celui  qui  est  juste  et  bon  est  l'enfant  de  ce  Dieu  digne 
de  l'encens  et  des  hommages  d'un  cœur  droit  et  sensible. 

Ce  Dieu,  puisqu'il  est  le  maître  de  l'univers  ,  saura 
soutenir  sa  cause,  je  ne  suis  point  fait  pour  venger  ses 
querelles;  je  suis  venu  pour  fixer  le  bonheur  parmi  le 
peuple  que  je  gouverne. 

La  persécution  et  la  violence  sont  les  odieuses  mar- 
ques de  la  bassesse  d'un  cœur  corrompu.  Que  je  ne 
sois  jamais  redoutable  à  personne  par  ces  exécrables 
moyens! 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  53 

J'appellerai  mon  ennemi  celui  qui  me  conseillera 
une  action  injuste;  qu'il  soit  l'objet  de  la  malédiction 
publique ,  afin  que  le  juste  se  sache  toujours  en  sûreté 
sous  mes  lois. 

J'appellerai  me  amis  ceux  qui  mettront  ma  gloire 
dans  les  bienfaits  que  j'aurai  répandus  sur  mes  sujets. 

J'étudierai  mes  goûts  et  mes  penchans,  et  je  les  di- 
rigerai sur  ce  qui  est  bon  et  honnête ,  afin  qu'il  n'y  en 
ait  point  qui  ne  soit  salutaire  à  mon  peuple. 

Que  je  serai  heureux  d'arracher  à  la  vertu  le  voile 
sous  lequel  la  modestie  voudrait  la  dérober  à  la  louange 
publique  ! 

Je  modérerai  tous  mes  désirs ,  afin  que  je  fasse  le 
moins  de  fautes  qu'il  soit  possible  de  faire. 

Je  serai  doux  et  bon  ,  pour  donner  envie  au  sage  de 
m'aider  de  ses  lumières ,  et  pour  qu'il  ne  se  repente 
jamais  de  m'avoir  conseillé. 

Je  ne  mourrai  tranquille  qu'en  laissant  mon  nom  en 
bénédiction  parmi  mon  peuple,  et  mon  fils  l'objet  du 
vœu  public  et  le  modèle  des  princes. 


SUR  LA  LOI  NATURELLE  ET  LE  CODE  DE  LA  NATURE. 

A  Paris  ,  ce  l5  juillet  1756. 

On  ferait  un  beau  traité  de  l'obéissance  que  nous 
devons  à  la  nature.  Ce  traité  contiendrait  nos  vrais  de- 
voirs, et  l'unique  moyen  de  parvenir  à  la  jouissance 
du  bonheur  dont  l'homme  est  suceptible.  Plus  on  mé- 
dite ce  sujet ,  plus  on  est  frappé  de  sa  beauté.   C'est 


34  CORRESPONDANCE    INEDITE 

pour  avoir  méconnu  notre   vocation  que  nous  nous 
sommes  rendus  malheureux.  Tantôt,  attachant  à  l'idée 
de  notre  espèce  une  importance  extravagante,  nous 
avons  vu  toute  la  nature  asservie  à  nos  fantaisies  et 
créée  pour  nos  besoins  chimériques. Tantôt,  oubliant 
notre  manière  d'être  qui  consiste  dans  le  sentiment  et 
dans  la  pensée ,  nous  n'avons  pas   voulu  distinguer 
l'homme  d'un  bloc  de  marbre ,  ni  accorder  à  la  créa- 
ture animée  d'autres  lois  que  celles  qui  règlent  l'exis- 
tence des  êtres  inanimés.  Cette  philosophie,  si  diffé- 
rente en  apparence  des  autres,  est  comme  elles  l'ouvrage 
de  l'orgueil  et  de  la  vanité.  Nous  voyons  toujours  de  la 
subordination  là  où  la  nature  n'a  mis  que  de  l'ordre. 
Chaque  classe  d'êtres  est  circonscrite  dans  ses  bornes. 
Elles  sont  toutes  assujetties  à  des  lois  générales;  mais 
aucune  n'est  dépendante  de  l'autre.  Tout  se  trouve  dans 
cet  univers  à  coté  l'un  de  l'autre.  Rien  n'est  au-dessus , 
ni  au-dessous.  Chaque  espèce  d'êtres,  ou  chaque  portion 
de    matière  modifiée  d'une  façon   quelconque  qui    la 
distingue ,  subsiste  dans  la  nature  par  la  vertu  de  sa 
manière  d'être ,  et  périt  par  ce  qui  lui  est  contraire.  Si 
les  espèces  sont  en  sûreté ,  les  individus  courent  con- 
tinuellement les  plus  grands  risques;  et  après  avoir 
conservé  leur  modification,  ils   subissent  l'inévitable 
arrêt  de  leur  destruction.  Cependant ,  quoiqu'il  n'y  ait 
point  de  subordination  parmi  les  êtres  ,  leur  enchaîne- 
ment est  si  merveilleux ,  que  tout  ce  qui  est  à  coté  d'un 
être  contribue  nécessairement  ou  à  sa  conservation,  ou 
à  sa  destruction.  Chacun  peut  dire  avec  Jésus-Christ  : 
«Tout  ce  qui  n'est  pas  pour  moi  est  contre  moi.  »Et  voilà 
oîi  commencent  les  lois  de  la  fatalité  et  du  hasard ,  qui  est 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  85 

une  nécessité  inévitable.  Suivant  ces  lois,  tel  individu  se 
trouve  placé  dans  la  nature  à  coté  de  ce  qui  peut  le  con- 
server, ou  bien  de  ce  qui  doit  opérer  son  dépérissement. 
L'homme  infecté  par  l'air  mortel  de  la  peste  et  l'arbre 
qui  pourrit  dans  J'eau,  finissent  par  le  même  hasard. 

Il  serait  temps  de  nous  ranger  enfin  à  coté  de  tous 
les  autres  êtres ,  de  ne  nous  plus  voir  au-dessus  ni 
au-dessous  de  rien  dans  la  nature.  Le  seul  moyen  de 
nous  préserver  de  systèmes  également  contraires  à  la 
vérité  et  à  notre  bonheur,  est  de  voir  les  faits  tels  qu'ils 
sont.  C'est  le  seul  moyen  de  deviner  notre  vocation.  Si 
le  génie  que  l'homme  a  reçu  le  met  à  portée  d'entre- 
voir les  vérités  les  plus  sublimes,  il  faut  convenir  qu'il 
lui  en  coûte  cher  pour  jouir  de  ces  avantages.  Il  est  le 
seul  de  tous  les  êtres  qui  puisse  résister  à  la  volonté  de 
la  nature  à  son  égard,  qui  puisse  la  méconnaître,  et 
devenir  ainsi  l'instrument  de  son  propre  malheur. 
L'animal  qui  sent  ne  se  trompe  jamais ,  et  est  toujours 
en  sûreté.  L'animal  qui  raisonne  court  risque  de  s'é- 
garer sans  cesse.  La  vérité  n'est  qu'une.  Il  n'y  a  qu'un 
seul  moyen  de  la  connaître.  Tout  ce  qui  n'est  pas  elle 
est  erreur  et  mensonge ,  et  il  y  a  cent  mille  manières 
de  se  tromper.  Voilà  l'inconvénient  attaché  à  la  faculté 
de  connaître,  et  de  généraliser  ses  idées.  L'animal  qui 
en  est  privé  ne  s'occupe  ni  du  mécanisme  de  l'uni- 
vers ,  ni  des  lois  qui  règlent  sa  destinée  ;  mais  aussi  il 
ne  craint  pas  de  contrarier  les  décrets  éternels  de  la 
nature  par  des  actions  raisonnées.  Il  obéit  sans  le  sa- 
voir. Toutes  ses  actions  sont  autant  de  jouissances  de 
son  existence.  Tout  ce  qu'il  fait  assure  son  bien-être, 
soit  en  lui  procurant  un  bien,  soit  en  l'éloignant  d'un 


86  CORRESPONDANCE    INEDITE 

mal.  Uniquement  borné  à  la  sensation  présente,  sans 
s'inquiéter  de  l'avenir  dont  il  n'a  point  d'idée,  ni  du 
passé  qu'il  a  oublié ,  a  moins  qu'il  ne  lui  soit  retracé 
par  la  même  situation ,  si  tous  les  hasards  des  circon- 
stances extérieures  conspirent  à  sa  perte ,  il  périt  sans 
redouter  sa  ruine,  ou  il  se  tire  du  danger  sans  le  con- 
naître, sans  en  conserver  l'effrayant  et  funeste  souvenir. 
En  pesant  bien  tous  les  avantages  et  tous  les  inconvé- 
niens  attachés  à  la  nature  humaine,  on  trouverait  sans 
doute  que  l'homme  est  de  tous  les  êtres  qui  existent  le 
plus  imparfait.  On  dirait  qu'il  existe  en  dépit  de  la  na- 
ture et  de  ses  lois.  Elle  exerce  son  empire  paisiblement 
sur  tous  les  êtres  animés  et  inanimés.  L'homme  seul 
veut  être  tyrannisé  par  elle  ,  sans  quoi  son  esprit ,  en- 
clin à  la  révolte ,  porterait  le  désordre  jusque  dans 
l'économie  générale,  et,  peu  content  de  se  nuire, 
désolerait  encore  tout  ce  qui  est  autour  de  lui.  Quels 
sont  surtout  les  avantages  de  la  réflexion  qui  puissent 
contre  -  balancer  tous  les  malheurs  compagnons  de  ce 
présent  terrible  ?  La  gloire  qu'elle  nous  procure  de 
concevoir  des  vérités  peu  certaines,  et  encore  moins 
intéressantes  pour  nous  _,  pourrait-elle  nous  tenir  lieu 
de  quelque  chose  ,  en  comparaison  des  obstacles  qu'elle 
met  à  notre  tranquillité?  Le  sentiment,  qui  devrait  seul 
décider  du  bonheur  et  du  malheur  d'une  créature  sen- 
sible ,  est  sans  cesse  altéré  par  elle.  Elle  ne  peut  rien 
contre  nos  chagrins.  Elle  empoisonne  presque  toujours 
nos  plaisirs.  Elle  nous  distrait  continuellement  de  l'exis- 
tence actuelle,  le  seul  bien  qui  soit  réellement  à  nous, 
pour  nous  partager  entre  le  passé  et  l'avenir,  et  croit 
nous  guérir  des  maux  passés  par  de  longs  et  inutiles 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  87 

regrets ,  et  prévenir  les  maux  futurs  par  les  agitations 
d'une  vaine  inquiétude.  C'est  elle  enfin  qui  nous  a  fait 
connaître  la  mort ,  de  toutes  les  connaissances  la  plus 
contraire  à  la  créature ,  dont  chaque  individu  assure 
la  conservation  de  l'espèce  par  son  amour  immodéré 
pour  la  vie ,  et  par  une  aversion  si  excessive  pour  la 
destruction,  que  la  frayeur  qu'elle  inspire  en  devient 
souvent  la  cause.  Cette  connaissance  de  la  mort  si  heu- 
reusement dérobée  à  tous  les  animaux  périssables,  et 
que  la  réflexion  procure  à  l'homme  seul ,  est  si  terrible 
qu'elle  opérerait  sans  doute ,  par  ses  funestes  impres- 
sions, l'anéantissement  total  de  l'espèce  humaine,  si  la 
nature ,  par  un  instinct  aussi  irrésistible  que  déraison- 
nable, n'en  écartait  sans  cesse  l'idée  de  notre  faible 
cerveau.  A  mesure  que  nous  approchons  du  terme  fatal, 
notre  imagination  nous  en  éloigne.  Ceux  qui  ont  le  plus 
médité  sur  la  mort  ne  peuvent  en  fixer  l'idée,  et  je  ne 
sais  par  quel  sentiment  intime  et  aveugle,  également 
opposé  à  l'expérience  et  à  la  raison ,  il  n'y  a  point 
d'homme  qui  ne  se  croie  immortel,  et  qui  ne  s'excepte , 
sans  se  l'avouer,  de  la  loi  générale. 

Vous  voyez  qu'avec  un  peu  de  noir  dans  l'esprit  il 
ne  serait  pas  difficile  de  se  persuader  que  l'homme  est 
de  toutes  les  créatures  la  plus  misérable,  toujours  en 
opposition  avec  lui-même ,  toujours  en  proie  à  des  dé- 
sirs immodérés,  toujours  tourmenté  par  la  raison  et 
ses  ennuis.  Mais  il  ne  s'agit  pas  de  consumer  nos  jours 
en  vains  gémissemens  sur  notre  sort,  il  s'agit  de  le  voir  tel 
qu'il  est ,  de  nous  soumettre  à  la  volonté  de  la  nature, 
et  de  trouver  dans  notre  soumission  la  portion  de  bon- 
heur dont  nous  sommes  susceptibles.  Voilà  les  vrais 


88  CORRESPONDANCE    INEDITE 

principes  de  la  sagesse.  Tout  le  reste  n'est  que  vaine 
et  fausse  philosophie.  Les  stoïciens,  qui  voulaient  rendre 
l'homme  totalement  insensible;  les  épicuréens,  qui  lui 
apprenaient  à  satisfaire  tous  ses  désirs,  ont  fait  égale- 
ment des  efforts  inutiles  pour  notre  bonheur.  Il  faut  nous 
voir  tels  que  nous  sommes  :  voilà  la  première  opération 
de  la  sagesse.  La  seconde  est  de  tirer  de  notre  manière 
d'être  le  meilleur  parti  possible.  Si  nous  avions  toujours 
suivi  cette  méthode ,  nous  ne  jouirions  pas  d'un  bon- 
heur parfait,  parce  que  la  perfection  en  tout  genre  est 
une  chimère,  et  qu'il  est  de  l'essence  d'un  être  perfec- 
tible de  n'être  jamais  parfait.  Mais  notre  vie  n'en  serait 
pas  moins  remplie  de  jouissances,  d'agrémens ,  et  de 
cette  douce  tranquillité  qui  nous  resterait  malgré  la 
portion  de  maux  dont  nous  sommes  menacés.  Ce  qui 
fait  le  malheur  des  hommes  n'est  pas  la  loi  de  la  na- 
ture. Ce  sont  nos  opinions  et  nos  préjugés  que  nous 
avons  osé  lui  opposer.  Il  fallait  n'écouter  que  le  senti- 
ment, et  nous  le  sacrifions  sans  cesse  à  l'opinion.  Vic- 
times de  nos  préjugés,  nous  nous  immolons  sous  leurs 
barbares  lois,  et  nous  nous  rendons  réciproquement 
malheureux  ,  sans  qu'il  en  résulte  aucun  bien  ni 
pour  les  uns  ni  pour  les  autres.  C'est  la  nature,  c'est 
notre  vocation  qu'il  fallait  consulter  dans  l'établisse- 
ment de  la  société.  Toutes  nos  opinions,  tous  nos  ré- 
glemens ,  tous  nos  usages ,  il  fallait  les  adapter  à  la  loi 
naturelle.  Le  code  de  la  république  doit  être  l'inter- 
prète du  code  de  la  nature.  L'amour  est  une  source  fé- 
conde de  bonheur  et  de  plaisir.  La  première  et  la  prin- 
cipale vocation  de  l'homme  est  d'aimer.  L'objet  de  sa 
passion  devient  pour  lui  l'univers  entier;  mais  cette 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  89 

passion  a  des  limites,  un  commencement  et  une  fin 
comme  tout  ce  qui  est  en  nous.  L'homme,  dans  sa  sot- 
tise, a  fait  de  l'amour  un  engagement  éternel  qui  doit 
durer  au-delà  de  la  volonté  d'aimer,  et  l'Église ,  pour 
nous  achever,  a  fait  du  mariage  un  sacrerneut  et  un  lien 
indissoluble  ;  c'est-à-dire  que  nous  avons  fait  du  senti- 
ment le  plus  délicieux  de  l'homme  l'instrument  de  son 
malheur.  Bien  pis  ,  la  société  a  soumis  l'amour  à  l'in- 
térêt et  à  l'ambition,  ses  deux  puissans  ressorts.  Elle 
ordonne  à  un  enfant  d'aimer,  parce  que  cela  convient 
à  l'arrangement  de  sa  famille.  Quel  désordre  !  Il  ne  fal- 
lait pas  tant  que  cela  pour  nous  rendre  malheureux 
sans  ressource. 


SUR    LAMI    DES     HOMMES. 

OCYRACB    BU    COMTI     DB    MIRABEAU. 

A  Paris  ,  ce  i5  août  1767. 

Une  des  punitions  les  plus  pernicieuses  dont  nos  lé- 
gislateurs ont  imaginé  un  grand  nombre,  est  sans  con- 
tredit la  peine  du  carcan.  Il  vaudrait  mieux  punir  de 
mort  le  plus  léger  délit  que  d'accoutumer  le  crime  à 
soutenir  le  spectacle  de  la  honte  publique ,  et  à  être 
exposé  comme  un  objet  d'ignominie  pour  le  peuple. 
Ceux  qui  en  ont  ordonné  ainsi  ne  savaient  point  quel 
redoutable  lien  de  la  société  était  celui  de  la  honte  ,  et 
combien  il  fallait  se  garder  de  le  déchirer.  Les  magis- 
trats qui  ont  le  malheur  de  passer  leur  vie  à  juger  et  à 
condamner  des  coupables,  doivent  avoir  remarqué  que 


90  CORRESPONDANCE    INEDITE 

celui  qui  est  attaché  au  carcan  n'en  devient  que 
plus  digne  de  la  potence,  à  laquelle  il  n'échappe  jamais. 
Mais  puisque  les  hommes  ont  imaginé  de  donner  en 
spectacle  l'ignominie  d'un  criminel  sans  le  bannir  de 
la  surface  de  la  terre  par  le  supplice ,  ils  auraient 
dû,  ce  me  semble,  en  faire  autant  pour  la  vertu,  et,  en 
faisant  violence  à  la  modestie  dont  elle  est  inséparable, 
l'exposer  sur  un  carcan  aux  hommages  du  peuple  et  à 
la  vénération  publique.  Le  bonhomme  Assuérus ,  qui , 
pour  l'amour  d'une  femme  ou  d'un  courtisan,  tantôt 
ordonnait  le  massacre  de  toute  une  nation  établie  chez 
lui,  et  tantôt  la  comblait  d'honneurs  et  de  biens,  ne  lais- 
sait pas  ,  au  milieu  de  ses  vertiges ,  de  faire  quelquefois 
des  actions  de  bon  sens.  Il  profitait  de  ses  insomnies 
pour  apprendre  ce  qui  se  passait  sous  son  règne,  et 
ayant  su,  à  cette  occasion,  une  bonne  action  du  Juif 
Mardochée ,  il  le  fit  promener  en  spectacle  par  toutes 
les  rues ,  et  lui  décerna  ainsi  les  honneurs  que  Rome 
triomphante  n'accordait  qu'à  des  vertus  plus  brillantes 
et  aux  succès  de  ses  héros.  Ce  serait  donc  une  grande 
et  belle  loi  que  celle  qui  ferait  exposer  à  la  vue  publique 
l'homme  de  bien  comme  on  y  contraint  aujourd'hui 
le  méchant  :  ou  puisqu'il  est  peut-être  aussi  dangereux 
de  déchirer  le  voile  de  la  modestie  dont  la  vertu  se  plaît 
à  se  couvrir,  que  de  ne  point  respecter  la  honte  qui  suit 
le  crime ,  il  conviendrait  du  moins  de  publier  avec  so- 
lemnité  les  bonnes  actions  avec  les  noms  de  ceux  qui 
honorent  la  république  par  l'exercice  des  vertus  publi- 
ques et  domestiques.  Il  est  étonnant  que  M.  de  Mira- 
beau ait  vu  la  nécessité  d'honorer  les  petits  sans  plus 
insister  sur  ce  point,  lui  qui  est  si  prolixe  en  tout.  Il 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  91 

est  plus  étonnant  encore  qu'ayant  si  bien  senti  l'impor- 
tance des  mœurs  domestiques  pour  garantir  un  peuple 
de  la  corruption  ,  il  n'ait  pas  songé  à  établir  les  vertus 
civiles,  par  une  sanction  solennelle,  sur  des  fondemens 
solides.  Il  a  recours  pour  cela  à  la  religion ,  et  il  répète 
à  ce  sujet  tous  les  lieux  communs  qu'on  a  si  souvent 
allégués  en  faveur  de  sa  nécessité  et  de  son  importance. 
L'auteur  se  fait  même  un  devoir  dans  tout  le  cours  de 
son  ouvrage  d'être  extrêmement  religieux  ;  il  soutient 
avec  beaucoup  d'emphase  que  c'est  manquer  à  la  so- 
ciété que  d'attaquer  la  religion  dans  ses  écrits.  Ayons 
le  courage  d'examiner  cette  question ,  elle  en  vaut  la 
peine,  et  voyons  surtout  si  la  religion  est  aussi  néces- 
saire à  la  conservation  de  la  société  que  notre  auteur 
et  beaucoup  d'autres,  moins  éclairés  que  bien  inten- 
tionnés, voudraient  nous  faire  entendre.  La  morale  de 
toutes  les  religions  est  à  peu  près  la  même  ;  l'histoire  de 
tous  les  cultes  est  la  même  aussi.  Les  hommes ,  dans 
tous  les  temps,  ont  fait  de  la  religion  un  instrument 
d'ambition  et  d'injustice.  Si  la  morale  de  la  religion 
chrétienne  est  plus  épurée ,  il  faut  convenir  aussi  que 
son  histoire  est  plus  scandaleuse ,  et  qu'il  n'y  a  point 
de  crime  ni  d'horreur  dont  la  fureur  barbare  des  chré- 
tiens ne  se  soit  rendue  coupable  pendant  de  longs 
siècles.  Mais  puisque  ,  de  l'aveu  de  M.  de  Mirabeau  lui- 
même,  les  chrétiens  ont  fait  de  leur  religion  un  instru- 
ment de  cruauté  et  de  fureur,  de  cette  religion  dont  la 
morale  est  si  douce ,  si  charitable ,  si  contraire  à  toute 
violence,  comment  peut-il  la  regarder  comme  un  lien 
nécessaire  à  la  société  ?  Il  dit  que  sans  la  religion  les 
assemblées  d'hommes  n'eussent  jamais  pris  forme  de 


g2  CORRESPONDANCE    INEDITE 

société:  il  est  vrai  qu'on  ne  trouve  guère  de  société  sans 
une  espèce  de  culte  ;  mais  je  ne  vois  nulle  liaison  entre 
l'abolition  du  culte  et  la  dissolution  de  la  société.  Ceux 
qui  pensent  comme  M.  de  Mirabeau  confondent  sans 
cesse  la  religion  d'un  peuple  avec  ses  mœurs.  Lorsque 
la  corruption  se  met  dans  les  mœurs ,  un  peuple  s'avance 
à  grands  pas  vers  sa  ruine ,  et  la  religion  ne  la  saurait 
retarder,  parce  qu'elle  n'a  réellement  nulle  influence 
dans  la  révolution  des  mœurs.  Le  culte  des  chrétiens , 
adopté  par  Constantin,  ne  put  rien  pour  le  soutien  de 
l'empire  romain  :  il  fut  l'époque  de  sa  décadence.  Quel 
est  donc  le  véritable  lien  de  la  société?  Il  faut  aux 
hommes  de  grands  objets ,  il  leur  faut  des  cérémonies 
et  des  actes  de  solennité;  il  leur  faut  même  de  l'enthou- 
siasme et  peut-être  de  la  superstition  :  mais  il  s'agit  de 
poser  tout  cela  sur  des  fondemens  plus  solides,  plus 
dignes  de  leur  nature.  Les  premiers  législateurs  étaient 
justes,  doux,  bienfaisans,  mais  simples,  bornés,  sans 
lumières.  Les   hommes  sont   d'ailleurs    naturellement 
faibles ,  ils  cherchent  des  objets  d'attachement  et  d'ap- 
pui; ils  aiment  le  merveilleux;  ils  s'échauffent  la  tête 
facilement,  ils  se  pénètrent  aisément  lame  de  mouve- 
mens  de   terreur  ou  de  tendresse.  Voilà  l'origine  de 
tous  les  cultes.  Mais  si  Socrate  eût  formé  une  société 
d'hommes ,  ou  qu'il  eût  présidé   à  la  législation  d'un 
peuple ,  il  lui  eût  donné  des  objets  plus  vrais  pour  lui 
faire  éprouver  tous  ces  différens  sentimens.  J'ose  croire 
qu'il  aurait  fondé  le  bonheur  et  la  durée  de  la  société 
sur  le  respect  de  soi-même.  Voilà  le  sentiment  dont  il 
faut  qu'un  peuple,  et  chaque  citoyen  en  particulier,  soit 
pénétré.  Voilà  la  source  d'où  découlent  toutes  les  vertus 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  0,3 

sociales  et  domestiques,  et  qui  donne  à  un  peuple  de  la 
noblesse  et  de  l'élévation ,  sans  quoi  il  ne  fera  jamais 
rien  de  grand  ni  de  mémorable.  Le  respect  de  soi- 
même  tournerait  l'orgueil  qui  nous  est  propre ,  vers  le 
bien ,  vers  la  vertu ,  vers  la  grandeur  véritable.  Un 
peuple  enivré  de  ce  sentiment  regarderait  un  forfait 
avec  l'horreur  qu'on  a  pour  un  monstre,  et  l'homme 
qui  l'aurait  commis,  comme  un  être  dégradé.  Il  se 
trouverait  à  lui  et  à  chaque  homme  en  particulier,  je 
ne  sais  quel  caractère  sacré  qui  ne  pourrait  être  effacé 
que  par  le  crime  et  par  le  vice.  En  un  mot ,  le  respect 
qu'on  portait  dans  tout  l'univers  à  un  citoyen  romain 
dans  les  siècles  brillans  de  la  république ,  un  tel  peuple 
l'aurait  pour  l'homme  en  général ,  et  son  objet  d'en- 
thousiasme serait  la  nature  humaine,  comme  celui  des 
Romains  était  la  patrie.  Parmi  un  tel  peuple,  la  moindre 
bassesse,  le  plus  petit  vice  deviendraient  un  tel  opprobre 
que  celui  qui  aurait  le  malheur  de  s'en  souiller,  ne 
pouvant  plus  participer  à  la  vénération  publique ,  se- 
rait contraint  de  déserter  la  société;  la  vertu  seule 
mènerait  à  la  véritable  gloire,  et  chaque  homme  de 
bien  aurait  droit  aux  honneurs  publics ,  à  proportion 
de  sa  considération  personnelle.  Je  ne  vois  pas  quelle 
pourrait  être  la  fin  de  cette  société,  s'il  n'était  dit  que 
toute  institution  humaine  doit  finir.  Tous  les  actes  pu- 
blics, toutes  les  cérémonies,  toutes  les  solennités,  car 
il  en  faut  au  peuple,  et  rien  n'est  plus  essentiel  pour  la 
conservation  des  mœurs ,  consisteraient  dans  les  hom- 
mages rendus  à  la  vertu,  dans  la  démonstration  de 
respect  pour  l'homme  de  bien,  dans  la  joie  pure  et  au- 
guste sur  la  sainteté  des  moeurs  publiques.  La  repré- 


g4  correspondance  inédite 

sentation  d'une  tragédie  deviendrait  un  acte  religieux  ; 
la  musique  ,  la  peinture  ,  la  magie  de  tous  les  arts  et 
de  tous  les  spectacles  ,  seraient  employées  à  retracer  à 
un  tel  peuple  la  noblesse  de  sa  nature,  la  grandeur  et 
l'élévation  de  ses  idées.  Je  vous  laisse  à  imaginer  le  ta- 
bleau des  vertus  civiles  et  des  mœurs  domestiques  d'un 
tel  peuple.  Quelle  vénération  pour  la  paternité ,  pour 
la  magistrature  ,  pour  les  services  rendus  a  la  patrie  ! 
quels  liens  de  tendresse  et  de  douceur  entre  les  familles, 
entre  les  proches,  entre  les  différens  ordres  de  la  ré- 
publique ,  entre  tous  les  concitoyens  !  Je  ne  vois  pas 
de  quelle  nécessité  serait  à  un  tel  peuple  la  religion 
quelle  qu'elle  fût.  Elle  ne  pourrait  que  distraire  son 
attention  des  objets  qui  méritent  réellement  l'ad- 
miration et  l'attachement  des  hommes  ,  pour  la  porter 
sur  des  objets  frivoles,  nuisibles  et  chimériques. 


A  Paris,  ce  ter  novembre  1757. 

. .  .Quand  on  s'est  pénétré  de  cette  vérité ,  on  est  étonné 
délire  dans  V  Ami  des  hommes  ce  qui  suit  *  :  «  J'avoue, 
«  dit  l'auteur  quelque  part  au  second  volume  ,  que  j'au- 
«  rais  grande  confiance  dans  l'assemblée  générale  d'une 
«  nation  pour  conseiller  le  gouvernement  sur  le  régime 
«  intérieur  ;  mais  que  pour  les  affaires  du  dehors,  il  n'est 

1.  Nous  rétablissons  ici  les  passages  qui  avaient  été  supprimés  lors  de  la 
publication  de  cette  lettre  dans  la  première  partie  de  la  correspondance. 
V esprit  de  conquête  et  les  vues  d'intérêt  et  d'ambition  ne  pouvaient  être  alors 
impunément  signalés.  Au  reste ,  le  gouvernement  populaire  et  le  gouverne- 
ment absolu ,  que  nous  avons  successivement  subis ,  ont  prouvé  d'une  ma- 
nière trop  éclatante  combien  les  principes  politiques  de  Grimm  sont  dépour- 
vus de  justesse  et  de  solidité. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  0,5 

«  gouvernement  si  faible  et  si  inappliqué  qui  ne  les  en- 
«  tende  mieux  que  le  peuple.  »Et  dans  les  affaires  du  de- 
hors, l'auteur  comprend  la  guerre  surtout  maritime ,  la 
paix,  les  traités,  etc.  Je  ne  conçois  pas  la  raison  d'une 
assertion  aussi  hardie  et  si  peu  soutenue.  Pour  moi, 
je  ne  connais  pas  de  meilleurs  conseillers  que  le  peuple 
et  la  voix  publique  dans  les  affaires  extérieures  comme 
dans  l'intérieur,  et  s'il  fallait  absolument  opter  entre 
les  deux  départemens ,  je  croirais  le  peuple  beaucoup 
plus  propre  à  la  conduite  des  affaires  étrangères  qu'à 
celle  des  affaires  domestiques.  Dans  celles-ci,  l'intérêt 
particulier  de  plusieurs  classes  de  citoyens,  les  plus 
puissantes ,  peut  quelquefois  l'emporter  réellement  sur 
le  bien  public;  dans  les  autres,  les  particuliers  n'ont 
presque  jamais  d'intérêt  personnel,  et  leur  jugement  en 
doit  être  plus  sain  et  plus  conforme  au  bien  général. 
Il  est  certain  que  la  lenteur  des  délibérations  populaires 
est  très-contraire  à  la  promptitude  qu'exigent  les  affaires 
de  guerre  et  de  politique ,  et  que  le  salut  d'une  puis- 
sance dépend  souvent  de  la  célérité  de  ses  mesures. 
Mais  il  ne  faut  pas  confondre  l'exécution  des  projets 
avec  les  résolutions  générales  prises  par  la  nation.  Ce 
n'est  point  le  peuple  qui  exécute  ce  qu'il  a  arrêté.  Pour 
les  opérations  de  la  campagne,  il  envoie  ses  généraux; 
pour  les  négociations,  il  envoie  ses  plénipotentiaires. 
En  un  mot,  il  n'y  a  que  l'esprit  de  conquête  qui  ne 
puisse  pas  s'accommoder  d'un  gouvernement  populaire. 
Gomme  il  est  fondé  sur  l'injustice ,  il  lui  faut  du  secret 
et  de  l'obscurité ,  et  sa  politique  ne  peut  être  publique 
parce  qu'elle  est  odieuse.  Cependant  Rome  est  devenue 
la  maîtresse  de  la  terre,  et  son  gouvernement,  tout-à-fait 


96  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

démocratique ,  est  celui  qui  a  le  mieux  connu  la  conduite 
de  ses  affaires  du  dehors.  Je  pense  donc  que,  non-seule- 
ment dans  les  républiques,  le  peuple  conduit  ses  affaires 
extérieures  à  merveill e,  et  que  personne  ne  connaît  mieux 
ses  intérêts  que  lui ,  mais  encore  que  dans  les  monar- 
chies ,  si  le  gouvernement  voulait  écouter  la  voix  pu- 
blique et  régler  ses  opérations  sur  ses  décisions,  il  man- 
querait rarement  de  prendre  le  meilleur  parti,  de  faire  la 
guerre  et  la  paix  à  propos  et  avec  avantage,  et  de  choisir 
enfin  les  sujets  les  plus  capables  pour  l'exécution  de 
toute  entreprise  importante.  On  vient  de  faire  un  livre 
sur  les  grands  événemens  produits  par  de  petites  causes. 
Cette  production,  si  je  puis  parler  ainsi,  ne  peut  guère 
avoir  lieu  que  dans  les  monarchies,  où  l'humeur,  le 
caprice,  la  vanité,  la  haine ,  l'imbécillité  même,  peuvent 
occasioner  les  plus  grandes  révolutions 

...Mais  elle  ne  s'accorde  pas  avec  l'esprit  de  conquête, 
et  la  monarchie  universelle  ne  peut  se  réaliser  qu'en 
renonçant  à  toute  vue  d'intérêt  et  d'ambition  et  en  ga- 
gnant la  confiance  des  autres  puissances  par  son  désin- 
téressement et  par  l'équité  de  ses  principes 

...Il  en  a  coûté  la  vie  à  plusieurs  milliers  d'hommes 
cette  année,  et  cette  funeste  querelle,  sans  être  prête 
à  finir,  est  au  point  qu'on  ne  sait  pas  même  quelle 
espèce  de  vœux  il  convient  à  un  bon  citoyen  de  former 
à  l'égard  de  l'Europe..... 

...Userait  peut-être  difficile  de  prévoir  ce  que  devien- 
dra l'Allemagne,  mais  ce  qu'il  y  a  de  sûr ,  c'est  que  rien 
n'est  moins  respecté  dans  ce  moment-ci  que  ses  lois  et 
ses  constitutions. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  97 

A  Paris,  ce  1er  décembre  1757- 

Nous  avons  vu,  dans  une  des  feuilles  précédentes, 
que  la  religion  n'était  pas  un  lien  nécessaire  à  la  con- 
servation de  la  société ,  et  que  s'il  y  a  eu  des  Etats  fondés 
sur  elle,  ce  n'a  été  que  l'effet  du  fanatisme  et  de  la 
fourberie,  ou  bien  de  la  simplicité  peu  éclairée,  mêlée 
d'enthousiasme,  de  droiture  et  de  bienfaisance,  des  pre- 
miers instituteurs.  Encore  une  fois  ,  il  ne  faut  point 
confondre  la  morale  d'une  religion  avec  les  mœurs  d'un 
peuple.  Celle-là  n'a  aucune  influence  réelle  sur  celles-ci  ; 
et  tout  ce  qu'elle  peut ,  c'est  de  donner  des  modifica- 
tions légères  aux  vertus  et  aux  vices  d'un  siècle,  mais 
sans  en  arrêter  le  cours  et  les  révolutions.  M.  de  Mira- 
beau dit  que  la  foi  du  serment  n'est  autre  chose  que  le 
respect  pour  la  religion  ;  mais  le  serment  fondé  sur  le 
respect  que  l'homme  se  doit  à  lui-même ,  n'est-il  pas 
plus  pur,  plus  élevé,  plus  sacré  encore  ?  et  le  serment 
de  Socrate  condamné  pour  impiété,  c'est-à-dire  pour 
n'avoir  pas  respecté  la  superstition  de  ses^concitoyens, 
ne  vaudrait-il  pas  celui  d'un  vil  mortel  qui  n'a  d'autre 
sanction  que  la  crainte  d'un  Dieu  vengeur?  M.  de  Mira- 
beau dit  qu'il  n'y  a  que  les  indépendans  et  les  ennemis 
de  l'ordre  public  et  de  toute  subordination ,  qui  écrivent 
contrela  religion.  S'il  en  est  qui  écriven  t  dans  cet  esprit-là, 
il  faut  convenir  aussi  que  cène  sont  pas  là  ceux  qui  portent 
des  coups  bien  terribles  à  la  religion  d'un  pays;  leurs 
armes  sont  trop  odieuses  pour  frapper  avec  succès.  Les 
ennemis  vraiment  redoutables  d'un  culte  sont  les  hom- 
mes les  plus  respectables  par  leurs  principes  et  par 
leurs  mœurs,  les  personnages  les  plus  graves  de  l'État, 

7 


C)8  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

par  l'énergie  de  leur  ame ,  par  la  sagesse  de  leur  conduite. 
Les  écrits ,  dit  M.  de  Mirabeau,  peignent  les  mœurs; 
plus  encore  ils  les  font:  et  de  là  il  tire  des  raisons  pour 
veiller  particulièrement  sur  les  écrivains.  Sans  doute 
qu'il  faut  que  les  mœurs  soient  respectées  :  mais  crain- 
drions-nous la  corruption  parmi  les  écrivains  d'une  na- 
tion ,  lorsqu'elle  n'est  point  corrompue  ?  Ne  voyez-vous 
pas  que  tous  les  hommes  travaillent   dans  la  vue   de 
plaire,  et  qu'un  écrit  licencieux,  avec  quelque  art  qu'il 
fût  fait,  ne  serait,  pour  son  auteur,  qu'un  opprobre, 
dans  un  pays  où  les  mœurs  auraient  conservé  leur  pu- 
deur et  leur  ancienne  simplicité?  Le  pinceau    de  Cré- 
billon  ne  peut  se  trouver  que  dans  un  siècle  où  le  goût 
de  la  vertu  et  celui  du  vrai  beau  sont  également  sur  le 
penchant   pour  tomber ,  et  alors    il  est  trop  tard  de 
veiller  sur  les  écrivains;  tous  les  remèdes  violens  qu'on 
y  apporte  ne  font  ordinairement  que  hâter  le  progrès 
du  mal.  Ce  n'est  pas  l'affaire  d'une  feuille  que  de  tracer 
le  tableau  des  avantages  d'une  société  d'hommes,  fondée 
sur  le  respecffcle  soi-même,  et,  s'il  est  permis  de  parler 
ainsi,  sur  le  culte  superstitieux  de  la  nature  humaine  ; 
ce  serait  le  sujet  d'un  grand  et  bel  ouvrage:  mais  s'il  y 
avait  quelque  chose  dans  ce  monde  à  qui  un  effort  de 
sagesse   pût  garantir  une  durée  perpétuelle,  ce  serait 
une  telle  société.  M.  de  Mirabeau  répète  souvent  qu'il 
ne    faut  pas  vouloir  guérir  l'homme  de  sa   cupidité , 
parce  que  c'est  une  chose  impossible;  mais  qu'il  faut 
travailler  à  la  tourner  sur  des  objets  nobles  et  louables. 
Voilà  ce  qui  serait  précisément  effectué  dans  la  société 
que  nous  imaginons.  L'homme  pénétré  ainsi,  dès  sa 
tendre  enfance,  de  respect  pour  son  être  et  pour  celui 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  C)() 

de  ses  semblables,  porterait  en  lui  le  germe  d'une  élé- 
vation qui  ennoblirait  jusqu'aux  moindres  de  ses  actions. 
Cette  ivresse  qui  s'emparerait  des  tempérarnerts  les  plus 
paresseux,  les  porterait  tous  à  la  véritable  gloire  avec 
la  même  force  que  nous  avons  vu  les  cœurs  les  plus 
faibles  poussés  au  crime  par  le  fanatisme.  Les  vertus 
héroïques  d'un  tel  peuple  seraient  encore  relevées  par 
l'éclat  de  la  justice  qui  en  serait  inséparable,  et  on 
n'aurait  pas  le  chagrin  de  refuser  si  souvent  aux  actions 
les  plus  brillantes  l'éloge  d'une  bonne  action  ,  d'une 
action  juste  et  sensée.  Les  différentes  classes  des  citoyens 
ne  servant  qu'à  maintenir  l'ordre  ,  et  non  à  établir  une 
inégalité  qui  tend  à  rendre  les  uns  méprisables  aux 
autres,  la  distinction  d'une  classe  ne  serait  point  pré- 
judiciable à  l'autre  :  l'honneur  serait  leur  partage  com- 
mun ,  et  la  considération  s'accorderait ,  non  au  rang  que 
tient  un  homme  dans  la  société ,  mais  au  mérite  per- 
sonnel. Il  est  difficile  d'imaginer  que  jamais  cette  douce 
et  consolante  chimère  puisse  se  réaliser  sur  la  terre  ; 
cela  n'arrivera  du  moins  jamais  dans  ira  grand  Etat, 
dans  une  vaste  monarchie;  tout  y  tend  à  la  corruption , 
tout  doit  y  être  rempli  d'abus.  Les  premiers  ordres  de 
l'État  parviennent  à  tyranniser  les  autres ,  surtout  celui 
du  peuple.  Alors  le  véritable  honneur  disparaît  ;  l'or- 
gueil, la  vanité,  l'envie,  la  cupidité,  l'ambition,  pren- 
nent sa  place,  et  la  religion  devient  un  instrument 
dangereux  et  terrible  entre  les  mains  de  l'ambition 
sourde  qui  ose  prendre  le  masque  de  l'hypocrisie.  Cet 
honneur  donc,  que  M.  de  Montesquieu  a  tant  prisé  et 
qui  doit  nous  tenir  heu  de  vertu,  n'est  pas  celui  qui 
peut  donner  de  l'élévation  à  un  peuple  ;  il  fait  qu'une 


IOO  CORRESPONDANCE    INEDITE 

seule  profession  parmi  nous  s'arroge  la  considérai  ion 
qui  appartient  à  tous  les  ordres  de  citoyens,  et  en  par- 
ticulier aux  gens  de  mérite.  Par  un  reste  de  barbarie 
gothique,  le  militaire  seul  croit  suivre  ces  prétendues 
lois  de  L'honneur,  et  il  refuse  la  considération  à  toutes 
les  autres  professions.  Si  dans  ces  derniers  temps  les 
lettres  et  les  arts   ont  été  en  honneur,  si  ceux  qui  s'y 
sont  distingués  ont  acquis   une  véritable  gloire,  c'est 
que  nous  sommes  devenus  plus  polis;  mais  les  professions 
utiles  sont  restées  parmi  nous  sans  aucune  considération. 
Je  ne  parle  point  du  cultivateur,  qui  vit  dans  l'oppres- 
sion et  dans  la  misère,  je  parle  de  cet  ordre  nombreux 
et  utile  de  commerçans,  defabricans,  de  manufactu- 
riers, d'artisans ,  etc. ,  qui ,  quoique  favorisés  du  gouver- 
nement ,  n'ont  encore  pu  s'approprier  une  parcelle  de 
cette  considération  qui  tire  les  hommes  de  l'obscurité* 
et,  les  exposant  aux  regards  de  La  nation,  les  oblige  pour 
ainsi  dire  à   une  grande  droiture  et  à  une  probité  in- 
tacte dans  leur  conduite.  Ceux   qui   savent  observer, 
doivent   remarquer  une    grande  différence   entre  les 
mœurs  des  commerçans  et  des  artisans  d'une  république, 
d'un  État  libre,  ou  bien  d'une  monarchie,  et  surtout  de 
la  capitale.  Indépendamment  de  l'honnêteté,  de  la  dé- 
ceuce,  de  la  pudeur  publiques,  qui  se  conservent  beau- 
coup mieux  dans  les  petites  villes  que  dans  les  grandes, 
on  remarque  dans  les  liabitans  des  premières  une  cer- 
taine fierté  que  n'ont  point  les  autres.  Un  marcliand 
vous  recevra  très-bien  chez  lui,  il  vous  montrera  avec 
politesse  ses  marchandises,  il  tâchera  de  vous  satisfaire; 
mais  il  n'oubliera  pas  que  s'il  est  bien  aise  de  vendre, 
vous  êtes  bien   aise  cf acheter,  et   qu'à  cet    égard  la 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  IOI 

partie  est  égale.  A  Paris  les  mœurs  sont  un  peu  diffé- 
rentes :  les  plus  gros  commerçans ,  les  artisans  les 
plus  aisés  ont  pour  vous  des  prévenances  si  basses  ,  que 
vous  avez  de  la  peine  à  les  distinguer  de  vos  valets; 
ils  souffrent  vos  hauteurs ,  vos  dédains ,  votre  mauvaise 
humeur;  ils  flattent  vos  goûts,  votre  amour-propre,  de 
la  manière  la  plus  grossière  :  il  est  vrai  qu'ils  mettent 
tout  cela  en  compte  ,  et  qu'ils  sont  fripons  à  proportion 
qu'ils  sont  bas.  A  Lyon ,  où  l'esprit  de  commerce  rend 
les  habitans  un  peu  républicains  et  fiers ,  j'ai  souvent 
eu  occasion  de  remarquer  la  différence  énorme  entre 
un  marchand  lyonnais  et  un  parisien.  Celui-ci  vous 
porterait  chez  vous  tout  son  fonds,  dans  l'espérance  du 
profit  le  plus  modique;  celui-là  vous  attend  dans  son 
magasin  ;  il  croit  que  vous  ne  regretterez  point  les  pas 
que  vous  ferez  pour  vous  procurer  ce  qui  vous  convient. 
Voilà  des  remarques  qui,  au  premier  abord,  paraissent 
futiles;  quand  on  les  approfondit,  on  sent  toute  leur 
importance.  Les  révolutions  des  mœurs  dépendent  de 
ces  petites  choses ,  et  elles  produisent  insensiblement 
celles  des  empires.  On  vante  sans  cesse  parmi  les  avan- 
tages des  grandes  villes,  celui  de  n'être  point  éclairé, 
examiné,  suivi  dans  sa  conduite  par  son  voisin,  et  l'on 
ne  voit  point  que  quand  un  peuple  est  parvenu  à  ce 
point  d'incurie  et  d'indifférence  de  citoyen  à  citoyen  , 
il   faut  qu'il  soit  déjà  bien  corrompu. 


le.)  CORRESPONDANCE     INEDITE 

SUR    LES    LOIS    PROHIRITIVES    EN    FAIT    DE    COMMERCE. 

A  Paris,  ce  i«r  juin  1758. 

La  question  des  toiles  peintes ,  débattue  il  y  a  quel- 
ques années,  entre  M.  Forbonnais  et  M.  de  Gournay  , 
intendant  du  commerce,  devient  aujourd'hui  une  ma- 
tière d'Etat.  Tout  ce  qu'on  a  pu  faire  pour  empêcher 
rintroduction  et  l'usage  de  cette  marchandise,  n'ayant 
pas  produit  l'effet  qu'on  en  attendait ,  le  ministère  s'est 
enfin  déterminé,  dit-on,  à  en  permettre  la  fabrication 
et  l'entrée  dans  le  royaume.  Aussitôt  que  cette  nou- 
velle s'est  répandue,  tous  les  manufacturiers  de  Lyon, 
de  Tours,  de  Rouen  ,  et  même  le  corps  des  marchands 
de  Paris ,  ont  fait  ensemble  un  commun  et  général 
effort  pour  détourner  nos  ministres  de  ce  projet,  et 
s'en  rapporter  aux  mémoires  qu'ils  ont  présentés  pour 
cet  effet,  et  dans  lesquels  ils  n'ont  oublié  aucun  arti- 
tifice  de  la  rhétorique  la  plus  subtile  et  la  plus  tou- 
chante ;  celui  qui  signera  la  permission  des  toiles 
peintes,  aura  signé  la  ruine  totale  de  la  France.  Si 
lÉlat  n'avait  à  craindre  du  mal  que  de  ce  côté-là,  il 
me  semble  que  nos  ministres  pourraient  dormir  en  paix. 
Cependant  ces  exagérations  si  ridicules ,  ces  cris  opposés 
au  sens  commun ,  n'ont  pas  laissé  que  de  faire  de  l'im- 
pression sur  eux  ;  et  s'ils  n'ont  pas  produit  une  nou- 
velle proscription  des  toiles  peintes,  s'il  est  vrai  même 
que  les  députés  de  Lyon  s'en  sont  retournés  depuis  peu 
assez  mécontens  du  succès  de  leur  négociation ,  il  est 
certain  aussi  que  le  ministère  n'a  pas  encore  osé  pro- 
noncer dans  une  affaire  aussi  claire ,  tant  le  bien  gé- 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  103 

néral  est  difficile  à  procurer;  tant  une  loi  utile  trouve 
d'obstacles  de  tous  les  cotés ,  pendant  que  les  mau- 
vaises continuent  à  travailler  sourdement  à  la,  véri- 
table ruine  du  bien  public.  Il  n'y  a  point  de  question 
qui  soit  plus   évidente  et  plus  démontrée  que  celle  de 
la  liberté  de  commerce.  Le  sens  commun  et  l'expé- 
rience générale  plaident  en  sa  faveur.  Dans  tous  les 
temps,  les  peuples  libres  s'étaient  déjà  enrichis  par  le 
commerce  quand  les  autres  avaient  à  peine  les  premières 
notions  du  trafic.  La  république  de  Venise,  les  villes 
anséatiques  ,  la  Hollande ,  l'Angleterre,  nous  ont  fourni 
successivement  les  exemples  les  plus  frappans.  On  pré- 
tend aujourd'hui  que  notre  ministère  en  est  pénétré  et 
qu'il  incline  singulièrement  vers  la  liberté  absolue  et 
générale.  Mais  cette  bonne  disposition  n'a  encore  été 
suivie  d'aucun  règlement  favorable,  et  notre  commerce, 
dans  toutes  ses  parties,  est  embarrassé  de  mille  lois  ab- 
surdes qui  enchaînent  l'industrie  et  rebutent  le  citoyen 
utile.  Ce  n'est  point  des  lois  qu'il  faut  donner  pour 
faire  fleurir  le  commerce.  Il  faut  le  dégager  de  toutes 
entraves ,  il  faut  abolir  tous  les  réglemens  qui  le  con- 
cernent, il  faut  favoriser  toute  entreprise  également, 
et  non  pas  l'une  aux  dépens  de  l'autre ,  et  le  commerce 
sera  bientôt  florissant  sans  que  la  puissance  s'en  mêle. 
Il  en  est  comme  de  la  santé  du  corps.  C'est  une  mauvaise 
méthode  que  de  vouloir  la  conserver  à  force  de  remèdes. 
Les  remèdes  ne  sont  nécessaires  qu'aux  santés  déla- 
brées, et  lorsqu'on  se  porte  bien,  ils  deviennent  per- 
nicieux. 

Dans  cejtte  suspension  actuelle  du  gouvernement ,  à 
l'égard  des  toiles  peintes  ,  M.  l'abbé Morellet  a  cru  de- 


Iû4  CORRESPONDANCE    INEDITE 

voir  plaider  en  faveur  de  la  liberté  et  du  sens  commun, 
contre  l'absurdité  des  fabricans  d'étoffes  de  soie  et  de 
coton»,  et  de  leurs  fauteurs.  Sa  brochure  est  intitulée  : 
Réflexions  sur  les  avantages  de  la  libre  fabrication  et 
de  1! usage  des  toiles  peintes  en  France.  Deux  cents 
vingt-huit  pages  in-douze.  Quoiqu'elle  paraisse  faite 
avec  beaucoup  de  précipitation  et  qu'elle  soit  fort  né- 
gligée ,  on  la  lit  avec  plaisir  parce  qu'elle  soutient  une 
bonne  cause.  Si  l'auteur  s'était  élevé  aux  grands  prin- 
cipes de  commerce,  et  qu'il  les  eût  traités  à  l'occasion 
de  sa  cause,  il  aurait  fait  un  ouvrage  plus  générale- 
ment utile ,  et  qui  serait  resté  long-temps  après  la  dis- 
pute sur  les  toiles  peintes.  Voyons  quelques-unes  de 
ces  questions  qu'on  pourrait  soumettre  avec  respect  à 
la  décision  de  ceux  qui  nous  gouvernent.  A  Fégard  de 
la  fabrication  des  toiles ,  comme  de  toute  autre  entre- 
prise nouvelle ,  il  paraît  qu'il  ne  peut  y  avoir  jamais 
de  raison  de  la  part  de  l'autorité  à  s'y  opposer ,  car  si 
les  anciens  établissemens  sont  réellement  bons  ,  ils  n'au- 
ront rien  à  redouter  des  nouveaux.  Jamais  on  ne  me 
persuadera  qu'un  édifice  qu'il  faut  étayer  de  tous  cotés 
avec  beaucoup  de  frais  et  de  soins ,  soit  bien  merveil- 
leux ;  encore  moins  qu'il  ne  faille  pas  bâtir  à  côté ,  de 
peur  de  l'ébranler.  Si  chaque  propriétaire  d'une  maison 
caduque  pouvait  obtenir  un  pareil  privilège ,  on  peut 
croire  que  nos  villes  seraient  fort  belles  et  fort  peu- 
plées. Lorsqu'une  entreprise  nouvelle  est  mauvaise,  on 
n'a  que  faire  d'employer  contre  elle  l'autorité  des  lois, 
elle  tombera  d'elle-même.  Si  au  contraire  elle  est  bonne , 
de  quel  droit  lui  refuser  la  protection  que  toute  entre- 
prise utile  doit  obtenir  sous  un  gouvernement  éclairé 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  I  o5 

et  sage.  Si  elle  nuit  à  tel  établissement  particulier,  de 
quel  droit  le  gouvernement  en  affectionne-t-il  aucun 
par  préférence  aux  autres?  Ne  doit-il  pas  sa  protection 
à  tous  ?  Et  le  droit  naturel  ne  veut-il  pas  qu'un  citoyen 
puisse  faire  de  ses  talens  un  libre  usage,  celui  qu'il 
jugera  le  plus  convenable  à  ses  intérêts  particuliers  ? 
L'intérêt  particulier  d'un  tel  doit-il  être  plus  cber  au 
gouvernement  que  l'intérêt  particulier  d'un  tel  autre? 
et  ne  sommes-nous  pas  tous  enfans  de  la  même  famille? 
Est-il  permis,  est-il  possible  de  gêner  le  goût,  les  mo- 
des, les  usages,  les  fantaisies  du  public  et  du  peuple? 
Et  s  il  aime  mieux  porter  des  toiles  que  d'autres  étoffes, 
de  quel  droit  le  lui  défend-on  ?  Le  chez  soi ,  comme 
M.  l'abbé  Morellet  le  remarque  très-bien,  n'est-il  pas 
une  chose  sacrée?  Et  dans  un  gouvernement  policé, 
est-il  permis  d'envoyer  des  commis  visiter  les  maisons 
des  particuliers ,  et  porter  ainsi  une  atteinte  odieuse  à 
la  liberté  publique  ?  Si  l'on  me  répond  qu'on  observe 
pareille  chose  pour  les  cartes,  pour  les  vins,  pour  le 
sel  ,  etc.,  je  ne  verrai  dans  ces  usages  qu'un  reste  de 
barbarie  qu'il  faudrait  bannir  au  plus  vite ,  et  qui  est 
d'autant  plus  odieux,  que  la  loi  n'est  exercée  que  contre 
les  petits  et  le  particulier  obscur  qui  est  sans  protec- 
tion, c'est-à-dire  la  sorte  de  citoyens  que  le  gouverne- 
ment devrait  singulièrement  favoriser.  Il  faut  convenir 
que  si  nos  discours  sont  bien  sages ,  notre  conduite  est 
en  revanche  bien  extraordinaire  et  bien  ridicule.  Quand 
je  vois  la  guerre  de  nos  manufacturiers  contre  les  toiles 
peintes,  je  suppose  une  ville  maritime  où  l'on  n'ait 
point  de  boucheries,  où  le  peuple,  accoutumé  à  vivre  de 
poisson ,  ignore  la  nourriture  des  viandes.  Quels  élo- 


loti  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

qucns  mémoires  la  compagnie  des  pêcheurs  pourrait 
présenter  contre  l'établissement  des  bouchers  !  Com- 
bien on  pourrait  rendre  le  métier  de  ces  derniers  hor- 
rible, cruel,  infâme  même,  également  contraire  à  la 
bonne  police, à  la  santé  publique ,  aux  mœurs,  au  salut 
de  l'Etat!  Les  pêcheurs  n'oublieraient  pas  d'observer  que 
Jésus-Christ  n'a  pas  choisi  ses  disciples  parmi  les  bou- 
chers. Tout  cela  serait  sans  réplique.  Cependant  il  y 
aurait  eu  de  tous  les  temps  des  bouchers  dans  tous 
les  autres  Etats  voisins,  sans  qu'il  en  fût  résulté  leur 
ruine. 


La  permission  des  toiles  peintes  est  devenue  une  af- 
faire d'État.  J'ai  eu  l'honneur  de  vous  rendre  compte 
d'une  brochure  de  M.  l'abbé  Morellet  en  faveur  des 
toiles  peintes.  M.  l'abbé  Morellet  ne  devait  pas  réussir 
dans  une  chose  que  M.  deGournay  avait  entreprise  sans 
succès;  aussi  son  ouvrage  ne  produisit  rien.  Depuis  la 
religion  jusqu'aux  toiles  peintes  inclusivement ,  on  a  bien 
de  la  peine  à  persuader  aux  hommes  d'être  tolérans.  Il 
faut  dire  ici  ce  qui  s'est  passé  depuis  dans  cette  affaire 
épineuse. D'abord  ou  publia  un  projet  de  quatre  arrêts 
du  conseil ,  tous  différens  les  uns  des  autres,  concernant 
l'impression  sur  différentes  sortes  de  toiles  et  d'étoffes, 
et  l'on  y  joignit  les  observations  et  avis  des  députés  du 
commerce.  Ensuite  les  ennemis  des  toiles  peintes  op- 
posèrent une  brochure  à  celle  de  M.  l'abbé  Morellet.  Ils 
choisirent  pour  leur  athjète  un  homme  qui  s'était  déjà 
déshonoré  par  plusieurs  ouvrages.  C'était  l'auteur  du 


])E    GRIMM    ET    DIDEROT.  IO7 

libelle  connu  sous  le  titre  de  t  Observateur  hollandais, 
aussi  plat  dans  ses  raisonnemens  quindécent  par  ses 
expressions  ;  c'était  l'auteur  de  cet  autre  libelle  contre 
X Encyclopédie ,  connu  sous  le  titre  des  Cacouacs  >  li- 
belle lourd  et  pesant  où  il  n'y  a  rien  de  plaisant, 
excepté  le  titre  qui  n'est  point  de  lui.  Cet  illustre  écri- 
vain s'appelle  l'avocat  Moreau,  avocat  pour  et  contre, 
suivant  qu'il  est  payé.  11  faut  croire  que  les  marchands 
opposés  aux  toiles  peintes  le  payèrent  bien  ;  car  il  pu- 
blia un  gros  volume  intitulé ,  Examen  des  effets  que 
doivent  produire  dans  le  commerce  de  France  V usage 
et  la  fabrication  des  toiles  peintes,  ou  réponse  à  l'ou- 
vragé intitulé ,  Réflexions  sur  les  avantages  de  la  libre 
fabrication  et  de  V usage  des  toiles  peintes.  Cet  Exa- 
men est  rempli  de  sophismes  trop  grossiers  pour  qu'on 
daigne  s'y  arrêter;  mais  comme  un  écrivain  de  cette 
espèce  ne  peut  guère  rien  écrire  sans  se  démasquer ,  et 
sans  découvrir  les  motifs  lâches  qui  le  font  agir, 
M.  Moreau  n'a  pas  manqué  l'occasion  de  se  jeter  dans 
les  généralités,  de  faire  remarquer  au  gouvernement 
que  cet  esprit  philosophique,  cette  envie  de  raisonner 
et  d'examiner  qui  s'est  emparée  de  la  nation,  est  un 
esprit  pernicieux  qui  tend  à  diminuer  l'autorité  du  roi 
et  de  ses  ministres.  Il  faut  être  bien  vil  pour  combattre 
avec  de  pareilles  armes.  Si  nos  ministres  étaient  assez 
vils  eux-mêmes  pour  croire  qu'il  vaut  mieux  maîtriser 
une  troupe  d'esclaves  que  de  commander  à  une  nation 
qui  pense ,  M.  Moreau  pourrait  se  flatter  de  faire  sa 
cour  par  de  pareilles  bassesses.  Son  ouvrage  vient  d'être 
réfuté  par  un  autre  ,  qui  a  pour  titre  :  Réflexions  sur 
différens  objets  du  commerce ,  et  en  particulier  sur  la 


108  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

libre  fabrication  des  toiles  peintes,  brochure  de  cent 
quarante-six  pages  in-12.  M.  le  contrôleur-général 
vient  de  terminer  ce  procès.  La  tolérance  des  toiles 
peintes,  moyennant  un  droit  de  quinze  pour  cent ,  est 
l'objet  d'un  des  édits  bursaux  de  cette  année.  On  ne 
peut  qu'approuver  M.  de  Silhouette,  dans  le  besoin 
d'argent  où  est  la  cour ,  d'avoir  cherché  dans  cette  per- 
mission une  ressource  pour  l'Etat.  Il  vaut  assurément 
bien  mieux  que  nous  payions  au  roi  un  droit  pour 
cette  marchandise,  que  d'être  rançonnés  par  des  con- 
trebandiers qui ,  de  leur  côté ,  dans  l'espérance  de  ga- 
gner, s'exposaient  au  danger  de  perdre  leur  liberté, 
et  d'être  envoyés  aux  galères. 


J'ai  eu  l'honneur  de  vous  entretenir  dans  une  de  mes 
feuillesd'unequestion  qu'on  agite  en  France  depuis  long- 
temps, savoir  si  l'on  doit  permettre  dans  le  royaume  la 
fabrication  et  même  l'introduction  des  toiles  peintes,  ou 
s'il  faut  maintenir  à  leur  égard  les  lois  prohibitives  qui 
subsistent  et  dont  on  s'est  relâché  depuis  quelque  temps. 
Tous  les  bons  esprits  conviennent  qu'il  ne  faut  jamais 
gêner  l'industrie.  Qu'importe  au  gouvernement  que  la 
nation  se  plaise  à  fabriquer  et  à  consommer  telle  sorte 
d'étoffe  préférablement  à  telle  autre,  pourvu  que  la 
culture  des  terres  ne  soit  point  négligée ,  que  le  peuple 
s'occupe  et  que  l'industrie  soit  encouragée?  Si  les  toiles 
sont  d'un  usage  plus  agréable  que  nos  étoffes  de  coton , 
comme  on  n'en  peut  douter,  tout  est  dit  sur  cet  article. 
En  fait  de  commerce ,  l'oracle  que  le  gouvernement 
doit  consulter  sans  cesse  ,  c'est  le  goût  et  la  fantaisie 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  IO9 

du  public.  Il  est  maladroit  et  ridicule  d'empêcher  le 
trafic  des  choses  qui  sont  de  son  goût.  Si  cela  était 
possible,  le  luxe  ne  ferait  jamais  de  ravage,  et  ce  serait 
l'affaire  de  deux  ou  trois  lois  prohibitives ,  que  de  nous 
garantir  de  son  poison  en  nous  conservant  ses  avan- 
tages. Mais  quel  est  le  législateur ,  quel  est  le  dieu 
qui  puisse  arrêter  ses  funestes  effets  lorsqu'il  s'est  glissé 
une  fois  parmi  un  peuple.  On  n'en  est  pas  en  France 
à  cette  crainte  à  l'égard  des  toiles;  mais  on  redoute  le 
tort  qu'elles  pourraient  faire  aux  autres  manufactures 
du  royaume  ,  comme  si  ceux  qui  en  fabriqueront  n'étaient 
pas  Français ,  ou  qu'il  y  eût  de  l'inconvénient  à  laisser 
gagner  celui  qui  satisfait  le  mieux  le  public. 

Quelques  fabricans  de  nos  manufactures  de  coton  en 
Normandie,  guidés  par  leur  intérêt  personnel,  ont  pris 
un  moyen  assez  ingénieux  pour  crier  contre  les  toiles. 
Ils  ont  fait  imprimer  une  correspondance  suivie  entre 
deux  négocians  étrangers.  L'un,  Hollandais,  trouve  dans 
sa  spéculation  un  avantage  extrême  à  envoyer  en  France 
des  toiles  en  contrebande,  parce  que  les  Français  sont 
trop  sots  pour  s'apercevoir  que  les  toiles  ruinent  leurs 
manufactures  et  leur  commerce;  l'autre,  Anglais,  fait 
l'homme  prudent.  Il  n'ose  entrer  dans  cette  entreprise. 
Il  avertit  son  correspondant  que  le  ministère  de  France 
est  trop  éclairé  pour  jamais  permettre  l'usage  des  toiles. 
Il  sait  même  de  bonne  part  quesionlesa  tolérées  jusqu'à 
présent  par  négligence,  la  sagesse  du  gouvernement  ne 
tardera  pas  à  rétablir  les  anciennes  loisdans  toute  leur  ri- 
gueur. On  ferait  un  fort  bon  supplément  à  ces  lettres  par 
lequel  on  ferait  connaîtreau manufacturier  decotonnade 
qu'il  fait  son  métier  en  criant  contre  les  toiles,  mais  que 


ÏIO  CORRESPONDANCE    INEDITE 

le  ministre  serait  un  fort  sot  homme,  s'il  s'avisait  de 
suivre  les  principes  d'un  fabricant  de  Normandie  dans 
ses  projets  et  dans  ses  vues  sur  le  commerce. 


SUR    t  IMMORT  AL1LE    DE  L  AME. 

A  Paris,  ce  i5  juin  1758. 

Je  reviens  à  la  Morale  d'Épicure  par  M.  l'abbé  Bat- 
teux.  Quoique  cet  ouvrage  n'ait  eu  nul  succès  ici ,  il  ne 
sera  pas  inutile  de  relever  quelques  raisonnemens  de  son 
auteur.  Ce  qui  a  le  plus  nui  à  M.  l'abbé  Batteux,  c'est 
une  espèce  d'incertitude  qui  règne  dans  tout  son  livre. 
On  ne  sait  trop  quel  est  son  but  ;  il  ne  voudrait  se 
brouiller  ni  avec  les  dévots  ni  avec  les  philosophes  ; 
les  uns  persécutent  et  font  du  mal,  les  autres  font  passer 
pour  imbécile  :  le  choix  est  embarrassant.  M.  l'abbé 
Batteux  n'aurait  voulu  ni  louer  Epicure  ni  le  blâmer  sans 
réserve.  Au  reste ,  si  vous  êtes  curieux  de  voir  la  ma- 
nière dont  un  homme  de  génie  traite  de  pareils  su- 
jets, en  comparaison  d'un  auteur  ordinaire  et  didac- 
tique ,  vous  lirez  l'article  Epicurien  par  M.  Diderot , 
dans  ! 'Encyclopédie ,  et  vous  le  mettrez  en  parallèle 
avec  la  brochure  dont  nous  parlons.  Revenons  mainte- 
nant à  nos  discussions.  Je  remarque  en  général  que 
ceux  qui  manquent  de  délicatesse  dans  le  sentiment  et 
d'une  certaine  élévation  dans  l'âme ,  ne  devraient  ja- 
mais se  mêler  d'écrire  sur  la  philosophie  ;  leurs  petites 
idées  rétrécies  ne  peuvent  que  nuire  aux  opinions  dont 
ils  embrassent  la  cause  ,  et  faire  de  la  peine  à  ceux  du 
parti  desquels  ils  se  rangent.  Épicurc  croyait  l'ame  ma- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1  l  I 

tërielle  et  mortelle;  c'était  assez  l'opinion  des  anciens. 
Socrate  et  ses  sectateurs  ne  disaient  sur  l'immortalité  que 
des  choses  probables.  On  a  imprimé  en  Angleterre ,  de 
nos  jours,  un  livre  qui  a  pour  titre  :  Que  Pâme  ri  est  et 
ne  peut  être  immortelle.  Les  argumens  que  M.  l'abbé 
Batteux  oppose  à  Cette  doctrine,  et  la  façon  dont  il  les 
énonce,   tout  cela  est  également  pitoyable,  c  Quelle 
«  raison,  demande-t-il ,  Epicure  a-t-il  eue  pour ôter  aux 
«  gens  de  bien  leur  récompense?  Ils  vont  donc  se  plon- 
«  ger  dans  le  néant,  avec  le  regret  inutile  d'avoir  été 
«  justes,  modérés,  patiens,  tempérans,  lorsqu'ils  pou- 
«  vaient  ne  pas    l'être;  et  que  ne  l'étant  pas  ils  pou- 
ce vaient  jouir  de  satisfactions  sans  nombre,  et  se  délivrer 
«  d'autant  de  combats  qu'il  leur  en  a  fallu  pour  résister  à 
«  toutes  les  invitations  de  la  nature,  de  la  volupté  et 
«  de  l'exemple.  «Voilà  donc  un  philosophe  qui  croit  que 
tout  est  perdu  pour  le  sage  et  pour  le  juste,  s'il  ne 
peut  s'attendre  à  l'immortalité  de  son  ame  et  à  la  récom- 
pense d'une  meilleure  vie!  Aussi  ajoute-t-il  :  «  Dans  le 
«  système  d'Épicure  tout  est  pour  les  méchans  et  contre 
«  les  gens  de  bien.  Les  méchans  ont  profité  de  la  vie  ; 
«  ils  ont  été  riches,  puissans  ,  encensés  du  grand  nom- 
o  brevet  ils  gagnent  encore,  en  mourant,  le  repos  de 
«  leurs  passions  et  l'assurance  de  l'impunité.  Les  gens 
«  de  bien  n'ont  point  joui  de  la  vie ,  et  ils  perdent  en  la 
«  quittant  le  seul  bien  qu'ils  ont  eu  ,  leur  vertu  qui  n'a 
«  été  pour  eux  qu'un  mot  :  s'ils  avaient  bien  pris  les 
«  leçons    d'Épicure  ,  ils  auraient    su  que  vivre  c'est 
«  jouir  ,  et  que  l'homme  est  d'autant  plus  parfait  dans 
«  sa  nature  qu'il   a  plus  de  goûts,   et  d'autant  plus 
«  heureux  qu'il  a  plus  de  moyens  de  les  satisfaire.  » 


lil  CORRESPONDANCE    INEDITE 

Quelle  pitoyable  philosophie  qui  rend  notre  vertu  mer- 
cenaire et  qui  établit  notre  bonheur  sur  un  intérêt  bas 
et  sordide!  L'homme  de  bien  trouve  dans  l'exercice  de 
sa  vertu  la  récompense  la  plus  solide  et  la  plus  déli- 
cieuse. Est-ce  la  richesse ,  est-ce  la  puissance  ,  'est-ce 
le  vil  encens  des  autres,  qui  procurent  le  bonheur?  et 
le  sage  n'est-il  pas  \  comme  dit  Cicéron ,  heureux  même 
dans  le  taureau  de  Pisistrate  ?  Voilà  ce  que  des  aines 
vulgaires  ne  peuvent. ni  sentir  ni  concevoir.  Jouir  de 
la  vie,  c'est  pour  eux  satisfaire  ses  passions,  avancer 
des  intérêts  aussi  vils  que  jleur  façon  de  penser,  et 
fouler  aux  pieds  toute  considération  de  justice,  d'é- 
quité, de  générosité,  de  délicatesse,  pour  parvenir  à 
la  fortune  et  à  la  puissance.  Ils  n'ont  pas  vu  que  le 
méchant,  au  milieu  de  ses  succès,  vit  d'une  vie  misé- 
rable ,  et  que  l'homme  de  bien  ,  pauvre ,  ignoré ,  mal- 
heureux ,  persécuté  si  vous  voulez ,  trouve  dans  la 
pureté  et  la  sérénité  de  son  ame ,  dans  la  paix ,  dans 
la  conscience  d'une  vie  innocente  et  honnête,  la  source 
des  plaisirs  les  plus  doux  et  les  plus  délicieux.  Qu'y  a-t-il 
à  comparer  au  calme  de  l'homme  de  bien  au  milieu 
des  traverses  de  la  vie,  des  maux  qui  l'environnent, 
des  dangers  qui  le  menacent?  Ceux  qui  fondent  la 
vertu  et  ses  avantages  sur  la  récompense  d'une  vie 
à  venir,  n'ont  vu  ni  l'homme  de  bien  ni  le  sage;  ils  ne 
connaissent  que  l'imbécile  ou  l'enthousiaste.  Mais  ceux 
qui  font  consister  le  bonheur  de  l'homme  dans  la  ri- 
chesse, dans  la  puissance  et  d'autres  futilités,  et  qui 
croient  que  ces  choses  valent  la  peine  d'être  regrettées 
ou  ne  peuvent  être  sacrifiées  qu'à  une  vie  éternelle,  ne 
sont   pas  même  dignes  d'entrer  dans  le  royaume  des 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1  I  $ 

cieux  de  Jésus-Christ  :  car  lui  et  ses  apôtres  nous  en 
ont  donné  des  idées  trop  pures  et  trop  élevées  pour 
qu'il  puisse  jamais  être  la  récompense  des  âmes  sor- 
dides. Vous  trouverez  dans  le  livre  de  M.  l'abbé  Batteux 
une  infinité  de  pareils  raisonnemens.  Dans  un  autre 
endroit  il  tire  d'une  maxime  d'Epicure  le  résultat  que 
voici  :  «  D'où  il  suit  que  le  sublime  de  l'école  d'Epicure 
«  serait  de  ramener  l'homme ,  par  un  effort  de  raison , 
«  au  bonheur  dont  la  nature  a  fait  présent  aux  bêtes. 
«  Cette  conséquence  absurde  est  une  des  plus  fortes 
«  démonstrations  d'une  Providence  divine  et  d'une  autre 
«  vie  pour  les  hommes.  »  Voilà  vraiment  une  bonne 
philosophie  ;  et  si  c'est  là  de  ses  démonstrations  les  plus 
fortes,  on  peut  se  dispenser  d'écouter  les  autres.  Les 
petits  philosophes  rangent  toute  la  nature  par  échelons. 
Les  animaux  marchent  avant  les  végétaux  ;  ceux-ci 
avant  la  matière  brute  ;  l'homme  est  à  la  tête  de  tout. 
Une  philosophie  plus  épurée  nous  apprend  que  dans 
l'ordre  des  êtres,  aucun  n'est  au-dessus  ni  au-dessous 
de  l'autre.  Qu'ont  de  commun  un  arbre  et  un  cheval, 
une  plante  et  un  poisson  ?  Quelle  raison  de  préférence 
pourrait-on  trouver  entre  la  branche  et  l'oiseau  qui  s'y 
perche ,  entre  l'herbe  et  le  mouton  qui  la  broute  ?  Il 
n'y  a  nulle  subordination  dans  la  nature  :  le  vrai  phi- 
losophe peut  distinguer  la  différence  des  espèces,  les 
comparer  ensemble;  mais  assigner  des  rangs,  n'appar- 
tient qu'aux  docteurs  de  la  science  absurde.  En  compa- 
rant ainsi  l'homme  aux  différentes  espèces  d'animaux 
et  de  végétaux  que  nous  avons  sous  les  yeux ,  je  ne 
serais  pas  étonné  qu'on  le  trouvât  moins  parfait  dans 
son  genre  que  les  autres  ne  le  sont  dans  le  leur.  Si  les 

8 


I  l4  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

animaux  ne  peuvent  s'élever  à  ces  connaissances  su- 
blimes qui  font  l'orgueil  et  la  vanité  de  l'homme,  s'ils 
n'ont  ni  le  génie,  ni  la  pénétration,  ni  le  coup-d'œil 
dont  nous  nous  vantons  ,  il  faut  convenir  que  nous 
payons  bien  cher  ces  avantages. 

Ce  que  je  trouve  de  plus  lacheux  pour  M.  l'abbé 
Batteux ,  c'est  que  les  seules  choses  qu'on  désirerait  de 
retenir  de  son  livre,  appartiennent  à  cet  Epicure qu'il 
voudrait  écraser  sans  cependant  rompre  tout-à-fait  avec 
la  philosophie. 


SUR  LES    ESSAIS    PHILOSOPHIQUES    DE    HUME. 

A  Paris,  ce  i5  janvier  1769. 

David  Hume  est  aujourd'hui  un  des  meilleurs  esprits 
d'Angleterre  ;  et  comme  les  philosophes  appartiennent 
moins  à  leur  patrie  qu'à  l'univers  qu'ils  éclairent,  on 
peut  compter  celui  que  je  viens  de  nommer  dans  le 
petit  nombre  de  ceux  qui  par  leurs  lumières  et  par 
leurs  travaux  ont  bien  mérité  du  genre  humain  \  La 
philosophie,  la  politique,  la  morale  et  l'histoire,  ont  été 
l'objet  des  recherches  de  M.  Hume  :  partout  il  a  porté 
la  clarté  et  la  raison  ;  partout  il  a  combattu  l'erreur  et 
les  préjugés  avec  d'autant  plus  de  succès  qu'il  est  phi- 
losophe sans  faste,  sans  appareil,  sans  morgue,  sans 
orgueil.  Simple  et  sans  art,  il  a  l'air  plutôt  de  s'instruire 
que  de  vouloir  éclairer  les  autres.  Le  principal  mérite 
de  ses  ouvrages  consiste  dans  la  clarté  et  dans  la  jus- 
tesse. Il  a  des  idées;  il    sait  envisager  les  objets  les 

1.  On  sait  que  David  Hume  était  athée,  et  le  correspondant  des  souverains 
du  Nord  est  intarissable  en  éloges  des  partisans  de  ce  déplorable  système. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  Il5 


plus  connus  d'une  manière  neuve;  son  défaut  est  d'être 
diffus.  Il  n'a  pas  le  coloris  ,  ni  peut-être  la  profondeur 
de  génie  de  M.  Diderot.  Le  philosophe  français  a  l'air 
d'un  homme  inspiré  :  agité  par  le  démon  de  la  lumière 
et  de  la  vérité,  il  obéit,  il  écrit  comme  malgré  lui,  il 
élève  la  voix ,  il  perce  dans  les  abîmes  immenses  où 
sont  cachés  les  ressorts  de  l'univers  et  de  ses  êtres  ;  il 
prend  le  caractère  de  toutes  les  vérités  qu'il  annonce  ; 
et  lorsqu'elles  s'élèvent  et  se  dérobent  à  notre  enten- 
dement, il  devient  sublime  et  quelquefois  obscur 
comme  elles  ;  doué  d'une  imagination  vive  et  brillante , 
il  communique  son  enthousiasme,  il  embrase  tout  ce 
qui  l'approche.  Le  philosophe  anglais  est  un  sage  pai- 
sible et  aimable  qui  a  l'air  de  s'occuper  de  la  vérité 
pour  son  amusement.  On  le  voit,  ce  semble,  étendu 
négligemment  dans  son  cabinet  à  écrire  sans  soin  et 
sans  effort  ce  qu'une  méditation  tranquille  et  une  rai- 
son pure  et  dégagée  d'erreurs  lui  laisse  entrevoir  de 
vrai.  M.  Hume  est  comparable  à  un  ruisseau  clair  et 
limpide  qui  coule  toujours  également  et  paisiblement , 
et  M.  Diderot  à  un  torrent  dont  l'effort  impétueux  et 
rapide  renverse  tout  ce  qu'on  voudrait  opposer  à  son 
passage.  M.  l'abbé  Le  Blanc  a  traduit ,  il  y  a  quelques 
années,  les  Discours  politiques  de  M.  Hume  :  on  vient 
de  traduire  en  Hollande  ses  Essais  philosophiques 
sur  l'entendement  humain  ;  et  un  de  mes  amis  a  tra- 
duit ses  Essais  de  morale,  ou  Recherches  sur  les  prin- 
cipes de  la  morale  avec  X Histoire  naturelle  de  la  reli- 
gion. Je  compte  publier  ce  dernier  ouvrage  à  Genève. 
Parlons  aujourd'hui  des  Essais  philosophiques  qui  vien- 
nent de  paraître ,  et  dont  la  traduction  est  faite  avec 


it6  correspondance  inédite 

soin.  Vous  serez  médiocrement  content  des  huit  pre- 
miers Essais  qui  composent  le  premier  volume.  M.  Hume 
y  est  diffus;  il  retourne  la  même  idée  dans  tous  les  sens 
imaginables.  Cela  peut  avoir  ses  avantages  pour  de 
certains  esprits  faibles  ;  encore  ne  sais-je  pas  si  cette 
méthode  leur  aplanit  le  chemin  vers  une  science  qui  ne 
paraît  pas  faite  pour  eux.  Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est 
que  ceux  qui  sont  accoutumés  à  penser,  s'offensent 
d'une  prolixité  sans  mesure.  Ils  ne  veulent  pas  être 
traités  en  enfans;  ils  exigent  qu'un  philosophe  ait  assez 
bonne  opinion  d'eux  pour  croire  qu'ils  peuvent  l'en- 
tendre sans  des  efforts  trop  laborieux;  ils  souffrent  im- 
patiemment qu'on  leur  inculque  avec  tant  de  soin  des 
choses  qu'ils  conçoivent  sans  peine  :  or,  c'est  pour  des 
lecteurs  de  cette  espèce  qu'il  faut  écrire  ;  les  autres  ne 
valent  pas  les  soins  d'un  philosophe  lumineux  et  pro- 
fond. Il  faut  les  livrer  à  des  maîtres  vulgaires  dont  leur 
médiocrité  puisse  s'accommoder.  Mais  lorsque  vous  serez 
arrivé  au  second  volume  de  ces  Essais,  vous  serez  très- 
satisfait.  Outre  les  Quatre  Philosophes  qui  terminent 
l'ouvrage,  vous  y  trouvez  un  Essai  sur  les  miracles ,  un 
autre  sur  laProvidence  particulière  et  sur  l'état  à  venir, 
un  troisième  sur  la  philosophie  académique  ou  scep- 
tique; autant  de  morceaux  que  vous  lirez  avec  un  ex- 
trême plaisir.  Dans  celui  sur  la  Providence  particulière, 
la  harangue  d'un  philosophe  épicurien  me  paraît  un 
chef-d'œuvre.  Dans  l'Essai  sur  les  miracles  vous  trou- 
verez une  raison  au-dessus  de  toutes  les  extravagances 
de  l'erreur  et  de  ses  sophismes.  Arrêtons-nous  un  mo- 
ment à  ce  dernier  Essai.  M.  Hume  dit  qu'il  n'y  a  point 
de  témoignage  assez  fort  pour  établir  un  miracle,  à 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  I  1 7 

moins  que  ce  témoignage  ne  soit  de  telle  nature ,  que 
sa  fausseté  serait  plus  miraculeuse  que  n'est  le  fait  qu'il 
doit  établir.  Et  même  dans  ce  cas  il  se  fait  entre  les 
argumens  une  destruction  réciproque.  Celui  qui  l'em- 
porte reste  toujours  affaibli  à  proportion  du  degré  de 
probabilité  de  celui  qu'il  détruit.  Notre  philosophe  éta- 
blit ici  une  supposition  sans  danger  pour  ses  principes. 
Il  remarque  bientôt  après  qu'il  n'y  a  point  de  témoi- 
gnage au  monde  dont  la  fausseté  pourrait  paraître  plus 
miraculeuse  que  ne  l'est  un  fait  contraire  aux  lois  de  la 
nature.  Voyons  cependant  dans  l'exemple  qu'il  ajoute,  si 
réellement  iln'accordepastrop  à  la  possibilité  des  mira- 
cles, quoiqu'il  ne  soit  pas  à  craindre  que  les  partisans 
des  faits  miraculeux  puissent  jamais  soumettre  ceux 
qu'ils  professent  aux  preuves  que  M.  Hume  exige ,  et 
sans  lesquelles  il  n'est  pas  libre  à  l'homme  raisonnable 
de  les  admettre.  ■  Quelqu'un,  dit-il,  prétend  avoir  vu 
un  mort  ressuscité  :  je  considère  immédiatement  lequel 
des  deux  est  le  plus  probable  ,  ou  que  le  fait  soit  arrivé 
comme  on  le  rapporte,  ou  bien  que  celui  qui  le  rap- 
porte se  soit  trompé  ou  veuille  tromper  les  autres  :  je 
pèse  ici  un  miracle  contre  l'autre,  je  décide  de  leur 
grandeur,  et  je  ne  manque  jamais  de  rejeter  le  plus 
grand.  C'est  uniquement  lorsque  la  fausseté  du  témoi- 
gnage serait  plus  miraculeuse  que  le  fait  raconté;  ce 
n'est ,  dis-je  ,  qu'alors  que  le  miracle  a  droit  de  captiver 
ma  croyance,  d'entraîner  mon  opinion.»  Quoique  ce  cas, 
suivant  M.  Hume  et  tous  les  gens  sensés,  ne  puisse  ja- 
mais exister,  ajoutons  une  réflexion  que  notre  philo- 
sophe ne  devait  pas  négliger.  Il  n'y  a  point  de  témoi- 
gnage au  monde  qui  puisse  avoir  plusd'autoritépourmoi 


Il8  CORRESPONDANCE    INEDITE 

que  celui  de  mes  propres  yeux.  Or,  si  j'étais  moi-même 
témoin  d'un  miracle  ,  quelque  dégagé  que  je  fusse  d'ail- 
leurs de  préjugés,  de  quelque  poids  que  soit  auprès  de 
moi  mon  propre  témoignage ,  il  est  certain  que  sa  faus- 
seté serait  cependant  bien  moins  miraculeuse  qu'un 
fait  vraiment  miraculeux  :  car  il  est  bien  plus  vraisem- 
blable d'imaginer  que  mes  yeux  ont  été  éblouis  ,  que 
la  tête  m'a  tourné,  que  les  fibres  de  mon  cerveau  se 
sont  dérangées,  que  de  croire  que  les  lois  de  la  nature 
ont  été  violées  ou  que  son  cours  a  changé.  Il  n'y  a  au- 
cune extrémité  qui  soit  aussi  absurde  que  celle-là. 
Après  beaucoup  de  réflexions  de  cette  espèce ,  M.  Hume 
ne  manque  pas  d'observer  fort  plaisamment ,  qu'il  n'y 
a  que  le  témoignage  d'un  livre  inspiré  qui  puisse  nous 
convaincre  de  la  certitude  d'un  miracle. En  effet,  il  n'y  a 
rien  de  si  simple  que  de  prouver  un  miracle  par  un  mi- 
racle, c'est-à-dire  une  absurdité  par  une  autre;  et  c'est 
le  moyen  de  confondre  les  philosophes.  Dans  le  choix, 
la  guérison  subite  d'un  paralytique,  et  même  la  résur- 
rection d'un  mort,  sont,  ce  me  semble,  moins  absurdes 
que  i'inspiration  d'un  livre  infaillible.  La  première  idée 
est  du  moins  claire ,  quoique  contraire  à  toutes  les  lois 
connues  de  la  nature  :  la  seconde  n'a  pas  seulement  un 
sens  que  je  puisse  concevoir  distinctement.  M.  Hume 
passe  en  revue  les  miracles  modernes ,  et  nous  allons 
lui  fournir  une  anecdote  qu'on  débite  ici  depuis  quel- 
ques jours,  et  qui  va  très-bien  à  la  suite  de  son  Essai. 
Saint  Vincent  de  Paule  est  un  saint  de  nouvelle  date  ;  chef 
et  instituteur  de  l'ordre  des  Lazaristes  ;  il  est  mort  en 
odeur  de  sainteté ,  il  y  a  environ  cent  ans.  Ce  saint  a 
fait  de  son  vivant  plusieurs  miracles  déclarés  et  recon- 


DE    GRIMM   ET    DIDEROT.  I  19 

nus  pour  tels  par  l'Église  infaillible.  Il  passait  pour  zélé 
moliniste,  et  la  haine  qu'on  portait  aux  jansénistes  n'a- 
vait pas  peu  contribué  à  lui  faire  obtenir  les  honneurs 
de  la  canonisation.  Lorsque  les  frères  Lazaristes  la 
sollicitèrent  pour  leur  patron ,  qui  n'était  encore  que 
béatifié ,  auprès  du  cardinal  de  Fleury  ,  ce  ministre,  qui 
devait  pour  cela  interposer  ses  bons  offices  auprès  du 
pape ,  demanda  si  leur  Vincent  avait  fait  des  mira- 
cles ?  Ils  dirent  qu'oui.  De  quelle  espèce?  s'il  avait, 
par  exemple,  ressuscité  un  mort?  Ils  répondirent  qu'ils 
ne  pouvaient  ni  ne  voulaient  en  imposer  à  Son  Emi- 
nence  ;  mais  qu'il  n'en  avait  jamais  ressuscité  qu'un 
seul.  La  canonisation  fut  obtenue.  Or,  voici  ce  qui 
vient  d'arriver  ;  c'est  du  moinslebruitpublic.il  y  avait, 
dans  la  famille  d'Argenson,  un  paquet  cacheté,  en  i65g, 
par  un  des  ancêtres  de  cette  maison,  et  transmis  à  sa 
postérité  avec  ordre  de  ne  l'ouvrir  que  cent  ans  après. 
Ce  terme  étant  échu,  M.  de  Paulmy  vient  d'ouvrir  son 
paquet  en  présence  du  roi  et  de  madame  de  Pompa- 
dour.  On  y  a  trouvé,  dit-on,  une  déclaration  de  saint 
Vincent,  avec  lequel  ce  M.  d'Argenson  avait  été  intime- 
ment lié ,  par  laquelle  il  assure  qu'il  a  toujours  vécu  et 
qu'il  est  mort  dans  les  opinions  du  socinianisme;  et  per- 
suadé, comme  il  l'est ,  que  cette  doctrine ,  la  seule  vérita- 
blement divine ,  sera  universellement  répandue  cent 
ans  après  sa  mort  et  aura  détruit  toutes  les  autres  opi- 
nions erronées,  il  veut  que  sa  déclaration  de  foi  reste 
ignorée  jusqu'à  ce  terme  où  la  vérité  aura  triomphé 
de  tous  les  mensonges.  Il  en  est  arrivé  autrement ,  et 
le  socinianisme  n'a  pas  fait  ces  progrès;  mais  on  sent 
qu'aujourd'hui  l'Eglise  ne  doit  pas  se  trouver  peu  em- 


120  CORRESPONDANCE    INEDITE 

barrassée  des  miracles  d'un  saint  héritique ,  miracles 
dont  elle  a  reconnu  l'authenticité,  et  en  vertu  desquels 
Vincent  avait  obtenu  les  honneurs  de  la  canonisation. 


DE    LA.    LETTRE    DE    ROUSSEAU    SUR    LES    SPECTACLES. 

A  Paris ,  ce  i5  avril  175g. 

Il  faut  convenir  qu'il  y  a  des  choses  bien  peu  philoso- 
phiques dans  la  Letfre  de  M.  Rousseau  à  M.  cPAlemberL 
Un  de  ses  secrets  dont  il  use  le  plus  volontiers ,  c'est  d'a- 
dopter une  opinion  triviale  qu'on  n'entendait  plus  guère 
que  dans  la  bouche  des  gens  de  la  populace ,  et  de  lui 
donner  un  air  de  noblesse  sous  le  vêtement  de  la  phi- 
losophie, et  à  la  faveur  d'un  style  qu'il  saitmanieravec 
une  singulière  adresse.  Mais  tout  cela  ne  remplace  pas 
la  vérité;  et,  quelque  soit  l'art  de  l'homme  à  déguiser, 
à  dérober ,  à  faire  valoir  de  certaines  parties  aux  dé- 
pens des  autres ,  à  représenter  sous  de  nouvelles  faces , 
à  donner  des  couleurs  non  employées,  quand  il  manque 
de  vérité  on  est  bientôt  dégoûté  de  l'artiste  et  de  l'ou- 
vrage. M.  Rousseau  attaque  la  profession  de  comédien; 
il  répète  les  déclamations  les  plus  mauvaises  et  les  plus 
plates  qu'on  a  entendues  tant  de  fois  et  avec  tant  de 
dégoût  :  il  les  répète ,  il  est  vrai ,  avec  un  style  noble 
et  mâle  que  les  pauvres  faiseurs  de  capucinades  ne  sau- 
raient atteindre  ;  mais  il  n'y  a  pas  plus  de  vérité  pour 
cela  dans  l'opinion  qu'il  soutient.  M.  Diderot  a  écrit, 
dans  sa  Poétique  qui  est  à  la  suite  du  Père  de  famille , 
une  page  qui  renverse  en  trois  mots  tout  cet  édifice 
élevé    si   laborieusement  par  le   citoyen    de    Genève 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  121 

contre  les  spectacles  et  contre  les  comédiens.  Relevons 
un  peu  les  raisonnemens  de  M.  Rousseau,  quoiqu'on 
ait  tant  écrit  contre  son  dernier  ouvrage,  que  le  public 
doit  en  être  las.  Il  prétend  qu'un  comédien ,  en  expo- 
sant sa  personne  en  public,  fait  une  chose  déshonorante 
et  infâme.  Je  conçois  qu'il  peut  exister  tel  peuple  policé 
chez  lequel  cet  acte  serait  réellement  réputé  infâme  :  il  y  a 
dans  nos  usages  mille  bizarreries  de  cette  espèce,  et  en 
général  il  n'y  a  guère  de  peuple  civilisé  qui  n'ait  souvent 
attaché  l'honneur  et  l'infamie  à  des  choses  beaucoup 
plus  indifférentes  et  plus  arbitraires.  Mais  cette  action 
n'étant  pas  contraire  aux  préjugésnationaux,  il  ne  faut 
pas  vouloir  en  faire  une  chose  générale  fondée  dans  la 
nature  de  l'homme ,   et  il  n'est  pas  permis  à  un  philo- 
sophe d'établir  de   pareilles  maximes.   Le  prédicateur 
qui  monte  en  chaire  n'expose-t-il  pas  sa  personne  en 
public  ?  M.  Rousseau  ne  manque  pas  de  se  faire  cette 
objection  :  *  oui,  répond-il,  mais  le  prédicateur  dit  ses 
pensées,  débite  ses  maximes,  etc.  ,  au  lieu  que  le  co- 
médien nous  dit  des  choses  qu'il  ne  pense  pas,  et  feint 
des  sentimens  qu'il  n'éprouve  pas.  »  Soit.  Le  comédien 
ne  se  déshonore  donc  pas  parce  qu'il  s'expose  en  public, 
mais  parce  qu'il  y  dit  des  pensées  ,  qu'il  y  montre  des 
sentimens  qui  ne  sont  pas  les  siens.  Ce  défaut  de  logi- 
que, pour  le  dire  en  passant,  se  trouve  à  tout  moment 
dans  les  ouvrages  de  M.  Rousseau  ,  et  plus  dans  celui 
sur  l'Inégalité  des  conditions  et  celui  contre  les  spec- 
tacles que  dans  les  autres.  Or,  si  le  comédien  se  dés- 
honore parce  qu'il  feint  des  sentimens  qu'il  n'a  point , 
le  poète  qui  les  lui  dicte  est  bien  plus  en  chemin  de  se 
déshonorer.  Les  crimes  de  Cléopâtrc,  dans  Rodogune , 


122  CORRESPONDANCE    INEDITE 

ne  sont  assurémentpas  ceux  du  grand  Corneille;  cepen- 
dant c'est  lui  qui  les  a  inventés.  Les  artifices  de  Nar- 
cisse ne  sont  pas  ceux  de  Racine  ;  c'est  lui  cependant 
qui  en  est  l'auteur.  Les  maximes  de  Poliphonte  ne  sont 
pas  celles  de  Voltaire  ,  et  Voltaire  les  a  cependant 
écrites.  Le  poète,  le  musicien,  le  peintre  se  déshono- 
rent donc,  suivant  M.Rousseau,  à  proportion  qu'ils  ap- 
prochent de  la  vérité  dans  leurs  imitations  ;  et  ce  qui 
leur  assure  l'immortalité ,  le  génie  qui  les  inspire 
suivant  les  caractères  qu'ils  ont  à  représenter,  leur  im- 
primerait donc  je  ne  sais  quelle  tache  d'infamie  ?  En 
vérité,  on  rougit  d'écrire  sérieusement  contre  de  pa- 
reilles assertions. 

Il  n'y  a  pas  plus  de  raison  et  de  vérité  dans  les  dé- 
clamations contre  les  femmes.  Dire  que  le  génie  des 
femmes  est  essentiellement  différent  de  celui  des 
hommes,  conformément  à  la  différence  de  l'organisation, 
c'est  dire  ce  qui  est  vrai  ;  dire  qu'en  général  les  femmes 
n'aiment  rien ,  ne  se  connaissent  en  rien ,  n'ont  ni  ame 
ni  chaleur,  et  surtout  ignorent  ce  que  c'est  que  l'amour, 
c'est  dire  une  chose  absolument  contraire  au  bon  sens 
et  à  la  raison.  Peut-être  pourrait-on  faire  une  partie 
de  ces  reproches  aux  femmes  de  Paris  en  général  ;  mais 
alors  on  voit  aisément  que  ce  défaut  de  chaleur  et 
d'ame  ne  vient  pas  d'un  vice  particulier  à  leur  sexe  , 
mais  de  la  corruption  générale  des  mœurs  ,  de  la  dissi- 
pation ,  suite  de  notre  goût  pour  la  société  et  cause 
nécessaire  de  notre  frivolité,  qui  étouffe  toutes  les  affec- 
tions fortes  de  l'ame  et  détruit  toute  énergie.  A  cet  égard 
les  deux  sexes  ont  également  souffert  de  la  révolution 
des  mœurs;  et  les  hommes  ne  sont  assurément  pas  en 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 1*3 

arrière  du  coté  delà  décadence.  Mais  un  philosophe  ne 
doit  pas  regarder  comme  un  caractère  attaché  à  toute 
la  plus  belle  moitié  du  genre  humain ,  ce  qui  est  une 
suite  de  nos  petites  mœurs  ,  de  nos  modes  et  de  nos 
petites  manières;  il  doit  élever  ses  idées  au-dessus  de 
cette  sphère  étroite  et  bizarre  de  nos  petits-maîtres  et 
de  nos  petites-maîtresses.  M.  Rousseau  parierait  que 
les  Lettres  Portugaises  ne  sont  point  d'une  femme; 
mais  cela  n'empêche  pas  pourtant  qu'elles  ne  soient 
réellement  d'une  femme.  Il  accorde  du  génie  à  la  seule 
Sapho  et  à  une  autre.  On  lui  a  très-bien  répondu  que 
si  chacun  en  connaissait  une  à  excepter  de  la  condam- 
nation générale,  cela  en  faisait  un  grand  nombre.  Et 
cette  Corinne  qui  arracha  à  Pindare  le  prix  et  la  cou- 
ronne aux  jeux  olympiques,  huit  fois  de  suite,  man- 
quait-elle de  génie  et  ne  méritait-elle  pas  d'être  placée 
à  coté  de  Sapho  ? 


LETRRE  DE  GRIMM  A.  VOLTAIRE  \ 

A  Paris  ce  5  septembre  - 

L'archange  Gabriel,  le  messager  du  grand  Pro- 
phète ,  envoyé  du  vrai  Dieu  à  ses  élus ,  est  apparu  au 
petit  prophète  de  Bohême  ,  et  lui  a  porté  les  douces 
paroles  de  l'homme  de  Dieu  avec  deux  exemplaires  de 
Y  Evangile  de  Jean  Meslier.Frère  le  Bohémien,  qui  ne 
le  cède  en  zèle  à  personne,  a  aussitôt  disposé  d'un  de 
ces  exemplaires  en  faveur  de  Catherine ,  impératrice  de 

i.  Le  brouillon  de  cette  lettre  est  autographe. 


124  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

toutes  les  Russies,  digne  de  connaître  la  raison,  el  qui 
promet  un  règne  de  justice  et  de  vérité  pour  la  conso- 
lation des  fidèles  ,  lorsque  son  trône  sera  affermi. 

Mais  vous  n'ignorez  pas,  homme  de  Dieu,  que  le 
saint  des  Délices  est  bien  un  autre  saint  que  celui 
d'Etrepigny.  Les  fidèles  ont  appris  qu'il  existe  un  Dic- 
tionnaire philosophique,  un  précieux  Vade  mecum 
que  tout  élu  doit  porter  dans  sa  poche,  et  versare 
diurnâ,  nocturnâque  manu.  Dieu  me  fasse  la  grâce 
d'en  accrocher  un  assez  grand  nombre  pour  satisfaire 
tous  ceux  qui  de  ma  connaissance  ont  faim  et  soif  du 
verbe  qui  vivifie!  Cela  n'est  pas  possible  par  la  poste; 
mais  il  y  a  d'honnêtes  voyageurs  qui  sauraient  bien 
trouver  la  rue  Neuve  de  Luxembourg  à  Paris.  M.  Tur- 
retin ,  ce  digne  frère,  fils  d'un  célèbre  prêtre,  doit  nous 
revenir  bientôt.  Je  ne  puis  refuser  cet  évangile  salu- 
taire,  ni  à  cette  autocratrice  des  Russies,  ni  à  cette 
grande  et  aimable  reine  de  Suède,  digne  de  l'hommage 
de  tous  les  philosophes,  ni  à  une  certaine  princesse 
héréditaire  de  Hesse-Darmstadt  dont  l'esprit,  plein 
de  force  et  d'élévation ,  demande  une  nourriture  solide, 
ni  à  une  certaine  princesse  de  Nassau-Saarbruck,  rem- 
plie de  goût  pour  la  vérité  et  pour  la  philosophie. 
Quant  à  madame  la  duchesse  de  Saxe-Gotha,  que  tous 
les  cœurs  adorent ,  elle  me  mande  que  le  princeps 
philosophorum  a  eu  l'attention  de  lui  en  envoyer  un; 
qu'elle  en  a  fait  le  profit  de  son  ame,  et  l'édification 
de  tous  ceux  qui ,  autour  d'elle,  sont  dignes  de  con- 
naître la  vérité. 

Mon  très-cher,  très-grand  et  illustre  maître,  il  faut 
pourtant  que  nous  autres  hérétiques  ayons  un  avantage 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  Ia5 

réel  sur  vous  autres  du  giron  de  l'Église;  car,  sans 
parler  du  philosophe  couronné,  voilà  un  assez  grand 
nombre  de  princesses  que  je  vous  nomme  qui  cul- 
tivent toutes  la  raison,  qui  se  moquent  toutes  des 
préjugés;  et  vous  seriez  assez  embarrassé  de  me 
nommer  un  nombre  égal  de  princes  de  votre  sainte 
communion  qui  puissent  lire  le  divin  Dictionnaire  sans 
se  scandaliser;  je  n'en  excepte  pas  même  votre  électeur 
Palatin,  que  vous  avez  élevé  à  la  brochette.  C'est  que 
votre  sainte  religion  n'est  propre  qu'à  sauver  les  gens. 
Ah  !  si  Dieu  ,  dans  son  courroux ,  avait  voulu  donner 
les  Français  à  tous  les  diables,  et  que  votre  héros  Henri 
eût  réussi  à  pervertir  son  royaume ,  vous  seriez  aujour- 
d'hui le  premier  comme  le  plus  aimable  peuple  de 
l'Europe;  mais  pour  entrer  dans  le  royaume  des  cieux, 
je  crains  bien  que  vous  ne  soyez  encore  long-temps  pé- 
dans  et  jansénistes ,  malgré  cette  foule  de  bons  travail- 
leurs que  le  Seigneur  a  envoyés  dans  sa  vigne  en  ces 
derniers  temps. 

Qu'il  nous  conserve  dans  sa  bonté  celui  qui  nous  est 
le  plus  nécessaire,  qui  nous  instruit,  qui  nous  amuse, 
qui  nous  console,  qui,  à  ce  que  prétend  madame  la 
duchesse  de  Saxe-Gotha ,  nous  enchante  lors  même 
qu'il  nous  dit  que  nous  sommes  des  ignorans  et  des 
imbéciles. 

Je  vous  prie ,  Monsieur ,  d'agréer  mon  respect  pour 
vous  et  pour  madame  Denis.  Madame  votre  philosophe 
vous  supplie  de  recevoir  ses  hommages.  Le  digne  frère 
Gabriel  se  prépare  à  nous  quitter;  mais  ce  n'est  pas 
encore  pour  retourner  auprès  de  vous.  Que  le  diable 
emporte  le  Belzébuth  caché  qui  a  voulu  semer  la  ziza- 


I'l6  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

nie  ;  ce  n'est  pas  être  l'ami  des  frères  Cramer  :  j'ai  dit 
dans  le  temps  à  frère  Vingtième1  ce  que  j'en  pensais. 


LETTRES   DUN    OFFICIER    GENERAL    DE    LA   RÉSERVE    DE 
M.    LE    PRINCE    DE    CONDÉ  *. 

A  Liège,  ce  7  mai. 

Oserais-je  vous  demander  pourquoi  je  n'ai  point 
encore  reçu  de  vos  nouvelles  ?  Pensez-vous  qu'un  temps 
mort  pour  la  philosophie ,  et  le  séjour  de  Liège,  soient 
un  moment  propice  pour  hasarder  de  vous  écrire  ;  rien 
ici  ne  plaît  à  l'imagination  ;  je  suis  dans  la  houille ,  et 
non  sous  le  chaume  :  je  ne  sais  donc  que  vous  mander, 
car  je  pense  peu,  et  n'agis  point. 

Il  y  avait  ici  un  petit  Rousseau,  qui ,  fier  du  nom 
qu'il  porte ,  avait  orné  ses  copies  du  titre  brillant  de 
Journal  encyclopédique.  Sur  l'étiquette  du  livre,  il  a 
été  brûlé.  L'auteur  s'est  sauvé  à  Bouillon ,  où  je  lui 
conseille  de  s'appliquer  au  Journal  chrétien  pour  être 
sauvé  dans  l'autre  monde ,  et  être  de  l'académie  dans 
celui-ci. 

J'ai  ajouté  ce  être  là  à  cause  de  la  grammaire. 

Je  suis  logé  dans  un  couvent.  Si  vous  aviez  jamais 
habité  avec  dix  Génovéfins,  vous  sauriez  combien  cela 
est  désagréable  :  ce  sont  des  animaux  pies  qui,  n'étant 
ni  moines  ni  gens  du  monde ,  ont  les  inconvéniens  des 
deux  états.  Ils  ont  un  abbé.  Grand  dieu!  quel  abbé!  On 

1.  Damilaville,  correspondant  de  Voltaire. 

a.  Nous  n'avons  pu  découvrir  le  nom  de  cet  ingénieux  correspondant. 
Plusieurs  particularités  de  ses  lettres  révèlent  seulement  qu'il  n'était  pas  moins 
distingué  par  son  nom  et  par  son  rang ,  que  par  sou  esprit. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  11 7 

me  l'avait  annoncé  comme  le  plus  bel  esprit  des  Pays- 
Bas.  Je  l'attendais  avec  le  mien ,  et  ce  n'était  pas  sans 
inquiétude.  J'avais  tort  :  il  m'ennuie  bien  plus  qu'il 
ne  m'humilie.  Il  se  vante  du  soupçon  d'avoir  été  ency- 
clopédique ;  je  vous  le  cède. 

De  qui  est  une  Lettre  du  pape  à  mademoiselle  Clai- 
ron, assez  bien  versifiée,  mais  un  peu  longue,  et  pas 
trop  forte  de  choses  ?  Elle  doit  être  de  quelque  jeune 
cacouac,  qui  en  fera  sa  pièce  de  réception.  Si  ce  caté- 
chumène est  bien  conduit,  on  peut  en  espérer  quelque 
chose. 

Donnez-moi  donc  de  vos  nouvelles;  tâchez  de  vaincre 
votre  paresse.  Il  y  a  bien  quelque  chose  à  quoi  je  ne 
suis  pas  si  bon  qu'une  princesse  d'Allemagne  ;  mais  il 
n'est  pas  question  de  cela  :  ainsi  je  compterai  votre  ami- 
tié par  vos  soins. 


A  Liège,  ce  16 


e,  ce  10  mai. 


Je  me  presse  de  vous  répondre  et  de  vous  remercier. 
Votre  amour-propre  peut  être  tranquille  :  le  désir  de 
le  satisfaire  pourrait  m'engager  à  montrer  ce  que  vous 
m'avez  confié ,  mais  je  veux  être  fidèle  à  mes  engage- 
mens  et  à  vos  volontés  ;  on  n'en  verra  rien  :  je  vous 
jure  cependant  avec  vérité  que  je  n'ai  rien  lu  de  mieux 
écrit  et  de  mieux  raisonné.  Les  sentimens  que  vous 
avez  pour  la  personne  de  Jean-Jacques  échauffent 
nécessairement  votre  style  lorsque  vous  parlez  de  lui. 
Vous  avez  bien  raison  de  dire  que  les  systèmes  sages  , 
hrillans  et  impossibles,  sont  pour  un  homme  d'esprit 
des  ouvrages  ennuyeux  et  fatigans  ;  c'est  ce  qui  me  fait 


128  CORRESPONDANCE    INEDITE 

quelquefois  plaisanter  de  vos  spéculations  métaphy- 
siques ,  car  elle  ne  conduit  à  rien  de  bien  prouvé.  La 
raison  dirige  mieux  sur  les  objets  qu'elle  embrasse  que 
les  raisonnemens,  et  l'on  a  une  voix  intérieure  qui 
nous  dit  que  les  hommes  avec  beaucoup  d'esprit  ont 
soutenu  bien  des  bêtises. 

J'habite  la  ville  de  Liège  :  c'est  une  vilaine  habita- 
tion ,  un  pays  affligeant  pour  la  philosophie ,  l'huma- 
nité et  les  gens  de  Paris;  on  y  persécute  les  cacouacs 
et  l'on  y  assassine  les  passans,  ce  qui  est  également 
nuisible  au  corps  et  à  l'esprit.  Je  ne  sais  quand  j'en 
sortirai  ;  les  campagnes  d'hiver  reculent  nécessairement 
celles  d'été.  Les  gens  qui  croient  qu'il  est  aussi  facile 
d'arranger  les  volontés  du  roi  de  Prusse  et  de  l'impé- 
ratrice, que  de  raccommoder  une  bourgeoise  de  la  rue 
Saint-Honoré  avec  son  compère  ,  pensent  que  la  paix 
sera  faite  au  mois  de  juillet  :  je  ne  crois  pas  la  chose 
si  facile  et  si  prochaine.  Je  trouve  cependant  M.  Stanlei 
d'un  très-bon  augure  ;  car  avoir  à  Paris  l'envoyé  d'une 
puissance  belligérante,  c'est  ne  point  craindre  qu'elle 
soit  informée  du  vœu  intérieur  de  sa  nation ,  de  sa  si- 
tuation ,  de  ses  moyens  et  de  ses  ressources.  Si  la  péné- 
tration de  l'ambassadeur  n'était  point  assez  vive  pour 
apprécier  tous  les  objets,  il  n'a  qu'à  ouvrir  les  oreilles: 
l'indiscrétion  française  est  infiniment  utile  aux  étran- 
gers. J'ai  connu  ce  M.  Stanlei;  c'est  un  homme  d'un 
abord  peu  prévenant  et  d'un  débit  désagréable,  mais 
c'est  un  homme  qui  a  de  l'esprit  et  du  caractère.  La 
première  fois  qu'il  dîna  chez  moi ,  pour  empêcher 
ma  chienne  de  lui  frotter  les  jambes,  il  défit  sa 
jarretière  ,  et    lui   attacha    tout    doucement    la    tête 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 2Q 

contre  le  pilier  de  la  table,  ce  qui  pensa  l'étrangler. 

Continuez,  je  vous  prie,  à  m'envoyer  exactement 
votre  correspondance  :  c'est  une  charité  de  procurer 
quelque  satisfaction  aux  gens  qui  vivent  dans  les  priva- 
tions ;  c'est  le  premier  devoir  de  l'humanité  et  de  la 
philosophie. 

Si  je  joins  le  baron,  et  que  je  trouve  quelques-unes 
des  bêtises  que  vous  désirez,  je  vous  les  enverrai. 

A  Xanten,  ce  2  juiu. 

Je  regrette  Liège,  c'est  vous  dire  que  je  suis  plus 
mal.  Xanten  est  une  petite  ville  sur  les  bords  du  Rhin  ; 
la  situation  en  est  agréable,  les  promenades  sont  belles  ; 
mais  le  chemin  qui  mène  des  autres  chez  moi  est  court, 
et  ces  autres  m'ennuient. 

Les  charmes  de  la  nature,  du  jardinage,  de  l'agri- 
culture, les  moutons,  les  chèvres  et  les  ânes,  plaisirs 
philosophiques  fort  chantés  depuis  quelques  années , 
ne  font  point  ici  d'impression  sur  mon  ame.  Pour  goû- 
ter tous  ces  objets ,  il  faut  en  être  le  propriétaire.  La 
pluie  de  Bagnolet,  qui  ne  mouille  pas  M.  le  duc  d'Or- 
léans, m'enrhume. 

J'irai  demain  à  Vesel  ;  j'y  trouverai  le  baron ,  et  s'il 
a  ce  que  vous  désirez,  j'en  extrairai  quelque  morceau 
pour  vous  dégoûter  des  autres.  Ce  baron  est  un  homme 
heureux  :  il  n'a  point  d'imagination,  et  ce  qu'il  produit 
sans  elle  lui  coûte  même  infiniment  à  écrire;  par-là 
sa  journée  est  remplie ,  et  je  suis  persuadé  qu'il  est 
presque  toujours  content  des  lieux  qu'il  habite,  parce 
qu'il  y  est  satisfait  de  lui-même. 

9 


l3o  CORRESPONDANCE    INEDITE 

L'imagination  est  toujours  nuisible  au  bonheur  ;  elle 
nous  éloigne  de  nous-même ,  échauffe  nos  sens  pour 
des  objets  chimériques,  anime  nos  désirs  pour  des 
jouissances  idéales.  Il  faudrait  ne  penser  qu'à  ce  qu'on 
voit,  et  ne  désirer  que  ce  qu'on  touche;  alors  je  serais 
content  du  visage  de  ma  servante  et  de  sa  fermeté. 

J'ai  été  content  de  la  réponse  de  M.  de  Voltaire , 
parce  qu'elle  est  de  lui.  J'aime  à  croire  que  mon  siècle 
est  le  plus  éclairé,  que  mon  gouvernement  est  le  meil- 
leur ,  et  que  mon  temps  est  le  plus  heureux.  Mais  celui 
qui  voudrait  disputer  sur  quelques-uns  de  ces  objets 
pourrait  encore  trouver  de  quoi  former  une  brochure. 

Lorsque  Rome  perdit  sa  liberté,  que  le  sang  de  ses 
sénateurs  inonda  ses  murailles,  elle  avait  vu  naître 
Ovide,  Virgile,  Horace  et  Cicéron  :  ce  temps  de  lu- 
mière fut-il  le  plus  heureux  pour  les  Romains?  Je  ne 
le  crois  pas. 

Convenons  d'une  chose,  c'est  qu'en  fait  de  bonheur 
tous  les  temps  sont  à  peu  près  égaux.  On  s'accoutume 
trop  aisément  à  juger  de  la  situation  des  peuples  par  les 
révolutions  qui  arrivent  aux  grands.  Le  maréchal 
d'Ancre  a  été  assassiné ,  sa  femme  a  été  brûlée  :  voilà 
deux  vilaines  façons  de  se  défaire  des  importuns  ;  cet 
événement  ne  change  rien  au  sort  de  dix-huit  millions 
d'ames  que  la  France  nourrit. 

Pour  combiner  les  temps  heureux  d'un  État ,  il  faut 
voir  celui  où  le  peuple,  chargé  de  moins  d'impôts,  sub- 
siste avec  le  plus  d'aisance ,  où  il  vit  tranquillement  au 
sein  d'une  famille  qu'il  ne  craint  point  d'augmenter;  où, 
pour  former  des  armées  de  trois  cents  mille  hommes ,  les 
enfans  ne  sont  pas,  à  la  fleur  de  leur  âge,  arrachés  des 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l3l 

bras  de  leurs  mères  ;  où  le  monarque  enfin  peut  se 
passer  de  4oo  millions  de  revenu.  Voilà,  je  crois,  des 
combinaisons  qui  peuvent  balancer  l'avantage  d'avoir 
une  société  plus  éclairée,  des  draps  plus  fins,  et  des 
palais  plus  somptueux. 

Je  serais  certainement  très-afïligé  si,  par  une  puis- 
sance magique,  on  me  transportait  vis-à-vis  mon  tris- 
aïeul, et  que,  dans  son  vilain  château  ,  je  fusse  obligé 
d'entendre  son  ignare  et  gothique  conversation  ;  mais 
je  n'oserais  décider  si  cet  homme ,  dans  son  temps , 
n'était  pas  plus  heureux  que  je  ne  le  suis  aujourd'hui, 
environné  d'arts ,  d'or,  de  mollesse,  et  des  rayons  de 
X  Encyclopédie. 

Je  suis  sans  doute  un  pauvre  raisonneur  ;  mais  au 
malheur  de  ne  rien  établir  je  joins  celui  de  trouver 
que  les  autres  n'établissent  rien.  La  sagesse  et  la  philo- 
sophie sont  des  caméléons  qui  changent  de  couleur 
sous  la  plume  des  différens  écrivains  ;  l'un  vous  dit  que 
l'humanité  éclairée  jouit  de  tout,  et  doit  être  la  plus 
heureuse  ;  l'autre  vous  assure  que  la  découverte  des  arts 
n'a  fait  qu'augmenter  nos  misères  en  multipliant  nos 
besoins.  Les  gens  d'esprit,  en  appuyant  sur  les  con- 
traires, ont  également  raison.  Cela  me  dégoûte,  et  fait 
que  j'aime  mieux  Y  Hymne  aux  tétons  de  M.  Desbordes, 
que  tous  vos  systèmes  de  sagesse,  de  bonheur  et  de 
philosophie. 

Je  ne  vois  pas  qu'on  se  prépare  encore  à  marcher  sur 
Munster  ou  Lippstat.  Je  ne  sais  si  cette  tranquillité  naît 
de  la  nécessité  de  combiner  nos  mouvemens  avec  ceux 
de  M.  deBroglie,  ou  si  quelque  négociation  suspend 
l'entrée  de  la  campagne.  Je  penserais  que  le  premier  de 


l3'2  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

ces  deux  objets  de  retard  est  le  véritable,  car  je  crois 
peu  à  la  paix.  Adieu;  donnez-moi  souvent  de  vos  nou- 
velles. Mon  frère  me  charge  de  mille  choses  pour  vous. 


A  Lahn,  ce  23  juillet. 

Je  crois ,  lorsque  je  vois  les  hommes  travailler  au 
grand  édifice  de  la  raison  et  de  la  vérité,  voir  des  en- 
fans  arranger  des  capucins  de  cartes;  un  souffle  détruit 
tout  leur  bâtiment,  il  est  plus  tôt  renversé  que  fini.  Le 
philosophe,  quand  le  hasard  lui  a  donné  le  sens  com- 
mun ,  ne  doit  point  espérer  que  ses  systèmes  établiront 
le  bonheur  public  ;  le  mal  de  l'un  fera  toujours  le  bien 
de  l'autre;  chaque  caractère ,  chaque  passion ,  chaque 
état ,  chaque  esprit ,  sont  autant  d'oppositions  au  bon- 
heur général.  Les  hommes  sont  comme  les  champs , 
l'un  porte  des  raves ,  l'autre  des  choux  ;  et  celui  qui 
s'amuse  à  spéculer  sur  le  mieux  possible  ,  est  un  chou 
philosophique  qui  suit  son  goût,  fait  fort  bien ,  et  n'est 
ni  plus  ni  moins  heureux  que  les  autres. 

Trouvez-moi,  pendant  que  vous  y  êtes,  un  bon  sys- 
tème pour  réunir  deux  généraux  français ,  pour  que  la 
vérité  soit  dans  leur  cœur  et  dans  leurs  bulletins,  pour 
que  l'ensemble  soit  dans  leurs  manœuvres,  et  que  l'intérêt 
personnel  ne  marche  qu'après  le  bien  public  :  trouvez- 
moi  cela ,  et  je  vous  donnerai  mon  beau  cheval,  qui 
vous  jettera  par  terre. 

Je  suis  très-persuadé  de  la  supériorité  de  la  langue 
allemande,  je  crois  surtout  à  son  abondance,  car  rien 
n'est  aussi  bavard  que  les  habitans  de  ce  pays;  mais 
quoiqu'il  soit  fort  à  la  mode  d'assurer  que  la  française 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 33 

n'est  qu'un  jargon ,  je  n'en  suis  pas  convaincu  ;  et  s'il 
y  a  des  morceaux  en  latin ,  en  grec ,  en  anglais  et  en 
allemand,  qui  vous  paraissent  intraduisibles,  les  tra- 
ducteurs de  ces  nations  doivent  dire  la  même  chose  de 
bien  des  passages  français. 

Quant  à  moi ,  j'ai  une  autre  idée,  et  je  pense  qu'un 
traducteur  dont  le  génie  serait  égal  à  son  auteur  ne  lui 
serait  point  inférieur  dans  les  morceaux  réellement  su- 
blimes. Le  beau  se  sent  et  se  rend  dans  toutes  les  langues  ; 
et  comme  il  tient  plus  au  fond  qu'à  la  forme  ,  il  se  fait 
admirer  partout.  Pope,  qui  a  peut-être  embelli  Homère, 
n'aurait  pu  traduire  Gresset ,  mais  il  aurait  traduit 
Corneille  et  Voltaire. 

Vous  m'en  fournissez  un  exemple  dans  votre  lettre. 

Le  héros,  assis  sur  un  tambour,  méditait  sa  bataille 
ayant  pour  tente  le  firmament  et  autour  de  lui  la  nuit. 

Je  vous  prie  de  me  dire  dans  quelle  langue  cette 
image  serait  rendue  avec  des  mots  plus  nobles  et  plus 
précis. 

Milton,  en  parlant  de  Dieu  ou  de  Lucifer,  dit  :  la 
terre  est  son  marche-pied,  le  ciel  est  son  dais. 

Dans  un  autre  ouvrage  anglais  plein  de  choses  fortes 
et  folles,  qui  s'appelle,  je  crois,  les  Nuits  Noires , 
l'interlocuteur  s'écrie  : 

O  nuit..,  noire  divinité,  majestueuse  sans  éclat , 
de  ton  trône  d'ébène  tu  gouvernes  avec  un  sceptre  de 
plomb  un  monde  anéanti  ! 

Trouvez-moi  en  italien  ou  en  allemand ,  des  termes 
plus  énergiques  et  plus  sombres.  Convenons  d'ailleurs 
qu'une  langue  qui  ne  souffre  point  d'inversion  ,  qui  est 
gênée  dans  sa  poésie  par  la  rime  et  parles  hiatus,  doit 


I  34  CORRESPONDANCE    INEDITE 

être  bien  riche  quand ,  malgré  ces  difficultés ,  elle  a 
produit  les  plaidoyers  de  Corneille  et  les  images  de 
Voltaire  :  la  langue ,  les  têtes  et  les  façons  françaises 
sont  sujettes  à  bien  des  critiques;  mais,  tout  considéré, 
je  crois  qu'il  y  a  encore  plus  de  profit  à  en  tirer  que  de 
mal  à  en  dire. 

Je  ne  vous  mande  point  de  nouvelles ,  nos  dissen- 
sions sont  plus  fâcheuses  que  nos  revers.  Les  armées  se 
séparent  demain  ;  nous  donnons  trente  mille  hommes 
à  M.  de  Broglie  :  M.  de  Soubise  me  paraît,  dans  cet 
arrangement,  imiter  saint  Martin  qui  donnait  au  diable 
la  moitié  de  son  manteau.  M.  de  Castries  ,  qui  est  ex- 
cédé de  fatigues,  me  charge  de  vous  dire  mille  choses. 
Envoyez-moi  toujours  vos  écrits  :  j'ai  trouvé  le  dernier 
plein  d'esprit  et  de  sophismes. 


A  Dorsteinvce  7  septembre 

J'ai  commencé  une  lettre  pour  vous,  mon  cher  Grimm, 
il  y  a  plus  de  quinze  jours;  je  crois  me  souvenir  qu'elle 
était  excellente,  mais  je  suis  encore  plus  sûr  qu'elle  est 
perdue  :  si  je  la  retrouve  ,  et  que  je  vous  l'envoie , 
vous  verrez  combien  j'étais  content  de  votre  dernière 
correspondance ,  et  que  je  prenais  la  liberté  d'ajouter 
encore  quelques  réflexions  aux  vôtres. 

Le  titre  de  la  comédie  que  vous  m'annoncez  me  plaît, 
et  la  protection  du  parti  en  assure  le  succès.  Je  dis  déjà 
qu'elle  est  excellente  et  pleine  de  situations  déchirantes 
(c'est,  je  crois,  le  mot).  Autrefois  je  l'aurais  soutenu  vis- 
à-vis  le  prince  héréditaire  ,  les  armes  à  la  main  ,  et  je 
lui  aurais  envoyé  votre  avis  entortillé  dans  du  canon  : 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 35 

mais  les  temps  sont  changés,  et  les  idées  philosophiques 
demandent  plus  de  douceur  que  de  violence.  Je  prendrai 
la  voie  des  déserteurs,  et  elle  est  fort  à  la  main. 

Je  suis  à  Dorstein ,  petite  ville  fort  jolie ,  qui  a  été , 
il  y  a  huit  jours ,  pillée  et  brûlée  par  les  Hanovriens  ; 
j'y  ai  retrouvé  mademoiselle  Lisbeth,  très-jolie  per- 
sonne chez  qui  je  logeais  il  y  a  quatre  ans  ;  elle  m'a 
paru  encore  plus  sensible  à  la  grillade  qu'au  plaisir  de 
me  revoir:  qu'est-ce  que  cela  peut  prouver  pour  l'esprit 
et  la  matière  ? 

Le  grand  Mahomet  dont  vous  me  parlez  est  sans 
doute  un  chef-d'œuvre,  et  je  l'estime  d'autant  plus,  qu'il 
ne  faut  pas,  pour  sentir  sa  beauté,  l'illusion  que  la  re- 
présentation entraîne  :  c'est,  à  ma  façon  de  penser  et 
de  voir ,  la  seule  pièce  qui  perde  à  être  jouée.  L'ima- 
gination voit  des  choses  que  l'art  ne  peut  rendre.  La 
mort  de  Séide  est  dans  ce  cas  ;  je  me  la  peins  mieux 
qu'on  ne  la  représente,  et  cette  pièce  m'a  toujours  fait 
moins  de  plaisir  à  voir  qu'à  lire. 

M.  de  Castries  a  toute  la  fatigue  et  le  dégoût  qu'en- 
traîne sa  place,  dans  une  armée  réduite  à  ne  rien  faire. 
Je  ne  le  vois  presque  pas.  J'espère  que  nous  allons  avoir 
plus  de  tranquillité.  Nous  avons  encore  une  fois  changé 
de  camp  avec  les  ennemis  ;  ils  sont  àDulmen ,  et  nous  à 
Dorstein  et  Reklinghausen.  Il  faut  rester  ici  à  manger 
du  temps  et  du  foin;  et  quand  nos  amis  n'auront  plus 
de  quoi  vivre ,  nous  repasserons  le  Rhin  et  prendrons 
nos  quartiers  de  l'année  dernière.  Cette  opération  doit 
mener  jusqu'aux  premiers  jours  de  novembre,  temps 
où  je  me  flatte  d'avoir  le  plaisir  de  vous  revoir. 


l36  CORRESPONDANCE    INEDITE 

A  Ostmar,  ce  26  septembre. 

J'avais  pensé  comme  vous,  mon  cher  Grimm.  Le  sac 
de  Dorstein  et  la  situation  de  Lisbeth  m'avaient  fait 
naître  l'idée  d'une  tragédie  fort  intéressante  ;  mon  ou- 
vrage était  avancé ,  la  générosité  du  montagnard  d'E- 
cosse y  formait  une  opposition  brillante  avec  la  barbarie 
de  ces  hommes  policés  qui  ne  connaissent  dans  l'art 
de  la  guerre  que  le  profit,  le  meurtre  et  la  gloire,  et 
croient  qu'on  ne  peut  y  joindre  la  pitié.  J'étais  assez 
content;  je  commençais  à  me  flatter  d'un  succès  presque 
égal  à  celui  de  M.  de  Lauraguais  ,  lorsque  j'ai  été  arrêté 
par  la  difficulté  de  maintenir  le  costume  :  les  monta- 
gnards n'ont  point  de  culotte,  cela  ne  laisse  pas  de 
rendre  le  viol  plus  aisé,  et  par  conséquent  la  continence 
plus  généreuse  ;  leur  cacher  le  cul ,  c'est  diminuer,  aux 
yeux  des  connaisseurs,  la  moitié  du  mérite;  le  leur  dé- 
couvrir ,  c'est  une  espèce  d'indécence  qui  peut-être 
révolterait  le  public  de  Paris.  Dans  cette  incertitude , 
j'ai  laissé  ma  pièce,  et  j'attends,  pour  la  finir,  que 
l'abbé  Galiani,  le  baron  d'Holbac,  Diderot ,  vous  et  nos 
autres  lumières ,  ayez  bien  voulu  m'éclairer  sur  ce  qu'il 
y  a  de  mieux  à  faire.  Je  vous  obéirai  comme  un  de  vos 
plus  zélés  énergumènes. 

Je  connais  de  nom  une  partie  des  gens  qui  se  pro- 
mènent dans  YÉpître  dédicaloire,  de  M.  de  Lauraguais, 
surtout  Annibal  qui  était  borgne,  puisqu'il  n'avait  qu'un 
œil,  et,  sorcier,  puisqu'il  faisait  fondre  les  Alpes  avec 
du  vinaigre  ;  mais  je  ne  sais  ce  qu'ils  viennent  faire 
dans  son  Epître,  qui  est  un  des  plus  étonnans  galimatias 
que  j'aie  lus  de  ma  vie.  C'est  une  grande  bêtise  aux  ama- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  lï*] 

teurs  de  vouloir  être  auteurs ,  et  l'on  pourrait  leur 
dire  ce  qu'un  bon  ecclésiastique,  secrétaire  de  feu  mon 
oncle,  lui  répondit  lorsque,  effrayé  de  l'immensité  de 
ses  manuscrits ,  il  craignit  d'en  faire  un  trop  gros  vo- 
lume :  «Rassurez-vous,  monseigneur,  lui  dit  l'abbé,  quand 
ils  auront  été  sous  la  presse ,  ils  paraîtront  fort  plats.  » 

Il  y  a  beaucoup  à  gagner  à  juger  les  autres  sans  se 
mettre  à  portée  de  l'être  :  on  peut ,  sans  être  architecte , 
décider  qu'unemaison  est  malbâtie.  Madame  Geoffr  in,  qui 
se  connaît  en  livres,  en  tableaux,  en  statues,  en  habits, 
en  géométrie,  etc. ,  n'a  jamais  fait  qu'une  fille  sourde; 
c'est  ce  qui  m'encourage  à  hasarder  d'être  quelquefois 
d'un  avis  différent  du  votre,  liberté  que  je  n'oserais 
prendre  si  j'avais  produit  dans  le  monde  un  autre  ou- 
vrage que  ma  fille  ,  qui  a  bien  ses  deux  oreilles. 

Par  exemple,  je  ne  pense  pas  comme  vous  sur  le  mé- 
lange du  chant  et  de  la  danse;  il  me  semble  que  ces 
deux  mouvemens  ne  sont  point  des  imitations  tout-à- 
fait  disparates  :  c'est,  je  crois  ,  dans  l'état  de  pure  na- 
ture plus  que  dans  le  travail  des  arts,  qu'il  faut  chercher 
le  vrai.  Nos  paysans,  aux  noces  de  leurs  seigneurs, 
dansent  et  chantent;  les  sauvages,  après  leurs  victoires, 
en  font  autant.  Si  les  danseurs  sont  bons,  que  les  fêtes 
soient  bien  amenées  et  que  la  musique  en  soit  agréable, 
comme  par  exemple  celle  du  ballet  des  Fleurs ,  dans  les 
Indes  Galantes ,  et  des  enchantemens  de  Tancrède  et 
tfArmide,  je  ne  puis  trouver  que  cet  assemblage  soit 
monstrueux.  Je  vous  avoue  donc  que  je  serais  fâché 
qu'on  le  réformât,  et  que  je  le  crois  meilleur  à  perfec- 
tionner qu'à  détruire. 

Vous   avez  prévenu  une  partie  de  ce  raisonnement 


l38  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

en  disant  que  les  premiers  chants  ont  une  origine  dif- 
férente que  celle  de  la  musique;  c'est  encore  ce  que  je 
ne  crois  pas  :  je  pense  que  les  premiers  chants  étaient 
une  première  musique,  comme  les  premières  chansons 
étaient  une  première  poésie.  Tout  le  monde  est  de  votre 
avis  sur  l'avantage  qu'il  y  aurait  à  faire  un  tableau  de 
chaque  ballet  ;  et  la  preuve  que  l'esprit  n'a  pas  besoin 
d'être  éclairé  sur  cette  vérité,  c'est  le  plaisir  que  donnent 
ceux  qui  sont  bien  composés.  Tâchez  donc  d'encourager 
les  auteurs  à  travailler  avec  plus  d'intelligence ,  mais 
ne  leur  dites  pas  que  le  fond  de  leur  travail  est  absurde; 
car  cela  pourrait  nous  priver  de  nos  ballets,  qui  sont 
nécessaires  à  nos  opéras  et  à  mes  yeux  aussi. 

J'apprends  dans  ce  moment  la  mort  de  M.  de  Cler- 
mont.  Je  n'avais  pour  son  existence  qu'un  intérêt  re- 
latif, et  j'attends,  pour  en  être  fâché,  l'effet  qu'un  tel 
événement  produira  sur  le  sort  de  sa  femme  :  elle  a 
peu  de  bien ,  encore  moins  d'ordre  ;  et  la  liberté ,  dans 
les  ménages  de  Paris,  n'est  qu'un  mot  qui  n'a  point  de 
réalité  ;  les  femmes  n'y  sont  pas  plus  gênées  que  la  presse; 
elles  crient  cependant  comme  vous  à  la  persécution, 
mais  le  fait  est  que,  tant  de  corps  que  d'esprit,  chacun 
travaille  assez  librement.  Je  suis  ici  entre  Munster,  pour 
en  gêner  la  garnison,  et  la  West-Frise,  pour  protéger 
les  courses  de  nos  troupes  légères.  Ces  deux  objets 
peuvent  nous  mener  jusqu'à  la  fin  du  mois  d'octobre , 
et  j'espère  toujours  être  à  Paris  dans  les  premiers  jours 
de  novembre.  Le  plaisir  de  vous  y  revoir  entre  pour 
beaucoup  dans  le  désir  que  j'ai  d'y  retourner. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 3g 

A  Bolum  ,  ce  3i  octobre. 

Vous  trouvez  donc,  mon  cher  Grimm,  que  de  très 
jolies  femmes  ornées  de  guirlandes  de  fleurs ,  à  moitié 
nues ,  formant  sur  des  airs  voluptueux  des  pas  quelque- 
fois vifs  et  quelquefois  languissans,  ne  sont  point  ca- 
pables de  désarmer  un  héros ,  de  suspendre  son  ardeur 
pour  la  gloire ,  et  de  lui  faire  oublier  la  guerre  poul- 
ies plaisirs  :  cependant  le  vaisseau  de  Cléopâtre,  sa  mu- 
sique, ses  Nymphes  et  ses  Amours,  enchantèrent  An- 
toine; les  délices  de  Capoue,  qui  ne  valaient  ni  Pomponne 
ni  Miré,  arrêtèrent  Annibal ,  et  moi,  qui  suis  tout 
aussi  brave  qu'un  autre,  je  vous  avoue  que  si  je  rencon- 
trais dans  un  bois  de  Vestphalie  un  ballet  de  l'Opéra , 
je  m'y  arrêterais  au  moins  une  nuit.  Il  faut  que  vous  ayez 
un  cœur  de  fer  ou  des  sens  de  glace ,  pour  être  insensible 
à  ces  objets.  Votre  jeune  Hercule  dontl'ame  oppressée 
balance  entre  la  volupté  et  la  vertu,  ne  doit  flotter  dans 
cette  incertitude  qu'à  l'aspect  des  plaisirs  qu'on  lui  pré- 
sente, et  cette  image  des  plaisirs  devient  une  chose  es- 
sentielle au  fond  de  la  pièce ,  puisqu'elle  doit  être  assez 
vive  pour  laisser  le  spectateur  balancer  sur  le  parti 
qu'il  prendrait  s'il  était  à  la  place  d'Hercule.  Je  continue 
donc  à  penser  que  les  enchantemens  ftAmadis  et  de 
Tancrède  sont  précieux  à  conserver. 

Nous  avons  trois  spectacles  dont  le  goût,  les  carac- 
tères et  les  impressions  doivent  être  différens  :  la  co- 
médie est  la  peinture  des  mœurs  du  temps,  elle  de- 
vrait corriger  et  amuser;  la  tragédie  doit  élever  lame 
et  la  déchirer  par  des  tableaux  tendres  ou  effrayans  ; 
l'opéra  est  un  spectacle  de  magie  ,  qui  doit  amollir  et 


l4o  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

enchanter  les  sens.  Si  vous  nous  ôtiez  les  uns  et  les 
autres ,  vous  en  feriez  une  tragédie  chantée.  Peut-être 
l'en  estimeriez  vous  davantage ,  mais  ce  serait  un  genre 
de  moins.  Vous  dites  que  c'est  un  monstre,  mais  c'est 
un  monstre  qui  plaît.  Quant  à  la  musique ,  je  suis  fort 
de  votre  avis,  et  je  désire  qu'elle  soit  aussi  harmo- 
nieuse, aussi  agréable  et  aussi  pittoresque  que  vous 
pouvez  l'imaginer. 

Je  lisais,  il  y  a  quelques  jours,  dans  un  des  ouvrages 
du  temps ,  qu'il  n  y  avait  rien  de  si  ridicule  que  les 
chœurs,  parce  qu'il  était  contre  le  sens  commun  de  faire 
avoir  la  même  idée  et  les  mêmes  expressions  à  cinquante 
millehommes  àlafois.  Cela  ne  me  paraît  pas  bien  juste, 
car  ordinairement  le  ton  est  donné  par  un  coryphée,  et 
rien  n'est  plus  commun  que  de  voir  le  peuple  répéter  par 
exclamation  ce  qu'il  entend  dire  à  une  seule  voix.  D'ail- 
leurs cette  méthode  n'est  pas  de  nos  jours;  et  les  Grecs, 
nos  maîtres  en  tout  genre,  s'en  sont  servis  avec  succès 
dans  la  plupart  de  leurs  tragédies. 

Je  n'ai  point  été  aussi  content  de  la  Lettre  de  Gouju 
que  je  l'avais  espéré;  il  me  semble  que  la  même  idée 
y  est  trop  souvent  retournée,  et  que  ce  petit  écrit  est 
moins  gai  que  ceux  qui  l'ont  précédé. 

Je  ne  vous  reverrai  pas  aussitôt  que  je  l'avais  espéré; 
nous  sommes  condamnés  à  faire  des  malheureux  jus- 
qu'au 1 5.  L'ennui  que  j'en  ressens  me  prouve  que  les 
plaisirs  des  damnés  ne  sont  pas  fort  vifs;  et  je  ne  me 
console  point  d'être  ici  parle  chagrin  des  gens  qui  sont 
ruinés  par  notre  présence. 

Mon  frère  vous  fait  mille  complimens.  Je  ne  sais  s'il 
voit  sans  jalousie  les  succès  dePhilidor;  son  espérance 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  ll[l 

est  que  sa  gloire  musicale  affaiblira  sa  science  échec- 
tique.  Adieu,  j'espère  prendre  bientôt  du  café  avec 
vous. 

ADortmnnd,  ce  18  juin  1761. 

Si  je  ne  vous  ai  pas  remercié  de  la  Conversation  de 
l'abbé  Grisel,  j'ai  eu  grand  tort,  car  elle  m'a  fait  grand 
plaisir:  il  me  semble  que  jusqu'au  moment  où  Voltaire 
a  voulu  faire  de  bonues  plaisanteries  ,  il  a  passé  pour 
n'être  pas  plaisant  ;  mais  depuis  quelques  années  on  ne 
doit  pas  lui  refuser  ce  mérite  non  plus  que  d'être  fou , 
car  ses  ouvrages  sont  lardés  de  bassesse  et  de  courage , 
de  critique  et  d'adulation  :  il  paraît,  dans  les  uns,  tra- 
vailler pour  reparaître  en  France  et  ramener  la  cour; 
dans  les  autres  il  attaque  toutes  les  sociétés,  et  traite 
la  religion  comme  il  dit  qu'il  faut  traiter  les  jansénistes 
pour  les  faire  tomber.  Cela  me  plaît  infiniment  \ 

Votre  dixième  feuille  m'a  fait  grand  plaisir;  il  y  a 
deux  sortes  de  sots  très  communs  :  les  uns  ne  voient 
dans  un  nouveau  projet  que  le  renversement  des  an- 
ciens usages  ;  et  sans  refléchir  que  chaque  siècle  a  ac- 
quis sur  celui  qui  l'a  précédé ,  ils  disent  :  Le  monde  a 
bien  été  jusqu'ici,  il  ira  bien  encor,  et  n'a  pas  besoin 
de  réformateurs  ;  les  autres  leur  sont  directement  op- 
posés, et  pourvu  qu'un  mémoire  soit  spécieusement 
écrit,  ils  croient  tout  ce  qu'il  propose  bon  et  possible. 
La  partie  sur  laquelle  M.  de  Mirabeau  et  M.  Pesselier 
ont  écrit  est  peut-être  celle  où  un  homme  qui  n'a  point 

x.  Le  bon  sens  qui  règne  dans  toute  la  correspondance  de  cet  officier 
révèle  suffisamment  le  fond  de  sa  pensée  sur  la  folie  du  patriarche  de 
Ferney,  lorsqu'il  attaque  la  religion  et  toutes  les  sociétés. 


l4^  CORRESPONDANCE    INEDITE 

été  dans  le  cabinet  peut  prononcer  le  plus  difficilement: 
toutes  les  branches  de  l'administration  en  ressortent. 
Le  bien  et  la  puissance  sont  deux  choses  plus  difficiles 
à  accorder  que  ne  le  croit  le  patriote  systématique  ; 
rendez  au  peuple  l'aisance  et  l'esprit  de  liberté ,  il  sera 
moins  esclave  de  la  cour.  Les  livres  sont  bons  quand 
ils  ont  commencé  à  parler  au  cœur  des  rois ,  c'est  là 
où  réside  toute  réformation  utile  ;  imprimons  toujours, 
cela  fait  gagner  les  libraires. 

Nous  sommes  partis  le  1 3  ,  de  Vesel.  Le  mauvais 
temps  a  été  jusqu'à  ce  jour  notre  seul  ennemi  ;  jamais 
pluie  plus  abondante  n'a  humecté  un  plus  vilain  pays. 
Notre  première  marche  sera  sur  Unna ,  et  une  partie 
de  l'armée  des  alliés  se  rassemble  à  Verle ,  Roest  et 
Buren,  petites  villes  peu  distantes  de  nous.  Je  crois 
que  nous  irons  lentement,  pour  attendre  les  mouve- 
mens  de  l'armée  de  Broglie  qui  ne  doit  marcher  que 
le  25.  En  attendant,  j'ai  une  position  qui  me  serait  fort 
agréable  si  elle  ne  me  séparait  pas  de  mon  frère ,  je 
suis  le  premier  officier-général  de  la  réserve  de  M.  le 
prince  de  Condé ,  réserve  destinée  à  faire  l'avant-garde 
de  l'armée.  Le  baron  n'a  point  apporté  ici  son  recueil  : 
ainsi  point  d'ouvrages  de  Drevenick ,  car  j'ai  soigneu- 
sement déchiré  tout  ce  que  j'avais  fait,  et  je  ne  m'en 
repens  pas.  Mon  frère  me  charge  de  mille  choses  pour 
vous.  Bien  mes  complimens  à  M.  Diderot. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 4^ 

SUR    L'EMILE    DE    J.-J.  ROUSSEAU1. 

A  Paris,  ce  1er  juillet  176  t. 

Lorsque  l'Université  de  Paris  donna,  il  y  a  quel- 
ques mois,  son  Mémoire  sur  les  moyens  de  pourvoir  à 
î  instruction  de  la  jeunesse ,  on   devait   s'attendre  à    y 
trouver  un  plan  général  et  raisonné  de  l'éducation  pu- 
blique. Les  anciens  avaient  entre  autres  grandes  vues 
celle  d'adapter  l'éducation  à   la  constitution  de  lenr 
gouvernement  ;  un  Spartiate  ne  ressemblait  guère  à  un 
Athénien.  Les  modernes   ont  conservé  sur  ce  point , 
comme  sur  beaucoup  d'autres ,  les  traces  de  la  barbarie 
de  leur  origine.  L'institution  publique  est  à  peu  près 
la  même  dans  toute  l'Europe;  les  universités,  les  aca- 
démies, les  collèges,  depuis  Pétersbourg  jusqu'à  Lis- 
bonne ,  nous  rappellent  partout  notre  origine  gothique 
et  les  tristes  effets  de  l'esprit  monacal  qui   avait  en- 
vahi toute  l'Europe  pendant  les  siècles  d'ignorance.  J'ai 
déjà  remarqué  que  dans  les  pays  protestans  ses  traces 
s'effaçaient  insensiblement,  et  qu'une  raison  plus  épurée 
se  faisait  jour  à  travers   le  pédantisme  de  la  méthode. 
Cette  révolution ,  bien  loin  d'être  indifférente  au  genre 
humain ,  influe  nécessairement  sur  le  bonheur  même 
des  pays  catholiques,  oii  la  superstition  exercerait  sa  ty- 
rannie avec  bien  moins  de  ménagemens  s'il  n'y  avait 
point  de  pays  protestans  au  monde.  C'est  dans  ce  sens 
que  la  liberté  du  peuple  anglais  intéresse  toute  l'Eu- 

1 .  Ce  long  préambule  du  premier  article  sur  Emile  avait  été  retranché 
par  la  censure  impériale. 


l44  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

rope  ,  que  la  gloire  et  les  victoires  de  Frédéric  impor- 
tent même  au  peuple  autrichien  ,  et  que  le  soutien  de 
la  cause  protestante  est  nécessaire  au  bonheur  des  pro- 
vinces d'Italie  et  d'Espagne.  Le  grand  Julien  vainqueur 
aurait  épargné  au  genre  humain  des  siècles  d'horreur 
et  de  barbarie  ;  mais  vaincu  il  eut  tort  :  accablé  sous  la 
calomnie  des  prêtres ,  le  peuple  ne  vit  en  lui  qu'un  in- 
crédule poursuivi  par  la  vengeance  divine ,  et  la  supers- 
tition étendit  son  empire  sur  toute  l'Europe.  Frédéric, 
aussi  grand  philosophe  que  Julien,  plus  heureux,  plus 
glorieux  monarque  que  lui ,  vraisemblablement  ne 
donnera  pas  ce  triomphe  aux  prêtres.  Non-seulement  il 
y  aura  dans  le  continent  de  l'Europe  un  pays  où  les 
philosophes  seront  à  l'abri  de  leurs  persécutions ,  et 
où  la  liberté  de  penser  sera  respectée  sous  un  roi  philo- 
sophe. Mais  les  effets  de  ce  sage  et  heureux  gouverne- 
ment rejailliront  sur  tous  les  autres  pays  :  le  fanatisme 
y  sera  plus  en  horreur ,  la  philosophie  moins  persé- 
cutée, la  liberté  des  opinions  plus  sacrée.  Le  révérend 
père  confesseur  de  l'archiduc  Joseph  ne  montrera  pas 
à  son  altesse  royale  le  doigt  de  Dieu  dans  la  punition 
d'un  roi  incrédule.  Si  le  Très-Haut  a  doué  monseigneur 
l'archiduc  d'un  grain  d'esprit  et  de  bon  sens,  il  réflé- 
chira un  jour  sur  le  grand  et  beau  spectacle  que  l'ennemi 
de  sa  maison  a  donné  au  monde.  Frédéric  ne  sera  plus  ; 
Joseph  ne  possédera  pas  peut-être  la  Silésie,  mais  il 
aura  quelques  superstitions  et  quelques  absurdités  de 
moins  dans  la  tête,  qu'il  aurait  conservées  si  le  sort  des 
armes  lui  eût  rendu  cette  belle  province.  Ainsi  la  perte 
de  la  Silésie  pour  la  maison  d'Autriche  tournera  au 
profit  de  ses  autres  sujets,  et  son  plus  redoutable  en- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l45 

nemi  aura  contribué  au  bonheur  de  ses  provinces ,  en 
détruisant  dans  la  tête  de  leur  souverain  le  germe  de 
quelques  superstitions  et  de  quelques  bêtises  que  les 
prêtres  ne  pourront  plus  faire  pousser.  C'est  ainsi  que 
le  genre  humain  s'achemine  insensiblement  vers  un 
peu  plus  de  bonheur ,  et  qu'au  bout  de  vingt  siècles  il 
arrive  à  la  fin  un  moment  moins  barbare.  Ce  n'est  pas 
que  les  hommes  ne  soient,  plus  ou  moins,  livrés  aux 
préjugés;  la  pure  raison  ne  régnera  jamais  parmi  eux. 
Mais  les  préjugés  horribles  de  la  superstition  et  du  fa- 
natisme ne  sont  pas  sitôt  détruits,  que  les  grands  et 
heureux  préjugés  de  l'amour  de  la  patrie,  de  l'honneur, 
de  l'héroïsme ,  en  prennent  la  place  :  alors  le  même 
généreux  courage  qui ,  avec  un  esprit  aveugle  et  dé- 
gradé ,  aurait  mis  sa  gloire  à  trahir ,  à  sacrifier  son  ami 
pour  la  différence  de  quelques  opinions  dans  le  fond 
également  absurdes ,  ce  même  courage  plus  éclairé  et 
mieux  dirigé,  apprend  à  respecter  la  vertu  dans  son  en- 
nemi même ,  à  honorer  le  mérite  et  à  l'imiter  partout 
où  il  se  trouve ,  et ,  en  méprisant  partout  la  vanité  et 
l'imbécillité  des  opinions  humaines  ,  à  ne  se  distinguer 
parmi  ses  semblables  qu'à  force  de  vertus,  d'élévation, 
d'actions  nobles  et  généreuses. 

Nous  voilà  un  peu  loin  du  Mémoire  de  l'Université 
de  Paris ,  mais  si  ce  Mémoire  était  l'ouvrage  d'un  corps 
de  philosophes,  comme  c'est  celui  d'un  corps  de  pé- 
dans ,  ces  réflexions  ne  seraient  pas  si  éloignées  de  leurs 
idées,  qu'on  n'en  sentît  la  liaison  et  la  force;  elles  se- 
raient entrées  dans  les  élémens  de  l'institution  publique 
dont  l'Université  devait  tracer  le  plan  et  les  principes. 


10 


l46  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

CONVERSATION    AVEC    DIDEROT. 

A  Paris,  ce  1er  août  1762. 

J'assistais  l'autre  jour  à  la  conversation  d'un  sage. 
Le  sort,  qui  s'était  plu  à  le  douer  des  qualités  les  plus 
rares  et  les  plus  difficiles  à  réunir,  en  avait  fait  un  des 
plus  beaux  génies  dont  la  France  pût  se  vanter  dans 
un  siècle  où  elle  commence  à  en  éprouver  la  disette.  La 
réputation  de  ce  sage  était  bien  différente  de  ce  qu'il 
était.  Une  imagination  vive  et  trop  inflammable  ,  jointe 
à  une  ame  droite  et  pure  ,  ne  lui  permettait  point  de 
connaître  le  prix  de  ces  vertus  qu'on  appelle  discrétion, 
circonspection ,  prudence ,  et  dent  les  hommes  n'ont 
besoin  que  parce  qu'ils  ne  sont  ni  justes,  ni  innocens. 
Il  aimait  la  retraite,  non  par  misanthropie,  mais 
parce  que ,  éloigné  dans  sa  jeunesse  du  commerce  du 
monde  ,  il  n'en  avait  pas  contracté  l'aisance  :  il  n'en 
était  que  plus  cher  à  ceux  avec  qui  il  aimait  à  vivre. 
Sa  solitude  le  privait  de  la  considération  publique  dont 
il  aurait  joui  s'il  se  fût  montré.  Il  était  haï  parce  qu'il 
n'était  pas  connu.  Ses  ennemis  attribuaient  tantôt  sa 
vie  retirée  à  un  orgueil  démesuré  qui  méprisait  trop  les 
hommes  pour  se  communiquer;  tantôt  d'autres  ennemis , 
les  plus  cruels  ,  les  plus  implacables  de  tous ,  les  su- 
perstitieux et  les  hypocrites ,  calomniaient  ses  mœurs 
et  sa  vie ,  parce  qu'il  avait  osé ,  d'une  main  hardie  et 
sûre  ,  déchirer  le  bandeau  de  l'erreur  et  briser  le  joug 
du  fanatisme.  Ils  suscitaient  souvent  la  clameur  pu- 
blique contre  lui.  Cependant  le  sage ,  ignorant  leurs 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1^7 

efforts ,  vivait  heureux  ;  et  ceux  qui  avaient  le  bon- 
heur de  le  connaître,  en  méprisant  les  vains  cris  de 
la  populace,  respectaient  ses  vertus  et  admiraient  son 
génie;  ses  amis  se  plaisaient  à  lui  dire  qu'il  était  sin- 
gulièrement heureux  sur  deux  points  :  en  ce  qu'il  n'avait 
jamais  rencontré  ni  un  méchant  homme ,  ni  un  mauvais 
livre  ;  car  en  lisant  l'ouvrage  le  plus  misérable ,  sa  tête, 
également  féconde  sur  tous  les  objets ,  trouvait  sans  ef- 
fort les  plus  belles,  les  plus  heureuses  idées  qu'il  croyait 
ensuite  de  la  meilleure  foi  du  monde  avoir  lues  dans  le 
livre  qu'il  avait  tenu.  Il  dit  un  jour,  en  louant  beau- 
coup un  manuscrit  qu'on  lui  avait  confié,  que  ce  qu'il 
y  avait  surtout  de  beau  dans  cet  ouvrage,  était  ce  qui 
n'y  était  point,  mais  ce  qu'il  dirait  à  l'auteur  d'y  mettre , 
la  première  fois  qu'il  le  verrait  ;  et  lorsqu'il  rencontrait 
un  inconnu ,  il  assurait  toujours  que  c'était  le  plus 
honnête  homme  du  monde ,  parce  que  la  candeur  et  la 
droiture  desoname  ne  lui  permettaient  pas  de  supposer 
qu'un  fripon  puisse  avoir  le  maintien  et  le  langage  d'un 
honnête  homme.  Il  était  né  pauvre  et  sans  aucun  de 
ces  talens  qui  font  faire  fortune  ;  mais  la  richesse  et  la 
pauvreté  sont  indifférentes  lorsqu'on  a  de  la  santé  et 
la  paix  avec  soi-même;  et  le  sort  lui  avait  accordé 
le  plus  grand  de  tous  les  biens,  une  sérénité  d'ame 
inaltérable,  avec  une  grande  passion  pour  les  ouvrages 
de  génie  et  pour  le  vent  du  nord.  Au  reste,  ses  amis 
disaient  de  lui  qu'il  était  comme  l'Éternel,  devant  qui  tous 
les  temps  sont  égaux.  Toujours  content  de  lui  et  des  au- 
tres, il  n'avait  nulle  idée  de  la  durée,  et  le  seul  chagrin 
qu'il  causait  à  ses  amis,  était  de  le  voir  si  peu  avare  d'un 
temps  qu'ils  croyaient  précieux  pour  lui  et  pour  son 


l48  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

siècle,  et  dont  la  facilité  de  son  caractère  permettait  de 
disposer  à  tous  ceux  à  qui  il  en  prenait  fantaisie.  Indul- 
gent, doux,  généreux,  délicat ,  éloquent  et  sublime,  tel 
était  le  sage  retiré  et  calomnié. 

On  parlait  de  la  proscription  de  Jean-Jacques  Rous- 
seau, qu'il  avait  tendrement  aimé,  et  dont  il  n'avait  pas  à 
se  louer.  On  disait  que  la  première  animosité  avait  été 
fort  grande  dans  le  parlement  ;  que  plusieurs  membres 
de  ce  corps  avaient  dit  tout  haut  qu'il  fallait  brûler  le 
livre  et  l'auteur,  et  que  le  citoyen  de  Genève  aurait  au 
moins  couru  risque  d'être  flétri ,  s'il  ne  s'était  mis  à 
l'abri  des  poursuites  en  quittant  le  royaume. 

«Nul  de  nous,  reprit  le  sage,  ne  connaît  son  sort; 
aucun  ne  peut  se  flatter  d'échapper  toute  sa  vie  aux  dan- 
gers dont  le  fanatisme  et  la  superstition  environnent 
tous  ceux  qui  ne  plient  point  sous  leur  joug  redoutable  : 
Socrate  a  bu  la  ciguë;  Rousseau  aurait  pu  être  flétri 
et  conduit  aux  galères.  On  nous  prêche  sans  cesse  la 
prudence  ;  mais  considérez ,  s'il  vous  plaît ,  que  s'il  n'y 
avait  jamais  eu  que  des  hommes  prudens  sur  la  terre, 
les  écrits  de  Platon  ,  de  Cicéron ,  de  Montesquieu,  n'au- 
raient jamais  existé  ;  aucun  ouvrage  immortel  n'aurait 
honoré  son  auteur  et  son  siècle.  Mais  si  tout  dans  la 
nature  suit  la  pente  inévitable  de  son  sort  ;  s'il  est  vrai 
qu'il  faut  que  le  fanatique  persécute ,  il  faut  sans  doute 
aussi  que  le  philosophe  remplisse  sa  tâche  au  risque 
des  malheurs  qu'il  peut  s'attirer.  Quelle  peut  donc  être 
la  consolation  du  philosophe  qui  voit  sa  destinée  et  ne 
peut  l'éviter  ?  Socrate  succombant  sous  la  haine  de  ses 
ennemis,  n'était  point  ce  Socrate  que  les  siècles  sui- 
vans  ont  honoré  comme  le  plus  sage ,  le  plus  vertueux 


DE    GRIMM     ET    DIDEROT.  1 49 

des  hommes.  Socrate ,  au  moment  de  sa  mort ,  était  re- 
gardé à  Athènes  comme  on  nous  regarde  à  Paris.  Ses 
mœurs  étaient  attaquées,  sa  vie  calomniée  :  c'était  au 
moins  un  esprit  turbulent  et  dangereux  qui  osait  parler 
librement  des  dieux;  c'était,  dans  l'opinion  du  peuple  , 
un  homme  pour  qui  rien  n'était  sacré ,  parce  qu'il  ne 
tenait  pour  sacré  que  la  vertu  et  la  loi.  Mes  amis ,  puis- 
sions-nous en  tout  ressembler  à  Socrate,  comme  sa  répu- 
tation ressemblait  à  la  nôtre  au  moment  de  son  supplice  • 
C'est  donc  à  la  justice  des  siècles  que  le  sage  d'Athènes 
dut  commettre  les  intérêts  de  sa  mémoire  et  l'apologie 
de  sa  vie.  La  postérité  a  vengé  Socrate  opprimé  ;  elle 
aurait  enlevé  la  marque  d'infamie  des  épaules  du  ci- 
toyen de  Genève,  et  l'aurait  imprimée  pour  jamais  au 
front  de  ses  juges.  Ce  n'est  pas  Rousseau  qui  aurait 
été  deshonoré ,  c'est  le  siècle  et  le  pays  qui  auraient  vu 
porter  cet  inique  jugement.  » 

On  parla  long-temps  sur  cette  matière.  Un  docteur 
qui  était  là  et  qui  aimait  à  raisonner ,  après  avoir  long- 
temps disserté  sur  les  dangers  de  la  liberté  de  penser 
et  d'écrire ,  se  rabattit  sur  la  distinction  aussi  commune 
que  fausse  des  vérités  utiles  et  des  vérités  nuisibles ,  et 
finit  par  demander  au  sage  s'il  ne  rachèterait  pas  vo- 
lontiers au  prix  de  sa  vie ,  le  maintien  de  certaines  vé- 
rités utiles  au  genre  humain. 

«  Je  crains  bien,  répondit  le  sage,  que  les  hommes  ne 
soient  jamais  assez  sensés  pour  se  convaincre  que  les 
opinions  sur  l'existence  deDieu,surla  nature  de  l'ame, 
sur  la  liberté  de  l'homme  et  sur  la  nécessité,  sont  abso- 
lument indifférentes  pour  les  choses  de  cette  vie  et  pour 
l'ordre  et  la  tranquillité  des  gouvernemens.   Pour  me 


l5o  CORRESPONDANCE    INEDITE 

persuader  que  telle  opinion  est  plus  nécessaire  ou  même 
plus  favorable  au  maintien  de  l'ordre  public  que  telle 
autre,  il  me  faudrait  non  des  raisonnemens,  mais  des 
faits.  On  peut  tout  établir  et  tout  détruire  par  quelque 
raisonnement;  mais  rien  ne  prouve  comme  les  faits. 
Montrez-moi  un  peuple  parmi  lequel  l'idée  de  Dieu  et 
de  l'immortalité  de  l'ame,  celle  d'un  jugement  à  venir, 
et  d'autres  chimères  qu'on  croit  aujourd'hui  essentielles 
à  la  soumission  des  peuples ,  aient  aboli  les  roues  et  les 
potences  ;  montrez-moi  un  autre  peuple  dont  le  gouver- 
nement n'a  pu  subsister  parce  que  la  sanction  de  ses  lois 
n'était  fondée  sur  aucune  de  ces  idées,  et  elles  me  paraî- 
t  ront  désormais  nécessaires  au  bonheur  du  genre  humain. 
Quant  à  la  vérité ,  notre  sort  est  de  l'aimer  et  d'être 
toujours  en  proie  à  l'erreur,  comme  nous  sommes  obli- 
gés de  tendre  à  la  perfection  malgré  les  défauts  qui 
nous  entourent  et  dont  nous  ne  serons  jamais  délivrés. 
A  en  juger  par  l'usage  que  les  hommes  font  de  la  vérité, 
je  ne  sais  s'il  y  en  a  aucune  qui  vaille  une  goutte  de  mon 
sang;  proposez-moi  plutôt,  docteur,  de  racheter  au 
prix  de  ma  vie  l'abolition  de  quelque  erreur,  de  quelque 
préjugé  parmi  les  hommes.  Je  la  sacrifierais  peut-être, 
si  je  pouvais,  par  exemple,  anéantir  pour  jamais  la  no- 
tion de  Dieu  de  l'imagination  et  de  la  mémoire  des 
hommes;  je  serais  persuadé  alors  d'avoir  rendu  au  genre 
humain  un  des  plus  grands  services'  qu'il  pût  recevoir  : 
car,  si  vous  voulez  réfléchir,  vous  serez  effrayé  des 
crimes ,  des  maux  et  des  ravages  de  toute  espèce  que 
cette  idée  a  causés  sur  la  terre.  » 

La  force  de  cette  réflexion  me  frappa.  Elle  m'a  long- 
temps occupé  depuis ,  et  je  me  suis  convaincu  que  si 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l5l 

nous  devons  à  l'imagination  tous  nos  avantages,  tout 
notre  bonheur,  tout  ce  qui  nous  rend  supérieurs  aux 
autres  animaux,  c'est  à  elle  aussi  que  nous  pouvons  at- 
tribuer tous  les  malheurs  et  tous  les  égaremens  de  notre 
race.  Mais  considérant  alors  que  de  certaines  vérités 
n'étaient  point  faites  pour  être  accueillies  par  les  doc- 
teurs ,  je  détournai  la  conversation ,  et  je  dis  :  «  Il  faut 
convenir  que  Rousseau  est  d'une  mauvaise  foi  bien  in- 
signe; car  après  avoir  dit  du  christianisme  plus  de  mal 
qu'aucun  philosophe  ne  s'est  jamais  permis  d'en  dire 
en  public ,  il  le  relève  afin  de  pouvoir  calomnier  la  phi- 
losophie à  son  tour.  Il  ose  dire  que  nos  gouvernemens 
doivent  au  christianisme  leur  plus  solide  autorité  et 
leurs  révolutions  moins  fréquentes;  que  la  religion, 
écartant  le  fanatisme,  a  donné  plus  de  douceur  aux 
mœurs  chrétiennes ,  et  que  ce  changement  n'est  point 
l'ouvrage  des  lettres.  On  ne  saurait  mentir  avec  plus 
d'intrépidité.  Car  si  les  révolutions  des  États  sont  moins 
fréquentes ,  il  est  manifeste  que  cette  stabilité  est  une 
suite  de  la  confédération  générale  qui  a  lié  toutes  les 
puissances  de  l'Europe  entre  elles ,  et  que  la  religion  n'y 
a  contribué  en  rien.  L'histoire  du  christianisme  depuis 
son  berceau  jusqu'au  moment  où  la  culture  des  lettres 
en  a  énervé  le  fanatisme ,  est  le  tableau  le  plus  affreux , 
le  plus  horrible  qu'on  trouve  parmi  les  monumens  de 
nos  calamités  et  de  notre  misère;  il  n'y  a  point  de  cruauté, 
point  d'atrocité  dont  elle  n'offre  des  exemples  qui  font 
frémir.  Que  voulez- vous  en  effet  que  produise  une  doc- 
trine d'enthousiasme  sur  les  hommes,  dont  le  plus  grand 
nombre  est  toujours  porté  à  l'absurdité  ?  et  quel  frein 
pourraient-ils  connaître,  si  une  raison  plus  éclairée 


ï  52  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

ne  rendait  à  la  fin  leur  cruel  fanatisme  odieux  et  ridi- 
cule ?  Le  fait  est  que  cette  religion  n'a  cessé  d'exciter  des 
troubles  depuis  qu'elle  s'est  montrée  parmi  les  hommes; 
et  s'ils  sont  aujourd'hui  moins  dangereux,  peut-on  don- 
ner une  autre  cause  de  ce  changement  que  les  progrès 
des  lettres  et  de  la  raison  ?  Je  ne  sais,  toutefois,  com- 
ment nous  osons  nous  vanter  de  mœurs  plus  douces 
et  d'un  siècle  plus  éclairé.  Je  doute  qu'il  y  ait  trace 
dans  l'histoire  d'une  atrocité  plus  déplorable  que  celle 
qui  vient  d'arriver  à  Toulouse.  Rousseau  sait  faire  jus- 
qu'à l'apologie  du  fanatisme  ;  il  le  trouve  préférable  à 
la  philosophie  par  plusieurs  bonnes  raisons  qu'il  indique; 
et  moi ,  je  trouve  qu'un  tel  écrivain  serait  digne  d'être 
l'apologiste  des  juges  de  l'infortuné  Calas.  » 

Le  souvenir  de  cette  horrible  aventure  de  Tou- 
louse nous  jeta  dans  la  tristesse  et  dans  le  silence.  De 
telles  horreurs  glacent  le  sang,  et  font  gémir  sur  la  con" 
ciition  de  l'homme.  Le  sage  reprit  à  la  fin  la  parole  et 
dit  :  «Je  n'ai  point  lu  le  Traité  de  l'Éducation;  mais 
l'ayant  trouvé  l'autre  jour  sur  une  cheminée,  j'en  ou- 
vris un  volume  au  hasard,  et  j'y  lus  ces  paroles  :  «  Si  la 
«  Divinité  n'est  pas  ,  il  n'y  a  que  le  méchant  qui  rai- 
«  sonne;  le  bon  n'est  qu'un  insensé.»  Je  jetai  le  livre, 
et  je  dis  :  il  ne  faut  pas  réfuter  un  auteur  qui  sent  ainsi; 
jl  faut  le  plaindre.  » 

Alors  je  me  rappelai  un  autre  endroit  du  livre 
de  l'Education,  et  je  dis  au  sage  :  «Philosophe,  tes  lois 
morales  sont  fort  belles,  mais  montre-m'en  ,  de  grâce  , 
la  sanction.  Cesse  un  moment  de  battre  la  campagne, 
et  dis-moi  nettement  ce  que  tu  mets  à  la  place  du 
Poul-Serrho.  »  Le  sage  sourit.  «  Dites  à  Rousseau,  me 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 53 

répondit-il,  que  je  ne  fonde  la  vertu  et  le  bonheur  de 
l'homme  sur  aucune  idée  absurde  et  métaphysique; 
que  la  nature  les  a  fondés,  sans  nous  consulter,  dans 
notre  cœur  sur  la  notion  éternelle  et  ineffaçable  du 
juste  et  de  l'injuste;  que  je  le  plains  sincèrement  s'il 
ne  sent  point  que  le  sort  de  l'homme  vertueux  et  mal- 
heureux est  préférable  au  sort  de  l'homme  méchant 
et  heureux;  qu'aussi  long-temps  que  le  méchant  ne 
sera  pas  aussi  franchement  méchant  que  le  bon  est  fran- 
chement bon,  qu'aussi  long- temps  quelepremier  n'osera 
se  perfectionner  comme  le  second,  je  croirai  la  sanction 
de  mes  lois  morales  hors  de  toute  atteinte  :  car  aucun 
être  ne  peut  sortir  de  sa  nature,  et  celle  de  l'homme 
veut  qu'il  aime  la  vertu  et  qu'il  abhorre  le  vice;  il  ne 
dépend  pas  de  lui  d'être  autrement.  Cette  loi  éternelle 
et  universelle  ne  prévient  pas,  je  le  sais,  les  crimes; 
mais  qu'on  me  montre  une  absurdité  métaphysique  qui 
les  prévienne ,  et  je  la  croirai  utile  au  genre  humain. 
Aussi  long-temps  qu'un  culte  absurde  ne  détruit  pas  , 
chez  un  peuple,  jusqu'à  la  notion  du  crime,  en  sorte 
qu'on  ne  voie  plus  que  de  bonnes  actions  et  aucune 
mauvaise,  je  ne  pourrai  lui  accorder  aucune  supério- 
rité sur  les  lois  pures  et  simples  de  la  nature.  Il  ne 
s'agit  point  de  savoir  si  la  confession  produit  chez  les 
catholiques  quelques  bons  effets  ;  le  poison  aussi  peut 
produire  quelques  effets  salutaires ,  mais  il  reste  tou- 
jours poison.  Chez  les  peuples  les  plus  aveugles  et  les 
plus  barbares ,  il  y  a  aussi  des  pratiques  superstitieuses 
qui ,  avec  une  infinité  de  maux  ,  produisent  quelque 
bien.  Ce  que  je  vois ,  c'est  que  la  religion  ôte  à  l'homme 
vertueux  sa  noblesse  et  son  excellence,  en  rendant  sa 


I  54  CORRESPONDANCE    INEDITE 

vertu  mercenaire  par  l'idée  d'une  récompense  chimé- 
rique et  vile,  mais  qu'elle  n'a  point  su  mettre  un  frein 
au  crime,  puisqu'il  se  mêle  parmi  les  actions  des  hom- 
mes ,  comme  il  s'y  est  toujours  mêlé ,  quels  que  soient 
d'ailleurs  leurs  opinions  et  leurs  systèmes.  Mais  si  au- 
cune erreur,  aucune  chimère  n'a  su  prévenir  le  crime 
et  ses  funestes  effets ,  grâces  à  la  loi  éternelle  et  inva- 
riable de  la  nature  ,  aucune  n'a  pu  non  plus  etfacer 
l'amour  et  le  charme  de  la  vertu  du  cœur  des  hommes. 
Quelque  pervers  qu'ils  soient ,  j'ose  croire  que  s'ils 
étaient  tous  réduits  à  la  malheureuse  nécessité  d'opter 
entre  la  condition  de  l'infortuné  Calas  expirant  sur  la 
roue ,  et  celle  de  ses  juges ,  il  se  trouverait  beaucoup 
d'ames  généreuses  qui  préféreraient  la  première,  et  que 
si  la  lâcheté  ordinaire  aux  âmes  vulgaires  les  empê- 
chait de  prendre  un  parti  généreux ,  il  ne  se  trouve- 
rait du  moins  aucun  homme  assez  dégradé  pour  choisir 
le  rôle  des  juges,  sans  répugnance  et  sans  remords. 
Docteurs,  sophistes ,  fanatiques ,  montrez-moi  parmi  vos 
absurdités  une  sanction  qui  vaille  celle-là.  » 


LETTRE    DE    MADAME    LECLER ,    A  GRIMM1. 

Chinon  ,  ce  8. 
MONSIEUX, 

Je  sui  dan  le  dernié  desespoir  sur  ce  jai  tapri 
de  ma  fille  Manon  qui  vous  satecri  par  ou  elle  condes- 

i.  Ces  lettres  adressées  à  Grimm  ont  un  caractère  de  vérité  qui  repousse 
toute  idée  de  supposition.  L'expression  des  sentimens  de  ces  correspondantes 
ne  nous  a  pas  semblé  moins  curieuse  que  la  singularité  de  leur  orthographe. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l55 

sandoit  a  des  proposition  de  libertinage  dont  au  quel 
une  honeste  famille  a  lieu  d'être  bien  sensible  sur  tou 
quan  vous  saurés  monsieux  que  deffun  mon  mari  et 
moi  lui  avon  toujour  remontré  la  crainte  de  Dieu  et 
de  conservé  son  honesteté  pour  Dieu  monsieux  sy  elle 
ne  la  pas  encor  fait  je  vous  demande  votte  miséricorde 
pour  une  jeunesse.  Tiré  la  du  vice  au  lieu  de  ly  mettre, 
je  peu  attandre  ca  dun  seigneur  corne  vous  qui  a  sune 
ausi  charmante  réputation  ,  car  je  me  suis  laissé  dire 
que  vous  zétié  un  filosofe  de  grand  esprit  et  que  cetoit 
rapor  a  ca  que  les  messieux  de  Franquefor  vous  zavoit 
fait  minisse  vou  voiré  que  ces  a  cause  de  ca  aussi  que 
ma  fille  Manon  ces  amouraché  de  vous ,  car  pour  ce 
qui  est  de  lesprit  jai  toujour  vue  quel  aimoit  les  plus 
gran  ,  malgé  quelle  a  un  petit  air  modesse ,  quan  que 
Ion  ma  dit  quelle  était  au  zopera ,  allé  monsieur  jai 
bien  pleuré ,  car  quoique  je  n'ai  qu'un  rouoit  pour 
gaigner  ma  vie ,  jay  de  lonneur  et  jaimerai  mieu  voir 
Manon  ravaudeuse  que  dans  le  chemain  de  perdition 
ou  elle  est.  Mais  jespere  monsieu  qun  home  qui  a  tant 
desprit  aura  ausi  de  la  pitié  pour  une  povre  inocente 
qui  ne  savoit  guère  ce  qui  se  pratique  a  Paris  quan  con 
y  entre,  je  me  dis  don  monsieux,  en  vous  prometan 
mes  prière  pour  votre  prospérité ,  avec  un  vénérable 
respect , 

Votre  très  humbe  servante  la  veuve 
Le  Cler. 

Je  demeure  au  Puy  des  Banc ,  quartier  St.  Etienne 
à  Chinon. 


l5G  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

LETTRES  AU  MEME   DE    MADEMOISELLE  MANON   LECLER , 
DANSEUSE    DE   l'oPERA. 

Ce  3  février  1760. 
MONSIE^C  ET    CHER    MINISTE  , 

J'ai  zoui  dir  le  bruit  de  votre  réputassion,  zet  que  vous 
étiaiz  fort  amoureux  de  ma  persone  ,  charmé  que  vous 
ete  content  de  mon  petit  sçavoir  faire,  zainsi  que  de 
ma  légèreté.  Je  sis  trais  sansible  à  votre  ressouvenire , 
je  ne  le  sis  pas  moins  de  vous  avoir  pour  mon  cher 
zamant,  aianz  appris  que  vous  étiais  fort  savant,  je  ne 
doutte  pas  de  votre  constance ,  car  zon  di  que  vous 
ete  plein  de  centimens,  les  miens  seront  fort  touchés 
de  votre  amitiée  que  je  ne  doutte  pas  qui  soit  cinserre. 
J'accepte  donc  les  offres  de  votre  cœur  et  me  bornerez 
au  simple  necessere  aiant  de  la  filosofie  et  préférant 
un  filosofe  corne  vous  à  tous  les  princes  de  la  terre. 

J'attens  donc  votre  réponse  et  votre  excellense  cette 
nuit  au  bal  de  l'Opéra  et  je  sis  d'avanse  contente  de 
tout  ce  que  vous  m'i  proposerés.  Ne  serai-je  pas  trop 
heureuse  d'avoir  un  envoie  come  vous.  En  l'attendant 
je  suis  de  votre  excellenze  la  très  humble  et  très  obligée 
et  très  tendre.  Manon  Lecler. 

Je  vous  avertis  qu'il  y  a  sur  le  palais  roial  un  petit 
appartement  à  louer  qui  ne  nous  coûtera  que  3ooo  fr. 
par  an.  Adieu  mon  petit  ange  je  t'embrasse.  Qu'il  me 
tarde  de  te  tenir.  A.  ce  soir.  Je  t'embrase  encor. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 57 

Ce  10  février  1760. 

L'as  tu  dû  penser,  monsieur  et  cher  ministe,  qu'un 
cœur  tout  à  toi  put  changer,  et  qu'attachée  à  zun  filo- 
sofe  ,  je  lui  préfère  jamais  ces  êtres  machines  qui  tour- 
billonnans,  bourdonnans  sans  cesse  autour  de  moi  sans 
cesse  m'obsèdent?  Leurs  idées,  leurs  propos  vagues  et 
cahottans  ne  séduiront  jamais  une  ame  que  tu  as  char- 
mée ;  la  volupté  de  mes  pas,  leur  expression ,  mes  yeux 
ne  te  le  jurent-ils  pas  quatre  fois  par  semaine  ?  Ah 
incomparable  et  cher  amant ,  que  ma  figure  et  mes 
talens  me  deviendroient  odieux  ,  si  j'oubliois  qu'ils 
m'ont  fait  distinguer  de  mon  ministe ,  si  tu  ni  attachois 
ton  bonheur,  et  s'il  m'en  restoit  d'autre  enfin  que  celui 
de  te  plaire  !  Avec  quelles  délices  j'ai  présentes  encore 
tes  dernières  caresses,  que  je  leur  dois  d'intéressantes 
découvertes  !  Tant  d'idées  sublimes  et  nouvelles  pour 
moi  m'attachent  encore  plus  à  ton  excellence,  l'intérêt 
ni  les  honneurs  n'ont  jamais  flattés  ta  maîtresse ,  ce 
n'est  point  zune  queue  traînante  qu'elle  ambitionne  , 
c'est  son  cher  ministe  tendre  ,  élevé,  charmant  et  sans 
cesse  enchanté  :  oui ,  ame  de  ma  vie ,  charme  de  mon 
cœur ,  Saxon  sans  pareil ,  ta  petitte  qui  ne  veut  que 
toi  pour  toi,  t'attend  cette  nuit  au  bal,  après  le  bal, 
toujours  et  toujours  te  deffie  d'y  arriver  plus  amoureux 
qu'elle;  si  elle  t'égalle  en  sentimens,  elle  te  surpasse 
en  transports  en  y  vresse  :  tous  les  feux  du  monde  entier 
ont  je  crois,  passés  dans  le  cœur  de  ton  amante,  ne 
les  y  laisse  jamais  éteindre  :  elle  t'en  conjure,  pour 
un  empire  elle  ne  voudroit  pas  t'aimer  moins  :  elle 
t'attend  et  t'embrasse  mille  mille  et  cent  fois. 


I  58  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Ce  dimanche,  10  février  1760. 

Perfide  zais  ce  de  la  magnieres  dont  on  zen  use 
avec  zune  personne  dont  la  tendresse  ta  tetee  si  zin- 
genument  prouvée  !  il  me  revient  de  touttes  parts , 
ingrat,  que  par  tout,  dans  touttes  les  maisons  tu  fais 
des  gorges  chaudes  de  mes  lettres,  de  ces  lettres  si  ten- 
dres, et  que  je  croiois  adresser  au  plus  discret  des 
amans  :  si  tu  ne  les  pas  plus  avec  ta  ville ,  que  de  cha- 
grins tu  lui  prépares  et  que  je  la  plains. 

Mes  compagnes  aujourd'hui  se  moquent  de  moi  de 
leur  avoir  refusé  des  ministres  de  toutte  couleur.  Je 
preferois  la  tienne  barbare  zinhumain  et  me  via  bien 
chanecuse...  Va  t'en  za  ton  pays  des  Saxons  et  ne  viens 
plus  me  ficher  malheur  a  zune  victime  innocente  de 
tes  charmes  que  j'abjure  et  déteste  a  jamais. 

Malheureuse  que  t'avois-je  fait,  mais  pourquoi 
m'etonner.  J'apprends  que  tu  es  un  eretique  encore  si 
tu  avois  des  talens  turcs  je  te  passerois  peut-être  tes 
magnieres  à  la  française,  et  pourquoi  m'avoit-on  zassuré 
qu'un  filosofe  regarde  l'amour  comme  chose  sacrée,  ce 
n'est  pas  t'ainsi  que  tu  penses  profane,  tracassier 
zimpudent.  Je  sis  si  peu  t'accoutumez  aux  noirceurs 
aux  immondices  que  la  main  m'en  tremble  d'horreur  , 
cette  main  que  je  ne  devois,  disois-tu,  destiner  qu'à  tes 
plaisirs  et  que  tu  méprises  après.  Adieu,  zexcommunié 
que  tes  Saxonnes  te  trompent.  Je  n'en  prendrai  plus 
la  peine.  Regrettes  un  cœur  comme  le  mien ,  tu  mérites 
ton  pardon  si  tu  l'oses.  Il  n'est  plus  de  bal  pour  moi 
cette  nuit ,  l'ingrat  ira-til ,  n'ira-til  pas  ,  emploira-til 
des  violences  ordinaires  pour  m'appaiser,  en  auroit  il 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  I DQ 

eu  besoin  s'il  eut  sçu  se  taire.  Il  savoit  si  bien  que  mes 
portes  ne  ferment  point,  il  aura  tout  oublie.  Non  il  n'est 
plus  rien  pour  moi  ni  bal  ni  consolation.il  m'en  faudra 
mourir.  Estoit  cède  cette  magniere.  Je  m'egarre,  adieu 
perfide  et  bavard  petit  maître. 


AU  MÊME,  DE  MADEMOISELLE  MAGDELEINE  MIRÉ, 
DANSEUSE  DE  l'oPERA. 

Le  I  i  février  1 760. 

Jappran  an  se  moman  que  ma  bonne  amie  le  Clair 
vient  de  mourir ,  j'ai  su  la  tendre  amitié  quelle  avoit 
pour  vous ,  je  lai  vu  peu  dheur  avan  sa  fin.  Elle  de- 
mandoit  can  cesse  son  chair  sacson  et  dans  son  trans- 
pore elle  vouloit  partire  avec  son  chair  meniste  pour 
aller  à  Franqore  ,  et  je  ne  sai  combien  dautre  discour 
qui  vous  auret  fandu  lame.  O  milieu  de  sette  triste  si- 
tuation on  es  venu  anonser  moncieur  le  curé  de  sint 
Ustache ,  on  a  fet  sortir  tout  le  mondde  es  moi  corne 
lais  autres.  Je  fondez  an  larme ,  es  je  nai  pu  diner  de 
la  journée.  A  la  fin  pourtant  je  fet  reflecsion  que  la 
filosofi  consolet  de  tou;  je  santi  que  vote  exquellanse 
auret  besoin  de  consolasion  ,  et  je  me  crérai  traize 
heuruse  si  vous  me  permettais  di  contribuer.  On  ma 
fet  lirre  le  petit  pronfete ,  et  depuy  ce  moman  je  santi 
pourre  l'oteurles  cantiman  lais  plus  tandes,  qelle  gloare 
pour  moi  si  j'avois  lhonneur  de  devenir  profetesse.  Corne 
profete  vous  savois  tou  se  qui  ce  passe  dan  le  queur  , 
que  ne  lisais  vou  dan  le  mien  toutte  la  tandraise  que 


l6o  CORRESPONDANCE    INEDITE 

je  pourre  vous  !  Que  je  serez  hureuse  si  je  pouvés  rem- 
placer ma  chère  le  Claire ,  a  qui  Dieu  face  pai  !  Mon 
chagrin  mampeche  dan  dirre  davantage.  Adieu  chair 
et  adaurable  meniste.  Personne  na  jamés  aime  votre 
exquellance  ossi  cinsserement  que 

Magdeleine  Miré. 

Jéme  la  filosofi corne  la  povre  défunte,  e  je  me  con- 
tanteré  dais  mai  mes  condissions. 


lettres  de  diderot  sur    les  atlantiques  et 
l'atlantide. 

A  Paris,  ce  i5  octobre  1755. 

Je  vais  vous  parler  cette  fois,  mon  ami,  de  ces  temps 
innocens  où  le  ciel  était  encore  en  commerce  avec  la 
terre,  et  ne  dédaignait  pas  de  visiter  ses  enfans;  de  ces 
premiers  et  vénérables  agriculteurs  qui  n'habitèrent 
presque  jamais  des  villes ,  qui  vécurent  sous  des  tentes 
et  dans  les  champs,  qui  eurent  de  nombreux  troupeaux, 
une  grande  famille,  un  peuple  de  serviteurs;  qui  épou- 
saient quelquefois  les  deux  sœurs  ensemble ,  et  qui 
faisaient  des  enfans  à  leurs  servantes  ;  qui  furent  pâtres 
et  rois,  riches  sans  or,  puissans  sans  possessions,  heu- 
reux sans  lois.  Alors  la  pauvreté  était  le  plus  grand 
vice  des  hommes,  et  la  fécondité  la  vertu  principale 
des  femmes.  De  grandes  richesses  et  beaucoup  d'enfans 
étaient  les  marques  d  une  bénédiction  spéciale  de  la 
Divinité,  qui  ne  promit  jamais  à  ses  fidèles  adorateurs 
que  des  biens  temporels. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l6l 

M.  Baer ,  aumônier  de  la  chapelle  royale  de  Suède  à 
Paris,  prétend  que  les  habita ns  de  l'Atlantide  et  les  pa- 
triarches sont  lesmêmes  hommes.  Cette  idée  lui  est  venue 
à  la  lecture  du  Timée  et  du  Critias  de  Platon.  J'aime 
cet  aumônier  hérétique ,  puisqu'il  lit  le  Timée  et  le  Ch'- 
tias;  il  n'y  a  pas  un  de  nos  prêtres  catholiques  qui  sache 
ce  que  c'est. 

Platon  introduit  Critias  dans  un  de  ses  dialogues, 
racontant  l'histoire  de  cette  contrée  dont  il  dit  que  la 
plus  grande  partie  avait  disparu  sous  les  eaux. 

Critias,  grand-père  de  Platon ,  tenait  cette  histoire  de 
son  graud-père,  qui  la  tenait  de  son  oncle ,  Solon,  qui 
la  tenait  des  prêtres  de  Sais  en  Egypte  où  il  avait  voyagé. 
C'était  donc,  comme  vous  voyez,  une  tradition  moitié 
orale',  moitié  écrite,  qui  avait  passé  par  six  géné- 
rations. 

Platon  proteste  que  son  récit  n'est  point  une  fable. 
Si  les  noms  des  chefs  des  provinces  ,  des  frontières,  des 
villes  principales  et  des  peuples  voisins,  sont  grecs  dans 
sa  description ,  il  en  apporte  pour  raison  que  Solon,  se 
proposant  d'insérer  dans  son  poëme  ce  qu'il  avait  appris 
des  prêtres  égyptiens  sur  l'Atlantide  et  ses  habitans , 
avait  traduit  littéralement  les  noms  égyptiens  selon  le 
sens  qu'ils  avaient  dans  cette  langue,  comme  les  Égyp- 
tiens les  avaient  traduits  littéralement  selon  le  sens 
qu'ils  avaient  dans  la  langue  atlantique. 

D'après  cette  réflexion  de  Platon,  de  quoi  s'agit-il 
donc,  sinon  de  comparer  les  noms  propres  répandus  dans 
les  deux  dialogues  de  Platon ,  avec  les  noms  propres 
correspondais  répandus  dans  l'histoire  des  Israélites, 
et  juger,  d'après  cette  comparaison,  s'il  est  possible  ou 

1 1 


162  CORRESPONDANCE    INEDITE 

non  que  l'Atlantide  et  la  Palestine  aient  été  des  con- 
trées différentes  ? 

Platon  dit  que  l'Atlantide  fut  premièrement  occupée 
par  un  nommé  Évenor  et  par  sa  femme  Leucippe;  qu'ils 
eurent  une  fille  appelée  Clito  ;  et  que  Clito  épousa 
Neptune  et  en  eut  Atlas  et  neuf  autres  fils ,  auxquels 
Neptune  distribua  la  contrée.  Atlas  l'aîné  occupa  la 
capitale ,  et  eut  l'empire  sur  tous  ses  frères  qui  régnè- 
rent chacun  souverainement  dans  leurs  provinces. 

Diodore  fait  descendre  les  Atlantiques  d'un  Uranus; 
il  leur  donne  Atlas  pourfondateur.il  dit  qu'Atlas  n'eut 
qu'un  frère  appelé  Saturne ,  mais  qu'il  eut  plusieurs  fils. 

Qu'est-ce  que  cet  Uranus?  C'est,  répond  M.  Baer, 
Abraham,  ainsi  appelé,  par  les  Egyptiens  et  par  Dio- 
dore, du  pays  d'Ur  dont  il  était  originaire. 

Et  Atlas?  C'est  Jacob.  Lorsque  Jacob  eut  lutté  contre 
le  Seigneur,  il  lui  fut  dit  :  «  Tu  ne  t'appelleras  plus 
Jacob,  mais  Israël  ou  le  Lutteur.  »  Et  que  signifie  Atlas 
en  grec?  l'athlète  ou  le  lutteur. 

Et  Saturne?  C'est  Esaù.  Que  veut  dire  Esaû  en  hé- 
breu? Le  velu,  celui  qui  est  né  vêtu.  Et  d'où  vient 
Saturne  ?  De  Satar  qui  signifie  la  même  chose. 

Selon  Platon ,  le  successeur  d'Atlas,  celui  qui  occupa 
la  contrée  qui  touche  les  Colonnes  d'Hercule ,  s'appela 
Eumélus  ou  Gadir,  et  sa  province  Gadirica.  Mais  un 
des  enfans  de  Jacob  a  nom  Gad.  Eumélus  est  un  com- 
posé de  la  proposition  ew,  caractéristique  de  bonté,  et 
de  melos  ,  brebis;  et  Gadah  en  hébreu  signifie  bélier. 
De  plus  ,  la  partie  de  la  Palestine  occupée  par  la  tribu 
de  Gad  touchait  à  la  province  de  l'Arabie  appelée  le 
Désert  de  Gades,  ou  le  Gadirtha  ,  ou  le  Gadara. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l63 

Le  troisième  chef  des  Atlantiques  s'appela ,  selon 
Platon  ou  Solon,  Ampherès,  d'anafero,  qui  signifie 
en  grec  qui  s'élève  ;  et  Joseph  signifie  aussi,  en  hébreu, 
qui  a  été  élevé  ou  qui  s'élève. 

Le  quatrième  eut  nom  Eudémon ,  le  bienheureux, 
qui  se  rendrait  exactement  en  hébreu  par  Ascher, 
nom  d'un  des  fils  de  Jacob. 

Mnescus  fut  le  cinquième.  Mnescus  signifie  en  grec 
qui  donne  des  arrhes  de  mariage ,  et  Isaschar  a  le  même 
sens  en  hébreu. 

Le  nom  du  sixième ,  Autochthon  ,  né  de  la  terre  ou 
demeurant  sur  la  terre,  se  traduirait  en  hébreu  par 
Sabulon. 

Elasippus  ou  le  Vainqueur,  nom  du  septième,  est 
la  même  chose  que  Nephtali  en  hébreu. 

Le  huitième  s'appela  Mestor  ,  homme  sage ,  et  Dan 
a  la  même  signification. 

Azaès,  le  Loué,  fut  le  neuvième,  et  la  mère  de  Juda, 
en  mettant  cet  enfant  au  monde,  s'écria  :  «  3e  louerai 
le  Seigneur,»  et  l'appela  Juda  ouïe  fils  de  la  Louange. 

Le  dixième  fut  nommé  Diapreprès,  l'Éminent,  qui 
se  rendrait  en  hébreu  par  Ruben,  sens  auquel  Jacob 
fit  allusion  lorsqu'il  dit  à  ce  fils  :  Ruben  >  primo genitus 
meus ,  tu  fortitudo  mea  ;  prior  in  donis  ;  major  in 
imperio. 

Considérez,  avant  de  nous  enfoncer  davantage  dans 
ces  broussailles  étymologiques  ,  quel  moment  c'é- 
tait pour  les  pères  et  pour  les  mères ,  chez  le  peuple 
d'Israël,  que  la  naissance  des  enfans.Les  mères  sentaient 
arriver  les  douleurs  de  l'enfantement  avec  joie  ;  leurs  cris 
étaient  mêlés  de  louanges,  de  prières,  de  remereiemens, 


l64  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

d'invocations  ;  et  les  pères  nommaient  presque  toujours 
le  nouveau  -  né  d'après  quelque  circonstance  de  sa 
naissance. 

On  objecte  à  M.  Baor  que  les  inductions  étymolo- 
giques sont  suspectes ,  et  il  en  convient  en  général  ;  que 
les  langues  orientales  nous  sont  peu  connues,  et  il  en 
est  assez  fâché  ,  et  qu'un  même  mot  susceptible  de 
plusieurs  sens  donne  beau  jeu  à  l'étymologiste,  et  il 
faut  encore  ici  tendre  les  épaules. 

On  objecte  encore  à  M.  Baer  que  Jacob  eut  douze 
enfans,  qu'il  y  eut  douze  tribus,  et  qu'en  confondant 
Atlas  avec  Israël  ou  Jacob ,  il  lui  manque  trois  frères 
de  cette  famille.  Pourquoi  n'y  a-t-il  dans  Platon  rien 
qui  reponde  à  Lévi ,  à  Manassès,  à  Ephraïm,  à  Ben- 
jamin et  à  Siméon?  C'est,  répond  M.  Baer,  que  la  tribu 
de  Lévi  n'eut  point  de  district;  que  celles  d 'Ephraïm  et 
de  Manassès ,  fils  de  Joseph ,  furent  comprises  sous  la 
dénomination  de  leur  père ,  et  qu'après  le  massacre  de 
la  tribu  de  Benjamin  ,  ses  restes  se  fondirent  dans  celle 
de  Juda,  qui  engloutit  encore  les  enfans  de  Siméon  , 
selon  la  prédiction  qui  leur  en  avait  été  faite. 

Il  faut  convenir  qu'ici  l'histoire  sert  l'auteur  assez 
heureusement.  Je  tire  aussi  bon  parti  de  la  date  des 
expéditions  des  Atlantiques,  de  la  contrée  dont  ils  sont 
venus,  et  de  celle  où  ils  se  sont  arrêtés. 

[Critias  dit  dans  le  dialogue  de  Platon ,  d'après  les 
prêtres  de  Sais  ,  que  depuis  l'expédition  des  Atlantiques 
jusqu'au  temps  du  voyage  de  son  oncle,  il  s'était  écoulé 
neuf  mille  ans.  ce  Entendez,  dit  M.  Baer,  ces  années  de 
mois  lunaires;  divisez  neuf  mille  par  douze,  et  le  quo- 
tient 7 5o  différera  d'un  très-petit  nombre  d'aimées  de 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  l65 

l'intervalle  de  temps  qu'il  y  eut  vraiment  entre  l'entrée 
des  Israélites  dans  la  terre  promise,  et  le  voyage  de 
Solon  en  Egypte.  » 

o  Et  pour  vous  assurer  que  les  années  égyptiennes  ne 
sont  que  des  mois  lunaires,  divisez  par  douze  les  vingt- 
trois  mille  ans  que  les  Egyptiens  comptaient  depuis 
leur  premier  roi,  le  Soleil,  jusqu'à  l'expédition  d'A- 
lexandre, et  les  1916  ans  que  vous  trouverez  pour 
quotient,  seront,  à  très-peu  de  chose  de  près,  la  dis- 
tance réelle  de  ces  deux  époques.  » 

L'Egypte  s'appelle  aussi  la  terre  de  Cham.  Le  Soleil 
fut,  disent  les  Egyptiens,  leur  premier  roi;  et,  selon 
Moïse ,  Mitzraïm ,  qui  signifie  en  hébreu  chaleur ,  ar^ 
deur  du  soleil ,  fut  fils  de  Cham  ,  fondateur  du  peuple 
égyptien. 

D'où  Critias  ou  Platon  fait-il  venir  les  Atlantiques? 
De  la  mer  de  ce  nom  ;  et  il  ajoute  que  pour  atteindre 
la  contrée  qu'ils  avaient  à  conquérir,  ils  avaient  dépassé 
les  Colonnes  d'Hercule.  Qu'est-ce  que  ces  Colonnes 
d'Hercule  ?  Nous  n'avons  jamais  entendu  parler  que  de 
celles  qui  se  sont  trouvées  dans  le  voisinage  de  Gibraltar; 
et  la  mer  qui  baigne  les  cotes  du  Portugal ,  de  l'Espagne 
et  de  l'Afrique ,  est  la  seule  mer  Atlantique  que  nous 
connaissions. 

Pour  satisfaire  à  ces  questions  ,  l'auteur  vous  fait 
lire  dans  Strabon,  que  l'Arabie  Heureuse  est  située  sur 
les  bords  de  la  mer  Atlantique,  et  occupée  par  les  pre- 
miers cultivateurs  que  la  terre  ait  eus  après  les  Syriens 
et  les  Juifs;  dans  Hérodote  ,  que  la  nier  Atlantique  dont 
il  s'agit ,  est  la  même  que  la  mer  Rouge;  dans  Denis  le 
Périegète,  que  les  Éthiopiens  habitent  l'Erythrie ,  proche 


l66  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

de  la  mer  Atlantique  ;  dans  le  premier  lexicon  , 
qu'Erythros,  en  grec,  signifie  rouge,  et  qu'Edom  ,  en 
hébreu,  a  la  même  signification;  et  dans  la  Bible,  que 
le  pays  d'Edom  était  situé  entre  la  Palestine  et  la  mer 
Rouge. 

Critias  raconte  qu'au  temps  de  l'expédition  des  At- 
lantiques ,  la  mer  de  ce  nom  était  guéable ,  et  Diodore 
assure  que,  de  son  temps,  les  habitans  voisins  de  la  mer 
Rouge  disaient,  d'après  leurs  ancêtres,  que  les  eaux  de 
cette  mer  atlantique  s'étaient  un  jour  partagées  en  deux, 
de  manière  qu'on  pouvait  en  voir  le  fond. 

«Donc,  conclut  M.  Raer,  il  y  a  une  autre  mer  Atlan- 
tique que  celle  que  nous  connaissons  ;  et  cette  mer  était 
certainement  la  mer  Rouge.  » 

Cela  se  peut,  M.  Baer.  Point  de  dispute.  Mais  nous 
prouverez- vous  aussi  qu'il  y  a  eu  d'autres  Colonnes  d'Her- 
cule que  les  nôtres  ?  Sans  doute,  je  vous  le  prouverai, 
dit  M.  Baer.  Voyons ,  M.  Baer. 

Hercule  fut  un  des  dieux  de  la  Phénicie.  L'hercule 
Phénicien  s'appelait  Chonos,  et  la  Phénicie  Chna;  ce 
qui  rappelle  à  l'homme  le  moins  attentif  le  Chenaan  ou 
Chanaan  de  la  Bible.  Partout  les  Phéniciens  élevaient 
des  temples  à  leur  Hercule ,  et  dans  tous  ces  temples  il 
y  avait  deux  colonnes,  l'une  consacrée  au  feu,  et  l'autre 
aux  nuées  et  aux  vents.  11  ne  s'agit  donc  plus  que  de 
trouver  entre  la  mer  Rouge  et  la  Palestine  quelque 
temple  fameux  dédié  à  l'Hercule  de  Phénicie.  Or ,  l'his- 
toire nous  apprend  qu'il  y  en  avait  un  ;  elle  fait  même 
mention  des  colonnes  de  ce  temple ,  et  il  est  écrit  que 
le  partage  de  Gadir,  l'un  des  chefs  atlantiques,  com- 
mençait à  l'extrémité  de  la  contrée,  et  s'étendait  jus- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  167 

qu'aux  Colonnes  d'Hercule;  l'embouchure* tlu  Nil  voi- 
sine de  ces  Colonnes  s'appelait  même  l'embouchure 
Herculéenne.  Voilà  donc  d'autres  Colonnes  d'Hercule 
que  les  nôtres ,  et  M.  Baer  bien  joyeux. 


A  Paris ,  ce  1er  novembre  1762. 

Les  prêtres  de  Sais  dirent  assez  impoliment  à  Solon  : 
«  Vous  autres  Grecs ,  vous  n'êtes  que  des  enfans  ,  et 
«  il  n'y  a  jamais  eu  un  Grec  vieillard.  L'Atlantide , 
«  avant  l'arrivée  des  Atlantiques  ,  était  occupée  par  vos 
«  ancêtres  ,  qui  furent  les  restes  d'un  petit  nombre 
«  d'hommes  échappés  à  une  grande  calamité  ;  c'était 
«  la  patrie  commune  des  Athéniens  et  des  Egyptiens. 
«  La  contrée  voisine  du  fleuve  Éridanus  et  de  la  ville 
«  Elissus  fut  submergée ,  et  là  il  se  forma  un  lac  bour- 
«  beux,  innavigable,  et  dont  les  exhalaisons  sont  mor- 
«  telles.  Vous  ne  savez  pas  cela,  parce  que,  malgré 
x  votre  vanité ,  vous  n'êtes  que  des  ignorans.  » 

Et  M.  Baer,  qui  a  écouté  avecune  avidité  incroyable 
ce  discours  des  prêtres  de  Sais ,  dit  :  «Qu'est-ce  que  cette 
grande  calamité ,  sinon  le  fer  destructeur  des  Israélites  ? 
Et  ce  lac  bourbeux,  innavigable,  et  dont  les  exhalai- 
sons sont  mortelles ,  sinon  le  lac  de  Sodome  et  de  Go- 
morrhe,  ou  Asphaltide  ?  Et  ce  fleuve  Éridanus,  sinon 
le  Jordanus,  en  changeant  seulement  la  tête  ?  Et  cette 
ville  Elissus,  dont  Solon  a  fait  le  nom  du  verbe  grec 
elisso,  je  roule,  sinon  la  ville  de  Gilgal ,  dont  le  nom 
signifie  en  hébreu  roue,  et  qui  fut  située  sur  la  rive 
du  Jourdain ,  proche  de  la  mer  Morte  ?»  Que  j'aime  ces 
prêtres  de  Sais  qui  disent  des  choses  si  dures  et  si  bien 


t68  correspondance  inédite 

placées  aux  «Grecs,  et  qui  suggèrent  de  si  belles  con- 
jectures à  M.  l'aumônier  de  la  chapelle  de  Suède  ! 

Mais  ce  n'est  pas  lout.  L'Atlantide  avait,  selon  Platon 
et  son  interlocuteur  Critias,  3,ooo  stades  en  longueur, 
sur  deux  mille  en  largeur  vers  la  mer;  elle  s'étendait 
du  nord  au  midi  ;  elle  était  au  nord  bordée  de  mon- 
tagnes ;  sa  forme  était  presque  carrée  ,  mais  plus  longue 
que  large. 

«  Qui  est  l'homme  assez  ignorant  en  topographie, 
s'écrie  M.  Baer ,  pour  ne  pas  reconnaître  ici  la  Pales- 
tine ?  » 

Car  i°  le  degré  était  de  774  stades,  donc  3,ooo 
stades  équivalent  à  3  degrés  S2  minutes.  C'est  la  lon- 
gueur de  la  Palestine.  Donc  2,000  stades  équivalent  à 
1  degrés  34  minutes.  C'est  à  peu  près  la  largeur  de  la 
Palestine,  la  distance  du  Liban  à  l'Euphrate;  et  en 
ajoutant  les  conquêtes  de  Salomon ,  c'est  la  vraie  dis- 
tance du  port  de  Gaza  au  lac  de  Tibérias.  Ma  foi ,  cela 
est  bien  séduisant,  et  peu  s'en  faut  que  je  ne  sois  de 
l'avis  de  M.  Baer. 

i°  Platon  dit  que  l'Atlantique  touchait  à  l'Egypte , 
du  coté  de  la  Libye ,  et  à  Tyrrhenia  du  côté  de  l'Eu- 
rope. Or ,  il  y  avait  une  Libye  sur  les  bords  de  la  mer 
Rouge;  le  pays  d'Ammon  était  situé  au  milieu  d'une 
Libye;  cette  Libye  était  voisine  de  Géra r,  et  partant 
de  l'Arabie  et  des  côtes  de  la  mer  Rouge.  Permettez 
ensuite  à  M.  Baer  d'entendre  par  Tyrrhenia ,  le  district 
de  la  ville  de  Tyr,  et  tout  ira  bien.  Les  Grecs  ont  ap- 
pelé Tyr  ce  que  les  Orientaux  appelaient  Tsor  ,  et  par 
conséquent  Tyriens  ce  que  ceux-ci  appelaient  Tsorins. 
Voilà  qui  est  clair. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  169 

Examinons  à  présent  si  les  noms  des  villes  de  la  Pa- 
lestine, comparés  aux  noms  des  villes  de  l'Atlantide ,  ne 
nous  fourniront  pas  quelque  nouvelle  preuve. 

On  lit  dans  Diodore  de  Sicile,  que  les  Amazones, 
filles  des  Atlantiques  ,  bâtirent  une  grande  ville  proche 
du  lac  Triton,  à  laquelle,  à  cause  de  sa  situation ,  elles 
donnèrent  le  nom  de  Chersonèse,  ou  pays  désert  et 
sablonneux. 

Vous  allez  dire  :  Qu'ont  à  faire  ici  les  Amazones ,  les 
filles  des  Atlantiques,  leur  ville,  le  lac  Triton  et  la 
Chersonèse?  Piano  di  grazia.  Vous  allez  voir. 

Dans  l'idiome  oriental ,  les  villes  dépendantes  d'une 
capitale  s'appellent  ses  filles. 

Dans  Diodore ,  les  filles  des  Atlantiques  sont  appe- 
lées Amazones ,  mot  composé  de  am ,  qui  signifie 
peuple  en  hébreu,  et  de  tzon,  qui  signifie  troupeau 
dans  la  même  langue  ;  et  voilà  les  femmes  fabuleuses  à 
une  mamelle,  restituées  à  l'histoire  sous  la  dénomina- 
tion d'un  peuple  pasteur. 

Et  cette  Chersonèse ,  que  croyez-vous  que  ce  soit  ? 
C'est  la  ville  de  Sion.  Oui,  mon  ami,  la  ville  de  Sion. 
Sion  en  hébreu,  veut  dire  précisément  terre  sablonneuse 
et  déserte  ,  comme  Chersonèse  en  grec.  Levez  donc  vos 
mains  au  ciel ,  et  écriez-vous  :  La  bella  cosa  che  la 
scienza  etimologica  !  et  ne  parlez  pas  de  ces  mer- 
veilles à  notre  ami  l'abbé  Galiani,  car  la  tête  lui  en 
tournerait. 

Des  gens  difficiles  à  contenter  objectent  que  Platon 
dit  en  cent  endroits  que  l'Atlantide  était  une  île,  et 
que  la  Palestine  n'en  est  pas  une;  mais  ces  gens-là  ne 
savent  pas  que  le  mot  J  en  hébreu ,  signifie  indistine- 


I7O  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

tement  île  et  demeure ,  et  qu'on  dit  même  aujourd'hui 
l'île  des  Arabes. 

Platon  dit  qu'au  milieu  du  pays,  il  y  a  une  plaine 
belle  et  fertile  qui  décline  en  s'abaissant  vers  la  mer , 
et  proche  de  cette  plaine  une  petite  montagne.  M.  Baer 
voit  là  exactement  la  situation  de  Salem ,  et  à  sa  place 
vous  verriez  comme  lui. 

Le  palais  du  roi  et  le  temple  des  Atlantiques  étaient 
sur  cette  montagne;  cela  convient  aussi  aux  Israélites. 

Les  Atlantiques  n'avaient  que  trois  ports ,  et  les  Is- 
raélites non  plus,  Gaza,  Joppé,  et  un  autre  sur  la  mer 
Rouge. 

M.  Baer  voit  dans  le  récit  de  Platon  et  celui  que 
Moïse  fait  de  la  fertilité  du  pays,  des  conformités  éton- 
nantes. 

Platon  dit  pourtant  que  l'Atlantide  abondait  en  élé- 
phans ,  et  il  n'y  en  eut  jamais  en  Palestine.  C'est  que 
le  mot  elephas ,  qui  n'est  pas  grec,  vient  de  l'hébreu 
elaphim ,  qui  signifie  bœuf.  Les  Phéniciens  donnaient 
aux  bœufs  le  nom  d'élaphim  ;  et  les  Grecs  et  les  Ro- 
mains quelquefois  aux  éléphans  le  nom  de  bœufs. 

M.  Baer  voit  le  temple  de  Jérusalem  dans  celui  des 
Atlantiques;  il  voit  les  sacrifices  des  Hébreux  dans  les 
leurs.  Il  est  parlé  d'une  solennité  générale  et  annuelle, 
c'est  la  pâque;  d'une  colonne  sur  laquelle  les  lois  étaient 
écrites,  ce  sont  les  tables  mosaïques  ;  d'une  imprécation 
contre  les  transgresseurs ,  Moïse  avait  ordonné  la  même 
chose. 

Le  temple  des  Atlantiques  était  consacré  à  Neptune 
et  à  Clito.  Ce  Neptune,  c'est  l'ineffable  Jehovah.  Cette 
Clito  dont  le  nom  vient  de  cleos,  qui  veut  dire  gloire, 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  I7I 

en  grec ,  est  la  gloire  de  Jehovah ,  le  Schechinah ,  or- 
nement symbolique  du  temple  de  Jérusalem ,  qui  signifie 
aussi  gloire  de  Dieu. 

Je  n'ai  pu  voir  un  grand  rapport  entre  le  gouver- 
nement et  les  mœurs  des  Atlantiques  et  des  Israélites. 
M.  Baer  y  en  voit  beaucoup  ;  chacun  a  sa  façon  de 
voir. 

Quant  à  la  langue  de  ces  peuples  ,  Diodore  de  Sicile 
nous  apprend  qu'on  donnait  aux  nymphes  le  nom 
d'Atlantides ,  parce  que  dans  la  langue  des  Atlantiques, 
le  mot  nymphe  signifiait  femme,  et  M.  Baer  remarque 
très-bien  que  nymphe,  dans  la  langue  hébraïque,  si- 
gnifie nouvelle  mariée  ,  et  que  la  racine  de  nymphe  est 
nuph  ,  distiller,  tomber  en  gouttes,  qui  va  très-bien 
aux  nymphes;  pour  aux  nouvelles  mariées,  ce  n'est  pas 
mon  affaire. 

Un  Jupiter,  oncle  paternel  d'Atlas,  eut  dix  fils  qu'on 
nomma  les  Curetés.  Or,  ce  mot  Curetés  est  tout-à-fait 
hébreu;  il  signifie  district,  famille. 

Tant  que  les  Atlantiques  demeurèrent  fidèles  à  leurs 
lois ,  à  leurs  chefs  et  à  leurs  dieux ,  il  furent  riches , 
puissans  et  heureux;  mais  lorsqu'ils  eurent  perdu  leur 
innocence  et  oublié  tout  devoir,  les  dieux  irrités  s'as- 
semblèrent, et  on  ne  sait  pas  ce  qu'ils  firent  ;  car  le  reste 
du  dialogue  de  Platon  nous  manque.  Hiatus  valde 
deflendus.  Ce  qui  n'empêche  pas  M.  Baer  de  croire  et 
d'assurer  que  le  sort  des  Atlantiques  fut  le  même  que 
celui  des  Israélites  corrompus  ;  et  moi  qui  n'aime  pas  à 
disputer,  j'y  consens. 

Lorsque  vous  réfléchirez,  mon  ami,  que  s'il  y  avait 
seulement  dans  tout  l'alphabet  de  deux  peuples  deux 


1J1  CORRESPONDANCE    INEDITE 

caractères  communs  et  désignant  les  mêmes  sons ,  il  y 
aurait  plus  d'un  million  à  parier  contre  un,  que  ces 
deux  peuples  ont  communiqué  par  quelque  endroit, 
et  que  vous  vous  rappellerez  combien  il  y  a  de  ressem- 
blances entre  le  récit  de  Moïse  et  celui  de  Platon ,  vous 
ne  douterez  point  que  vraiment  l'Atlantide  des  prêtres 
de  Sais  ne  soit  la  Palestine  de  la  Bible.  Eh  bien ,  mon 
ami,  parcourez  les  extraits  des  dialogues  du  Timée  et 
du  Critias  de  Platon  que  M.  Baer  a  très-maladroitement 
ajoutés  à  la  fin  de  son  ouvrage,  et  je  veux  mourir  si 
vous  ne  regardez  l'auteur  comme  un  enfant  qui  s'amuse 
à  observer  les  nuées  à  la  chute  du  jour.  Le  jour  est 
bien  tombé  depuis  environ  deux  mille  cinq  cents 
ans  que  Platon  écrivait ,  et  M.  l'aumônier  de  Suède  a 
vu  dans  les  nuées  de  l'auteur  grec  tout  ce  qu'il  a  plu 
à  son  imagination  aidée  de  beaucoup  de  connaissances , 
d'étude  et  de  pénétration.  Excellent  mémoire  à  lire  pour 
apprendre  a  se  méfier  des  conjectures  des  érudits. 

Mais  je  m'aperçois,  mon  ami,  que  je  me  suis  arrêté 
trop  long-temps  à  cette  histoire  de  la  vie  patriarcale 
que  vous  aimez  tant,  et  pour  laquelle  vous  êtes  si  bien 
fait  ;  j'en  excepte  pourtant  l'usage  d'épouser  Rachel  et 
Lia  à  la  fois,  et  défaire  encore  desenfans  aux  servantes. 
Voilà  un  côté  des  mœurs  primitives  qui  ne  me  déplaît 
pas  trop  à  moi,  et  que  vous  ne  vous  soucieriez  pas  de 
renouveler ,  car  vous  êtes  scrupuleux. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 73 

REPONSE  DU  MARQUIS  ALBERG ATI  CAPACELLI,  SÉNATEUR 
DE   BOLOGNE,  A  UNE  LETTRE  DE  VOLTAIRE1. 

Bologne,  ce  3o  juin  1^61. 

Monsieur, 

L'amitié  est  un  doux  sentiment  qui  naît  même  parmi 
les  personnes  qui  ne  se  sont  jamais  vues,  s'accroît  par 
des  services  que  l'on  se  rend  mutuellement ,  et  se 
nourrit  par  une  commerce  de  lettres;  agréable  moyen 
de  réunir  les  esprits  de  ceux  qui  sont  forcés  à  vivre 
éloignés.  L'estime  est  un  sentiment  plus  solide  et  plus 
réfléchi ,  dans  lequel  la  sympathie,  la  reconnaisance  et 
le  hasard  ne  doivent  entrer  pour  rien. 

Ce  fut  quand  je  fis  paraître  sur  le  théâtre  italien 
votre  admirable  Sémiramis  ;  que  j'osai  vous  écrire  la 
première  fois,  pour  avoir  certaines  instructions  que 
je  crus  nécessaires;  la  politesse  de  votre  réponse  m'en- 
couragea à  continuer  ce  commerce  honorable.  Aux 
expressions  simplement  polies  et  cérémonieuses  suc- 
cédèrent celles  de  sentiment,  et  enfin  à  quelques  faibles 
écrits  de  mon  cru,  que  je  vous  envoyai,  vous  répon- 
dîtes par  le  don  de  quelques-unes  de  vos  productions 
qui  n'étaient  pas  encore  répandues,  et  de  plusieurs 
livres  anglais  fort  rares  et  fort  estimables. 

Je  compte  donc  le  grand  Voltaire  pour  mon  ami;  et 

1.  Voltaire  avait  partout  des  correspond  ans  qu'il  savait  rendre  utiles  à 
sa  célébrité  par  les  plus  adroites  flatteries.  Sa  Correspondance  renferme  une 
lettre  au  marquis  Albergati,  à  la  date  du  »3  décembre  1760.  Cette  lettre, 
qui  a  plus  de  20  pages,  est  une  des  plus  curieuses  de  ce  volumineux  recueil. 
La  répc-asc  du  bon  sénateur  de  Bologne  nous  a  paru  mériter  d'être  recueillie. 


1^4  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

je  m'applaudis  de  ma  conquête  :  applaudissez-vous  de 
votre  générosité,  qui  vous  a  rendu  si  affectionné  en- 
vers moi. 

Le  titre  que  vous  donnez  à  mon  union  est  trop 
pompeux  pour  que  j'ose  l'accepter.  Je  ne  fais  qu'aimer 
et  admirer  les  arts  que  vous  possédez  en  maître. 

Vous  vous  êtes  plaint  à  moi  fort  souvent  de  petits- 
maîtres  qui  s'érigent  en  juges,  et  parlent  décisivenient 
de  toutes  choses  ;  mais  la  France  n'est  pas  le  seul  pays 
qui  en  soit   infecté.   Hélas!  l'Italie  en  fourmille,  ma 
patrie  en  regorge.  Imaginez-vous  ce  que  peut  être  la 
copie  d'un  misérable  original.  Plusieurs  de  nos  jeunes 
gens  se   transplantent  avec  leur  fantaisie  dans  votre 
pays,  et  se  croient  être  suffisamment  naturalisés  dès 
que  leur  petite  figure  est  parée  d'une  façon  extraordi- 
naire, dès  qu'ils  ont  le  courage  de  franchir  toutes  les 
bornes  de  la  bienséance  et  de  la  retenue,  et  dès  qu'ils 
ont  acquis  un  certain  fonds  d'impertinence  et  d'effron- 
terie qui  les  met  au-dessus  de  tous  les  égards.  Le  bon 
goût  pour  le  théâtre,  grâces  à  ces  messieurs-là ,  ne  bat 
que  d'une  aile,  et  est  prêt  à  tomber.  La  musique  et  la 
danse  en  ont  exilé  la  brillante  comédie  et  la   tragédie 
passionnée  :  bien  loin   de  mettre  le  temps  à  profit ,  on 
aime  à  le  tuer.  Dans  les  loges ,  dans  le  parterre ,  ce 
sont  les  spectateurs  qui  veulent  fixer  l'attention ,  et  se 
faire  remarquer  par  leur  bruit.  Ils  doivent  être  contens 
de  l'argent  qu'ils  gagnent.  Quel  dommage  ne  serait-ce 
pas,  en  effet,  si  les  amateurs  des  spectacles  devaient  se 
tenir  muets  dans  leurs  places ,  et  entendre  patiemment 
parler  les   Voltaire ,  les  Racine ,    les   Corneille ,   les 
Molière,  les  Goldoni  !  L'on  n'a  qu'à  faire  le  tour  des 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  Ij5 

loges ,  et  après  descendre  au  parterre  ,  pour  être  extasié 
des  traits  d'esprits ,  des  saillies ,  des  bons  mots ,  et  de 
l'importance  des  discours  qui  y  régnent  et  empêchent 
qu'on  ne  s'endorme  aux  fadaises  de  vous  autres 
auteurs. 

En  vérité,  mon  ami,  quelques-uns  de  nos  théâtres 
vous  consoleraient  bien  de  la  peine  que  vous  font  les 
spectateurs  français. 

Le  bon  sens  étant  proscrit,  il  n'est  pas  étonnant  si 
les  opéras  et  la  danse  exercent  leur  despotisme ,  car  ce 
sont  les  spectacles  les  mieux  goûtés  par  ces  compagnies 
d'étourdis  que  l'oisiveté  rassemble,  que  la  médisance 
anime,  et  que  le  libertinage  soutient;  les  ennuques  et 
les  danseurs,  dont  nous  sommes  véritablement  inondés , 
sont  pour  l'art  comique  et  tragique  autant  de  Goths, 
d'Hérules  et  de  Vandales,  qui,  dans  les  théâtres,  ont 
apporté  ou  secondé  l'ignorance  et  le  mauvais  goût. 
L'extravagance  des  opéras  sérieux,  les  grimaces  des 
burlesques,  et  la  mimique  des  ballets,  sont  restés  maîtres 
de  la  place. 

Le  célèbre  Goldoni,  qui  a  mérité  vos  éloges,  a  fait 
connaître  que  l'on  peut  rire  sans  honte ,  s'instruire  sans 
s'ennuyer ,  et  s'amuser  avec  profit.  Mais  quel  essaim  de 
babillards  et  de  censeurs  indiscrets  s'éleva  contre  lui  ! 
Pour  ceux  que  je  connais  personnellement  7  je  les  divise 
en  deux  classes  :  la  première  comprend  une  espèce  de 
savans  vétilleux  que  nous  appelons  parolai ,  juges  et 
connaisseurs  de  mots,  qui  prétendent  que  tout  est 
gâté  dès  qu'une  phrase  n'est  pas  tout-à-fait  cruscante , 
dès  qu'une  parole  est  tant  soit  peu  déplacée ,  ou  l'expres- 
sion n'est  pas  assez  noble  et  sublime.  Je  crois  qu'il  y 


I76  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

aurait  à  contester  pour  long-temps  sur  ces  imputations; 
mais  laissons  à  part  tout  débat;  la  réponse  est  facile; 
c'est  Horace  qui  la  donne. 

...Ubi  plura  nitent  in  carminé,  non  ego  paucis 
Offendar  maculis,  quas  aut  incuria  fudit 
Aut  humana  parum  cavit  natura. 

Et  Dryden  a  ajouté  fort  sensément, 

I    En  or,  like  straws ,  upon  the  surface  flow; 
lie,  who  whould  search  for  pearls,  must  divc  below1. 

La  seconde  classe ,  qui  est  la  plus  fière ,  est  un  corps 
respectable  de  plusieurs  nobles  des  deux  sexes, qui  crient 
vengeance  contre  M.  Goldoni  parce  qu'il  ose  exposer 
sur  la  scène  le  comte,  le  marquis  et  la  dame,  avec  des  ' 
caractères  ridicules  et  vicieux,  qui  ne  sont  pas  parmi 
nous,  ou  qui  ne  doivent  pas  être  corrigés»  Le  crime 
vraiment  est  énorme,  et  le  criminel  mérite  un  rigoureux 
châtiment.  Il  a  eu  tort  de  s'en  tenir  aux  sentimens  de 
Despréaux. 

La  noblesse,  Dangeau,  n?est  pas  une  chimère, 
Quand ,  sous  l'étroite  loi  d'une  vertu  sévère, 
Un  homme  issu  d'un  sang  fécond  en  demi-dieux, 
Suit  comme  toi  la  trace  où  marchaient  ses  aïeux. 

Mais  je  ne  puis  souffrir  qu'un  fat ,  dont  la  mollesse 
N'a  rien  pour  s'appuyer  qu'une  vaine  noblesse, 
Se  pare  insolemment  du  mérite  d'autrui , 
Et  me  vante  un  honneur  qui  ne  fient  pas  de  lui . 

1.  Les  fautes  surnagent  comme  la  paille;  celui  qui  veut  les  perles,  doit 
plonger  au  fond.  * 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  jnj 


Goldoni  devait  respecter  même  les  travers  des  gens 
de  condition  et  se  borner  à  un  rang  obscur  et  indiffé- 
rent qui  lui  aurait  fourni  d'insipides  matières  pour  ses 
comédies. 

Ridendo  dicere  vecum 
Qnidvetat? 

M.  Goldoni  a  répété  tout  cela  plusieurs  fols  pour 
obtenir  son  pardon ,  mais  on  ne  l'en  a  pas  jugé  digne. 
Je  me  trouvai  à  la  représentation  de  Del  Cavalière  e  la 
Dama ,  qui  est  une  de  ses  meilleures  pièces  :  vous  en 
connaissez  le  prix ,  nous  en  connaissons  tous  la  vérité  ; 
et  ce  fut  justement  la  vérité  des  actions  et  des  carac- 
tères qui  souleva  contre  l'auteur  ses  premiers  ennemis 
dans  notre  ville.  On  lui  reprocha  de  s'être  faufilé  trop 
librement  dans  le  sanctuaire  de  la  galanterie,  et  d'en 
avoir  dévoilé  les  mystères  aux  yeux  profanes  de  la  popu^ 
lace.  Les  chevaliers  errans  se  piquèrent  de  défendre 
leurs  belles  ;  celles-ci  les  excitèrent  à  la  vengeance  par 
certaine  rougeur  de  commande ,  fille  apparente  de  la 
modestie,  mais  qui  l'est  réellement  de  la  rage  et  du 
dépit. 

Enfin,  Monsieur,  on  pourra  jouer  sur  la  scène  l'a- 
mour d'un  roi ,  dans  Pyrrhus,  qui  manque  à  sa  parole; 
l'impiété  d'une  reine ,  dans  Sémiramis ,  qui  se  porte  à 
verser  le  sang  de  son  époux  pour  régner  à  sa  place  ;  les 
amoureux  transports  d'une  princesse,  dans  Chimène, 
pour  le  meurtrier  çle  son  père,  et  tant  d'autres  mo- 
narques empoisonneurs,  traîtres,  tyrans,  sans  qu'il  soit 
permis  d'y  exposer  nos  faiblesses. 

"Voilà  le  procès  que  l'on  fait  à  Goldoni;  imaginez- 

12 


inS  CORRESPONDANCE    INEDITE 

vous  quels  en  peuvent  être  les  accusateurs.  11  a  con- 
tinué son  train ,  et  par  là  il  a  obtenu  la  réputation 
d'auteur  admirable  et  de  peintre  de  la  nature;  titres 
que  vous-même  lui  avez  confirmés.  Mais  revenons. 

Je  vous  remercie  de  tout  mon  cœur  des  complimens 
que  vous  me  faites  sur  mon  penchant  pour  le  théâtre  et 
sur  le  goût  que  j'ai  pour  la  représentation ,  mais  cela 
a  encore  ses  épines. 

Je  ris  des  discours  de  ces  aristarques  qui ,  d'un  ton 
caustique  et  sévère ,  passent  la  journée  à  ne  rien  faire ,  et 
médisent  charitablement  de  ce  que  les  autres  font.  J^e 
chant  des  cigales  est  ennuyeux,  mais  il  faudrait  être 
bien  fou ,  nous  dit  le  célèbre  Bocalini,  pour  se  donner 
la  peine  de  les  tuer;  avant  que  le  soleil  se  couche,  elles 
crèveront  toutes  d'elles-mêmes. 

Ce  serait  vous  ennuyer  mortellement  que  de  vous 
faire  un  détail  de  toutes  les  contradictions  que  j'ai  sou- 
tenues et  des  oppositions  que  j'ai  rencontrées  dans  mes 
amusemens  de  théâtre.  Il  n'en  a  pas  fallu  davantage 
pour  faire  que  ce  qui  était  en  moi  un  simple  goût, 
devînt  ma  passion  prédominante. 

C'est  l'effet  que  sur  moi  fit  toujours  la  menace. 

Sémiramis. 

Le  jeu,  la  table,  la  chasse  et  la  danse  seront  des 
passe-temps  applaudis,  et  c'est  par  là  que  la  jeunesse 
de  notre  rang  brille  dans  le  monde,  tandis  que  la 
représentation  théâtrale  sera  blâmée  et  que  l'on  tour- 
nera en  ridicule  ceux  qui  s'y  amusent  !  C'est  estimer 
plus  les  hommes  qui  végètent,  que  ceux  qui  vivent.  Je 
ne  dis  pas  qu'on  doive  ranger  au  nombre  des  occupa- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 70 

tions  sérieuses  et  importantes  le  jeu  théâtral;  je  ne  le 
conseillerais  à  un  jeune  homme  que  pour  un  délasse- 
ment utile  et  pour  un  agréable  moyen  de  donner  un 
plein  essort  à  cette  vivacité  fougeuse  et  bouillante  qui 
pourrait  le  porter  à  des  jeux  moins  innocens.  Les  per- 
sonnes toujours  oisives  ou  naturellement  stupides  n'ont 
que  faire  de  cet  exercice  ,  et  leurs  talens  n'y  suffiraient 
pas. 

Ne  croyez  pas,  Monsieur,  que  je  veuille  faire 
rejaillir  sur  moi  l'éloge  que  je  fais  de  l'art  théâtral: 
je  l'aime  passionnément,  je  vous  l'avoue;  mais  je  m'y 
connais  à  peine  dans  la  médiocrité,  et  j'en  use  avec  toute 
la  modération,  non  que  je  craigne  les  critiques,  mais 
pour  ne  pas  émousser  en  moi  le  goût  qui  m'y  entraîne, 
le  papillon  revenant  sans  cesse  sur  les  mêmes  fleurs , 
parce  qu'il  ne  fait  que  les  effleurer  légèrement. 

Il  ne  peut  y  avoir  d'apologie  plus  sensée  et  plus  élo- 
quente ert  faveur  de  l'art  théâtral,  que  ce  que  vous  en 
dites  vous-même  dans  la  lettre  que  vous  m'avez  fait 
l'honneur  de  m'adressera  mais  vos  belles  pièces  en  font 
un  éloge  encore  plus  complet. 

Votre  Tancrède  a  reçu  jusqu'à  présent  tout  le  lustre 
qui  pouvait  convenir  à  un  excellent  ouvrage  ;  com- 
posé par  M.  de  Voltaire ,  traduit  en  vers  blancs  par 
M.  Augustin  Paradisi,  l'un  de  nos  meilleurs  poètes,  dédié 
à  madame  de  Pompadour,  dont  vous  avez  fait  con- 
naître en  ce  pays  le  goût  et  la  bienséance;  on  ne  peut 
rien  ajouter  à  sa  gloire. 

La  traduction  en  est  très-bonne.  Vous  connaissez 
les  talens  du  traducteur,  et  vous  seriez  bien  aise  de  le 
connaître  aussi  personnellement  :  vous  verriez  un  jeune 


l8o  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

homme  qui  joint  aux  grâces  de  la  plus  brillante  jeu- 
nesse la  maturité  d'un  véritable  savant,  sans  cet  air  de 
pédanterie  qui  décrie  la  sagesse  même.  Ce  n'est  pas 
l'amitié  que  je  proteste  au  digne  cavalier  qui  me  fait 
parler,  mais  plutôt  c'est  elle  qui  me  fait  taire,  crainte 
de  blesser  sa  modestie  par  mes  louanges.  Je  vais  l'avoir 
avec  moi  à  ma  maison  de  campagne,  où  d'ici  à  quelques 
jours  je  jouerai  Tancrède. 

J'aimerais  bien  que  la  respectable  dame  qui  en  pro- 
tège l'impression  en  protégeât  aussi  la  représentation 
et  les  acteurs.  Que  ne  puis-je  l'en  voir  spectatrice  !  que 
ne  puis-je  vous  y  voir  auprès  d'elle  !  je  me  vanterais 
alors  d'avoir  rassemblé  chez  moi  les  trois  Grâces ,  non 
pas  feintes  ou  idéales ,  mais  véritablement  réelles. 

A  la  représentation  de  votre  Tancrède  je  joindrai 
la  Phèdre  de  Racine,  que  j'ai  traduite  en  vers  blancs 
moi-même;  n'en  déplaise  aux  mânes  du  célèbre  écrivain. 

Les  troubles  littéraires  qui  inquiètent  en  France  la 
république  des  savans  ne  seraient  pas  à  blâmer,  s'ils 
étaient  les  effets  d'une  noble  émulation  ;  mais  qu'ils 
seraient  honteux  si  c'était  l'envie  et  la  cabale  qui  les  fît 
naître  !  Je  n'ose  entrer  dans  cet  examen ,  faute  de  con- 
naissances ;  et  quand  même  celles-ci  ne  me  manqueraient 
pas,  il  me  faudrait  garder  trop  de  réserve. 

A  l'égard  de  la  religion,  le  pays  où  vous  vivez  achève 
votre  apologie  :  la  religion  y  est  libre,  et  vous  y  pourriez 
sans  masque  faire  paraître  au  grand  jour  votre  manière 
de  penser;  c'est  pourquoi  je  ne  saurais  révoquer  en 
doute  la  vénération  que  vous  protestez  hautement 
à  notre  saint  pontife  et  la  déférence  à  son  autorité. 

Je  me  réjouis  avec  vous ,  Monsieur ,  des  persécutions 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l8l 

que  forment  contre  vous  vos  calomniateurs.  Censure, 
dit  très  bien  le  docteur  Swift,  is  a  tax  to  the public k 
for  being  eminent\  Il  n'y  a  pas  de  pays  littéraire  qui 
n'ait  ses  Frérons,  mais  il  n'y  a  que  la  France  qui  puisse 
se  glorifier  d'un  Voltaire;  et  si  vous  êtes  en  butte  aux 
critiques  et  aux  impostures,  c'est  que  votre  nom  excite 
l'envie  aussi-bien  que  l'admiration. 

Il  est  dommage  pourtant  que  l'art  satirique  soit  de- 
venu le  partage  de  l'ignorance  et  de  la  malignité. 

On  peut  à  Despréaux  pardonner  la  satire: 
Il  joignit  l'art  de  plaire  au  malheur  de  médire  ; 
Le  miel  que  cette  abeille  avait  tiré  des  fleurs 
Pouvait  de  sa  piqûre  adoucir  les  douleurs 
Mais  pour  un  lourd  frelon  méchamment  imbécile, 
Qui  vit  du  mal  qu'il  fait  et  nuit  sans  être  utile , 
Ou  écrase  à  plaisir  cet  insecte  orgueilleux  , 
Qui  fatigue  l'oreille  ot  qui  choque  les  yeux. 

Quelquefois  des  zélateurs  sincères  sont  des  censeurs 
indiscrets,  et  alors  il  faut  leur  dire  avec  Cicéron  :  Istos 
hommes  sine  contumeliâ  dimittamus;  sunt  enim  boni 
viri,  etquohiàm  ila  ipsi  sibi  videntur,beati.  Mais  il  est 
fort  rare,  et  je  dirai  presque  impossible, que  le  zèle  sin- 
cère produise  jamais  la  médisance. 

J'ai  lu  l'Oracle  des  nouveaux  philosophes ,  la  Lettre 
du  diable,  et  d'autres  pièces  détestables  où  l'on  vomit 
contre  vous  mille  injures  et  invectives.  J'y  entrevois  la 
rage  qui  les  dicte,  et  point  du  tout  la  raison  ,  ni  la  vérité. 
Ce  même  acharnement  vous  donne  gain  de  cause,  et 
rend   plus  facile  la  décision  entre  vous  et  vos  adver- 

t.  La  critique  est  une  taxe  que  le  public  impose  au  mérite  supérieur. 


l82  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

saires.  Voici  ce  que  dit  Leibnitz  dans  une  lettre  à  la 
comtesse  de  Kilmansegg  :  «  Un  cordonnier  a  Leyde, 
«  quand  on  disputait  des  thèses  à  l'université,  ne  man- 
«  quait  jamais  de  se  trouver  à  la  dispute  publique.  Quel- 
ce  qu'un  qui  le  connaissait  lui  demanda  s'il  entendait  le 
«  latin  :  a  Non ,  dit-il ,  et  je  ne  veux  pas  même  me  donner 
«  la  peine  de  l'entendre. — Pourquoi  venez-vous  donc  si 
«  sou  vent  dans  cet  auditoire? — C'est  que  je  prends  plaisir 
«  à  juger  des  coups. — Et  comment  en  jugerez-vous  sans 
«  savoir  ce  qu'on  dit? — C'est  que  j'ai  un  autre  moyen  de 
«  juger  qui  a  raison. — Et  comment  ? — C'est  que  quand 
«  je  vois  à  la  mine  de  quelqu'un  qu'il  se  fâche  et  qu'il 
«  se  met  en  colère,  je  juge  que  les  raisons  lui  manquent 
«  et  qu'il  a  tort.  » 

Il  me  semble  que  cet  artisan  raisonnait  fort  juste,  et 
je  m'en  tiens  à  son  raisonnement  dans  plusieurs  occa- 
sions. En  faisant  de  même,  vous  répondrez  par  mille 
remerciemensa  tous  vos  persécuteurs.  Le  temps  viendra 
que  tout  le  monde  pourra  s'écrier  sur  votre  compte  : 

Envy  itself  is  dumb  in  wonder  lost, 

And  factions  strive  whoshall  applaud  him  most,. 

Je  vais  dans  peu  de  jours  me  tranquilliser  à  la  cam- 
pagne. Le  recueil  de  vos  ouvrages  est  l'ami  le  plus 
fidèle,  le  plus  gai  et  le  plus  utile  qui  m'accompagne. 

Je  vous  souhaite  de  tout  mon  cœur  :  long  life,  goold 
health ,  and  uninterrupted  peace. 

i.  L'envie  même  étonnée  devient  muette,  et  les  différens  partis  se  défient 
à  qui  vous  applaudira  le  plus  hautement. 

2.  Une  longue  vie,  une  bonne  santé,  et  une  paix  non  interrompue. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT. 


183 


LETTRE   DE     LIMPÉRATRICE    DE  RUSSIE    A  d'aLEMBERT. 

A  Moscou  ,  cei3  novembre  1762. 

M.  d'Alembert,  je  viens  de  lire  la  réponse  que  vous 
avez  écrite  au  sieur  Odar,  par  laquelle  vous  refusez  de 
vous  transplanter  pour  contribuer  à  l'éducation  de  mon 
fils.   Philosophe  comme  vous  êtes,  je  comprends  qu'il 
ne  vous  coûte  rien  de  mépriser  ce  qu'on  appelle  gran- 
deurs et  honneurs  dans  ce  monde  ;  à  vos  yeux  tout  cela 
est  peu  de  chose ,  et  aisément  je  me  range  de  votre  avis. 
A  envisager  les  choses  sur  ce  pied,  je  regarderais  comme 
très-petite  la  conduite    de  la  reine  Christine  qu'on  a 
tant  vantée,  et  souvent  blâmée  à  plus  juste  titre;  mais 
être  né  ou  appelé  pour  contribuer  au  bonheur  et  même 
à  l'instruction  d'un   peuple  entier,  et  y  renoncer,  me 
semble,  c'est  refuser  de  faire  le  bien  que  vous  avez  à 
cœur.   Votre  philosophie  est  fondée  sur  l'humanité  : 
permettez-moi  de  vous  dire  que  de  ne  point  se  prêter 
à  la  servir  tandis  qu'on  le  peut ,  c'est  manquer  son  but. 
Je  vous  sais  trop  honnête  homme  pour  attribuer  vos 
refus  à  la  vanité,  je  sais  que  la  cause  n'en  est  que  l'a- 
mour du  repos  pour  cultiver  les  lettres  et  l'amitié  ;  mais 
à  quoi  tient-il?  Venez  avec  tous  vos  amis  ;  je  vous  pro- 
mets et  à  eux  aussi ,  tous  les  agrémens  et  aisances  qui 
peuvent  dépendre  de  moi ,  et  peut-être  vous  trouverez 
plus  de  liberté  et  de  repos  que  chez  vous.  Vous  ne  vous 
prêtez  point  aux  instances   du  roi  de  Prusse    et   à  la 
reconnaissance  que  vous  lui  avez;  mais  ce  prince  n'a 

1.  Ces  deux  lettres  ne  se  trouvent  ni  dans  les  œuvres  de  d'Alembert ,  ni 
dans  celles  de  Diderot. 


I  84  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

pas  de  fils.  J'avoue  que  l'éducation  de  ce  fils  me  tient 
si  fort  à  cœur,  et  vous  m'êtes  si  nécessaire,  que  peut- 
être  je  vous  presse  trop.  Pardonnez  mon  indiscrétion 
en  faveur  de  la  cause,  et  soyez  assuré  que  c'est  l'estime 
qui  m'a  rendue  si  intéressée. 

Signé  Catherine. 

Dans  toute  cette  lettre  je  n'ai  employé  que  les  sen- 
timens  que  j'ai  trouvés  dans  vos  ouvrages;  vous  ne 
voudriez  pas  vous  contredire. 

1  II  paraît  par  cette  lettre ,  qui  fait  tant  d'honneur  à 
la  philosophie  et  qui  doit  faire  un  grand  plaisir  à  tous 
ceux  qui  la  cultivent,  que  M.  d'Alembert  a  allégué 
parmi  les  motifs  de  ses  premiers  refus ,  les  obligations 
qu'il  avait  au  roi  de  Prusse,  son  premier  bienfaiteur, 
et  que  les  bontés  de  ce  monarque  n'ayant  pu  le  déter- 
miner à  se  fixer  à  Berlin ,  il  ne  pouvait  faire  pour  per- 
sonne ce  qu'il  n'avait  pas  fait  pour  lui.  Au  reste,  M.  d'A- 
lembert persiste  dans  son  refus;  mais  il  ne  lui  aura  pas 
été  aisé  de  répondre  à  la  lettre  de  l'impératrice.  Cette 
princesse  a  signalé  les  premiers  momens  de  son  avéne- 
nement  au  trône  de  Russie  par  son  goût  pour  les  let- 
tres et  pour  la  philosophie.  Voici  la  lettre  qu'elle  fit 
écrire  à  M.  Diderot ,  dès  le  20  août  de  l'année  dernière. 

LETTRE    DE    M.    DE    SCHOUVALLOW    A     M.    DIDEROT. 

A  Saint-Pétersbourg ,  ce  20  août  1762. 

Monsieur,  comme  votre  réputation  est  aussi  étendue 

1.  Ces  réflexions  et  celles  qui  suivent  la  lettre  de  M.  de  Schouvallow, 
sont  de  Grimm. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l85 

que  la  république  des  lettres ,  l'éloignement  ne  porte 
aucun  préjudice  à  l'admiration  universelle  que  vous 
méritez  à  si  juste  titre.  L'impératrice,  ma  souveraine, 
protectrice  zélée  des  sciences  et  des  arts ,  a  pensé  de- 
puis long-temps  aux  moyens  propres  à  encourager  le 
fameux  ouvrage  auquel  vous  avez  tant  de  part  ;  c'est 
par  son  ordre,  Monsieur,  que  j'ai  l'honneur  de  vous 
écrire  pour  vous  offrir  tous  les  secours  que  vous  jugerez 
nécessaires  pour  en  accélérer  l'impression.  En  cas  qu'elle 
trouvât  des  obstacles  ailleurs,  elle  pourrait  se  faire  à 
Riga  ou  dans  quelque  autre  ville  de  cet  empire.  U En- 
cyclopédie trouverait  ici  un  asile  assuré  contre  toutes 
les  démarches  de  l'envie.  S'il  faut  de  l'argent  pour  sub- 
venir aux  frais,  parlez  sans  détour,  Monsieur.  J'attends 
impatiemment  votre  réponse  pour  en  faire  rapport  à 
ma  souveraine.  11  m'est  flatteur  d'avoir  pu  être  l'organe 
de  ses  sentimens ,  et  je  n'ambitionne  rien  tant  que  de 
pouvoir  vous  prouver  efficacement  l'estime  et  la  consi- 
dération avec  lesquelles  j'ai  l'honneur  d'être,  etc. 

Signé  J.  Schouvallow. 

La  lettre  de  l'impératrice  de  Russie  à  M.  d'Alembert 
était  accompagnée  d'une  offre  de  lui  constituer  en 
France  un  revenu  de  100,000  livres  de  rente,  de  lui 
donner  un  hôtel  à  Pétersbourg,  auquel  on  attacherait 
toutes  les  immunités  et  tous  les  droits  des  ambassa- 
deurs, sans  compter  une  infinité  d'autres  agrémens.  On 
lui  a  même  fait  entendre  que  s'il  craignait  de  déplaire 
au  roi  de  Prusse  en  donnant  la  préférence  à  la  Russie , 
l'impératrice  se  faisait  fort  d'engager  ce  monarque  à 
solliciter   M.   d'Alembert  de  se  rendre   aux  instances 


H 


I  86  CORRESPONDANCE    INEDITE 

de  Sa  Majesté  Impériale.  On  ne  saurait  pousser  plus 
loin  la  passion  des  philosophes.  Mais  rien  n'a  pu  déter- 
miner M.  d'Alembert  à  consacrer  six  ou  huit  ans  de  sa 
vie  à  l'éducation  du  grand-duc. 


LETTRE   A   SOPHIE,    OU   REPROCHES  ADRESSES    A    UNE 
JEUNE  PHILOSOPHE. 

A  Paris,  ce  i5  août  1^63 

D'où  vous  vient,  Sophie,  cette  passion  de  la  philosophie 
inconnue  aux  personnes  de  votre  sexe  et  de  votre  âge? 
Comment  au  milieu  d'une  jeunesse  avide  de  plaisirs , 
lorsque  vos  compagnes  ne  s'occupent  que  du  soin  de 
plaire,  pouvez-vous  ou  ignorer  ou  négliger  vos  avan- 
tages, pour  vous  livrer  à  la  méditation  et  à  l'étude? 
S'il  est  vrai,  comme  Tronchin  le  dit,  que  la  nature  en 
vous  formant ,  s'est  plu  de  loger  l'ame  de  l'aigle  dans 
une  maison  de  gaze,  songez  du  moins  que  le  premier  de 
vos  devoirs  est  de  conserver  ce  singulier  ouvrage. 

Vous  demandez  le  principe  de  tant  de  contradictions 
que  vous  remarquez  dans  l'homme ,  et  qui  ont  été  de 
tout  temps  l'étonnement  et  l'objet  des  recherches  de  la 
philosophie  ?  Cet  être  si  faible  dans  ses  organes ,  si 
hardi  dans  ses  pensées,  audacieux  à  la  fois  et  craintif, 
fier  et  timide,  mesure  en  un  clin  d'œil  l'espace  et  le  temps, 
et  ne  sait  calmer  l'émotion  de  son  sang.  Un  instant  est 
accordé  à  son  existence,  et  il  en  dispose  pour  s'ériger 
en  arbitre  de  l'aveugle  et  inflexible  loi  de  la  nécessité  , 
déjà  prête  à  l'entraîner.  Par  une  méditation  opiniâtre , 
il  énerve  une  organisation  délicate  et  frêle,  et  attaque 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  187 

sa  vie  jusque  dans  les  sources ,  lorsque  tout  le  presse 
d'en  jouir.  L'illusion  est  le  principe  de  ses  plus  douces 
jouissances,  l'erreur  et  le  mensonge  l'environnent  de 
toutes  parts ,  et  il  travaille  sans  relâche  à  les  dissiper. 
La  vérité  ne  lui  montre  que  doutes  et  incertitude ,  et 
il  brûle  de  la  connaître  ;  et  la  vanité  de  l'avoir  osé  en- 
visager semble  le  consoler  du  résultat  de  ses  recherches , 
de  la  fatale  connaissance  de  son  néant. 

Sophie,  l'imagination  est  la  source  de  tant  de  gran- 
deur et  de  tant  de  misère.  Cette  qualité  si  sublime  et 
si  funeste  que  l'homme  a  reçue  en  partage,  dérange  à 
tout  instant  l'accord  et  l'harmonie  de  son  organisation. 
Plus  elle  est  vive  et  forte,  plus  des  organes  délicats, 
souples,  faciles  à  ébranler,  nous  livrent  au  pouvoir 
des  objets  extérieurs,  et  nous  rendent  le  jouet  de  toutes 
les  impressions  étrangères.  C'est  elle ,  Sophie ,  qui  nous 
a  rendus  menteurs  et  poètes,  qui  nous  a  appris  à  exa- 
gérer toutes  les  idées ,  et  à  changer  toutes  les  formes. 
Elle  a  créé  cette  foule  d'êtres  invisibles  et  chimériques 
avec  lesquels  elle  nous  a  établi  des  relations;  aux  maux 
physiques  et  nécessaires  elle  a  donné  des  causes  sur- 
naturelles et  fabuleuses;  et  lorsque  le  devoir  de  l'homme 
se  réduit  à  être  heureux,  juste  et  bienfaisant,  elle  lui 
a  formé  un  code  bizarre  de  devoirs  imaginaires  et  fac- 
tices qui  ont  perverti  le  but  de  son  existence,  dégradé 
sa  nature  ,  et  en  ont  fait  par  toute  la  terre  un  être  reli- 
gieux ,  cruel  et  absurde. 

Les  égaremens  de  l'homme  ont  donc  le  même  prin- 
cipe qui  a  immortalisé  son  génie  par  tant  de  chefs- 
d'œuvre.  Un  être  doué  d'imagination  a  dû  partout  sub- 
stituer la  chimère  à  la  réalité,  à  la  simplicité  des  faits 


1 88  CORRESPONDANCE     INEDITE 

la  fable  et  le  mensonge  des  systèmes.  La  délicatesse  des 
organes,  sans  laquelle  l'imagination  n'a  ni  jeu  ni  force, 
nous  a  rendus  faibles,  inconséquens ,  craintifs  et  in- 
quiets, et  au  lieu  de  chercher  à  pénétrer  les  causes  vé- 
ritables et  physiques  de  tant  de  diverses  impressions  si 
secrètes  et  si  involontaires,  notre  goût  pour  la  fiction 
leur  a  substitué  en  tout  lieu  des  causes  morales  et  ima- 
ginaires. Considérez,  Sophie, ces  immenses  édifices  que 
l'erreur  a  de  tout  temps  élevés  à  coté  de  l'immuable  vé- 
rité ,  et  vous  trouverez  peut-être  que  le  génie  de  l'homme 
dans  ses  égaremens  n'est  pas  moins  fécond,  moins  varié 
que  la  nature  dans  ses  ouvrages,  et  qu'il  lui  a  fallu  plus 
d'effort  pour  imaginer  tant  d'absurdités  et  tant  de  chi- 
mères ,  qu'il  ne  lui  en  aurait  fallu  pour  expliquer  et  pour 
connaître  la  loi  uniforme  et  éternelle  de  l'univers. 

Vous  qui  aimez  à  remonter  à  l'origine  des  choses , 
et  vous  servir  d'une  imagination  brillante  et  vive  pour 
deviner  les  différentes  formes  et  modifications  par  les- 
quelles le  genre  humain  doit  avoir  passé  jusqu'au  mo- 
ment où  nous  commençons  à  connaître  son  histoire , 
voyez  chez  tous  les  peuples  les  antiques  vestiges  d'une 
religion  tantôt  simple  et  grossière,  et  semblable  à  la 
naïveté  rustique  des  mœurs  primitives ,  tantôt  raffinée 
et  inintelligible,  et  par-là  même  d'autant  mieux  révérée  7 
mais  toujours  fondée  sur  le  mensonge  et  sur  l'invincible 
penchant  de  l'homme  à  chercher  des  causes  surnatu- 
relles à  des  effets  physiques.  C'est  ainsi  que  les  fables  de 
l'existence  des  êtres  invisibles,  de  l'immatérialité  et  de 
l'immortalité  des  âmes,  conçues  par  les  peuples  les  plus 
spirituels  et  ornées  d'une  mythologie  féconde  en  poésie 
et  en  images,  se  communiquèrent  aux  nations  les  plus 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 89 

grossières  :  car  les  peuples  qui  n'ont  pas  assez  d'ima- 
gination pour  inventer,  en  ont  toujours  assez  pour  se 
plaire  aux  mensonges  qu'on  leur  présente;  et  si  la  simple 
et  droite  raison  peut  plaire  à  quelques  sages,  les  opi- 
nions absurdes  et  extravagantes  doivent  exercer  un  em- 
pire général  et  absolu  sur  des  êtres  qui  ne  connaissent 
de  besoin  plus  pressant,  de  plaisir  plus  exquis  que 
celui  d'être  ému  par  des  causes  inconnues  et  secrètes , 
d'être  agité  par  des  images. 

C'est  une  grande  et  belle  vue  philosophique  que  celle 
qui  attribue  aux  révolutions  physiques  de  notre  globe 
les  premières  idées  religieuses  des  peuples  anciens.  Les 
premiers  regards  que  nous  jetons  sur  l'histoire  de  la 
nature,  nous  démontrent  et  l'antiquité  de  la  terre  et 
les  bouleversemens  qu'elle  doit  avoir  éprouvés.  L'homme, 
en  proie  à  de  grandes  calamités  physiques ,  en  a  dû 
chercher  la  cause  dans  quelque  puissance  inconnue;  il 
a  dû  se  créer  des  dieux,  et  se  faire  l'objet  de  leur  amour 
ou  de  leur  haine.  Les  animaux  échappés  au  danger  en 
perdent  bientôt  le  souvenir,  qui  ne  se  retrace  dans  leur 
mémoire  que  lorsqu'un  nouveau  danger  les  environne 
et  les  presse  ;  mais  l'imagination  de  l'homme ,  frappée 
par  les  périls  qui  menacent  son  existence ,  effrayée  par 
les  grands  phénomènes  de  la  nature ,  a  dû  bientôt  créer 
le  système  des  châtimens  et  des  récompenses ,  et  la  fable 
d'un  dieu  vengeur  qui  s'irrite  des  fautes  de  la  faiblesse 
humaine.  Aussi,  malgré  les  attributs  de  bonté,  de  jus- 
tice, de  bienfaisance,  dont  nous  nous  plaisons  d'embellir 
l'idée  de  la  Divinité,  vous  trouverez,  Sophie,  que  dans 
le  fait  et  dans  sa  conduite,  le  Dieu  des  nations  est  un 
être  capricieux  ,  cruel,  bizarre ,  vindicatif  et  féroce: 


IO/)  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

chez  tous  les  peuples  il  cherche  à  entraîner  dans  le 
crime,  afin  d'à  voir  le  plaisir  barbare  de  punir  et  d'exer- 
cer ses  vengeances.  Tel  est  le  dieu  des  Juifs  que  les 
chrétiens,  malgré  toutes  leurs  subtilités  métaphysiques, 
n'ont  jamais  pu  rendre  véritablement  juste  et  bienfai- 
sant envers  le  genre  humain  ;  tel  est  chez  presque  toutes 
les  nations  l'aveugle  et  implacable  Destin  qui  décide , 
par  une  fatalité  inévitable,  du  bonheur  et  de  la  vertu 
des  mortels.  On  a  eu  raison  de  dire  que  sans  la  crainte 
d'une  puissance  vengeresse  et  malfaisante,  jamais  l'idée 
de  Dieu  ne  serait  entrée  dans  la  tête  des  hommes. 

Je  trouvai  l'autre  jour  par  hasard  les  Épàrcs  morales 
et  philosophiques  d'un  poète  anglais  dont  j'ignore  le 
nom.  J'ouvris  sans  dessein  ce  recueil  qui  ne  fait  que  de 
paraître  ;  j'y  trouvai  une  vignette  qui  me  parut  su- 
blime. On  voit  un  sculpteur  en  bois  occupé  à  achever 
la  figure  d'une  grue  placée  sur  son  établi.  Pendant  qu'il 
s'applique  à  lui  dégager  les  pieds,  qui  n'ont  pas  tout-à- 
fait  pris  leur  forme ,  sa  femme  est  déjà  prosternée  de- 
vant la  grue,  et  apprend  à  son  enfant  à  l'adorer.  C'est 
le  mot  de  Lucrèce  mis  en  tableau  : 

Quod  finxère  timent. 

Sophie,  tel  est  le  génie  de  l'homme  :  il  n'a  pas  sitôt 
inventé  des  fantômes  ,  qu'il  s'en  fait  peur  à  lui-même. 

Je  donne  à  votre  messager  les  Recherches  sur  l'ori- 
gine du  despotisme  oriental  que  vous  me  demandez. 
Vous  y  trouverez  quelques-unes  de  ces  idées  développées. 
C'est  l'ouvrage  d'un  philosophe  hardi  et  un  peu  sau- 
vage. Il  ne  cherche  point  à  vous  accoutumer  peu  à 
peu  à  la  vérité,  mais  il  vous  arrache  le  bandeau  de  l'er- 


DE    GfiIMM    ET    DIDEROT.  igi 

reur  sans  ménagement.  Si  vous  pardonnez  cette  har- 
diesse ,  vous  désirerez  du  moins  à  votre  guide  ce  charme 
qui  séduit  et  subjugue  l'esprit ,  qui  embellit  la  vérité  la 
plus  sévère.  Une  diction  pure  et  facile,  un  coloris 
aimable  et  doux  rendent  la  philosophie  touchante,  et 
nous  inspirent  de  la  confiance  et  de  la  passion  pour  ses 
organes.  Les  Grecs  nous  ont  appris  à  aimer  la  grâce 
unie  à  la  force;  que  ceux  qui  veulent  nous  éclairer  et 
nous  instruire,  imitent  la  manière  de  nos  maîtres. 

Vous  qui  méprisez  les  systèmes  et  les  assertions  té- 
méraires dans  tous  les  genres  ,  vous  reprocherez  peut- 
être  au  philosophe  que  vous  allez  lire ,  d'établir  ses 
opinions  avec  trop  d'empire  et  de  vous  donner  pour 
démontré  ce  qui  n'est  que  vraisemblable.  Vous  aimez, 
Sophie  ,  'que  celui  à  qui  vous  voulez  devoir  votre  in- 
struction n'accorde  à  ses  idées  un  plus  grand  degré 
d'évidence  que  vous  ne  leur  pouvez  en  accorder  vous- 
même  ;  vous  voulez  qu'il  vous  associe  à  ses  travaux  et 
à  ses  recherches,  qu'il  ne  dise  pas  tout,  si  bien  qu'il 
ne  vous  reste  rien  à  penser ,  rien  à  deviner.  Il  faut  au 
peuple  des  vérités  communes  et  claires;  être  bienfaisant 
et  juste,  ne  peut  avoir  qu'un  sens  dans  toutes  les  lan- 
gues, et  la  morale  ne  doit  pas  être  une  science  de  l'é- 
cole; mais  le  philosophe  qui  traite  de  l'origine  des 
choses,  qui  remonte  aux  causes  premières ,  qui  cherche 
à  pénétrer  le  génie  de  la  nature  et  de  l'homme,  ne  doit 
écrire  que  pour  les  esprits  accoutumés  à  la  méditation. 
Plus  les  questions  qu'il  examine  sont  enveloppées  de 
doutes  et  de  ténèbres,  moins  il  doit  se  livrer  à  l'engoue- 
ment de  ses  idées  :  moins  il  leur  attachera  d'importance, 
plus  vous  serez  disposée  à  leur  en   trouver.    Une  vue 


1Q2  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

grande  et  sublime,  une  idée  profonde  et  lumineuse, 
négligemment  jetées ,  vous  frapperont  bien  plus  sûre- 
ment qu'une  vérité  laborieusement  démontrée  par  un 
écrivain  dogmatique. 

Bannissons,  Sophie,  bannissons  à  jamais  de  nos  re- 
cherches cette  triste  et  stérile  méthode  dont  le  moindre 
tert  est  d'avoir  enseigné  aux  esprits  ordinaires  d'usur- 
per le  langage  et  les  droits  des  hommes  de  génie.  La 
marche  de  la  vérité,  semblable  à  celle  de  l'éclair  qui 
part  du  firmament,  est  rapide  et  partout  lumineuse. 
Vous  n'avez  qu'un  instant  pour  l'apercevoir ,  mais  cet 
instant  suffît  aux  esprits  tels  que  le  vôtre  :  les  autres 
ressemblent  à  ces  enfans  qu'un  charlatan  amuse  en 
contrefaisant  les  météores  de  l'air;  ils  en  sont  plus  con- 
tens  à  proportion  qu'ils  en  reviennent  les  yeux  éblouis. 
Laissons  faire  les  charlatans,  mais  ne  perdons  pas 
notre  temps  avec  eux. 

Le  philosophe  vous  salue  et  vous  regrette.  Il  m'a 
affligé  ces  jours  passés,  car  il  savait  le  jour  du  mois  et 
de  la  semaine;  mais  il  prétend  que  c'est  votre  absence 
qui  en  est  cause.  Sophie,  s'il  apprend  jamais  à  dater  ses 
lettres,  c'en  est  fait  de  son  bonheur  et  de  son  génie.  Re- 
venez, et  qu'il  ne  vous  doive  point  cette  funeste  science. 
Nous  comptons  les  momens  en  attendant  celui  qui  doit 
vous  ramener  dans  le  sein  de  l'amitié  et  de  la  philoso- 
phie. Nous  marchons  les  soirs  sur  cette  terrasse  près  les 
rives  tranquilles  de  la  Seine,  mais  nos  entretiens  sont 
moins  animés,  et  les  cris  d'une  joie  indiscrète  ne  trou- 
blent plus  le  silence  de  la  nuit.  Au  reste,  nous  disputons 
toujours  sur  le  pouvoir  de  la  vérité.  Il  voit  toujours  la 
vérité  et  la  vertu  comme  deux  grandes  statues  élevées 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  JO,3 

sur  la  surface  de  la  terre  et  immobiles  au  milieu  des 
ravages  et  des  ruines  de  tout  ce  qui  les  environne.  Moi, 
je  les  vois  aussi  ces  grandes  statues ,  mais  leur  piédestal 
me  paraît  semé  d'erreurs  et  de  préjugés,  et  je  vois 
se  mouvoir  autour  une  troupe  de  niais  dont  les  yeux 
ne  peuvent  s'élever  au-dessus  du  piédestal  ;  ou ,  s'il  se 
trouve  parmi  eux  quelques  êtres  privilégiés  qui,  avec 
les  yeux  pénétrans  de  l'aigle,  percent  les  nuages  dont 
ces  grandes  figures  sont  couvertes ,  ils  sont  bientôt  l'ob- 
jet de  la  haine  et  de  la  persécution  de  cette  petite  po- 
pulace hargneuse,  remplie  de  présomption  et  de  sottise. 
Qu'importe  que  ces  deux  statues  soient  éternelles  et 
immobiles,  s'il  n'existe  personne  pour  les  contempler, 
ou  si  le  sort  de  celui  qui  les  aperçoit  ne  diffère  point 
du  sort  de  l'aveugle  qui  marche  dans  les  ténèbres  ?  Le 
philosophe  m'assure  qu'il  vient  un  moment  où  le  nuage 
s'entr'ouvre ,  et  qu'alors  les  hommes  prosternés  recon- 
naissent la  vérité  et  rendent  hommage  à  la  vertu.  Ce 
moment ,  Sophie,  ressemblera  au  moment  où  le  fils  de 
Dieu  descendra  dans  la  nuée.  Nous  vous  supplions  que 
celui  de  votre  retour  soit  moins  éloigné. 


NOTICE  SUR   M.   BOULLANGER,  AUTEUR   DU    DESPOTISME 
ORIENTAL. 

Les  Recherches  sur  V origine  du  despotisme  oriental, 
dont  il  est  question  dans  l'article  précédent,  ont  été 
imprimées  à  Genève,  il  y  a  environ  un  an;  mais  peu 
d'exemplaires  ont  pénétré  en  France;  c'est  un  ouvrage 
posthume  de  M.  Boullanger ,  inspecteur  des  ponts-et- 

i3 


iq4  correspondance  inédite 

chaussées.  Son  métier  l'ayant  mis  à  portée  d'examiner 
souvent  les  différentes  couches  de  la  terre  ,  il  se  livra 
à  l'étude  de  l'histoire  de  la  nature  ;  et  comme  les  pre- 
miers pas  qu'il  fit  dans  cette  science  lui  démontraient 
la  nécessité  de  remonter  à  la  plus  haute  antiquité ,  il 
se  livra  avec  plus  d'ardeur  encore  à  l'étude  des  langues 
anciennes  ,  et  surtout  de  la  langue  hébraïque  ;  il  y  fit  en 
peu  de  temps  de  grands  progrès,  comme  ses  Recherches 
sur  le  despotisme  le  prouvent.  11  est  mort ,  il  y  a  quatre 
ans,  dans  la  force  de  l'âge,  n'ayant  pas,  je  crois,  plus 
de   trente-six  ans.  C'est,  comme  on  a  remarqué,   un 
philosophe  un  peu  sauvage;  mais  il  étonne  quelquefois 
par  la  hardiesse  de  ses  vues ,  qu'il  a  le  défaut  de  répéter 
trop  souvent.  Son  livre  plus  court  de  la  grande  moitié 
et  ses  idées  proposées  d'un  ton  moins  dogmatique ,  fe- 
raient beaucoup   plus  d'effet.  On   lit  à  la  tête  de  ces 
Recherches  une  lettre  adressée  à  M.  Helvétius ,  dans  le 
temps  de  la   grande  rumeur  excitée   par  le  livre   de 
F  Esprit  Ce  morceau  est  mieux  écrit  que  l'ouvrage  même 
de  M.  Boullanger.  Cet  auteur  a  encore  laissé  quelques 
autres  manuscrits  qui  se  trouvent  dans  le  cabinet  de 
quelques  curieux  ;  mais  la  mort  l'a  empêché  de  donner 
un  peu  de  perfection  à  aucun  de  ses  ouvrages. 

Il  existe  un  livre  intitulé  :  le  Christianisme  dévoilé , 
ou  Examen  des  principes  et  des  effets  de  la  religion 
chrétienne,  par  feu  M.  Boullanger,  volume  in-8°.  On 
voit  d'abord  qu'on  lui  a  donné  ce  titre  pour  en  faire  le 
pendant  de  V Antiquité  dévoilée;  mais  il  ne  faut  pas 
beaucoup  se  connaître  en  manière  pour  sentir  que  ces 
deux  ouvrages  ne  sont  pas  sortis  de  la  même  plume. 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  1Q.5 

On  peut  assurer  avec  la  même  certitude  que  celui  dont 
nous  parlons  ne  vient  point  de  la  fabrique  de  Ferney , 
parce  que  j'aimerais  mieux  croire  que  le  patriarche  eût 
pris  la  lune  avec  ses  dents:  cela  serait  moins  impossible 
que  de  quitter  sa  manière  et  son  allure  si  complètement 
qu'il  n'en  restât  aucune  trace  quelconque.  Par  la  même 
raison,  je  ne  crois  ce  livre  d'aucun  de  nos  philosophes 
connus,  parce  que  je  n'y  trouve  la  manière  d'aucun  de 
ceux  qui  ont  écrit. D'où  vient-il  donc?  Ma  foi,  je  serais 
fâché  de  le  savoir ,  et  je  crois  que  l'auteur  aura  sage- 
ment fait  de  ne  mettre  personne  dans  son  secret.  C'est 
le  livre  le  plus  hardi  et  le  plus  terrible  qui  ait  jamais 
paru  dans  aucun  lieu  du  monde.  La  préface  consiste 
dans  une  Lettre  où  l'auteur  examine  si  la  religion  est 
réellement  nécessaire  ou  seulement  utile  au  maintien 
ou  à  la  police  des  empires ,  et  s'il  convient  de  la  res- 
pecter sous  ce  point  de  vue.  Comme  il  établit  la  néga- 
tive, il  entreprend  en  conséquence  de  prouver,  par  son 
ouvrage ,  l'absurdité  et  l'incohérence  du  dogme  chré- 
tien et  de  la  mythologie  qui  en  résulte,  et  l'influence  de 
cette  absurdité  sur  les  têtes  et  sur  les  âmes.  Dans  la 
seconde  partie ,  il  examine  la  morale  chrétienne ,  et  il 
prétend  prouver  que  dans  ses  principes  généraux  elle 
n'a  aucun  avantage  sur  toutes  les  morales  du  monde , 
parce  que  la  justice  et  la  bonté  sont  recommandées 
dans  tous  les  catéchismes  de  l'univers  ,  et  que  chez  au- 
cun peuple,  quelque  barbare  qu'il  fût,  on  n'a  jamais 
enseigné  qu'il  fallût  être  injuste  et  méchant.  Quant  à 
ce  que  la  morale  chrétienne  a  de  particulier,  l'auteur 
prétend  démontrer  qu'elle  ne  peut  convenir  qu  a  des 
enthousiastes  peu  propres  aux  devoirs  de  la  société,  pour 


196  CORRESPONDANCE    INEDITE 

lesquels  les  hommes  sont  dans  ce  monde.  Il  entreprend 
de  prouver,  dans  la  troisième  partie,  que  la  religion  chré- 
tienne a  eu  les  effets  politiques  les  plus  sinistres  et  les 
plus  funestes ,  et  que  le  genre  humain  lui  doit  tous  les 
malheurs  dont  il  a  été  accablé  depuis  quinze  à  dix- 
huit  siècles ,  sans  qu'on  en  puisse  encore  prévoir  la  fin. 
Ce  livre  est  écrit  avec  plus  de  véhémence  que  de  véri- 
table éloquence  ;  il  entraîne.  Son  style  est  châtié  et 
correct ,  quoiqu'un  peu  dur  et  sec  ;  son  ton  est  grave 
et  soutenu.  On  n'y  apprend  rien  de  nouveau, et  cepen- 
dant il  attache  et  intéresse.  Malgré  son  incroyable  té- 
mérité, on  ne  peut  refuser  à  l'auteur  la  qualité  d'homme 
de  bien  fortement  épris  du  bonheur  de  sa  race  et  de  la 
prospérité  des  sociétés  ;  mais  je  pense  que  ses  bonnes 
intentions  seraient  une  sauve-garde  bien  faible  contre 
les  mandemens  et  les  réquisitoires. 


SUR  L'ÉGLISE  DE  SAINTE-GENEVIEVE  ET  SDR  l' ARCHITEC- 
TURE    ANCIENNE     ET    MODERNE1. 

A  Paris',  ce  1 5  octobre  1764. 

L'attention  du  public  sur  l'édifice  de  Sainte-Gene- 
viève a  donné  occasion  à  M.  Le  Roy,  historiographe  de 
l'Académie  royale  d'Architecture,  et  membre  de  l'Insti- 
tut de  Bologne,  de  publier,  en  quatre-vingt-dix  pages 
in-8°,  une  Histoire  de  la  disposition  et  des  formes  diffé- 
rentes que  les  chrétiens  ont  données  à  leurs  temples 

1 .  La  Correspondance ,  première  édition,  ne  contient  que  deux  pages  de 
ces  deux  lettres,  qui  contiennent  des  réflexions  très-instructives  et  très- 
piquantes.  Nous  ne  rétablissons  ici  que  les  fragmens  supprimés. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  I97 

depuis  le  règne  de  Constantin-le-Grand  jusqu'à  nous. 
Nous  devons  déjà  à  cet  académicien  le  livre  magnifique 
des  Ruines  de  l'ancienne  Grèce,  où  ces  ruines  ont  été  des- 
sinées, gravées  etexpliquées ,  à  l'imitation  du  superbe  re- 
cueil que  les  Anglais  ont  publié  des  Ruines  de  Palmyre. 
C'est  le  fruit  des  voyages  que  M.  Le  Roy  a  faits  dans  ces 
régions  consacrées  par  tant  de  monumens  précieux. 

Le  but  de  M.  Le  Roy,  dans  l'ouvrage  qu'il  vient  de 
donner  sur  les  temples  chrétiens ,  est  de  montrer  la 
suite  des  idées  qui  se  sont  succédé  dans  la  construc- 
tion des  églises  depuis  que  la  religion  chrétienne  est 
devenue  le  culte  dominant  des  peuples  de  l'Europe. 
C'est  proprement  l'histoire  des  pensées  de  tous  les  grands 
architectes  qui  ont  entrepris  de  tels  édifices,  et  la 
marque  caractéristique  et  différentielle  qui  distingue  ces 
monumens  l'un  de  l'autre.  On  y  voit  comment  les  idées 
des  premiers  artistes  ont  été  successivement  employées, 
complétées,  perfectionnées,  corrigées  par  les  artistes 
suivans. 

M.  Le  Roy  commence  par  examiner  la  forme  des 
basiliques  anciennes,  ou  palais  royaux,  qui  ont  d'abord 
servi  de  temples  aux  chrétiens ,  et  dont  ils  ont  même 
transportée  nom  aux  lieux  de  leurs  exercices  religieux. 
La  première  basilique  chrétienne,  selon  lui,  ne  diffère 
d'une  basilique  ou  d'une  cour  de  justice,  que  par  la 
forme  de  la  croix,  que  les  chrétiens  ont  dès-lors  donnée 
à  des  temples  qui  devaient  sans  cesse  retentir  du  mi- 
racle de  la  croix.  M.  Le  Roy  montre  comment  cette 
première  basilique  a  servi  de  modèle  à  Sainte-Sophie 
de  Constantinople,  où  les  musulmans  adorent  aujour- 
d'hui le  dieu  de  Mahomet.  De  là  il  passe  à  l'histoire 


K)8  correspondance  inédite 

de  l'église  de  Saint-Marc  de  Venise,  à  celle  de  Sainte- 
Marie-des-Fleurs  de  Florence  ,  ensuite  à  une  petite 
église  des  Augustins,  près  de  la  place  Navone  à  Rome. 
Il  prétend  que  sans  ces  trois  édifices  l'église  de  Saint- 
Pierre  de  Rome  n'aurait  jamais  existé.  Après  avoir 
examiné  ce  superbe  et  magnifique  monument,  il  passe 
à  l'église  de  Saint-Paul  de  Londres,  de  là  à  la  chapelle 
des  Invalides  à  Paris ,  et  à  la  chapelle  du  roi  à  Versailles, 
et  enfin  aux  églises  de  Sainte-Geneviève  et  de  la  Ma- 
deleine que  l'on  construit  actuellement.Cette  dernière  est 
de  l'invention  de  M.  Contant,  dont  on  ne  connaît  en- 
core point  de  chef-d'œuvre,  quoiqu'il  ait  couvert  Paris 
de  ses  bâtimens.  Dans  cette  liste  de  temples,  vous  voyez 
qu'il  n'est  point  question  des  églises  gothiques  dont 
toute  l'Europe  s'est  cependant  trouvée  remplie:  M.  Le 
Roy  n'en  parle  qu'en  passant  et  très-légèrement. 

En  général,  ce  qui  manque  à  son  ouvrage  c'est  la 
netteté  des  vues  et  la  lumière.  Il  n'y  a  que  deux  ma- 
nières d'écrire  sur  les  arts  :  l'une,  de  détailler  avec  pré- 
cision et  clarté  les  ouvrages  existans,  les  comparer,  les 
apprécier,  etc.  ;  l'autre,  d'ajouter  à  ces  détails  des  vues 
lumineuses  et  profondes  ,  si  vous  en  êtes  capable.  Le 
projet  de  montrer  la  succession  des  pensées  des  grands 
artistes  dans  la  construction  des  temples  chrétiens  était 
beau;  mais  l'exécution  ne  satisfait  que  faiblement. 

On  ferait  un  ouvrage  savant  et  curieux  sur  l'état  et 
les  progrès  de  l'architecture  depuis  la  renaissance  du 
goût  et  des  arts  en  Europe  ;  mais  un  seul  grand  archi- 
tecte vaudrait  encore  mieux  que  cinquante  savans  qui 
écriraient  avec  succès  sur  l'architecture.  Il  en  est  de 
cet  art  comme  de  la  poésie;  un  seul  grand  modèle  vaut 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 99 

mieux  que  vingt  traités,  tout  comme  X Iliade  est  préfé- 
rable à  toutes  les  poétiques  faites  et  à  faire. 

Nous  avons  eu  raison  sans  doute  de  quitter  notre 
goût  gothique  pour  cette  belle  architecture  grecque 
que  les  grands  hommes  d'Italie  ont  rétablie  en  Europe 
depuis  environ  trois  cents  ans;  mais  imiter  les  anciens, 
ce  n'est  pas  copier  leurs  ouvrages,  c'est  créer  à  leur 
exemple  avec  ce  génie  qui  sait  trouver  à  chaque  chose 
ses  propriétés  et  ces  convenances.  Un  poète  qui  copie- 
rait les  sublimes  tragédies  du  théâtre  d'Athènes  n'ob- 
tiendrait pas  pour  cela  une  place  à  coté  de  Sophocle  et 
d'Euripide.  Imiter  ces  grands  hommes  consiste  à  in- 
venter des  situations,  des  scènes,  des  discours  assez  pa- 
thétiques, assez  vrais,  assez  sublimes,  assez  forts  pour 
pouvoir  soutenir  la  comparaison  de  leurs  pièces  ;  mais 
les  théâtres  modernes  n'ayant  plus  le  même  but  que  les 
théâtres  anciens,  et  ne  servant  qu'à  l'amusement  de 
l'élite  d'une  nation,  tandis  qu'ils  étaient  consacrés  an- 
ciennement à  l'instruction  publique  du  peuple,  il  est 
évident  que  l'ordonnance  de  nos  spectacles  ne  devrait 
avoir  rien  de  commun  avec  celle  des  spectacles  d'Athènes 
et  de  Rome. 

Il  en  est  de  même  de  l'architecture,  où  il  me  semble 
que  nous  avons  encore  plus  servilement  copié  les  an- 
ciens que  dans  les  autres  arts.  Pour  construire  des 
églises  chrétiennes,  nous  avons  porté  nos  études  sur  les 
temples  anciens  ;  mais  quelle  ressemblance  y  a-t-il  entre 
un  temple  de  Jupiter  ou  de  Diane  et  un  temple  de  Jésus- 
Christ?  Aucune.  Je  trouve  dans  les  anciens  un  lieu 
propre  à  une  boucherie ,  parce  qu'ils  étaient  destinés 
aux  sacrifices.  Nous  ne  faisons  dans  nos  temples  rien  de 


200  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

ce  que  les  anciens  faisaient  dans  les  leurs,  et  nous  les 
avons  choisis  pour  modèles.  Quelle  absurdité  !  En  géné- 
ral ,  l'architecture  me  paraîtra  au  berceau  aussi  long- 
temps qu'il  ne  suffira  pas  de  la  simple  inspection  de 
l'extérieur  d'un  édifice  pour  faire  juger  l'homme  le  plus 
ignorant  de  l'usage  auquel  il  est  destiné.  Il  faut  qu'un 
arsenal  ait  l'air  arsenal,  avant  d'être  rempli  d'instrumens 
et  d'attirails  de  guerre;  il  faut  que  dans  une  église  ca- 
tholique tout  serve  à  la  pompe  du  sacrifice  de  la  messe, 
il  faut  que  dans  une  église  protestante  tout  indique  que 
la  prédication  et  l'instruction  du  peuple  sont  le  prin- 
cipal exercice  de  ce  lieu;  il  faut  qu'au  premier  coup- 
d'œil,  je  puisse  discerner  une  place  royale  d'une  place 
marchande ,  et  celle-ci  d'une  place  militaire ,  un  hôtel- 
de-ville  d'une  salle  de  spectacle,  etc.  Tout  est  encore  à 
inventer;  et  l'esprit,  la  convenance,  l'usage,  ont  été 
trop  négligés  dans  nos  ouvrages  d'architecture. 

M.  Le  Roy  parle  en  plusieurs  endroits  du  péristyle 
du  Louvre  comme  d'un  superbe  monument,  et  il  a  raison 
sans  doute.  C'est  d'ailleurs  la  mode  depuis  quinze  ans , 
de  l'élever  au-dessus  de  tous  les  monumens  qui  existent 
en  Europe,  et  je  ne  conseillerais  à  personne  de  hasarder 
la  plus  légère  critique  sur  ce  chef-d'œuvre  de  Perrault. 
Remarquons  toutefois  qu'il  se  pourrait  que  ce  monu- 
ment superbe  ne  fût  beau  qu'autant  que  le  Louvre  ne 
serait  point  achevé  ,  et  que  plus  il  ressemblera  à  une 
ruine,  plus  il  trouvera  d'admirateurs,  parce  que  rien 
n'empêche  alors  mon  imagination  de  supposer  toutes 
les  convenances  qui  lui  manquent  Mais  si  jamais  le 
Louvre  s'achève,  je  serai  obligé  de  faire  taire  mon  ima- 
gination, de  n'en  croire  que  mes  yeux,  et  de  n'écouter 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  201 

que  la  raison.  Je  demanderai  alors  comment  cette  su- 
perbe colonnade  se  trouve  au  premier  étage,  au-dessus 
de  la  principale  porte  d'entrée,  sans  être  soutenue  par 
aucun  ordre  d'architecture  ?  Car  être  élevé  sur  un  mur 
percé  de  portes  ou  de  croisées  et  de  fenêtres  dans  toute 
sa  longueur,  ce  n'est  pas  là  une  chose  bien  satisfaisante 
pour  l'œil;  ce  mur  a  l'air  très-bourgeois,,  et  ne  donne 
aucune  idée  d'un  palais  royal.  Je  demanderai  ensuite 
par  où  l'on  arrive  à  cette  galerie  formée  par  une  colon- 
nade si  superbe?  Car  je  ne  vois  aucune  escalier  qui  y 
conduise ,  puisque  ces  escaliers  sont  dans  l'intérieur  de 
l'édifice,  et  que  les  hommes  que  je  verrai  mouvoir  dans 
cette  galerie  auront  l'air  d'y  être  entrés  par  quelque 
trappe  ou  quelque  porte  dérobée.  Si  je  voyais  de  ma- 
gnifiques escaliers  s'élever  depuis  la  place  jusqu'à  cette 
galerie,  je  dirais  que  je  reconnais  là  l'abord  du  palais 
d'un  grand  roi.  Mais,  me  dira-t-on,  cette  galerie  n'est 
point  destinée  à  servir  d'entrée  au  palais;  elle  servira 
dans  les  jours  de  solennité  au  monarque  pour  s'y  mon- 
trer à  son  peuple  au  milieu  de  toute  sa  cour.  Soit; mais 
outre  que  le  roi  et  son  cortège  seront  soupçonnés 
d'avoir  passé  par  une  trappe  pour  entrer  dans  cette  ga- 
lerie ,  puisqu'on  n'aperçoit  point  d'abord  qui  réponde  à 
la  magnificence  et  à  la  grandeur  de  la  colonnade,  ne 
voyez-vous  pas  que  le  monarque  et  sa  cour  auront  dans 
cette  immense  galerie  l'air  du  roi  et  de  la  cour  de  Lili- 
put  transplantés  dans  le  palais  royal  des  Brobdingnacs. 
A  quoi  se  réduit  donc  le  mérite  de  Perrault  ?  A  avoir 
dessiné  avec  beaucoup  de  goût  et  de  connaissance 
l'ordre  le  plus  riche  de  l'architecture  grecque,  suivant 
les  plus  belles   proportions  connues,  à  l'avoir  embelli 


202  CORRESPONDANCE    INEDITE 

de  tout  ce  que  l'ordre  corinthien  peut  supporter  d'or- 
nemens  dans  ses  colonnades,  dans  ses  niches,  dans  ses 
plafonds,  etc. ,  et  à  avoir  placé  à  la  principale  façade  du 
palai  sdu  Louvre  un  superbe  monument  d'architec- 
ture, sans  but  et  sans  jugement.  Non  erat  his  locus. 

Cette  imitation  servile  des  ordres  anciens  est  encore 
plus  choquante  dans  les  palais  particuliers.  La  distri- 
bution intérieure  de  nos  édifices  ne  ressemble  en  rien  à 
celle  des  Grecs  et  des  Romains,  et  nous  voulons  conser- 
ver l'extérieur  de  leur  architecture!  En  France  surtout, 
où  le  goût  et  la  recherche  dans  les  ameublemens,  dans 
les  distributions  d'appartemens,  et  la  science  des  formes 
agréables  et  commodes,  sont  poussés  au  plus  haut  degré 
de  perfection,  l'ordre  extérieur  est  sacrifié  à  tout  in- 
stant, et  exposé  à  mille  outrages  pour  donner  à  l'inté- 
rieur tous  les  agrémens  dont  il  peut  être  susceptible. 
Un  architecte  français  vous  coupera  sans  miséricorde 
une  corniche,  un  pilastre  par  le  beau  milieu;  il  parta- 
gera une  croisée  en  deux  étages  pour  faire  des  entre- 
sols, si  cela  lui  convient ,  ou  bien  il  la  fera  passer  tout 
à  travers  une  corniche.  Il  est  vrai  qu'il  aura  arrangé  dans 
l'intérieur  un  appartement  à  tourner  la  tête.  Il  y  aura 
des  dégagemens,  des  escaliers  dérobés,  des  aisances,  des 
recherches  et  des  agrémens  à  l'infini;  ce  goût  est  même 
poussé  si  loin  ,  que  le  plus  simple  particulier  se  trouve 
logé  à  Paris,  avec  plus  de  commodité  que  les  plus 
grands  personnages  ailleurs.  Mais  ne  vaudrait-il  pas 
mieux  s'en  tenir,  quant  à  l'extérieur,  à  une  simple  ar- 
chitecture bourgeoise,  et  renoncer  à  tout  ornement,  que 
de  les  défigurer  avec  si  peu  de  scrupule? 

Celui-là  serait  un  grand  architecte  qui  saurait  corn- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2o3 

biner  la  beauté  extérieure  des  palais  d'Italie  avec  les 
agrémens  de  l'intérieur  des  maisons  de  Paris.  Celui-là 
serait  un  homme  d'un  grand  génie  qui ,  dans  la  con- 
struction d'une  église ,  saurait  joindre  la  légèreté  et  la 
hardiesse  gothiques  à  la  beauté  et  à  la  majestée  de  l'ar- 
chitecture grecque. 


A  Paris,  ce  le'  novembre  1764. 

Après  avoir  entendu  parler  M.  Le  Roy  de  colonnes, 
de  corniches,  d'architraves,  de  pendentifs ,  employés  à 
tort  et  à  travers  dans  la  construction  des  temples  chré- 
tiens, par  les  architectes  modernes,  je  vais  essayer  à 
mon  tour  de  tracer  l'esquisse  d'une  histoire  des  temples 
chrétiens. 

Nous  connaissons  six  ordres  d'architecture  :  l'égyp- 
tien ,  le  grec ,  le  romain  ,  le  gothique ,  l'arabesque ,  le 
moderne.  Le  premier  de  ces  ordres  fut  imité ,  embelli  , 
perfectionné  par  le  second,  qui  devint  à  son  tour  le  mo- 
dèle du  troisième.  L'idée  primitive  de  ces  trois  ordres* 
celle  qui  sert  de  base  à  leurs  proportions,  était  la  ca- 
bane ,  c'est-à-dire  une  charpente  faite  de  bonnes  pou- 
tres ,  bien  équarries  et  surmontées  d'un  toit  angulaire. 
Les  Goths  choisirent  pour  leur  modèle  d'architecture 
leur  habitation  ordinaire,  les  forêts  dont  les  arbres 
s'entrelacent  et  se  terminent  en  berceaux.  Les  Arabes 
eurent  pour  première  idée  des  cintres  immédiatement 
posés  sur  des  piliers.  Les  modernes  ,  n'ayant  d'autre 
projet  que  d'imiter  servilement  les  anciens,  ont  tout 
gâté ,  tout  perdu.  Nous  avons  fait  presque  toujours,  mais 
surtout  en  architecture,  comme  les  enfansqui,  voyant. 


204  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

faire  des  évolutions  sur  une  place  d'armes,  se  mettent 
a  contrefaire  l'exercice  :  ce  qui  fait  admirer  une  troupe 
guerrière  devient  risible  dans  ses  singes.  A  la  renais- 
sance des  arts  notre  goût  s'est  formé ,  nous  nous  sommes 
aperçus  de  la  perfection  et  de  la  beauté  de  l'architec- 
ture grecque ,  et  nous  avons  dit  :  Les  Grecs  faisaient 
des  colonnes ,  faisons  donc  des  colonnes.  Il  fallait  voir, 
avant  tout ,  que  les  Grecs  ne  faisaient  rien  en  architec- 
ture  qui  ne  fût  profondément  raisonné,  et  il  fallait  dire: 
Tâchons  de  raisonner  nos  ouvrages  aussi  profondément 
qu'eux. 

J'ai  déjà  remarqué  combien  cette  maxime,  essentielle 
à  tout  peuple  qui  veut  exceller  dans  les  arts,  a  été  né- 
gligée par  Perrault ,  dans  ce  péristyle  tant  vanté  du 
Louvre.  En  lisant  l'ouvrage  de  M.  Le  Roy,  vous  verrez 
comment  cette  colonnade  du  Louvre  a  été  spirituel- 
lement transportée  dans  l'intérieur  de  la  chapelle  du 
château  de  Versailles.  Ce  double  emploi  dans  deux  édi- 
fices si  différens,  suffit  pour  faire  la  critique  des  ar- 
chitectes ;  mais  lorsque  vous  examinerez  un  peu  mieux 
cette  chapelle  de  Versailles,  aussi  fort  vantée,  vous  trou- 
verez que  Mansart ,  avec  tous  ses  efforts ,  n'a  su  lui  ôter 
en  bas  l'air  gothique ,  et  que  ces  voûtes  gothiques  de 
la  nef  ont  été  surmontées,  on  ne  sait  pourquoi ,  d'un 
superbe  ordre  corinthien  qui  s'élève  à  la  hauteur  de  la 
tribune  du  roi  : 

...  Ut  turpiter  atrum 
Desinat  in  piscem  mulier  formosa  superne.... 
0  imitatores,  servum  pecus! 

Mais  pour  faire  sentir  toute  notre  absurdité  dans  la 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  205 

construction  des  temples,  il  faut  reprendre  les  choses 
d'un  peu  plus  haut. 

Le  but  des  peuples  anciens  qui  les  premiers  ont 
élevé  des  temples,  était  de  loger  leurs  dieux.  Nous  nous 
sommes  mis  à  couvert  avec  nos  femmes  et  nos  enfans , 
laisserons-nous  nos  dieux  sans  habitation  ?  Leur  puis- 
sance doit  rendre  leurs  demeures  respectables  et  sa- 
crées; nos  dieux  valent  infiniment  mieux  que  nous,  il 
faut  que  leurs  maisons  soient  plus  grandes  et  plus  ma- 
gnifiques que  les  nôtres.  Voilà  le  raisonnement  de  ces 
peuples  simples  et  grossiers ,  voilà  l'origine  et  le  but 
de  l'architecture  des  temples  née  en  Egypte,  portée  par 
les  Grecs  au  plus  haut  degré  de  perfection ,  imitée  en- 
suite par  les  Romains.  Un  temple  était  le  logement  d'un 
dieu ,  comme  la  cabane  l'était  d'un  chef  de  famille  et 
des  siens.  La  statue  du  dieu  était  placée  au  milieu  de 
sa  demeure  ;  mais  remarquez  que  les  sacrifices ,  les  cé- 
rémonies religieuses,  se  célébraient  au  dehors.  La  foule 
du  peuple  n'entrait  donc  jamais  dans  les  temples  pen- 
dant les  solennités;  ce  privilège  était  réservé  aux  prêtres 
comme  attachés  au  service  du  maître  de  la  maison  ,  ou 
à  quelques  âmes  dévotes  qui  avaient  la  statue  du  dieu 
à  orner ,  un  vœu  à  remplir  ,  une  offrande  à  faire ,  un 
oracle  à  consulter  ;  mais  le  peuple  n'y  avait  que  faire. 
Tout  ce  qui  se  passait  dans  l'intérieur  était  particulier 
et  mystérieux.  Voilà  pourquoi  les  temples  étaient  obs- 
curs et  peu  spacieux ,  n'avaient  qu'une  seule  porte , 
point  de  fenêtres,  peu  de  jour  ;  ils  avaient  été  imités 
d'après  le  premier  refuge  de  l'homme ,  ils  en  avaient 
conservé  l'image.  Il  a  fallu  une  infinité  de  siècles  au 
genre  humain  pour  lui  persuader  qu'un  homme  ait  be- 


106  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

soin  de  plus  d'un  réduit;  ce  n'est  même  que  depuis 
environ  trois  cents  ans  qu'on  sait  ce  que  c'est  qu'un  ap- 
partement :  les  recherches  et  les  commodités  de  toute 
espèce  n'ont  été  connues  que  de  nos  derniers  temps. 
Si  les  Egyptiens  avaient  eu  une  idée  d'appartement  dans 
leurs  palais ,  je  suis  convaincu  que  leurs  temples  au- 
raient été  partagés  en  plusieurs  compartimens,  dont  la 
distribution  aurait  répondu  à  celle  de  l'intérieur  du 
palais  du  roi,  car  ce  peuple  superstitieux  n'aurait  pas 
voulu  que  ses  dieux  fussent  plus  mal  logés  que  ses  sou- 
verains. 

Quelle  est  donc  la  raison  qui  ait  pu  engager  nos 
architectes  à  prendre  les  temples  anciens  pour  modèles 
dans  la  construction  de  nos  églises  ?  Avons-nous  des 
dieux  à  loger  ?  Notre  culte  a-t-il  les  mêmes  cérémo- 
nies que  celui  des  Grecs  et  des  Romains,  ou  plutôt  nos 
églises  ne  sont-elles  pas  destinées  à  des  usages  tout-à- 
fait  différens  ?  Un  critique  sévère  qui  serait  persuadé 
que  le  jugement  est  le  premier  attribut  du  génie,  tien- 
drait peut-être  à  l'architecte  de  Sainte-Geneviève  le 
discours  suivant  :  «  Je  croirai  sans  peine,  M.  Soufflot , 
«  que  la  plupart  de  vos  censeurs  n'ont  guère  réfléchi 
«  aux  objections  qu'ils  vous  ont  faites.  Ceux  qui  ont 
«  trouvé  votre  principale  porte  trop  étroite,  ignoraient 
«  vraisemblablement  à  quel  point  ils  avaient  raison. 
«  Pour  leur  répondre,  vous  avez  fait  graver  le  portail 
«  des  temples  anciens  les  plus  fameux  par  leur  belle 
«  architecture,  et  ils  se  sont  peut-être  crus  battus;  mais 
«  il  se  pourrait  que  ces  temples  fussent  très-beaux ,  et 
«  que  le  vôtre  n'en  fût  pas  moins  absurde.  Il  n'y  a  point 
(s  d'exemple  dans  l'histoire,  que  les  Athéniens  se  soient 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  207 

«  plaints  des  portes  trop  étroites  de  leurs  temples,  et  je 
«  ne  voudrais  pas  garantir  qu'on  ne  s'étouffât  à  l'entrée 
«  de  votre  église ,  le  jour  qu'on  y  dira  la  première  messe. 
«  Savez-vous  la  raison  de  cette  différence?  C'est  que 
a  dans  aucune  solennité  le  peuple  n'avait  à  faire  dans 
«  le  temple  de  Minerve,  et  que  dans  toute  solennité  il 
«  faudra  qu'il  entre  dans  l'église  de  Sainte-Geneviève. 
«  Toutes  les  cérémonies  religieuses  se  passaient  à  Athènes 
«  sous  le  péristyle  et  sur  la  place  du  temple  ;  toutes  les 
«  cérémonies  chrétiennes  se  font  dans  l'intérieur  de  l'é. 
«  glise,  et  le  peuple  est  obligé  d'y  être.  Vous  dites  qu'il 
«  vous  était  impossible  de  faire  votre  porte  plus  large 
«  que  l'entre-colonne  du  péristyle,  et  rien  n'est  plus  cer- 
«  tain  ;  mais  montrez-moi  donc  la  nécessité  de  ce  péri- 
«  style;  ou  bien,  voulez-vous  qu'une  colonnade  inutile 
«  serve  d'excuse  à  une  porte  incommode?  M.  Soufïlot, 
«  je  vous  loue  d'avoir  étudié  l'architecture  grecque  et 
«  romaine ,  c'est  l'école  du  génie  ;  mais  il  ne  fallait  pas 
«  vous  laisser  entraîner  par  l'exemple  des  architectes 
«  modernes,  qui  ont  partout  montré  plus  de  science  que 
«  de  jugement.  Lorsque  vous  fûtes  chargé  de  la  con- 
«  struction  de  Sainte-Geneviève,  au  lieu  d'avoir  recours 
«  à  vos  études  et  à  vos  porte-feuilles,  il  fallait  vous  de- 
«  mander  ce  que  c'est  qu'un  temple  chrétien  ;  et  si  votre 
«  génie  vous  eût  fait  rencontrer  et  remplir  la  véritable 
«  définition  d'un  tel  édifice ,  votre  église  de  Sainte-Ge- 
«  neviève,  au  lieu  d'être  la  copie  d'un  temple  de  Junon 
«  ou  de  Diane,  serait  devenue  elle-même  un  grand  et 
«  illustre  modèle.  Ce  modèle  est  encore  à  trouver; 
«  et  les  modernes ,  avec  leurs  colonnades  et  leurs  ri- 
te chesses  d'architecture  presque  toujours  prodiguées  à 


308  CORRESPONDANCE    INEDITE 

«  contre-sens,  n'ont  réussi  qu'à  nous  faire  regretter 
«  la  beauté  agreste  mais  raisonnée  des  églises  go- 
«  thiques.  » 


SUR  LE  TESTAMENT  DU  CARDINAL  DE  RICHELIEU. 

A  Paris,  ce  i5  novembre  1764. 

Une  nouvelle  édition  qu'on  vient  de  faire  du  Testa- 
ment  politique  du  cardinal  de  Richelieu  a  renouvelé 
la  dispute  sur  l'authenticité  de  cet  ouvrage.  Il  y  a  quinze 
ans  que  M.  de  Voltaire,  dans  son  écrit  des  Mensonges 
imprimés,  prétendit  prouver  que  ce  livre  ne  pouvait 
être  l'ouvrage  du  cardinal.  M.  de  Foncemagne,  de  l'Aca- 
démie Française,  sous-gouverneur  de  M.  le  duc  de  Char- 
tres, écrivit  alors  en  faveur  du  Testament,  dont  chaque 
ligne  lui  paraissait  déceler  son  illustre  auteur.  La  dis- 
sertation de  M.  de  Foncemagne,  en  forme  de  lettre,  vient 
d'être  considérablement  augmentée,  et  réimprimée  à  la 
suite  de  la  nouvelle  édition  du  Testament  politique  ; 
mais  M.  de  Voltaire  ne  s'est  pas  tenu  pour  battu.  Il  nous 
a  envoyé  desDoutes  nouveaux  sur  le  Testament  attribué 
au  cardinal  de  Richelieu ,  qu'on  a  imprimés  ici,  et  qui 
font  une  brochure  de  soixante-dix  pages.  Il  vient  de 
nous  en  envoyer  une  nouvelle,  qui  paraîtra  sous  peu  de 
jours,  intitulée  :  Arbitrage  entre  M .  de  Foncemagne  et 
M.  de  Voltaire.  Si  cette  dispute  n'est  pas  dans  le  fond 
moins  frivole  que  la  plupart  des  disputes  littéraires,  elle 
peut  du  moins  servir  comme  un  modèle  de  politesse  et 
d'égards  qu'on  devrait  imiter  dans  toutes  les  querelles; 
du  reste  il  est  arrivé  dans  cette  dispute  ce  qui   arrive 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  200, 

toujours,  elles  dégénèrent  ordinairement  en  escrime  et 
combats  d'esprit  où  il  ne  s'agit  plus  de  la  vérité,  mais 
d'avoir  raison. 

Je  crois  que  tout  bon  critique  qui,  après  avoir  lu  le 
Testament,  voudra  examiner  avec  impartialité  les  pièces 
du  procès  ,  faire  abstraction  de  la  platitude  qui  règne 
dans  la  Lettre  de  M.  de  Foncemagne  et  du  prestige  avec 
lequel  M.  de  Voltaire  sait  présenter  ses  idées,  avoir  enfin 
égard  au  caractère  personnel  du  cardinal  et  à  l'esprit  de 
son  siècle,  ne  s'écartera  guère  des  résultats  que  je  vais 
indiquer  ici. 

Le  cardinal  de  Riclielieu ,  grâce  à  la  fondation  de 
l'Académie  Française  ,  a  été  tant  loué  depuis  un  siècle, 
que  le  problème  de  littérature  française  le  plus  difficile 
à  résoudre  aujourd'hui  est  de  trouver,  pour  un  discours 
de  réception,  une  tournure  neuve  de  cet  éloge  indispen- 
sable. Non-seulement  ceux  qui  entrent  dans  la  troupe 
immortelle  sont  obligés  de  faire  une  belle  page  en  faveur 
du  cardinal,  mais  il  y  a  apparence  que  tous  ceux  qui  y 
aspirent  ont  leurs  phrases  toutes  prêtes  pour  l'éloge 
de  ce  fameux  ministre  :  or,  jugez  en  combien  de  porte- 
feuilles cet  éloge  est  multiplié  et  périt  ignoré ,  indépen- 
damment des  occasions  où  le  renouvellement  des  Qua- 
rante lui  permet  de  paraître.  Il  est  à  croire,  par  exemple , 
que  l'abbé  Le  Blanc  le  porte  sur  lui  tout  fait  depuis  plus 
de  quinze  ans,  et  vraisemblablement  c'est  un  éloge  perdu 
qui  ne  verra  jamais  le  jour.  L'archidiacre  Trublet  a  solli- 
cité pendant  vingt  ans  une  place  à  l'Académie,  et  y  est 
enfin  entré  en  tapinois,  lorsque  personne  ne  pensait  plus 
à  lui.  On  prétend  que  dans  ce  long  intervalle  où  il  s'est 
trouvé  à  la  tête  des  postulans ,  il  avait  préparé  un  éloge 

i4 


2IO  CORRESPONDANCE    INEDITE 

funèbre  de  chacun  des  Quarante,  afin  d'être  toujours 
prêt  à  tout  événement ,  et  un  de  ses  compétiteurs  n'é- 
tait pas  sitôt  élu  par  l'Académie ,  que  l'archidiacre  se 
renfermait  dans  son  cabinet  pour  composer  son  éloge  , 
dans  l'espérance  de  lui  succéder  un  jour.  Il  faut  donc 
que  nous  ayons  perdu  au  moins  quarante  ou  soixante 
discours  de  réception ,  seulement  de  la  plume  de  l'ar- 
chidiacre Trublet,  et  si  l'éloge  du  cardinal  s'est  trouvé 
varié  dans  chacun  de  ces  discours,  jugez  de  l'immensité 
de  cette  perte. 

Pour  parler  plus  sérieusement ,  il  faut  convenir  que 
le  cardinal  de  Richelieu  a  été  trop  loué.  C'était  sans 
doute  un  grand  ministre,  mais  était-ce  un  grand  homme 
d'Etat?  Il  ne  devrait  pas  y  avoir  de  différence  entre 
ces  deux  qualifications;  elle  est  cependant  immense.  Le 
nom  du  premier  peut  en  imposer  pendant  un  certain 
temps  ;  la  gloire  du  dernier  est  seule  durable.  Remar- 
quons en  général  que  tout  homme  en  place  qui  aura  de 
la  fermeté  ne  pourra  manquer  de  faire  un  grand  effet 
dans  son  siècle;  mais  le  caractère  de  sa  réputation  dé- 
pendra de  l'étendue  de  ses  idées  et  de  l'élévation  de  son 
ame  :  suivant  le  degré  et  la  mesure  de  ces  qualités ,  il 
sera  ou  l'épouvantail  ou  l'idole  du  genre  humain.  Le 
cardinal  de  Richelieu  avait  une  grande  fermeté  dans  le 
caractère;  mais  il  avait  peu  d'esprit  et  encore  moins  de 
lumières.  Placé  au  timon  des  affaires  malgré  un  roi 
faible,  irrésolu  et  timide,  il  ne  pouvait  manquer  de  de- 
venir le  despote  de  son  maître  ;  gouvernant  l'État  au 
sortir  des  guerres  civiles,  son  caractère  devait  ou  réta- 
blir l'autorité  royale  en  forçant,  par  la  rigueur  des  sup- 
plices ,  les  esprits  les  plus  indociles  au  joug  de  la  sou- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  8  I  I 

mission,  ou  bien  il  pouvait  encore  une  fois  bouleverser 
le  royaume  :  cela  dépendait  de  ceux  qu'il  devait  trouver 
rebelles  à  ses  vues.  Supposons  pour  un  moment  à  Mon- 
sieur, frère  de  Louis  XIII,  un  génie  supérieur,  un  grand 
courage,  de  grandes  ressources  dans  l'esprit,  et  Riche- 
lieu était  perdu.  Quarante  ou  cinquante  ans  plus  lot  il 
aurait  cent  fois  couru  le  risque  d'être  assassiné  en  sor- 
tant du  cabinet  du  roi;  mais  de  son  temps  le  goût  de  ces 
expédiens  était  déjà  passé  en  France.  Malgré  ses  succès, 
Richelieu  n'intéresse  point;  sa  réputation  et  sa  mémoire 
ne  seront  jamais  chères  à  personne.  Si  son  courage  était 
inflexible  ,  son  esprit  était  aussi  rétréci  qu'altier  ;  ce 
grand  ministre  était  sot,  vain  et  dur. 

Si  l'on  avait  jugé  à  propos  d'établir  ce  préliminaire 
dans  la  dispute  qui  s'est  élevée  sur  l'authenticité  de  son 
Testament,  on  l'aurait,  je  crois,  beaucoup  abrégée.  M.  de 
Voltaire  a  beau  yen  de  prouver  que  ce  Testament  est 
un  mauvais  ouvrage  ;  mais  s'il  en  infère  qu'il  ne  peut 
être  du  cardinal ,  je  ne  puis  lui  accorder  cette  consé- 
quence. Il  y  a  sans  doute  beaucoup  de  sottises  dans  ce 
livre;  mais  lorsque  je  repasse  dans  ma  tête  toutes  les 
idées  que  l'étude  de  l'histoire  m'a  laissées,  je  trouve  qu'il 
ne  renferme  rien  qui  ne  soit  d'accord  avec  les  lumières  du 
cardinal  et  de  son  siècle,  avec  son  caractère  et  ses  pas- 
sions, et  leur  langage  tantôt  faux  et  apprêté,  tantôt  vrai 
et  naïf  malgré  lui. 

M.  de  Voltaire  y  trouve  de  très-mauvaises  maximes, 
et  moi  aussi;  mais  elles  décèlent  presque  toujours  le 
caractère  dur  et  violent  du  cardinal ,  et  sont  pour  moi 
une  forte  preuve  de  l'authenticité  de  l'ouvrage;  car  un 
auteur  de  profession  qui  n'écrit  que  pour  débiter  ses 


111  CORRESPONDANCE    INEDITE 

lieux  communs,  ne  se  fait  pas  une  morale  aussi  dure. 

Il  y  trouve  des  bévues,  l'auteur  confond  les  noms  et 
les  faits  historiques;  mais  peut-on  exiger  d'un  ministre 
aussi  occupé  que  le  cardinal,  l'exactitude  d'un  écrivain 
de  profession?  l'un  écrit  de  mémoire,  l'autre  compose 
avec  soin.  Ces  bévues  sont  donc  pour  moi  encore  une 
preuve  en  faveur  de  l'authenticité.  Je  conviens,  du  reste, 
que  ce  1  estament  s'est  trouvé  imparfait  à  la  mort  du  car- 
dinal, et  que  l'éditeur  y  a  pu  insérer  des  sottises  qui  n'y 
étaient  pas. 

M.  de  Voltaire  demande  comment  le  cardinal  aurait 
pu  donner  au  roi  des  conseils  tout-à-fait  contraires  à  ses 
propres  intérêts  ;  et  moi  je  lui  demande  depuis  quand  il 
a  trouvé  les  discours  des  hommes  d'accord  avec  leurs 
actions  ?  Lorsque  le  cardinal  conseillait  au  roi  de  res- 
treindre l'autorité  des  ministres  sur  certains  points,  ce 
n'est  point  de  la  sienne  qu'il  comptait  parler,  c'est  de 
celle  de  ses  successeurs  ;  celui  qui  propose  la  loi  se  re- 
garde toujours  au-dessus  d:elle,  et  s'en  excepte  tacite- 
ment; c'est  une  chose  connue  de  tout  le  monde.  L'abbé 
de  Galiani,  quiaime  à  parler  en  paraboles  comme  Jésus- 
Christ,  dit  que  le  législateur  ressemble  à  ce  peintre  que 
la  police  fit  venir  pour  empêcher  les  saloperies  que  les 
Welches  font  dans  les  culs-de-sac  de  leur  capitale  ,  ap- 
pelés impasses  en  français.  Elle  lui  ordonna  de  peindre 
en  gros  caractères  sur  les  murs  du  cul-de-sac  :  défenses 
sont  faites  de  faire  ici  aucune  ordure  sous  peine 
d'amende  ou  de  punition  corporelle  :  c'est  l'inscription 
élégante  qu'on  lit  dans  tous  les  endroits  écartés  de  Paris. 
Le  peintre  se  met  à  la  besogne.  Au  milieu  de  son  ou- 
vrage il  lui  prend  un  besoin  ;  il  descend  de  l'échelle,  met 


I 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  21 3 

bas  ses  culottes,  et  tout  en  se  soulageant  contre  Pesprit 
de  la  loi,  il  contemple  et  admire  la  beauté  de  son  ou- 
vrage. Dans  cette  parabole,  la  noblesse  de  Fimage  n'est 
pas  moins  digne  d'attention  que  le  sens  profond  de  la 
morale. 

M.  de  Voltaire  demande  enfin  si  un  grand  ministre 
comme  le  cardinal  aurait  fait ,  dans  son  chapitre  des 
qualités  d'un  conseiller  d'État,  un  assemblage  insipide 
de  lieux  communs,  au  lieu  de  traiter  des  intérêts  les  plus 
importans  de  la  monarchie  ;  M.  de  Voltaire  oublie  à 
quel  point  le  cardinal  avait  la  manie  de  bel  esprit  et 
la  prétention  d'auteur.  Je  parierai  que  ce  chapitre  lui 
paraissait  un  chef-d'œuvre.  Je  défie  encore  le  plus  grand 
génie  de  faire  d'un  tel  chapitre  autre  chose  qu'un  amas 
de  lieux  communs  plus  ou  moins  beaux,  suivant  le  ta- 
lent de  l'auteur.  La  morale  du  Télémaque  de  l'aimable 
archevêque  de  Cambrai,  est  très-différente  de  celle  du 
dur  et  superbe  cardinal  de  Richelieu.  Celle-ci  peut  gâter 
l'esprit  et  le  cœur  d'un  jeune  homme,  l'autre  peut  le  for- 
mer à  mille  vertus;  mais  ni  l'une  ni  l'autre  ne  lui  ap- 
prendra le  secret  d'être  homme  d'Etat ,  cela  s'apprend 
dans  une  autre  école.  M.  de  Voltaire  est.  de  mauvaise 
foi  quand  il  fait  répondre  par  le  maréchal  de  Villars  , 
une  partie  des  lieux  communs  du  cardinal  à  LouisXIV, 
lorsque  celui-ci  l'envoie  tenter  la  défense  de  la  monar- 
chie réduite  aux  abois.  Sans  doute  cette  manière  de 
répondre  eût  été  fort  ridicule  ,  lorsqu'il  s'agissait  de 
concerter  un  plan  ,  d'arranger  ses  parties ,  d'écarter  ou 
de  vaincre  des  obstacles,  etc.  ;  mais  si  le  maréchal  de 
Villars  ,  la  guerre  finie,  avait  voulu  faire  un  livre  en 
forme  de  testament  militaire,  c'eût  été  un   recueil  de 


1 1  4  CORRESPONDANCE    INEDITE 

lieux  communs,  illustrés  et  appuyés  par  des  exemples 
historiques.  Le  roi  de  Prusse  qui  donne  à  son  frère 
l'instruction  d'une  campagne  en  Saxe,  et  le  philosophe 
de  Sans-Souci  qui  compose  pour  son  neveu  un  poëme 
sur  l'art  de  la  guerre,  sont  deux  personnages  très-dif- 
férens. 

Il  me  semble  que  si  j'en  avais  le  loisir  et  l'envie,  je 
défendrais  avec  avantage  l'authenticité  du  Testament , 
sans  avoir  peur  ni  de  l'autorité,  ni  des  armes  d'un  aussi 
grand  et  redoutable  adversaire  que  notre  illustre  pa- 
triarche ;  il  est  vrai  que  je  ne  ferais  guère  du  livre  le 
cas  qu'en  fait  M.  de  Foncemagne,  ni  de  l'auteur  l'estime 
qu'en  paraît  faire  M.  de  Voltaire.  Je  conviendrais  en- 
core facilement  qu'il  s'en  faut  bien  que  le  cardinal  ait 
tout  fait,  tout  écrit;  au  contraire,  suivant  l'usage,  ses 
valets  beaux  esprits  travaillaient  sur  ses  idées  ,  et  lui 
donnaient  les  leurs,  qu'il  trouvait  fort  belles,  ainsi  que  les 
siennes.  M.  de  Voltaire  et  M.  de  Foncemagne  disputent 
beaucoup  sur  le  temps  où  le  cardinal  a  fait  cet  ouvrage, 
et  en  tirent  tour  à  tour  des  inductions  favorables  à  leur 
opinion  ;  mais  je  pense  que  ce  temps  ne  peut  s'indiquer 
au  juste.  Le  cardinal  travaillait  à  ce  livre  dans  ses  mo- 
mens  de  loisir,  pendant  plusieurs  années  ;  c'était  son 
délassement ,  lorsque  la  manie  de  faire  des  tragédies 
lui  avait  passé.  Il  mourut  avant  d'y  mettre  la  dernière 
main  ;  il  comptait  certainement  s'immortaliser  par  cet 
ouvrage,  autant  que  par  les  événemens  de  son  minis- 
tère; toutes  ces  prétentions  entraient  dans  sa  tête.  Son 
silence  sur  la  naissance  du  Dauphin  ne  prouve  autre 
chose  sinon  que  ce  chapitre,  ou  n'était  pas  fait,  ou  s'est 
égaré.  Sans  doute  que  le  cardinal   comptait  bien  faire 


DE    GAIMM    ET    DIDEROT.  2l5 

sur  i  éducation  d'un  dauphin  un  chapitre  rempli  des 
plus  beaux  lieux  communs,  tout  aussi  admirable  et  tout 
aussi  utile  que  celui  des  qualités  d'un  conseiller  d'État. 

Résumé  général.  Je  ne  dis  pas  que  le  cardinal  ait 
écrit  son  Testament  d'un  bout  à  l'autre  ;  je  ne  dis  pas 
qu'il  ne  puisse  être  l'ouvrage  de  plusieurs  mains  ;  je  ne 
dis  pas  qu'il  soit  complet  et  tel  que  le  cardinal  l'aurait 
avoué  ;  je  ne  dis  pas  qu'il  n'ait  pu  être  falsifié  en  certains 
endroits,  et  qu'il  ne  soit  venu  au  monde  sans  aveu  ; 
mais  je  dis  que  les  idées  et  les  connaissances  que  ce 
livre  contient  me  paraissent  en  général  s'accorder  avec 
celles  du  cardinal  et  de  son  siècle  ;  que  son  goût  ainsi 
que  son  style  leur  conviennent  encore  merveilleusement 
bien,  quoique  l'un  et  l'autre  n'en  vaillent  pas  mieux  ; 
je  dis  que,  supposé  que  ce  soit  un  ouvrage  fabriqué  par 
un  imposteur,  le  cardinal,  quoique  grand  ministre,  n'en 
aurait  pas  fait  un  meilleur,  ni  pour  le  style,  ni  pour  les 
idées,  ni  quant  au  fond,  ni  quant  à  la  forme. 

On  peut  dire  que  M.  de  Voltaire  a  supérieurement 
défendu  une  mauvaise  cause.  Quand  on  a  lu  le  Testa- 
ment, il  reste  une  conviction  intime  sur  l'authenticité 
de  cet  ouvrage;  quand  on  lit  les  Doutes  de  M.  de 
Voltaire,  on  est  presque  ébranlé;  mais  ce  n'est  pas 
par  la  solidité  de  ses  raisons ,  c'est  par  l'habileté  du 
raisonneur. 

M.deFoncemagne,  en  revanche,  a  défendu  une  bonne 
cause  on  ne  peut  pas  plus  mal.  Beaucoup  d'érudition 
gauloise;  nulle  critique, nul  discernement,  nulle  philo- 
sophie; un  style  plat  et  trivial.  Il  cite  parmi  les  plus 
belles  maximes  politiques  de  ce  Testament,  celle-ci  :  «  Si 
«  les  peuples  étaient  trop  à  leur  aise ,  il  serait  impos- 


2l6  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

«  sible  de  les  contenir  dans  les  règles  de  leur  devoir. 
«  La  raison  ne  permet  pas  de  les  exempter  de  toutes 
«  charges:  parce  qu'en  perdant  la  marque  deleursujé- 
«  tion  ,  ils  perdraient  aussi  la  mémoire  de  leur  condi- 
«  tion;  et  que  s'ils  étaient  libres  de  tributs,  ils  pense- 
a  raient  l'être  de  l'obéissance,  etc.  » 

Ce  passage  serait  en  effet  très-beau  dans  un  code 
visigoth. 


PARODIE    EN    CHANSON    DE    LA    LETTRE    DE    M.   LE  CON- 
TROLEUR LAVER DT  A  M.  LE  DUC  D'AIGUILLON  \ 

En  vérité ,  monsieur  le  duc  , 
Vos  étnts  ont  le  mal  caduc, 
Et  leurs  accès  sont  effroyables; 
Sur  mon  honneur,  ils  sont  si  fous 
Qu'il  nous  faudra  les  loger  tous 
En  peu  de  jours  aux  Incurables. 

4  décembie  1764. 

1.  Voici  cette  lettre: 

«  En  vérité,  M.  le  duc,  la  folie  des  Etals  devient  incurable;  il  ne  reste 
d'autre  parti  qu'à  faire  régler  au  conseil  les  affaires  du  12  octobre;  après 
cette  discussion  solennelle  il  n'y  aura  plus  de  remède.  i°  L'intention  de  la 
noblesse  et  de  M.  de  Kgnesec,  est-elle  donc  que  toutes  les  impositions 
cessent  dans  la  province  de  Bretagne,  et  que  les  autres  sujets  du  Roi  paient 
pour  les  Bretons  ?  20  Veut-il  forcer  le  gouvernement  à  se  monter  sur  le  ton 
de  rigueur,  et  à  quitter  le  ton  de  douceur  qu'il  avait  pris?  Lorsque  la  raison 
et  l'honnêteté  conduisent  les  hommes,  l'autorité  peut  céder  quand  il  n'y  a 
pas  d'inconvénient,  mais  lorsque  la  déraison  et  la  révolte  s'emparent  des 
esprits,  il  ne  reste  d'autre  parti  que  celui  de  la  sévérité,  et  il  y  aurait  du 
danger  à  en  user  autrement  ?  Croient-ils  que  le  Roi  laisse  à  ce  point,  avilir 
son  autorité?  3°  Croient-ils  par  là  hâter  le  retour  des  mandés?  Si  la  con- 
duite de  la  noblesse  avait  été  telle  qu'elle  devait  être,  le  Roi  eût  accordé  à 
votre  instance  les  mandés  ;  mais  le  Roi  s'irrite.  Il  m'a  parlé  encore  hier  d'une 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2  1  7 

Je  vais  faire  dans  le  conseil , 
Avec  le  plus  grand  appareil, 
Juger  l'affaire  des  trois  ordres; 
Et  puis  après  ce  règlement, 
Pas  pour  un  diable  assurément 
On  ne  pourra  plus  en  démordre. 

Je  vous  dirai  premièrement 
Que  les  Bretons  certainement 
Doivent  être  contribuables , 
Et  tous  ceux  qui  refuseront 
Aux  yeux  du  conseil  paraîtront 
Révoltés  et  déraisonnables. 

Votre  monsieur  de  Kgnesec 
Qu'on  donne  pour  un  si  grand  grec, 
Et  tout  l'ordre  de  la  noblesse 
Peuvent-ils  nous  faire  la  loi  , 
Et  que  tous  les  sujets  du  Roi 
Paieront  pour  les  tirer  de  presse? 

manière  à  me  faire  sentir  son  mécontentement,  et  si  avant  huit  jours  l'ordre 
de  la  noblesse  n'a  pris  le  parti  convenable ,  le  Roi  est  prêt  à  partir.  On 
croira  que  ce  que  je  vous  mande  ici  est  un  conte,  mais  cependant,  M.  le 
duc ,  c'est  la  vérité  toute  pure.  Vous  connaissez  l'attachement  et  tous  les 
autres  sentimens  avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être,  M.  le  duc,  etc. 

Signé  Laver  d  y. 

«  Je  vous  prie  de  lire  ma  lettre  à  la  noblesse.  » 

Les  anciens  oracles  se  rendaient  toujours  en  vers ,  afin  qu'on  les  retînt 
avec  plus  de  facilité,  et  par  la  même  raison  on  les  mettait  eu  chant  ;  on  a 
cru  devoir  les  mêmes  honneurs  aux  sacrées  paroles  de  M,  le  contrôleur  La- 
verdy  ,  en  donnant  une  traduction  en  vers  français ,  de  sa  lettre  du  4  octobre, 
au  duc  d'Aiguillon.  Les  lois  scrupuleuses  de  la  traduction  n'ont  pas  laissé 
beaucoup  d'essor  à  l'enthousiasme  poétique.  On  prie  le  lecteur  d'excuser  le 
poète  en  faveur  du  traducteur.  Pour  la  commodité ,  on  a  encore  mis  cet 
hymne  nouveau  surl'air  noble  et  célèbre:  Accompagne  de  plusieurs  autres,  etc. 

(Note  du  correspondant.  ) 


2l8  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Je  vous  dirai  secondement, 
Qu'ils  forcent  le  gouvernement 
A  prendre  un  ton  des  plus  sévères , 
A  se  monter  à  la  rigueur 
Et  quitter  le  ton  de  douceur  , 
Qu'on  avait  pris  pour  leurs  affaires. 

On  voit  souvent  sans  nul  danger 
Le  maître  à  ses  sujets  céder, 
Même  dans  le  temps  où  nous  sommes, 
Quand  la  raison,  l'honnêteté, 
Vis-à-vis  de  l'autorité , 
Conduisent  les  esprits  des  hommes. 

Mais  aussi  lorsque  le  démon 
De  révolte  et  de  déraison 
S'emparera  de  la  noblesse , 
Pense-t-on  que  Sa  Majesté 
Laisse  avilir  l'autorité 
En  reculant  avec  faiblesse  ? 

Je  vous  dirai  troisièmement, 
Que  les  mandés  du  parlement 
Sont  quittes  de  reconnaissonce 
Vers  les  gentilshommes  bretons  , 
Qui ,  se  conduisant  comme  ils  font, 
Ont  retardé  leur  audience. 

Si  l'ordre  s'était  comporté 
Comme  il  devait  en  vérité  , 
Et  n'avait  pas  fait  résistances  , 
Le  retour  de  tous  les  mandé 
Dès  long-temps  était  accordé, 
Monsieur  le  duc  ,  à  vos  instances. 

Mais  je  ne  dois  pas  vous  celer, 
Ki  vous ,  leur  laisser  ignorer 


DK    GRIMM    ET    DIDEROT.  SIC) 

Que  tous  les  jours  le  Roi  s'irrite. 
Hier  il  disait  hautement 
A  quel  poiut  il  est  mécontent 
Des  états  et  de  leur  conduite. 

Pour  les  en  faire  revenir 
Et  les  faire  tous  consentir, 
Mettez  donc  toute  votre  peine  ; 
Je  vois  le  Roi  prêt  à  partir 
Si  vous  ne  pouvez  réussir, 
Monsieur  le  duc  ,  avant  huitaine. 

Ceci  de  l'un  à  l'autre  bout 
Semble  un  conte  à  dormir  debout  ; 
Mais  cependant  je  vous  assure 
Que  les  trois  articles  présent  , 
Et  le  dernier  très-nommément , 
Sont  la  vérité  toute  pure. 

Vous  connaissez  l'attachement 
Et  tous  les  autres  sentimens 
Avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être 
Votre  très-humble  serviteur, 
De  Laverdy,  le  contrôleur. 
Publiez,  s'il  vous  plait,  ma  lettre. 


SUR    LE     COMPOSITEUR    MONSIGNY  ,    L  OPERA.     FRANÇAIS 
ET    LENCYCLOPÉDIE. 

A  Paris,  ce  l5  mai  1766. 

M.  de  Monsigny  n'est  pas  musicien  de  profession,  et 
il  n'y  a  rien  qui  n'y  paraisse.  Sa  composition  est  remplie 
de  solécisme;  ses  partitions  sont  pleines  de  fautes  de 


IIO  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

toute  espèce.  Il  ne  connaît  point  les  effets  ni  la  magie 
de  l'harmonie  ;  il  ne  sait  pas  même  arranger  les  diffé- 
rentes parties  de  son  orchestre  et  assigner  à  chacune 
ce  qui  lui  appartient  :  ses  basses  sont  presque  toujours 
détestables ,  parce  qu'il  ne  connaît  pas  la  véritable  basse 
du  chant  qu'il  a  trouvé,  et  qu'il  met  ordinairement 
dans  la  basse  ce  qui  devrait  être  dans  les  parties  inter- 
médiaires. Aussi ,  toute  oreille  un  peu  exercée  est  bien- 
tôt excédée  de  cette  foule  de  barbarismes;  et  en  Italie  , 
M.  deMonsigny  serait  renvoyé  du  théâtre  à  l'école,  pour 
étudier  les  premiers  élémens  de  son  art,  et  expier  ses 
fautes  sous  la  férule  ;  mais  en  France ,  le  public  n'est 
pas  si  difficile,  et  quelques  chants  agréables  mis  en  par- 
tition comme  il  plaît  à  Dieu,  des  romances  surtout, 
genre  de  musique  national,  pour  lequel  le  parterre  est 
singulièrement  passionné,  ont  valu  à  ce  compositeur 
les  succès  les  plus  flatteurs  et  les  plus  éclatans.  On 
le  regardait  même  comme  l'homme  le  plus  propre  à 
opérer  une  révolution  sur  le  théâtre  de  l'Opéra,  et  à 
faire  la  transition  de  ce  vieux  et  misérable  goût  qui  y 
règne ,  à  un  nouveau  genre,  sans  trop  choquer  les  par- 
tisans de  la  vieille  boutique,  et  sans  trop  déplaire  aux 
amateurs  de  la  musique. 

M.  de  Monsigny  a  mal  justifié  ces  espérances  :  il  n'a 
pas  fait  faire  un  pas  à  l'art.  Son  opéra  de  la  Reine  de 
Golconde  est  un  opéra  français  dans  toute  la  rigueur 
du  terme  ,  et  je  défie  les  plus  grands  rigoristes  de  lui 
reprocher  la  moindre  innovation,  la  plus  petite  hérésie. 
Il  en  est  arrivé  une  chose  bien  simple  ;  c'est  que  M.  de 
Monsigny  n'a  contenté  aucune  classe  de  ses  juges^Les 
amateurs  de   la  musique  l'ont  abandonné  aux  vieilles 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  22  1 

perruques,  qui  ne  lui  ont  pas  rendu  justice.  Ce  compo- 
siteur a  oublié  de  faire  une  observation  de  la  plus  grande 
importance  pour  un  musicien  qui  veut  réussir;  c'est 
qu'on  vante  la  musique  de  Lulli ,  non  parce  qu'on  la 
trouve  réellement  belle,  mais  parce  qu'elle  est  vieille. 
Ainsi,  tout  homme  qui  travaille  à  s'approcher  du  vieux 
goût ,  est  sûr  de  déplaire  même  à  ceux  qui  en  sont  les 
plus  chauds  défenseurs. 

Sans  être  chargé  des  pleins  pouvoirs  d'aucun  parti , 
je  vais  tracer  ici  quelques  articles  préliminaires ,  sans 
l'observation  desquels  je  promets  à  M.  de  Monsigny  et 
à  tout  compositeur  qui  voudra  essayer  un  opéra  français, 
qu'ils  n'obtiendront  jamais  de  succès  durable.  On  ira 
toujours  à  l'Opéra,  parce  que  l'oisiveté  et  le  désœuvre- 
ment y  conduiront  toujours;  mais  les  gens  de  goût  ne 
s'y  plairont  jamais. 

Je  dirai  donc  ,  en  premier  lieu ,  que  la  France  n'aura 
jamais  de  spectacle  en  musique,  si  l'on  ne  sépare  pas 
distinctement  l'air  et  le  récitatif.  Celui-ci  ne  doit  point 
être  chanté,  il  doit  être  une  déclamation  notée  et  par- 
lée :  cette  déclamation  doit  tenir  le  milieu  entre  la 
déclamation  ordinaire  et  commune  et  le  chant.  Quoi- 
que mesuré  et  soutenu  d'une  basse,  le  récitatif  ne  doit 
point  se  débiter  en  mesure;  il  suffit  qu'il  soit  ponctué 
avec  justesse,  et  que  les  véritables  inflexions  du  discours 
y  soient  bien  marquées  ;  tout  le  reste  doit  être  aban- 
donné à  l'intelligence  de  l'acteur.  Je  dis  de  l'acteur  et 
non  du  chanteur  :  le  récitatif  ne  peut  faire  de  l'effet 
que  lorsque  le  poète  a  fait  une  belle  scène  ,  et  que  l'ac- 
teur la  joue  bien. 

L'air  doit  être  réservé  aux  mornens  de  situation,  de 


jLXi  CORRESPONDANCE    INEDITE 

chaleur,  de  passion,  d'enthousiasme.  Tout  air  doit  être 
pour  ainsi  dire  une  situation,  et  c'est  ainsi  que  l'illustre 
Metastasio  l'emploie  toujours,  si  vous  en  exceptez  les 
airs  qui  renferment  un  tableau  ou  une  comparaison  ;  et 
j'avoue  que  je  retrancherais  volontiers  ce  dernier  genre 
d'airs  de  la  musique  théâtrale. 

Le  récitatif  obligé  a  une  nuance  de  chant  plus  forte 
que  le  récitatif  ordinaire;  il  tient  le  milieu  entre  celui- 
ci  et  le  chant  de  l'air. 

Mettez  les  airs  les  plus  beaux,  et  les  plus  sublimes 
l'un  à  la  suite  de  l'autre,  et  vous  n'en  aurez  pas  fait 
exécuter  quatre  de  suite,  sans  que  votre  oreille  ne  soit 
enivrée ,  excédée  ,  et  que  vous  n'ayez  réussi  à  détruire 
tout  charme,  tout  effet,  par  cette  succession  immédiate 
des  uns  aux  autres. 

Le  récitatif  était  donc  ce  qu'il  y  avait  de  plus  impor- 
tant à  trouver  pour  l'exécution  d'un  opéra.  Sans  lui , 
point  d'action,  point  de  dialogue,  point  de  scène,  point 
de  repos,  point  de  charme  ,  point  d'effet  musical. 

Aussi  il  n'y  arien  de  tout  cela  dans  un  opéra  français, 
parce  que  son  récitatif  est  un  chant  lourd,  traînant  et 
languissant,  que  l'acteur  débite  à  force  de  cris  et  de 
poumons,  et  qui  dure  depuis  le  commencement  jus- 
qu'à la  fin.  Ce  récitatif  détestable  qui  a  été  imité  d'après 
le  plain-chant  de  l'église  ,  et  qui  n'est  proprement  ni 
chant  ni  déclamation,  est  cause  qu'il  n'y  a  ni  air  ni  ré- 
citatif dans  un  opéra  français,  et  que  l'auditeur  le  plus 
intrépide  en  sort  harassé. 

La  faute  la  plus  grave  de  M.  de  Monsigny,  c'est  d'a- 
voir adopté  ce  plain-chant  avec  tous  ses  défauts ,  et  de 
n'avoir  pas  songé  à  distinguer  avec  précision  l'air  et  le 


DE    GRIMM    BU    DIDEROT.  2  23 

récitatif.  C'était  se  mettre  dans  l'impossibilité  de  mieux 
faire  que  ses  prédécesseurs ,  depuis  le  plat  Lulli  jusqu'au 
dur  et  lourd  Rameau. 

Secondement,  la  chanson  et  le  couplet  ne  sont  point  du 
ressort  de  la  musique  théâtrale  :  ils  peuvent  y  être 
placés  historiquement ,  c'est-à-dire  qu'un  berger ,  par 
exemple,  peut  dire  à  sa  bergère  qu'on  lui  a  appris  une 
telle  chanson ,  et  la  chanter;  mais  il  est  contre  le  bon 
sens  de  placer  sur  le  théâtre  la  chanson  et  les  couplets 
en  action ,  parce  que  le  chant  du  couplet  est  toujours  un 
chant  appris  par  cœur,  et  ne  peut  jamais  avoir  l'air 
d'être  créé  par  l'acteur  dans  la  chaleur  de  l'action  ou 
dans  les  accès  et  dans  la  fougue  de  la  passion.  Rien  ne 
ressemble  moins  au  couplet  que  l'air  ou  Varia  des  Ita- 
liens, qui  est  le  véritable  chant  du  théâtre,  et  qui,  comme 
nous  l'avons  dit,  doit  toujours  être  placé  en  situation. 
Il  paraît  que  c'est  la  danse  qui  a  fourni  la  première  idée 
de  l'air  à  celui  qui  Ta  créé  en  Italie  ,  et  introduit  sur  le 
théâtre.  L'application  du  cadre  que  la  danse  a  fourni 
aux  paroles  du  poète ,  cette  association  du  modèle  pri- 
mitif et  du  technique  d'un  air  de  danse  avec  l'expres- 
sion d'un  sentiment ,  les  actions  d'une  passion,  est  un 
effort  de  génie  des  plus  rares.  L'air  est  donc  devenu 
l'expression  d'un  seul  sentiment,  d'une  seule  idée  mu- 
sicale, d'une  seule  passion  ,  d'une  seule  situation,  avec 
toutes  les  variétés  des  nuances  que  chaque  sentiment, 
chaque  passion  renferme. 

L'opéra  français  ne  connaît  point  l'air.  On  n'y  sait 
rompre  la  monotonie  de  ce  plain-chant  qu'ils  appellent 
récitatif,  que  par  des  chansons  et  des  romances  ,  genre 
de  musique  faux  et  absurde  au  théâtre.  Ce  qu'on  ap- 


2^4  CORRESPONDANCE    INEDITE 

pelle  l'ariette  ,  introduite  en  ces  derniers  temps  dans 
la  musique  théâtrale,  à  l'imitation  de  Varia  des  Italiens, 
est  d'un  genre  non  moins  faux  que  les  couplets  et  d'un 
goût  encore  plus  pitoyable.  Bien  loin  d'exprimer  un 
sentiment  ou  une  passion ,  l'ariette  ne  renferme  que 
des  paroles  oiseuses  que  le  poète  place  à  propos  de 
rien  dans  un  divertissement,  et  que  le  musicien  ne  sait 
exprimer  qu'en  jouant  sur  les  mots  de  la  manière  la 
plus  puérile. 

M.  de  Monsigny  n'a  rien  innové  à  ce  misérable  pro- 
tocole. Gomme  il  a  surtout  réussi  par  ses  romances 
dans  ses  autres  pièces,  il  a  cru  qu'il  n'y  avait  qu'à  les 
multiplier  dans  celle-ci  autant  qu'il  serait  possible,  et 
il  n'a  pas  prévu  qu'elles  se  feraient  tort  les  unes  aux 
autres,  et  qu'à  la  troisième  tout  le  monde  serait  ex- 
cédé. Quant  à  ses  ariettes  qu'il  a  placées  dans  les  diver- 
tissemens  suivant  l'usage,  elles  ne  sont  en  rien  supé- 
rieures aux  mesquines  et  pitoyables  ariettes  de  Rameau 
et  consors.  Ainsi  l'air,  Varia,  reste  toujours  à  créer 
dans  l'opéra  français. 

Troisièmement ,  les  chœurs  ne  sont  pas  plus  que  les 
couplets  propres  à  la  musique  de  théâtre.  Aussi  rien 
n'est  plus  froid  et  plus  ennuyeux  que  tous  ces  chœurs 
dont  un  opéra  français  est  farci,  et  que  ses  partisans 
ont  l'imbécillité  de  regarder  comme  un  grand  avantage. 
Lorsque  le  poète  introduit  dans  sa  pièce  le  peuple  ou 
la  foule  comme  acteurs ,  je  sens  que  cette  foule  peut 
pousser  un  cri  de  joie  ,  d'admiration  ,  de  douleur ,  de 
surprise,  d'effroi,  etc.;  mais  de  lui  faire  chanter  un 
long  couplet  en  parties,  et  par  conséquent  non-seu- 
lement un   chant  appris  par  cœur,  mais  concerté  d'à- 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  22  5 

vance  entre  les  exécutans ,  et  qui  cependant  au  théâtre 
doit  avoir  l'air  d'être  suggéré  par  l'action  du  moment. 
C'est  offenser  grièvement  le  bon  sens  et  porter  l'absur- 
dité à  son  comble ,  à  moins  que  ce  chœur  ne  consiste 
dans  l'exécution  de  quelque  hymne  ou  de  quelque  autre 
chant   consacré  par  la  religion  et  l'usage,   et    que  le 
peuple  peut  être  supposé  de  savoir  par  cœur.  On  a  em- 
prunté les   chœurs  du  théâtre  ancien,    mais  en  cela 
comme  en  beaucoup  d'autres  choses,  on  a  montré  peu 
de  jugement.  La  représentation  théâtrale  avait  tout  un 
autre  but  chez  les  peuples  anciens  que  chez  nous  ;  c'é- 
tait un  acte  de  religion  et  d'instruction  publique.  Cette 
dernière  partie  était  particulièrement  confiée  au  chœur. 
C'était  pour  ainsi  dire  un  personnage  moraliste  et  in- 
termédiaire entre  l'acteur  el  le  spectateur,  chargé  d'in- 
spirer à  celui-ci  de  bons  sentimens  moraux    résultans 
du  fond  du  sujet.  Quand  il  quitte  le  rôle  de  moraliste, 
et  qu'il  se  mêle  à  l'action ,  la  foule   se  tait,  et  il  n'y  a 
plus  qu'un  ou  deux  interlocuteurs  qui  parlent.  Le  ca- 
ractère distinctif  des  ouvrages  anciens ,  est  ce  jugement 
sûr  et  profond  qui  accompagne  toujours  les  opérations 
du  vrai  génie.  Nous  autres  peuples  modernes,  nous  ne 
sommes  que  des  enfans  et  des  singes  qui  avons  imité  à 
tort  et  à  travers,  et  souvent  contre  le  bon  sens,  ce  que 
nous  avons  trouvé  établi  chez  nos  maîtres.  Aussi  il  n'y 
a   rien  qui  n'y  paraisse;  et  pour  s'en  convaincre   on 
n'a  qu'à  comparer  la  gravité  des  chœurs  de  Sophocle 
avec  la  frivolité  et  la  pauvreté  des  chœurs  deQuinault. 
M.  de  Monsigny,  au  lieu  de  donner  un  bon  exemple 
eu  retranchant  les  chœurs  de  son  opéra,  les  a  multi- 
pliés à  l'excès,  et  a  perpétué,  autant  qu'il  a  dépendu 

i5 


2  J>  CORRESPONDANCE     INÉDITE 

de  lui,  on  défaut  qu'on  a  la  sottise  de  regarder  comme 
une  beauté,  tandis  que  les  Italiens  l'ont  retranché  de- 
puis long-temps ,  et  avec  beaucoup  de  jugement ,  de  leur 
spectacle  musical. 

En  quatrième  lieu,  aussi  long-temps  que  l'on  mêlera 
la  danse  avec  le  chant ,  les  scènes  et  les  ballets ,  il  sera 
impossible  qu'il  y  ait  jamais  un  véritable  intérêt  dans 
un  poëme  d'opéra  ;  et  le  moyen  d'attacher  et  de  procu- 
rer du  plaisir  par  la  représentation  théâtrale,  lorsqu'elle 
est  dépourvue  d'intérêt,  ou  que  cet  intérêt  se  réduit  à 
une  scène  dans  tout  le  cours  de  la  pièce,  au  lieu  qu'il 
doit  commencer  avec  elle ,  et  croître  par  gradation  de 
scène  en  scène,  jusqu'au  dénouement?  Les  Italiens  ont 
absolument  banni  et  séparé  la  danse  de  leur  opéra,  et 
ont  montré  en  cela  autant  de  discernement  que  de  goût. 
En  France,  au  contraire,  on  regarde  la  réunion  de  la 
danse  et  du  chant  dans  le  même  spectacle,  comme  un 
chef-d'œuvre  de  l'art  et  comme  une  preuve  de  la  su- 
périorité de  l'opéra  français  sur  l'opéra  italien.  Belle 
chimère  !  Prétention  bien  fondée  !  Premièrement , 
c'est  le  comble  de  la  barbarie  et  du  mauvais  goût  de 
mêler  ensemble  deux  arts  d'imitation,  et  si  vous  étudiez 
les  premiers  élémens  du  goût,  vous  sentirez  que  celui 
qui  imite  par  le  chant  ne  doit  jamais  se  trouver  dans 
la  même  pièce  avec  celui  qui  imite  par  la  danse,  l'unité 
de  l'imitation  n'étant  pas  moins  essentielle  que  l'unité 
de  l'action.  En  second  lieu,  je  mets  en  fait  que  ce  mé- 
lange de  danse  et  de  chant  détruit  nécessairement  l'in- 
térêt ,  parce  qu'à  chaque  fois  le  ballet  arrête  l'action , 
et  que  lorsque  la  danse  est  finie ,  Pâme  du  spectateur 
est  loin  de  l'impression  qu'une  scène  touchante  aurait 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  -       11'] 

pu  lui  faire.  Aussi  les  ballets  ne  sont  si  agréables  et  si 
désirés  à  l'Opéra,  que  parce  que  le  poëme  est  insipide 
et  froid,  et  qu'il  ennuie;  mais  dans  une  pièce  véritable- 
ment intéressante ,  je  défie  le  poète  le  plus  habile , 
quelque  art  qu'il  puisse  avoir,  d'amener  un  ballet  sans 
arrêter  l'action,  et  par  conséquent  sans  détruire  à  chaque 
fois  l'effet  de  toute  la  représentation.  Remarquez  que  la 
danse  peut  être  historique  dans  une  pièce  ,  comme  la 
chanson.  Donnez-moi  un  génie  sublime,  et  je  vous 
montrerai  Catherine  de  Médicis  faisant  ses  préparatifs 
du  carnage  de  la  Saint-Barthélémy,  au  milieu  des  fêtes 
et  des  danses  de  la  noce  du  roi  de  Navarre.  Le  contraste 
de  la  tranquillité  apparente  qui  va  faire  éclore  de  si 
affreux  forfaits ,  ce  mélange  de  galanterie  et  de  cruauté, 
si  je  sais  l'art  d'émouvoir ,  vous  fera  frissonner  jusque 
dans  la  moelle  des  os;  mais  je  ne  crains  pas  que  vous 
puissiez  avoir  jamais  vu  rien  de  semblable  sur  le  théâtre 
de  l'Opéra, ni  qu'aucun  de  ceux  qui  s'en  mêlent  soit  en 
état  d'en  concevoir  seulement  l'effet.  On  ne  nous  donne 
sur  nos  théâtres  que  des  jeux  d'enfans  ,  parce  qu'on  sait 
bien  qu'on  ne  joue  pas  devantdes  hommes,  et  quejusque 
dans  les  amusemens  on  redoute  une  certaine  dignité  et 
une  certaine  énergie. 

MM.  Sedaine  et  de  Monsigny  ne  se  sont  pas  doutés 
du  mauvais  effet  de  ce  mélange  du  chant  et  de  la  danse. 
Ils  ont  voulu  en  tout  se  conformer  au  protocole  de  la 
boutique  de  l'Opéra  français,  et  le  public  leur  a  rendu 
justice  en  rangeant  leur  opéra  dans  la  classe  de  ces  ou- 
vrages insipides  et  barbares  qui  seront  enterrés  sous 
les  ruines  de  cette  vieille  masure ,  le  jour  que  les  Fran- 
çais sauront  ce  que  c'est  qu'un  spectacle  en  musique. 


l'2&  CORRESPONDANCE    INEDITE 

M.  le  chevalier  de  Châtellux  a  écrit  Tannée  dernière 
un  Essai  sur  l'union  de  la  poésie  et  de  la  musique  qui 
contient,  de  très-bons  principes  que  nos  jeunes  poètes 
surtout  auraient  dû  étudier  avec  le  plus  grand  soin. 
Pas  un  n'en  a  profité  jusqu'à  présent,  et  rien  ne  prouve 
mieux  l'inutilité  des  préceptes  et  des  poétiques. Un  seul 
beau  tableau  apprend  plus  sur  la  peinture  ,  que  vingt 
traités  qui  traitent  de  l'art.  L'écrit  de  M.  le  chevalier 
de  Châtellux  n'a  pas  même  fait  de  sensation.  Il  est  vrai 
qu'il  est  un  peu  froid ,  et  qu'on  a  de  la  peine  à  se  faire 
à  un  ton  si  froid  sur  un  art  si  plein  de  chaleur  et  d'en- 
thousiasme; mais  enfin  cet  écrit  contient  des  vues  tout- 
à-fait  neuves,  du  moins  en  France,  et  dont  certainement 
aucun  poète  lyrique  ne  se  doute. 

J'ai  aussi  taché  d'exposer  mes  idées  dans  l' Encyclopédie, 
à  l'article  Poème  lyrique.  Si  vous  daignez  le  parcourir, 
je  le  recommande  à  votre  indulgence;  je  n'ai  point  eu 
le  loisir  de  lui  donner  la  perfection  dont  il  aurait  été 
susceptible.  Vous  y  trouverez  peut-être  quelques  vues 
trop  hasardées  et  qui  pourront  même  paraître  extrava- 
gantes; mais  je  vous  supplie  de  ne  les  pas  rejeter  lé- 
gèrement ;  et  si  j'en  avais  le  temps,  je  ne  croirais  pas 
impossible  de  les  porter  à  un  haut  degré  de  probabilité. 
Au  reste,  je  n'ai  pas  vu  cet  article  imprimé,  et  ne 
sais  quel  air  il  a  dans  ce  fameux  dictionnaire  :  car  jus- 
qu'à présent  les  sages  précautions  du  gouvernement 
nous  préservent  toujours  efficacement  du  venin  de 
X  Encyclopédie ,  tandis  que  les  provinces  et  les  pays 
étrangers  sont  abandonnés  à  l'activité  de  son  poison. 
On  a  même  mis  M.  Le  Breton  ,  premier  imprimeur 
ordinaire  du  roi ,  à  la  Bastille,  pour  avoir  envoyé  vingt 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  229 

ou  vingt-cinq  exemplaires  à  Versailles  à  différens  sou- 
scripteurs. Ceux-ci  ont  eu  un  ordre  du  roi  de  rapporter 
leurs  exemplaires  à  M.  le  comte  de  Saint-Florentin, 
ministre  et  secrétaire  d'Etat.  Dans  le  fait,  le  gouverne- 
ment n'a  pas  voulu  punir,  mais  prévenir  les  criailleries 
des  prêtres,  surtout  pendant  l'assemblée  du  clergé,  à 
laquelle  on  a  voulu  ôter  le  prétexte  de  faire  des  repré- 
sentations à  ce  sujet.  L'indiscret  imprimeur,  qui  a  pour 
son  compte  l'intérêt  de  la  moitié  dans  les  frais  et  dans 
les  profits  de  cette  immense  entreprise  ,  est  sorti  de  la 
Bastille  au  bout  de  huit  jours  de  prison.  Cette  Encyclo- 
pédie, malgré  toutes  les  traverses  qu'elle  a  essuyées, 
ou  plutôt  par  la  célébrité  que  ces  persécutions  lui  ont 
attirée,  aura  produit  un  profit  de  quelque  cent  mille 
écus  à  chacun  des  entrepreneurs.  Aussi  les  libraires 
n'aiment  rien  tant  que  les  livres  dont  les  auteurs  sont 
harcelés  ;  la  fortune  est  au  bout.  Mais  si  X Encyclopédie 
a  enrichi  trois  ou  quatre  libraires,  ceux-ci  n'ont  pas 
cru  devoir  enrichir  les  auteurs  de  ce  fameux  diction- 
naire. On  sait  que  M.  Diderot,  sans  les  bienfaits  de 
l'impératrice  de  Russie ,  aurait  été  obligé  de  se  défaire 
de  sa  bibliothèque.  M.  le  chevalier  de  Jaucourt,  qui , 
après  M.  Diderot,  a  le  plus  contribué  à  mettre  fin  à 
cet  ouvrage  immense ,  non-seulement  n'en  a  jamais  tiré 
aucune  récompense,  mais  s'est  trouvé  dans  le  cas  de 
vendre  une  maison  qu'il  avait  dans  Paris,  afin  de  pou- 
voir payer  le  salaire  de  trois  ou  quatre  secrétaires,  em- 
ployés sans  relâche  depuis  plus  de  dix  ans.  Ce  qu'il  y  a 
de  plaisant,  c'est  que  c'est  l'imprimeur  Le  Breton  qui 
a  acheté  cette  maison  avec  l'argent  que  le  travail  du 
chevalier  de  Jaucourt  l'a  mis  à  portée  de  gagner.  Aussi 


2  30  CORRESPONDANCE    IKK  DITE 

ce  Le  Breton  trouve  que  le  chevalier  de  Jaucourt  est 
un  bien  honnête  homme.  Je  ne  connais  guère  de  race 
plus  franchement  malhonnête  que  celle  des  libraires 
de  Paris.  En  Angleterre  ,  X Encyclopédie  aurait  fait  la 
fortune  des  auteurs;  ici  elle  a  enrichi  des  libraires  sans 
sentiment  et  sans  justice,  et  qui  s'estiment  de  très- 
honnêtes  gens  parce  qu'ils  n'ont  pas  pris  de  l'argent 
dans  la  poche  des  auteurs. 


SUR    LES    COMMISSIONS    EXTRAORDINAIRES    EN    MATIERE 
CRIMINELLE. 

On  a  distribué  secrètement  un  écrit  de  plus  de  cent 
pages  in-douze  bien  serrées ,  intitulé  :  des  Commissions 
extraordinaires  en  matière  criminelle  avec  cette  belle 
épigraphe ,  tirée  de  Tacite ,  qui  sera  toujours  la  devise 
du  souverain  jaloux  d'être  un  objet  de  vénération  lorsque 
l'intérêt  et  la  flatterie  seront  condamnés  au  silence  : 
JServa  Cœsar  res  olim  dissociabiles  miscuit ,  prin- 
cipatum  ac  libertatem  ,  auxitque  facilitatem  imperii 
JServa  Trajanus.  Tout  considéré,  il  vaut  mieux  res- 
sembler à  Titus,  à  Trajan,  aux  Anlonins,  qu'aux  Claude 
et  aux  Caligula.  La  circonstance  actuelle  du  fameux 
procès  en  Bretague  a  donné  une  vogue  étonnante  à  cet 
écrit ,  qui  a  été  attribué  par  quelques-uns  à  M.  Lam- 
bert, conseiller  au  parlement  de  Paris,  fort  connu.  La 
fin  en  vaut  infiniment  mieux  que  le  commencement. 
L'auteur  y  repasse  en  revue  toutes  ces  célèbres  victimes 
qui  ont  été  sacrifiées,  endifférens  temps  de  la  monarchie, 
par  des  commissions  extraordinaires  ,  à  la  haine  et  à  la 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  s3l 

puissance  de  leurs  ennemis.  L'auteur  dit  à  cette  occa- 
sion des  choses  fort  touchantes;  tout  hon  Français  lira 
avec  émotion  son  apostrophe  à  Henri  IV,  et  deux  ou 
trois  autres  morceaux  de  cette  trempe.   Mais  le  com- 
mencement de  l'écrit  est  d'un  pauvre  homme.  L'auteur 
s'y  récrie  sur  la  constitution  française,  admirable  sans 
doute  en  ce  que  tous  les  ordres  de  citoyens  y  ont  des 
prétentions,  et  qu'aucun  d'entre  eux  n'a  un  seul  droit 
incontestable  et  indépendant  de  la  volonté  du  prince. 
J'appelle  droit  incontestable  celui  qui  n'a  jamais  été 
disputé  ni  enlevé  à  un  citoyen ,  et  je  n'en  trouve  pas 
qui  mérite  ce  nom  en  France,  si  ce  n'est  celui  qu'ont 
les  ducs   de  faire  entrer  leurs  carrosses  dans  la  cour 
royale,  et  les  duchesses  de  prendre  le   tabouret  chez 
la  reine.  L'auteur  de  l'écrit  dont  nous  parlons,  ferait 
un  code  de  droit  public,  à  coup  sûr  pitoyable,  s'il  en 
était  chargé.  Il  étend  le  pouvoir  du  souverain  et  la  pré- 
rogative royale  tant  qu'on  veut;  mais  aussi  il  renou- 
velle toutes  les  prétentions  des  parlemens,  qu'il  veut 
nous  faire  regarder  comme  les  représentans  de  la  na- 
tion. Il  faut  compter  sur  des  lecteurs  peu  instruits  dans 
l'histoire,  quand  on  veut  leur  faire  adopter  ces  maximes. 
Son  début  est  surtout  bien  absurde  :  «  Ce  spectacle  , 
«  dit-il ,  si  admirable  d'un  gouvernement  heureux  qui 
«  sait  accorder  la  puissance  du  souverain  avec  la  liberté 
«  légitime  des  sujets,  que  Rome  ne  fil  qu'entrevoir  sous 
«  le  règne  adoré  des  Trajans,  nés  pour  la  consoler  un 
«  moment  de  l'odieux  despotisme  sous  lequel  elle  avait 
«  gémi  et  sous  lequel  elle  retomba,  la  constitution  de  la 
a  monarchie  française  l'offre  à  l'Europe  ,  sans  interrup- 
«  tion,  depuis  quatorze  siècles.  »   Voilà  qui  est  bien 


232  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

trouvé  !  Ce  spectacle  n'a-t-il  pas  été  bien  admirable  sous 
le  débonnaire  Louis  XI?  sous  le  tendre  cardinal  de  Ri- 
chelieu ?  La  France ,  avec  sa  constitution  tant  vantée  , 
a  eu  précisément  l'avantage  de  Rome  sous  ses  empe- 
reurs, et  de  tous  les  empires  de  la  terre,  c'est-à-dire 
d'avoir  été  heureuse  sous  de  bons  rois ,  et  d'avoir  gémi 
sous  le  poids  de  l'oppression  et  de  la  calamité  publique 
sous  ses  mauvais  princes.  Mais  que  les  momens  de  bon- 
heur ont  été  rares  en  France  comme  partout  ailleurs  ! 
A  peine  l'auteur  en  trouverait-il  deux  ou  trois  dans  l'in- 
tervalle de  ses  quatorze  siècles.  Un  auteur  de  droit  pu- 
blic qui  raisonne  comme  le  notre,  peut  se  vanter  d'être 
encore  trois  ou  quatre  siècles  en  arrière  de  la  bonne 
philosophie. 


VERS   ADRESSES    A  M.    DE    CHOISEUL    AU    NOM    DU    CURE 
DE  SAINT-EUSTACHE. 

M.  le  duc  de  Choiseul  ayant  été  nommé  marguillier 
d'honneur  de  la  paroisse  Saint-Eustache  pour  l'année 
courante  ,  on  lui  a  adressé  les  vers  suivans  au  nom  du 
curé.  On  dit  que  ces  vers  sont  de  M.  l'abbé  de  Voisenon; 
mais  je  les  crois  de  M.  de  La  Condamine. 

1er  janvier  1767. 

Toi  que  je  n'ose  encore  inviter  à  confesse , 

Et  que  pourtant  dans  quatre  mois 

Je  dois  attendre  à  ma  grand'messe , 
Choiseul,  de  ton  curé  daigne  écouter  la  voix, 

Et  reçois  les  vœux  qu'il  t'adresse. 

Quoique  tu  sois  grand  ouvrier, 
Puissè-je  ne  te  voir  que  rarement  à  l'œuvre! 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  1 33 

De  Laverdy  le  sage  devancier, 
Dont  l'écu  porte  une  couleuvre , 
Et  qui  fut  comme  toi  grand  homme  et  marguillier, 
Ce  Colbert,  qu'aujourd'hui  le  peuple  canonise., 
Et  qu'autrefois  il  osa  déchirer, 
Fit  peu  d'ordure  en  mon  église , 
Avant  de  s'y  faire  enterrer. 
Je  sais  fort  bien  que  tes  confrères 
De  Saint-Eustache  et  de  la  cour 
Aimeraient  mieux  qu'ici  tu  fisses  ton  séjour. 
Je  sais  que  maint  dévot  offre  au  ciel  ses  prières 

Pour  ton  salut  qui  ne  t'occupe  guères  : 
Ton  vieux  curé  consent  à  ne  te  voir  jamais  ; 
Et  s'il  forme  quelques  souhaits, 
C'est  que  tu  restes  à  Versailles, 
Où  par  toi  le  dieu  des  batailles 
Est  devenu  le  dieu  de  paix. 
Amen!  Ainsi  soit-il!  Si  pourtant  chaque  année, 
Choiseul,  tu  pouvais  une  fois 
Quitter  le  plus  chéri  des  rois 
Qui  t'a  fait  son  ame  damnée , 
Viens  te  montrer  en  ces  saints  lieux, 
Viens  un  peu  changer  d'eau  bénite; 
Mais  surtout  retourne  bien  vite 
Exorciser  tes  envieux. 


AMÉLISE,  TRAGÉDIE   DE  DUCIS  \ 

A  Paris,  ce  i5  janvier  1768. 

Le  théâtre  de  la  Comédie  Française  a  commencé 
l'année  par  la  représentation  d'une  tragédie  nouvelle  en 

1.  Cette  analyse,  qui  nous  a  paru  fort  spirituelle,  avait  été  supprimée 
par  respect  pour  le  vénérable  Ducis ,  qui  vivait  encore.  En  la  rétablissant  » 


23/j  CORRESPONDANCE    INEDITE 

vers  et  en  cinq  actes ,  intitulée  :  Amèlise.  Cette  infor- 
tunée a  fait,  le  9  de  ce  mois,  une  chute  des  plus  rudes 
et  des  plus  éclatantes.  Nos  poètes  semblent  vouloir 
porter  l'art  de  tomber  à  sa  dernière  perfection ,  et  c'est 
à  qui  mieux  mieux.  L'auteur  SAmélise,  M.  Ducis 
(c'est  ainsi  qu'on  me  l'a  nommé),  n'est  pas  auteur  de 
profession.  Il  a  femme  et  enfans;  et  c'est  une  affaire  de 
conscience  de  faire  le  poète  dans  sa  position  :  car  enfin , 
pour  peu  que  madame  Ducis  ait  de  l'attachement  pour 
son  époux,  elle  doit  avoir  très-mal  soupe  et  très-mal 
dormi  le  jour  de  la  tragédie  ,  d'autant  qu'elle  s'était 
avisée  d'assister  à  son  enterrement  en  grande  loge  à  la 
vue  de  tout  le  public.  Un  honnête  homme  n'expose  pas 
sa  femme  à  de  si  dures  épreuves ,  et  quand  il  ne  meurt 
pas  de  faim,  il  ne  fait  que  des  tragédies  qui  puissent 
réussir.  Heureusement  nous  n'avons  point  de  jeune 
poète  tragique  en  succès ,  sans  quoi  il  pourrait  prendre 
fantaisie  à  madame  Ducis  de  se  dédommager  par  les 
succès  d'un  amant  des  chutes  du  mari,  et  que  de- 
viendraient le  repos  et  la  gloire  de  M.  Ducis,  dans  cet 
enchaînement  de  désastres? 

On  dit  que  ce  poète  malheureux  a  suivi,  en  qualité 
de  secrétaire,  M.  le  comte  de  Montazet  dans  toutes  les 
campagnes  que  cet  officier  général  a  faites  pendant  la 
dernière  guerre  dans  les  armées  d'Autriche  en  Bohème, 
en  Saxe  et  en  Silésie;  aussi  n'a-t-il  pas  manqué  de 
mettre  le  lieu  de  la  scène  dans  un  camp.  Sa  pièce  est 
tout  entière  de  sa  composition;  sujet,  fable,  intrigue, 
incidens  ,  caractères  ,  catastrophe,  tout  est  sorti  de  sa 

nous  ue  croyons  pas  offenser  la  mémoire  d'un  auteur  qui  a  expié  par  tant 
d'ouvrages  distingués  ce  péché  de  sa  jeunesse. 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  2 35 

pharmacie.  Il  nous  a  servi  cette  médecine  en  cinq  pi- 
lules bien  dures  à  avaler;  j'espère  que  vous  me  saurez 
gré  d'avoir  réduit  ce  cinq  pilules  en  un  seul  bol  que 
je  tâcherai  d'amincir  le  plus  qu'il  me  sera  possible. 

La  veuve  Amélise,  connue  dans  la  paroisse  des  co- 
médiens ordinaires  du  roi ,  sous  le  nom  de  Dumesnil , 
avait  épousé  en  légitime  nœud  feu  Phraate ,  roi  des 
Parthes,  et  en  avait  eu  un  fils  nommé  Arsacès.  Orobase, 
frère  de  Phraate ,  était  un  de  ces  esprits  entreprenans 
et  tracassiers  qui  porteraient  le  trouble  dans  les  mé- 
nages les  mieux  unis.  Celui-ci  avait  seulement  formé 
le  petit  projet  de  se  faire  roi  à  la  place  de  son  frère. 
Pour  l'effectuer ,  il  fallait  trouver  le  moyen  de  se  dé- 
faire du  frère ,  de  la  belle-sœur  et  du  petit-neveu  ;  il 
fallait  aussi  chercher  à  se  faire  un  parti  puissant  dans 
l'empire  et  à  gagner  la  confiance  du  peuple.  C'est  par 
où  Orobase  a  commencé.  Un  dehors  composé  et  des 
mœurs  austères  lui  donnent  bientôt  la  réputation  de 
patriote  et  d'homme  vertueux.  Quand  il  croit  avoir 
assez  cimenté  son  édifice,  il  commence  à  travailler  à 
l'écroulement  de  celui  de  son  frère. 

D'abord  il  sème  des  bruits  injurieux  à  la  vertu  et  à 
la  réputation  d'Amélise.  Il  fait  répandre  que  le  jeune 
prince  Arsacès  n'est  pas  fils  de  son  père,  maisqu'Amé- 
lise  l'a  eu  d'un  ministre  du  roi  son  époux  avec  lequel 
elle  entretenait,  suivant  les  émissaires  d'Orobase ,  un 
commerce  scandaleux  et  très-préjudiciable  à  l'honneur 
de  Phraate.  Quand  il  s'aperçoit  que  ces  bruits  com- 
mencent à  s'accréditer,  il  engage  son  frère  dans  une 
guerre  contre  les  Arméniens,  et  le  faitsubitement  partir 
pour  l'armée.  11  s'y  rend  de  son  coté. 


1 36  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Phraate,  convaincu  de  la  vertu  d'Amélise,  et  fâché 
de  l'avoir  quittée  sans  l'avoir  tranquillisée  sur  ces  mau- 
vais bruits,  lui  ordonne  de  se  rendre  au  camp  avec  son 
fils.  Il  se  proposait  de  reconnaître  le  jeune  Arsacès 
pour  son  fils  légitime ,  et  de  le  faire  proclamer  son 
successeur  à  la  tête  de  l'armée.  Ce  n'était  pas  là  le 
compte  d'Orobase  ;  mais  Orobase  sait  prendre  une  ré- 
solution. Il  engage  une  escarmouche  avec  l'ennemi  ; 
il  fait  en  sorte  que  le  roi  s'y  trouve  en  personne ,  et 
dans  la  mêlée  il  prend  son  moment  pour  assassiner  son 
cher  frère.  Ce  qu'il  y  a  de  singulier ,  c'est  que  ce  roi 
avait  vraisemblablement  ses  gardes  autour  de  lui ,  qu'il 
était  fort  aimé,  et  qu'il  est  la  victime  d'un  fratricide, 
sans  que  personne  s'en  aperçoive. 

Ainsi ,  lorsque  Amélise  arrive  au  camp  avec  son 
fils,  pour  embrasser  son  époux  ,  elle  le  trouve  enterré. 
Elle  en  prend  le  deuil ,  et  c'est  ici  que  la  pièce  com- 
mence, La  veuve  Amélise  est  dans  la  plus  profonde 
douleur.  Elle  connaît  son  ennemi ,  ses  artifices  et  sa 
scélératesse;  elle  craint  tout  pour  elle  et  son  fils. 
Le  seul  appui  qui  lui  reste,  c'est  Gélanor,  chef  d'un 
corps  auxiliaire  de  Grecs  qui  fait  partie  de  l'armée  des 
Par  thés. 

Ce  Gélanor  est  en  effet  un  jeune  héros  qui  a  autant 
de  vertus  et  d'élévation  qu'Orobase  a  de  vices  exécra- 
bles. Malgré  la  grande  douleur  que  celui-ci  fait  sem- 
blant de  ressentir  de  la  mort  de  son  frère ,  Gélanor  l'a 
pénétré,  et  entrevu  l'horrible  complot  qui  a  coûté  la  vie 
à  Phraate ,  et  sous  lequel  Amélise  et  son  fils  sont  prêts 
de  succomber.  S'il  n'a  pu  prévenir  le  premier  crime, 
il  se  promet  bien  de  le  venger  et  d'empêcher  le  cri- 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  1 3"] 

minel  d'en  recueillir  le  fruit,  en  immolant  encore  deux 
autres  victimes  à  sa  soif  de  régner.  Gélanor  a  été  l'ami 
intime  de  Phraate;  mais  il  ne  faut  vous  rien  cacher  : 
un  intérêt  plus  pressantet  plus  tendre  le  porte  à  venger 
la  mort  de  son  ami,  et  à  défendre  les  jours  de  sa  veuve 
et  de  son  fils  au  péril  des  siens.  C'est  que  Gélanor  est 
amoureux  d'Amélise.  Vous  avez  beau  me  représenter 
qu'il  n'est  pas  naturel  que  Gélanor-Molé,  jeune  homme 
plein  d'a-grémens,  soit  épris  des  charmes  d'Amélise- 
Dumesnil  qui  n'a  jamais  été  charmante,  et  qui  vers 
la  fin  de  son  automne  l'est  moins  que  jamais;  vous  avez 
beau  me  dire  que  cet  amour  couvrira  de  ridicule  ce 
pauvre  Gélanor ,  et  le  rendra  la  fable  de  l'armée  et  du 
parterre  :  je  lui  ai  fait  toutes  ces  observations ,  mais 
M.  Ducis  lui  a  persuadé  qu'il  n'y  avait  rien  de  si  beau 
que  d'aimer  la  vieille  veuve  de  son  ami  ;  et  Gélanor 
est  amoureux  comme  un  roman. 

Cet  amour  est  bien  fatal  à  la  veuve  ,  car  il  ne  lui  est 
pas  sitôt  déclaré ,  que  son  excessive  délicatesse  lui  fait 
rejeter  la  protection  de  Gélanor  qu'elle  était  venue  im- 
plorer. J'ai  encore  fait  mes  remontrances  à  la  veuve,  à  ce 
sujet.  Je  lui  ai  représenté  que  dans  la  position  où  elle  se 
trouvait  sa  délicatesse  était  très-déplacée  ;  qu'elle  n'avait 
d'autre  appui ,  d'autre  défenseur  contre  la  méchanceté 
d'Orobase,  que  ce  Gélanor;  que  cet  amant  respectueux 
et  tendre  n'exigeait  aucun  retour  pour  prix  de  ses  se- 
cours ;  que  si ,  pour  une  simple  déclaration  d'amour,  elle 
aimait  mieux  s'en  passer  et  périr,  elle  n'avait  pas  du 
moins  le  droit  d'en  priver  son  fils  ;  que  la  métaphysique 
délicate  et  raffinée  dont  elle  se  servait  avec  Gélanor 
pouvait  être  à  sa  place  dans  un  boudoir  de  veuve  à 


9.38  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Paris,  et  faire  refuser  un  écran  que  l'ami  du  défunt 
aurait  apporté  pour  étrennes ,  après  avoir  risqué  sa  dé- 
claration, mais  qu'une  mère  de  famille  ne  refusait  point 
l'épée  d'un  galant  homme  dont  elle  a  un  si  urgent  be- 
soin ,  parce  que  ce  galant  homme  a  ressenti  le  pouvoir 
de  ses  beaux  yeux.  J'ai  fait  toutes  ces  représentations, 
et  j'en  ai  été  pour  ma  rhétorique  :  les  personnages  de 
M.  Ducis  sont  d'une  obstination  diabolique. 

Pendant  qu'Amélise  s'amuse  de  ces  mièvreries,  Oro- 
base ne  perd  pas  son  temps.  Il  se  lie  avec  le  grand- 
prêtre  ,  dont  le  pouvoir  sur  l'esprit  du  peuple  est  sans 
bornes,  et  tandis  qu'il  témoigne  à  sa  belle-sœur  les  plus 
grands  regrets  des  nuages  qu'on  a  répandus  sur  la  nais- 
sance de  son  fils,  il  forme  avec  le  grand-prêtre  le  com- 
plot de  sacrifier  la  mère  et  le  fils  aux  dieux,  qui  auront 
la  complaisance  de  demander  ces  victimes  par  la  bouche 
de  leur  ministre.  En  attendant  ce  funeste  arrêt,  Amé- 
lise  et  Arsacès  sont  confinés  dans  le  temple  pour  être 
sous  la  protection  immédiate  des  dieux. 

Ces  dieux  les  auraient  mal  défendus  contre  les  en- 
treprises d'Orobase;  mais  heureusement  leur  grand- 
prêtre  est  un  de  ces  honnêtes  gens  qui  savent  être  fri- 
pons avec  les  fripons ,  et  couvrir  dans  l'occasion  une 
sainte  perfidie  sous  le  masque  de  l'amitié. 

Orobase  assemble  l'armée  pour  entendre  l'oracle  des 
dieux.  Amélise  se  croit  perdue.  Elle  harangue  l'armée. 
Elle  lui  présente  son  fils.  Elle  crie  aux  guerriers  : 

Formez  autour  du  roi  de  vivantes  murailles. 

Elle  n'épargne  pas  les  invectives  contre  l'usurpateur; 
elle  lui  souhaite  que  la  couronne 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l3() 

Devienne  un  fer  brûlant  qui  s'attache  à  sa  tête. 

Orobase  répond  par  d'autres  imprécations.  L'armée 
est  indécise.  Le  grand-prêtre  fait  cesser  cette  terrible 
bagarre  en  révélant  tous  les  crimes  d'Orobase.  Cette 
révolution  aussi  soudaine  qu'inattendue  ne  fait  pas 
perdre  courage  à  ce  scélérat  hardi.  Il  veut  encore  com- 
mander l'armée;  mais  Gélanor  arrive  à  propos  à  la  tête 
des  Grecs.  Orobase  est  abandonné  par  ses  troupes,  et 
obligé  de  se  punir  lui-même  en  s'enfonçant  un  poignard 
dans  le  ventre. 

Vous  direz  qu'on  ne  peut  voir  un  plan  plus  absurde, 
plus  extravagant,  plus  opposé  au  sens  commun  que  le 
plan  àiAmélise,  et  qu'il  n'est  pas  étonnant  que  cette 
pièce  ait  été  sifflée.  Ce  n'est  pourtant  pas  la  platitude  et 
l'absurdité  du  plan  qui  l'ont  fait  tomber,  et  nous  avons 
vu  des  tragédies  en  plein  succès ,  quoique  leur  plan  fût 
pour  le  moins  aussi  ridicule  que  celui  de  M.  Ducis. 
Quand  je  ne  me  rappellerais  que  la  tragédie  de  Zel- 
mire,  par  M.  De  Belloi,  je  prouverais,  je  crois,  aisément, 
que  M.  Ducis  n'a  aucun  avantage  du  coté  de  l'absur- 
dité sur  son  heureux  rival.  Mais  si  le  public  de  Paris 
est  d'une  facilité  beaucoup  trop  grande  sur  ce  qui  dans 
les  ouvrages  d'esprit  est  du  ressort  de  l'invention  et  du 
jugement,  il  est,  en  revanche,  d'une  sévérité  intrai- 
table sur  tout  ce  qui  tient  à  là  diction  et  au  style,  et 
la  platitude  à  cet  égard  est  une  maladie  dont  les  au- 
teurs ne  relèvent  jamais.  Le  fer  brûlant  et  les  vivantes 
murailles  ont  fait  plus  de  tort  à  M.  Ducis  que  toutes 
les  extravagances  qu'il  aurait  pu  ajouter,  dans  la  con- 
duite de  sa  pièce ,  aux  extravagances  qui  y  sont  déjà. 


ll\Q  CORRESPONDANCE    INEDITE 

Il  n'y  a  presque  point  de  scène  dans  cette  tragédie 
infortunée,  qui  ne  rappelle  une  situation  à  peu  près 
semblable  de  Mérope,  ftlphigénie ,  ftAndromaque , 
ftAthalic.  C'est  une  des  maladresses  les  plus  insignes  de 
ce  pauvre  poète.  Partout  il  a  Pair  de  vous  dire  :  voyez 
comme  je  suis  loin  des  modèles  que  j'ai  voulu  piller  ! 

J'avais  à  côté  de  moi  un  homme  qui  était  au  fait  de 
l'histoire  de  M.  Ducis  et  qui  nous  la  contait.  Il  nous 
apprit  entre  autres,  que  M.  Ducis  avait  un  logement 
à  la  Ménagerie.  «Parlez  donc  français,  lui  dit  son  voisin, 
et  dites  une  loge.  »  Bonsoir  à  M.  Ducis  dans  sa  loge! 


SUR    LES    ÉCONOMISTES. 

A  Paris,  ce  i5  février  1768- 

Il  faut  compter  la  congrégation  des  pauvres  d'esprit 
et  simples  de  cœur  rassemblés  dans  la  sacristie  de  M.  le 
marquis  de  Mirabeau  sous  l'étendard  du  docteur  Fran- 
çois Quesnai  et  sous  le  titre  à' économistes  politiques  et 
ruraux ,  au  nombre  de  ces  confréries  religieuses,  qui 
forment  leur  domination  dans  l'obscurité  et  qui  ont  déjà 
une  foule  de  prosélytes ,  lorsqu'on  commence  à  s'aper- 
cevoir de  leur  projet  et  de  leurs  entreprises.  Le  vieux 
Quesnai  a  toutes  les  qualités  d'un  chef  de  secte.  Il  a 
fait  de  sa  doctrine  un  mélange  de  vérités  communes 
et  de  visions  obscures.  Il  écrit  peu  lui-même  ,  et  s'il 
écrit,  ce  n'est  pas  pour  être  entendu.  Le  peu  qu'il  nous 
a  manifesté  lui-même  de  ses  idées  est  une  apocalypse 
inintelligible;  la  masse  de  sa  doctrine  qui  s'appelledans 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  ll\l 

le  parti  la  science  tout  court  et  par  excellence,  est  ré- 
pandue par  ses  disciples,  qui  ont  toute  la  ferveur  et  toute 
l'imbécillité  nécessaire  au  métier  d'apôtre.  Leur  admi- 
ration pour  le  maître  est  sans  bornes,  et  ce  qui  est  tout- 
à-fait  naturel ,  c'est  que  son  mépris  pour  ses  disciples 
est  sans  mesure.  Il  aime  à  les  humilier  lorsqu'ils  sont 
assemblés  autour  de  lui  bouche  béante  pour  écouter 
ses  oracles  ;  et  il  ne  se  cache  pas  dans  ses  tête-à-tête  avec 
les  postulans  et  les  novices  ,  ou  avec  les  députés  des 
provinces  et  des  pays  étrangers ,  du  peu  de  cas  qu'il  fait 
des  interprètes  de  sa  doctrine.  Le  ton  cynique  qu'il  a 
pris  convient  encore  très-bien  à  un  chef  de  secte.  Lors- 
que, en  qualité  de  médecin  de  madame  de  Pompadour,  il 
était  logé  dans  l'entresol  de  son  appartement  de  Ver- 
sailles ,  il  avait  choisi  le  rôle  d'homme  sévère  et  de 
frondeur  de  la  cour  ,  et  ce  n'est  pas  la  plus  mauvaise 
tournure  que  l'ambition  puisse  prendre  :  la  flatterie  et 
la  bassesse  même  l'ont  souvent  choisie  avec  succès 
pour  parvenir  à  leurs  fins. 

La  folie  du  docteur  Quesnai  serait  déjouer  en  Eu- 
rope le  rôle  que  Confucius  a  joué  à  la  Chine,  et  de  pro- 
duire une  révolution  ,  ou  du  moins  de  créer  une  secte 
nombreuse  et  répandue  dans  tous  les  pays,  par  un 
mélange  de  principes  d'agriculture,  de  gouvernement 
et  de  morale ,  et  par  des  lieux  communs  que  personne 
n'ignore  ,  mais  dont  la  trivialité  nous  est  dérobée  sous 
un  style  emphatique  et  louche  ou  par  une  exagération 
extravagante  et  outrée.  C'est  sous  ce  point  de  vue  et 
avec  ces  armes  que  ses  disciples  prêchent  la  science  du 
maître;  il  a  senti  du  moins  que  ce  n'était  pas  le  moment 
où  l'on  réussirait  à  former  une  secte  par  de   nouvelles 

16 


l!\l  COJUîESPONDANCE    INEDITE 

opinions  religieuses,  ou  en  réformant  les   anciennes. 
Mais  devait-il  se  flatter  d'établir  une  secte  quelconque, 
dans  un  siècle  où  personne  n'est  cru  sur  sa  parole ,  où 
personne  n'est  dispensé  de  produire  ses  titres,  où  l'es- 
prit de  discussion  est  porté  au  plus  haut  degré  de  li- 
berté, où  les  Voltaire  et  les  Montesquieu,  les  Buffon  et 
les  Diderot  nous  ont  accoutumés  a  une  réunion  de   gé- 
nie et  de  goût ,  de  clarté  et  de  raison ,  qui  caractérise  un 
siècle  éclairé?  Oui ,  sans  doute  :  le  ténébreux  Quesnai 
et  ses  barbares  apôtres  réussiront  à  jouer  pendant  quel- 
que temps  un  rôle,  même  dans  le  siècle  de  Voltaire.  La 
ferveur  et  l'opiniâtreté  viennent  toujours  à  bout    do 
leurs  entreprises.  Il  existe  parmi  les  hommes  de  tous  les 
temps,  une  classe  d'esprits  faibles  et  rétrécis  créés  pour 
la  conquête  de  ceux  qui  ne  dédaignent  pas  de  s'en  em- 
parer,  et  cette  classe  est   peut-être  de  toutes  la  plus 
considérable.  Le   hesoin  et  la   facilité  de  jouer  un  rôle 
dans  un  parti  lui  attirent,  dans  sa  nouveauté,  encore  un 
grand  nombre  de  prosélytes  que  leur  nullité  aurait  re- 
tenus dans  la  foule.  Il  faut  des  associations  aux  hommes 
d'une  certaine   tournure;  dans  les  pays  où  ils  ne  peu- 
vent plus  se  faire  moines,  ils  se  font  quakers,  ou  métho- 
distes, ou  herrnhuter,  et  dans  les  pays  où  la  religion  a 
fait  son  temps,  ils  se  réunissent  en  confréries  politiques, 
ou  philosophiques ,  ou  littéraires;  les  économistes  sont 
les  piétistes  de  la  philosophie. 

Il  est  vrai  que  la  secte  des  économistes  politiques  ne 
fera  pas  grande  fortune  à  Paris;  il  y  faut  trop  de 
preuves  pour  justifier  sa  mission:  mais  elle  étendra  ses 
conquêtes  dans  toutes  les  provinces  du  royaume.  Elle  a 
déjà  un  parti   considérable  en  Suisse.  La  fortune  des 


de  amiral  et  diberot.  i43 

sectes  commence  toujours  par  la  populace,  et  la  popu- 
lace littéraire  est  aussi  nombreuse  qu'aucune  autre.  Il 
est  vrai  que  le  livre  de  V Ordre  essentiel  et  naturel  des 
sociétés  politiques,  qui  devait  produire  une  si  grande  ré- 
volution dans  toute  l'Europe,  est  tombé  dans  un  discré- 
dit total  ;  mais  cet  écbec  n'est  que  l'effet  d'une  ambi- 
tion démesurée.  Si  le  livre  de  M.  de  La  Rivière  n'avait 
pas  été  annoncé  avec  trop  d'emphase;  si  l'auteur  n'a- 
vait pas  eu  un  moment  la  sottise  de  vouloir  s'égaler  au 
président  de  Montesquieu  et  même  renverser  la  statue  de 
ce  grand  homme,  son  ouvrage  aurait  été  jugé  avec  moins 
de  rigueur,  et  il  aurait  pu  même  conserver  une  certaine 
réputation.  C'est,  à  mon  avis,  un  des  plus  mauvais  livres 
qui  aient  été  faits  de  notre  temps;  mais  il  en  aurait  imposé 
à  un  grand  nombre  d'esprits  superficiels  par  ce  faux  air 
de  logique  et  d'enchaînement  d'idées  qu'il  affecte,  et  qui 
couvre  au  fond  un  tissu  de  sophismes  d'une  platitude 
révoltante.  Il  faut  même  dire  la  vérité  :  quoique  cet  ou- 
vrage soit  entièrement  tombé,  beaucoup  de  personnes 
s'imaginent  qu'il  ne  peut  avoir  été  annoncé  si  magnifi- 
quement et  avec  tant  de  confiance,  sans  valoir  quelque 
chose.  Ils  s'en  prennent  de  son  mauvais  succès  à  la  pla- 
titude du  style,  et  ont  bien  de  la  peine  à  ne  pas  croire 
qu'il  ne  manque  pas  de  mérite  du  coté  de  la  logique  et 
de  l'enchaînement  des  idées  :  c'est-à-dire  que  ce  qui  me 
le  fait  particulièrement  mépriser,  c'est  tout  juste  sur 
quoi  ces  gens-là  fondent  son  apologie. 

M.  l'abbé  de  Mably  l'a  cru  si  dangereux  par  ce  côté, 
qu'il  a  jugé  nécessaire  de  lui  opposer  un  ouvrage  tout 
exprès  pour  le  réfuter.  Cet  ouvrage  est  intitulé  :  Doutes 
proposés  aux  Économistes. 


2/j/j  CORRESPONDANCE     INÉDITE 

BROCHURES  DE  VOLTAIRE. 

Il  nous  est  arrivé,  cet  ordinaire....  De  la  manufac- 
ture de  Ferney ,  n'est-il  pas  vrai  ?  Vous  l'avez  dit  ;  et 
l'on  peut  hardiment,  à  chaque  ordinaire,  commencer 
un  article  par  cette  formule,  hien  sûr  qu'on  aura  pour 
achever  la  phrase,  le  titre  de  quelque  feuille  ou  de 
quelque  brochure  à  annoncer.  C'est  bien  dommage  que 
toutes  ces  feuilles,  qui  se  succèdent  avec  tant  de  rapidité, 
restent  d'une  rareté  si  excessive  à  Paris.  A  peine  trouve- 
t-on  le  moyen  de  satisfaire  sa  curiosité  par  une  lecture 
rapide,  et  leur  multiplicité  fait  qu'on  a  tant  de  lièvres 
à  courir  à  la  fois  ,  qu'on  n'en  attrape  aucun.  Il  faut  espé- 
rer que  toutes  ces  feuilles  seront  recueillies  avec  soin 
par  M.  Cramer  pour  former  des  volumes  de  mélanges, 
et  que  nous  n'en  perdrons  aucune,  malgré  l'impossibilité 
où  nous  sommes  de  nous  les  procurer  à  présent.  L'écrit 
qui  nous  est  venu  est  ordinaire  a  quarante-huit  pages 
d'impression.  Il  est  intitulé  les  Droits  des  hommes ,  ' 'et 
les  Usurpations  des  autres.  Le  titre  de  cet  écrit  porte 
qu'il  est  traduit  de  l'italien  et  imprimé  à  Amsterdam. 
On  peut  le  regarder  comme  une  suite  de  X Epître  aux 
Romains  dont  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  rendre  compte. 
En  rapportant  l'inscription  des  différens  articles  traités 
sommairement  dans  cette  succincte  diatribe,  je  vous 
aurai  fait  concevoir  toute  l'étendue  des  obligations  de 
la  cour  de  Rome  envers  le  savant  auteur.  Premier  ar- 
ticle :  Un  prêtre  de  Christ  doit -il  être  souverain? 
Vous  croyez  bien  que  l'auteur  pense  que  rien  n'est  plus 
absurde,  plus  contraire  à  la  raison ,  à  la  politique,  au 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  245 

bon  ordre.  Il  n'emploie  pourtant  que  l'esprit  des  évan- 
giles et  l'histoire  pour  tomber  dans  cette  affreuse  hé- 
résie. Second  article  :  de  ISaples.  L'auteur  prouve  [que 
la  prétendue  suzeraineté  du  pape  sur  le  royaume  de 
Naples  est  une  usurpation  contraire  à  toutes  les  an- 
ciennes lois  féodales,  contraire  à  la  religion  chrétienne, 
à  l'indépendancedes  souverains ,  au  bon  sens  et  à  la 
loi  naturelle;  et  quoique  cet  abus  dure  depuis  sept  ans, 
il  n'en  soutient  pas  moins  qu'il  faut  l'abolir.  Article 
troisième  :  De  la  monarchie  de  Sicile.  L'auteur  prouve 
que  ce  qu'on  appelle  la  prérogative  de  la  monarchie  de 
Sicile  accordée  par  le  pape  Urbain  II  au  roi  Roger , 
n'est  qu'un  droit  essentiellement  attaché  à  toutes  les 
puissances  chrétiennes,  et  pour  l'exercice  duquel  on  n'a 
pas  besoin  d'un  privilège  de  la  cour  de  Rome.  Il  nous 
donne  d'ailleurs  un  précis  fort  piquant  des  trames  pon- 
tificales dans  cette  île.  Article  quatrième  :  De Ferrare. 
La  réunion  de  Ferrare  à  l'Etat  Ecclésiastique  est  une 
des  plus  insignes  usurpations  des  papes,  dont  l'auteur 
rapporte  ici  les  principales  circonstances.  Suivant  ses 
conclusions ,  le  duc  de  Modène  ne  peut  se  dispenser 
de  reprendre  Ferrare  et  d'en  chasser  le  vice-légat  pon- 
tifical. Dans  l'article  suivant ,  l'usurpation  de  Castro  et 
Ronciglione  sur  la  maison  de  Parme  est  rapportée  avec 
une  extrême  gaieté.  Les  deux  derniers  articles  rapportent 
les  acquisitions  de  Jules  II  et  d' Alexandre  VI  d'une  ma- 
nière également  piquante,  et  la  conclusion ,  c'est  qu'il  faut 
les  rendre.  Si  Dieu  nous  conserve  notre  très-Saint-Père 
Clémen  t XIII  encore  quelques  lustres,  il  y  aura  beaucoup 
d'esturgeons  de  mangés  et  quelques  restitutions  peut- 
être  de  faites.  Il  faut  toujours  observer  l'esprit  des  dif- 


ït\6  CORRESPONDANCE    INEDITE 

férens  siècles.  Il  y  a  deux  cents  ans  que  la  cour  de 
Rome  cherchait  à  faire  assassiner  le  célèbre  Fra  Paolo; 
elle  n'envoie  pas  aujourd'hui  des  assassins  à  Ferney , 
premièrement  parce  que  le  patriarche  est  en  deçà  des 
Alpes,  et  qu'il  n'écrit  pas  en  italien;  en  second  lieu, 
parce  que  tout  le  monde  est  aujourd'hui  dans  le  secret, 
et  qu'on  ne  peut  pas  exterminer  tout  le  monde. 


On  accuse  la  manufacture  de  Ferney  d'une  autre  pro- 
duction qui  porte  le  titre  suivant  :  Examen  de  la  nou- 
velle histoire  de  Henri  IV,  de  M.  de  Bury,par  M.  lemar- 
quis  de  B.,  lu  dans  une  séance  d'académie ,  auquel  on  a 
joint  une  pièce  analogue;  Genève,  chez  Claude\Philibert. 
Cet  écrit  a  cent  pages  in-octavo.  S'il  est  du  chef  de  la 
manufacture,  il  faut  convenir  qu'il  n'a  jamais  déguisé 
son  style  et  sa  manière  avec  plus  d'adresse.  Vous  y  re- 
marquerez des  tournures  qui  ne  sont  point  du  tout  les 
siennes;  il  y  a  même  des  idées  qui  sont  opposées  à 
d'autres  idées  qu'on  lui  connaît.  Mais  tout  cela  pourrait 
bien  n'être  que  l'effet  d'une  extrême  adresse  :  car  si  cet 
écrit  n'était  pas  de  lui ,  il  resterait  toujours  la  difficulté 
de  savoir  de  qui  il  peut  être,  parce  qu'il  est  rempli  de 
traits  excellens  qui  ne  peuvent  guère  venir  d'ailleurs. 
Pourquoi  donc  ce  chef,  dont  les  ouvrages  ont  pour 
l'ordinaire  une  empreinte  si  brillante  et  si  aisée  à  recon- 
naître, a-t-il  pris  tant  de  soins  à  nous  la  dérober  dans 
cette  occasion ,  jusqu'à  renoncer  à  son  orthographe  ? 
En  voici  la  raison.  M.  de  Bury  est  un  petit  polisson 
qui  ne  mérite  aucune  attention  :  il  était  digne  d'écrire 
l'histoire  de  Henri  IV,  à  peu  près  comme  Duclos  était 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  l[\"j 

digne  de  succéder  à  M.  de  Voltaire  dans  la  place  d'his- 
toriographe de  France,  ou  comme  M.  de  La  Rivière  et 
son  docteur  Quesnai  sont  faits  pour  figurer  à  coté  de 
Montesquieu.  Aussi  l'auteur  de  X Examen  se  soucie-t-il 
très- peu  de  relever  les  impertinences  de  Bury  ,  mais  il 
voulait  se  servir  de  cette  occasion  pour  toucher  à  plu- 
sieurs points  excessivement  délicats,  et  c'est  pour  cela 
qu'il  s'est  masqué  jusqu'aux,  dents.  On  lit  dans  les  pre- 
mières pages  un  portrait  du  petit-fîls  de  Schabas,  pos- 
sesseur du  trône  de  Perse,  qui  est  d'une  hardiesse  in- 
croyable. L'auteur  s'élève  dès  le  commencement ,  avec 
beaucoup  de  force ,  contre  la  lâcheté  des  historiens  mo- 
dernes. Il  cite  un  trait  de  Y  Histoire  de  Louis  XI,  par 
Duclos,pour  exemple;  il  n'oublie  pas  non  plus  de  dire 
à  M.  Thomas  son  fait  sur  son  Eloge  du  Dauphin  der- 
nier. 11  juge  dans  un  autre  sens  X Abrégé  chronologique 
du  président  Hénault  avec  la  dernière  rigueur,  et  le 
met  en  miettes.  On  a  beaucoup  blâmé  ce  dernier  pro- 
cédé. On  a  trouvé  cruel  de  briser  à  ce  pauvre  président 
sa  couronne  d'osier,  lorsqu'il  ne  lui  restait  plus  qu'un 
moment  pour  la  porter  ;  et  il  aurait  sans  doute  mieux 
valu  le  laisser  mourir  en  paix  que  d'empoisonner  ses 
derniers  instans  par  une  critique  impitoyable  de  son 
Abrégé.  D'ailleurs,  la  main  d'où  partent  ces  coups  doit 
les  lui  rendre  encore  plus  sensibles. UAbrégédu  président, 
doit  une  grande   partie  de  son  existence  aux  éloges 
qu'il  a  reçus  de  M.  de  Voltaire;  si  c'est  lui  qui  le  déprime 
ici,   c'est   un  coup  mortel  porté   par  une  main   amie. 
Mais  qu'est-ce  que  fout  toutes  ces  considérations  per- 
sonnelles dans  l'immensité  du  temps  qui  nous  engloutit? 
Tout  se  réduit  à  savoir  si   la  critique  qu'on  fait  ici  de 


ifà  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Y  abrégé  est  juste  et  fondée.  Si  les  éloges  que  cet  ou- 
vrage a  reçus  ont  été  outrés,  quel  mal  y  a-t-il  de  les 
réduire  à  leur  juste  mesure?  Gela  peut  fâcher  les  amis 
du  président  et  les  affliger  même  avec  raison  ;  mais  cela 
doit  être  indifférent  au  public,  qui  n'a  d'antre  intérêtque 
d'empêcher  que  ni  l'éloge  ni  la  critique  d'un  ouvrage 
ne  soit  outré  ;  ni  d'autre  rôle  que  de  mépriser  les  éloges 
exagérés  et  de  détester  une  critique  injuste  etamère^Or 
pour  savoir  si  X Abrégé  du  président  Hénault  n'a  pas 
été  loué  outre  mesure  quand  on  l'a  compté  parmi  les 
ouvrages  qui  doivent  faire  époque  dans  l'histoire  de 
l'esprit  humain,  il  faut  supposer  qu'il  ait  été  fait  par  un 
pauvre  diablede  littérateur  dans  un  grenier  du  faubourg 
Saint-Marceau  ,  et  se  demander  de  bonne  foi  s'il  aurait 
reçu  le  même  accueil. 

Il  me  reste,  en  ma  qualité  d'avocat  pour  et  contre  , 
de  rapporter  ici  les  raisons  qui  peuvent  faire  douter 
que  cette  brochure  sorte  de  l'atelier  de  Ferney ,  ou  du 
moins  les  précautions  que  l'auteur  a  prises  pour  nous 
donner  le  change.  Je  ne  regarde  pas  comme  telles  le 
reproche  que  l'auteur  fait  quelque  part  à  M.  de  Vol- 
taire d'avoir  écrit  l'histoire  trop  en  poète.  C'est  un  ar- 
tifice connu  de  s'égratigner  pour  avoir  droit  de  se  ran- 
ger du  coté  de  ceux  qu'on  a  blessés  h  mort  ;  mais  voici 
quelques  considérations  qui  peuvent  réellement  donner 
le  change. 

L'auteur  de  Y  Examen  a  fait  imprimer  à  la  suite  de 
sa  brochure  une  feuille  de  M.  de  Voltaire  connue 
depuis  deux  ans,  et  intitulée  :  le  Président  de  Thou  jus- 
tifié contre  les  calomnies  de  M.  de  Burj.  Dans  cette 
feuille,  M.  de  Voltaire  reproche  à  Bury  d'avoir  voulu 


DE    GRÏMM    ET    DIDEROT  249 

noircir  sans  preuves  la  mémoire  de  la  reine  Marie  de 
Médicis  ;  il  a  depuis  fait  le  même  reproche  à  l'abbé 
Bergier  dans  les  Conseils  raisonnables.  L'auteur  de 
X Examen,  au  contraire,  attaque  avec  beaucoup  de  force 
la  mémoire  de  cette  princesse ,  trop  suspecte  dans  le 
fond  pour  être  aisément  justifiée.  Mais  cette  diversité 
de  sentiment  pourrait  encore  être  un  tour  d'adresse. 

On  sait  qu'eu  général  le  patriarche  de  Ferney  n'est 
rien  moins  que  favorable  aux  prétentions  parlemen- 
taires; et  l'auteur  de  X Examen  rapporte  un  passage 
de  X Instruction  des  députés  des  états  de  Blois  de  1677  ? 
où  il  est  dit  que  les  cours  des  parlemens  sont  des 
états-généraux  au  petit  pied.  L'auteur  observe  avec 
raison  qu'il  est  bien  singulier  que  les  parlemens  ne  se 
soient  jamais  fait  un  titre  et  une  loi  fondamentale  de  ce 
passage. 

L'auteur  de  X Examen  reproche  à  Bury  d'avoir  dit, 
en  parlant  de  Henri  IV  et  du  duc  de  Parme,  ces  deux 
princes-,  il  ajouteque  c'est  comme  si  l'on  disait  ces  deux 
princes,  en  parlant  de  Louis  XV  et  de  M.  le  prince  de 
Beau  veau.  Le  reproche  de  manque  de  bienséance  fait  à 
Bury  est  fondé,  mais  l'application  de  l'exemple  n'est 
pas  juste  :  il  y  a  de  la  différence  entre  un  duc  de  Parme 
qui  est  réellement  prince,  et  un  homme  de  qualité  qui 
n'en  a  que  le  titre;  M.  de  Voltaire  sait  cela  aussi  bien 
qu'un  autre.  Ceci  n'est  qu'une  minutie,  mais  cette  mi- 
nutie est  peut-être  une  des  raisons  les  plus  fortes  pour 
faire  douter  que  cette  brochure  vienne  de  Ferney. 

L'auteur  de X Examen  finit  sa  brochure  en  proposant, 
pour  le  progrès  de  l'histoire,  l'établissement  d'une  so- 
ciété, sous  le  titre  d: 'Académie  d' histoire  de  la  patrie* 


25o  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Voilà  encore  une  pédanterie  qui  ne  ressemble  guère  à 
M.  de  Voltaire.  Une  académie  royale  d'histoire  de  la 
patrie  servirait  tout  juste  autant  aux  progrès  de  l'his- 
toire que  nos  sociétés  royales  d'agriculture  à  l'abon- 
dance et  à  l'augmentation  des  récoltes.  Toutes  ces  so- 
ciétés et  ces  académies  multipliées  à  l'excès  par  toute 
l'Europe,  ne  sont  bonnes  qu'à  amuser  des  enfans  à  qui 
leur  oisiveté  est  à  charge. 

Bury  n'ayant  rien  à  nous  apprendre  sur  l'éducation 
de  son  prince,  nous  apprend  qu'il  n'y  avait  pas  alors 
beaucoup  de  bons  livres.  L'auteur  de  Y  Examen  relève 
cette  impertinence  comme  il  convient.  Et  toute  l'anti- 
quité grecque  et  romaine,  donc!  Bury  croit,  parce  qu'il 
n'-est  pas  en  état  d'en  profiter,  que  c'est  un  trésor  perdu 
pour  tout  le  monde.  «  En  ce  temps-là ,  dit  l'auteur  de 
«  Y  Examen ,  les  âmes  se  nourrissaient  des  chefs-d'œu- 
«  vres  que  nous  osons  mépriser  aujourd'hui.  Aussi  ce 
«  siècle  fut-il  celui  des  grands  talens  réunis  aux  grandes 
«  vertus.  »  A  parler  plus  exactement,  les  chefs-d'œuvre 
de  l'antiquité  grecque  et  romaine  occupaient  bien  en 
ce  temps  les  gens  de  lettres  dont  les  successeurs  osent 
les  négliger  aujourd'hui,  mais  ils  n'étaient  guère  connus 
des  gens  du  monde,  qui  étaient  aussi  ignorans  que  bar- 
bares. Ce  fut  le  siècle  des  grands  talens,  parce  que  les 
dissensions  civiles  en  font  toujours  éclore;  mais  ces 
grands  talens  n'étaient  certainement  pas  réunis  aux 
grandes  vertus.  Il  y  eut  sans  doute  des  hommes  ver- 
tueux ,  parce  que  dans  la  plus  forte  contagion  de  la 
maladie  pestilentielle,  il  y  a  toujours  quelques  hommes 
qui  lui  échappent  ;  mais  les  mœurs  publiques  étaient 
en  général  atroces   et  effroyables.  Le  fanatisme  et  la 


DE    GROIM    ET    DIDEROT.  2D I 

superstition  avaient  répandu  leurs  fureurs  sur  une  grande 
partie  de  l'Europe ,  l'énergie  des  âmes  n'était  que  fé- 
rocité, et  la  religion  ne  servait  tour  à  tour  qu'à  autoriser 
et  expier  des  crimes.  M.  de  Voltaire  sait  encore  cela 
aussi  bien  que  nous.  Si  l'auteur  de  Y  Examen  paraît 
d'un  sentiment  contraire,  c'est  que  Y  Examen  ne  vient 
point  de  Ferney,  ou  que  l'auteur  a  encore  ici  voulu  don- 
ner le  change. 

11  faut,  en  finissant,  relever  un  endroit  remarquable 
de  cette  brochure.  L'auteur  parle  de  l'aversion  de 
Henri  IV pour  la  lecture.  Il  renvoie  sur  cela  aux  Mémoires 
de  Duplessis-Mornai ,  «  qui ,  dit-il,  le  lui  reproche  en 
«  termes  exprès  dans  une  lettre  d'avis  où  l'on  trouve  un 
«  trait  singulier,  et  si  singulier,  que  c'est  beaucoup  de  l'in- 
«  diquer  aux  curieux.  »  Ce  passage  mérite  de  l'attention , 
et  le  premier  moment  que  j'aurai  à  moi,  j'irai  feuilleter 
les  Mémoires  de  Duplessis-Mornai  ,  pour  découvrir  un 
trait  assez  singulier  pour  que  notre  auteur,  qui  ose 
beaucoup ,  n'ait  pas  osé  le  rapporter. 


Tout  le  monde  a  lu  dans  les  gazettes  la  nouvelle 
expérience  de  physique  qu'on  a  faite  depuis  peu  ,  et 
suivant  laquelle  les  colimaçons  à  qui  l'on  coupe  la 
tête,  en  reprennent  une  nouvelle  au  bout  d'un  mois, 
et  ne  laissent  pas  de  vivre  tandis  que  cette  nouvelle 
têie  repousse.  Vous  savez  que  dans  la  manufacture  de 
Ferney  rien  ne  tombe  à  terre ,  et  qu'elle  est  toujours 
au  courant  de  tout  ce  qui  occupe  le  public.  En  consé- 
quence il  nous  est  arrivé,  cet  ordinaire,  du  grand  ma- 
gasin un   écrit  intitulé  :  les  Colimaçons  du  révérend 


1 5a  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

père  VEscarbotier,  par  la  grâce  de  Dieu  capucin  in- 
digne ,  prédicateur  ordinaire  et  cuisinier  du  grand 
couvent  de  la  ville  de  Clermont  en  Auvergne,  au  rêvé* 
rend  père  Elle,  carme  chaussé ,  docteur  en  théologie. 
Cet  écrit  renferme  trois  lettres  du  révérend  père  l'Es- 
earbotier  et  deux  réponses  du  révérend  père  Elie,  carme, 
avec  la  dissertation  du  physicien  deSaint-Flour.On  ne 
peut  rien  lire  de  plus  gai  et  de  plus  fou  que  cette  cor- 
respondance sur  l'aventure  des  colimaçons;  cela  est 
plein  de  sel,  de  verve, et  d'une  teinte  aussi  comique  que 
philosophique.  Le  physicien  de  Saint-Flour  ne  vaut  pas 
cependant  le  père  l'Escarbotier  capucin],  ni  le  père  Elie 
carme.  Il  se  moque  des  systèmes  de  M.  de  Buffon  avec 
toute  la  considération  due  à  la  personne  et  aux  talens 
de  ce  philosophe,  et  des  expériences  de  M.  Needham , 
avec  tout  le  mépris  qu'on  lui  connaît  pour  cet  Anglais 
papiste  qu'il  soutient  toujours  Irlandais  et  jésuite.  11  ne 
veut  pas  absolument  qu'un  bouillon  de  mouton,  hermé- 
tiquement enfermé  dans  une  bouteille  et  préservé  de 
tout  insecte,  produise  de  petits  animaux  par  la  seule 
putréfaction;  il  soutient  qu'il  faut  absolument  un  germe 
pour  produire  un  animal  organisé.  Le  physicien  de 
Saint-Flour  est  très-mauvais  physicien,  mais  c'est  un 
homme  de  beaucoup  d'esprit  et  qui  conserve  le  coup- 
d'œil  philosophique ,  lors  même  qu'il  s'égare  :  il  n'ap- 
partient pas  à  tout  le  monde  d'être  même  mauvais 
comme  lui.  Sa  dissertation  ,  qui  est  longuette,  répète  ce 
que  l'on  a  déjà  lu  dans  la  Philosophie  de  l'histoire  et 
dans  l'Homme  aux  quarante  écus  sur  la  formation 
des  montagnes  et  sur  les  coquillages  de  mer,  que  les 
naturalistes  prétendent  trouver  sur  les  monts  les  plus 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2  53 

élevés  et  les  plus  éloignés  de  l'Océan.  Elle  tourne  un 
peu  court  vers  la  fin,  mais  cette  fin  est  très-philoso- 
phique ;  j'ai  seulement  peur  que  les  roquets  de  la  Sor- 
bonne  ne  lui  trouvent  le  fumet  de  matérialisme.  Aussi 
le  révérend  père  Elie,  carme  chaussé,  exhorte  beaucoup, 
dans  sa  dernière  réponse  le  révérend  père  l'Escarbo-r 
tier ,  capucin-prédicateur  et  cuisinier  du  grand-cou- 
vent, de  ne  se  point  laisser  séduire  par  le  physicien  de 
Saint-Flour  ni  parles  autres  philosophes.  Il  dit,  à  l'é- 
gard de  l'Océan,  que  son  nom  ne  se  trouve  jamais  dans 
l'écriture ,  et  il  en  infère  que  cet  Océan ,  dont  on  parle 
tant,  est  fort  peu  de  chose.  Ce  trait  et  plusieurs  autres 
dont  cette  correspondance  fourmille,  m'ont  paru  neufs 
et  excellens. 


ANALYSE,  EN  FORME  DE  PROCES- VERBAL,  DE  LAURETTE, 
COMEDIE  DE  M.  DU  DOYER  DE  GASTEL. 

A  Paris  ,  ce  içr  octobre  1768. 

Ce  jourd'hui,  1er  octobre,  l'an  de  grâce  mil  sept 
cent  soixante-huit  ,  moi  soussigné,  maître  bavard  en 
philosophie  et  en  littérature,  faiseur  de  feuilles  cham- 
breland,  faisant  plus  de  feuilles  que  personne,  mais  n'en 
tenant  magasin  que  pour  l'usage  de  quelques  grands  et 
augustes  personnages  de  la  partie  septentrionale  de 
l'Europe ,  ayant  été  sommé  de  comparoir  par-devant 
messire  Augustin  Testart  Dulys  ,  conseiller  du  roi  en 
ses  conseils ,  lieutenant  criminel  au  Chàtelet  de  Paris, 
pour  rendre  témoignage  sur  aucunsfaits  résultans  d'un 
procès  criminel  intenté  à  l'occasion  d'un  enlèvement 


1 54  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

arrivé  le  1 4  du  mois  passe  sur  le  théâtre  de  la  Co- 
médie Française,  entre  sept  et  huit  heures  de  relevée, 
je  susdit  soussigné  me  suis  transporté  à  l'audience  dudit 
magistrat,  lequel  j'ai  trouvé  siégeant  d'un  air  un  peu 
blême  à  côté  de  madame  la  lieutenante  criminelle,  son 
épouse  ;  et  après  avoir  reçu  de  ladite  dame  quelques 
complimens  flatteurs  sur  la  réputation  de  véracité  et 
de  probité  dont  je  jouissais  dans  mon  quartier,  et  lui 
avoir  reconnu  par  contre  de  beaux  yeux  noirs,  ensemble 
des  manières  fort  aimables,  j'ai  fait  et  signé  la  déposition 
suivante,  laquelle  je  déclare  exacte  et  conforme  à  la 
vérité  dans  toute  son  étendue. 

Interrogé  si  j'avais  quelque  connaissance  d'un  rapt 
fait  par  violence  en  présence  du  public,  le  14  du 
mois  dernier,  sur  le  théâtre  de  la  Comédie  Française, 
j'ai  dit  qu'audit  jour  je  m'étais  transporté  sur  les  cinq 
heures  du  soir  à  l'hôtel  des  comédiens  ordinaires  du 
roi ,  pour  assister  à  une  représentation  des  Femmes 
savantes,  comédie  d'un  nommé  Molière,  lequel,  au  dire 
d'aucuns,  en  valait  bien  un  autre;  suivie  de  la  première 
représentation  de  Laurette,  comédie  nouvelle  en  vers  et 
en  deux  actes. 

Interrogé  si  je  connaissais  le  père  de  cette  Laurette, 
j'ai  dit  que  j'avais  ouï  dire  qu'il  s'appelait  M.  du  Doyer 
de  Gastel ,  jeune  homme  que  je  croyais  avoir  rencontré, 
il  y  a  quelques  années,  dans  une  maison  où  l'on  m'avait 
assuré  qu'il  était  pauvre,  honnête,  de  bonnes  mœurs, 
fort  amoureux  en  outre ,  mais  en  tout  bien  et  en  tout 
honneur,  de  la  demoiselle  d'Oligni ,  jeune  actrice  du 
Théâtre  Français ,  mais  vertueuse  et  sage  ni  plus  ni  moins 
qu'une  religieuse,  à  la  gloire  de  laquelle  mondit   sieur 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2  55 

du  Doyer  avait  même  composé  jadis  une  épître  en  vers, 
dont  je  me  souvenais  avoir  pris  lecture  dans  le  temps 
et  orné  mes  feuilles ,  sans  pouvoir  dire  si  elle  en  valait 
la  peine. 

Interrogé  si  c'était  là  tout  ce  que  je  savais  de  M.  du 
Doyer  de  Gastel,  j'ai  répondu,  «Tout,  »  n'étant  pas  obligé 
de  me  souvenir  de  rien  à  son  sujet. 

Interrogé  si  je  le  croyais  seulement  homme  pauvre 
ou  en  même  temps  pauvre  homme,  j'ai  dit  qu'il  n'ap- 
partenait qu'à  la  cour  ,  vérification  préalablement  faite 
des  pièces  du  procès ,  de  statuer  sur  cette  question  ce 
que  de  droit. 

Interrogé  si,  avant  d'assisterà  la  représentation,  j'avais 
eu  quelque  connaissance  de  ce  qui  devait  s'y  passer,  j'ai 
dit  que  je  me  rappelais  d'avoir  lu  le  conte  de  Laurette 
parmi  les  Contes  moraux  de  maître  Marmontel,  de  l'A- 
cadémie Française,  et  de  l'avoir  trouvé  un  des  meilleurs 
dudit  maître ,  quoiqu'il  me  parût  avoir  le  défaut  géné- 
ral de  ses  Contes,  savoir  :  celui  d'être  trop  long  et  de 
manquer  de  sentiment  toujours,  et  souvent  de  naturel 
et  de  vérité;  qu'au  surplus,  crainte  d'indigestion,  je 
n'avais  lu  qu'un  très-petit  nombre  de  ces  Contes  mo- 
raux. 

Interpellé  de  m'expliquer  sur  cette  crainte  d'indiges- 
tion à  l'occasion  d'un  recueil  dont  le  succès  a  été  si  géné- 
ral, et  qui  a  passé  plus  de  six  mois  sur  la  toilette  de  ma- 
dame la  lieutenante  criminelle,  j'ai  dit  que  chacun  avait 
ses  idées,  que  j'avais  tort  sans  doute,  mais  que  j'étais  plus 
difficile  sur  ce  genre  qu'un  autre  ;  que  j'y  voulais  trou- 
ver le  plus  grand  naturel,  une  facilité  et  une  grâce  sin- 
gulières dans  le  style,  point  d'emphase,  point  d'efforts, 


^56  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

point  d'échafaudage,  point  de  longueurs,  rien  de  lourd, 
rien  d'alambiqué,  rien  de  tiré  par  les  cheveux;  qu'il  fal- 
lait que  je  visse  clairement  que  l'auteur  s'est  amusé  lui- 
même  en  voulant  m'amuser;  qu'en  un  mot  certain  faiseur 
de  contes,  appelé  Voltaire,  m'avait  dégoûté  de  tous  les 
autres,  et  que  je  me  réservais  de  me  pourvoir,  en  temps  et 
lieu ,  par-devant  la  cour,  en  dommages  et  intérêts  contre 
ledit  Voltaire,  à  causedu  dégoût  qu'il  m'avait  donné  pour 
la  plupart  des  maîtres  de  sa  communauté.  Qu'au  demeu- 
rant j  étais  persuadé  que  les  mies  et  les  bonnes  en  charge 
feraient  bien  de  substituer  les  Contes  moraux  de  maître 
Marmontel  aux  contes  avec  lesquels  elles  étaient  en 
usage  d'endormir  les  enfans,  parce  que  ces  contes  étaient 
plus  sensés,  qu'il  y  était  question  de  vertu  et  d'autres 
bonnes  choses  auxquelles  on  ne  fait  pas  mal  d'accoutu- 
mer les  oreilles  de  bonne  heure  ;  que,  d'ailleurs  les 
personnages  des  susdits  Contes  moraux  étaient  presque 
aussi  bavards  que  les  mies  et  moi,  ce  qui  plaisait  beau- 
coup aux  enfans ,  lesquels  aiment  en  général  les 
bavards. 

Interrogé  comment  un  conteur  vertueux  tel  que 
M.  Marmontel,  a  pu  donner  lieu  au  scandale  public  qui 
fait  l'objet  de  ce  procès,  j'ai  dit  que  ce  scandale  me  parais- 
sait le  fait  de  la  comédie  de  Za«/Wte,etnonduconte  de 
Laurette;  qu'en  conséquence  le  sieur  du  Doyer  de  Gas- 
tel  m'en  paraissait  seul  responsable. 

Interpellé  de  m'expliquer  sur  les  personnages  de  sa 
pièce  lesquels  sont  principalement  entrés  dans  les  vues 
criminelles  de  cet  auteur,  et  en  partageant  son  tort 
ont  excité  contre  eux  le  cri  public ,  j'ai  dit  que ,  pour  ne 
faire  tort  à  personne  dans  une  affaire  aussi  grave  ,  je 


DE    &RIMM    ET    DIDEROT.  1 5 7 

me  trouvais  obligé  de  m'expliquer  sur  chacun  séparé- 
ment. 

Interrogé  si,  d'abord,  le  lieu  même  ne  m'avait  pas 
paru  suspect ,  j'ai  dit  que  j'avais  reconnu  le  jardin  du 
château  deClancé  ,  où  madame  deClancé,  femme  de  la 
cour  et  du  bon  ton  ,  donnait  ces  bals  champêtres  aux- 
quels elle  avait  coutume  d'admettre  les  jeunes  filles  et 
les  garçons  du  village  ;  qu'à  la  vérité  ces  bals  avaient 
fourni  l'occasion  au  jeune  comte  de  Luzy  de  voir  Lau- 
rette  et  de  concevoir  une  forte  passion  pour  elle,  mais 
que  ce  n'était  pas  la  faute  de  madame  de  Clancé;  que 
son  bal  avait  été  fort  beau  ce  \!\  du  mois  passé  ,  jour 
qui  avait  eu  des  suites  assez  sérieuses  pour  exciter 
l'attention  de  la  cour;  que  les  comédiens  ordinaires 
du  roi  avaient  prêté  pour  ce  jour-là  ,  et  leurs  danseurs 
qui  sont  très-mauvais,  et  leurs  plus  jolies  actrices,  les- 
quels, représentant  les  uns  les  gens  du  château,  les 
autres  les  gens  du  village,  avaient  formé  pêle-mêle  un 
bal  champêtre;  qu'il  y  avait  eu  dans  le  fond  sur  une 
terrasse  élevée  un  buffet  garni  de  toutes  sortes  derafraî- 
chissemens,  et  que  le  lieu  même  du  bal,  sur  le  devant 
en-deçà  de  la  terrasse,  s'était  trouvé  entouré  de  canapés 
de  bois  et  de  chaises  de  jardin  ,  les  dernières  vulgaire- 
ment et  vilainement  appelées  pclles-à-cul  ;  qu'ainsi  rien 
n'avait  manqué  à  la  commodité  et  aux  agrémens  de  ce 
bal ,  où  madame  de  Clancé ,  représentée  par  madame 
Préville,  n'avait  pas  dédaigné  de  danser  elle-même  une 
contredanse  avec  tout  le  village. 

Interpellé  de  dire  librement  ma  façon  dépenser  sur 
madame  deClancé,  j'ai  dit  qu'elle  m'avait  paru  jouir  d'une 
très-mince  considération  dans  le  parterre,  dont  beaucoup 

"7 


2)8  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

de   membres   étaient  d'avis  qu'elle  n'aurait  pas  dû  pa- 
raître à  son  bal. 

Interrogé  s'il  n'y  avait  rien  à  dire  sur  sa  conduite , 
j'ai  dit  :  Rien ,  excepté  sa  liaison  avec  le  comte  de  Luzy, 
à  qui  elle  avait  permis  de  lui  dire  ce  que  sûrement  bien 
des  gens  voudraient  dire  à  madame  la  lieutenante  cri- 
minelle, mais  ce  qu'elle  n'écoute  sans  doute  que  de  la 
bouche  de  monsieur  le  lieutenant  criminel. 

Interrogé  à  voix  basse  par  ledit  magistrat  pourquoi 
je  disais  sans  doute,  j'ai  demandé  la  permission  de  le 
supprimer. 

Interrogé  si  j'avais  remarqué  que  la  liaison  de  ma- 
dame deClancé  et  du  comte  de  Luzy  avait  choqué,  j'ai 
dit  que  je  le  croyais  d'autant  moins  que  ce  jeune  homme 
n'avait  que  sa  passion  pour  Laurette  en  tête,  et  que 
madame  de  Clancé  paraissait  femme  à  se  consoler  aisé- 
ment de  la  perte  d'un  amant  par  l'acquisition  d'un  autre  ; 
que  seulement  tout  le  monde  eût  désiré  qu'il  n'eût  pas 
été  question  ni  de  madame  deClancé,  ni  de  son  amour. 

Interpellé  de  faire  ma  déposition  sur  cette  allemande 
dansée  à  ce  bal  par  une  parente  du  comle  de  Luzy  avec 
un  homme  qui  avait  l'air  du  suisse  de  la  comédie,  j'ai 
dit  qu'il  y  avait  dans  cet  énoncé  plusieurs  erreurs  capi- 
tales. Que,  premièrement,  la  petite  paysanne  qui  avait 
dansé  l'allemande  s'appelait  mademoiselle  Luzy,  de  son 
nom  de  foyer,  et  exerçait  sur  le  théâtre  l'emploi  de 
soubrette;  qu'elle  n'était  aucunement  parente  du  comte 
de  Luzy,  qui  portait  au  foyer  le  nom  charmant  de 
Mole;  que  cette  mademoiselle  Luzy,  fort  jolie  et  fort 
bête,  avait  dansé  une  allemande  avec  un  grand  flandrin 
qui  se    dit  neveu  de  madame  Préville  ,  et  à  qui    un 


DE    &RIMM    ET    DIDEROT.  1 5g 

baudrier  de  suisse  ne  siérait  pas  mal  ;  que  cette  alle- 
mande et  ses  différens  tournoiemens  avaient  duré,  à  la 
montre,  près  d'une  demi-heure  ;  qu'aucuns  avaient  à 
la  vérité  trouvé  cette  danse  fort  indécente ,  mais  que 
d'autres  avaient  été  moins  rigides,  et  avaient  même  as- 
suré que  c'était  de  toutes  les  scènes  de  la  pièce  la  plus 
éloquente  ,  et  celle  dont  le  discours  les  avait  le  moins 
ennuyés. 

Interrogé  si  Laurette  n'avait  pas  paru  à  ce  bal  ,  j'ai 
dit  qu'elle  y  était  venue  représentée  par  mademoiselle 
d'Oligni,  mais  qu'apparemment  ne  sachant  pas  danser, 
elle  n'avait  fait  que  regarder  les  contorsions  de  sa  ca- 
marade Luzy. 

Interrogé  si  le  comte  de  Luzy  avait  formé  alors  quel- 
que projet  d'enlèvement,  j'ai  dit  qu'il  avait  seulement 
fait  promettre  à  Laurette  de  venir  le  trouver  dans  le 
jardin  après  le  bal  à  l'entrée  de  Ja  nuit,  et  que  cette 
pauvre  innocente,  très-amoureuse  du  jeune  comte  et  ne 
se  connaissant  pas  en  dangers,  s'était  trouvée  exacte  au 
rendez-vous. 

Interpellé  de  dire  toute  vérité  sur  la  manière  dont 
l'enlèvement  qui  a  causé  un  si  grand  scandale  dans  le 
parterre  s'est  effectué,  j'ai  dit  que  Laurette  est  venue , 
que  le  comte  de  Luzy  l'a  conjurée  long-temps  de  le 
suivre,  qu'elle  n'en  a  voulu  rien  faire,  mais  qu'à  la  fin 
elle  s'est  placée  sur  une  pelle-à-cul  pour  s'évanouir; 
qu'alors  le  nommé  Morel,  domestique,  était  venu  dire  au 
comte  que  son  carrosse  était  prêt  à  la  grille;  que  le  comte 
de  Luzy  lui  avait  demandé  des  eaux  de  senteur  pour  faire 
revenir  cette  pauvre  Laurette,  mais  que  Morel  plus  avisé 
avait  emporté  la  pelle-à-cul ,  ensemble    Lauretie  éva- 


l6o  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

nouie,  de  sorte  que  son  maître  n'avait  eu  d'autre  parti 
que  de  le  suivre. 

Interrogé  si  je  connaissais  ce  Morel,  j'ai  dit  que  je  le 
connaissais  sous  le  nom  de  Préville,  comme  un  grand 
acteur,  mais  que  je  ne  voulais  avoir  aucune  liaison 
avec  lui  sous  le  nom  de  Morel,  quoique  ce  soit  un  valet 
sententieux,  et  que  le  parterre  ait  eu  la  bonté  d'ap- 
plaudir ce  vers  de  sa  façon  : 

L'amour-propre  est  causeur,  mais  l'amour  est  discret. 

Interrogé  si  le  tumulte  excité  par  cet  enlèvement 
avait  été  général,  j'ai  dit  qu'il  m'avait  paru  universel  ; 
mais  que  j'avais  ouï  dire  depuis,  que  l'auteur  seul,  dans 
sa  loge,  s'était  écrié  à  chaque  vers:  Ah  que  c'est  beau] 
et  que  lorsqu'il  avait  entendu  les  huées  du  parterre  ,  il 
n'avait  cessé  de  dire  dans  son  trou:  Doucement,  Mes- 
sieurs! paix  donc ,  Messieurs!  ne  perdons  rien.... 

Interrogé  si  je  ne  trouvais  pas  cet  enlèvement  très- 
indécent,  très-scandaleux,  contraire  aux  bonnes  mœurs 
et  à  la  police,  j'ai  dit,  que  si  le  comte  de  Luzy,  séduit 
par  son  valet  Morel,  a  pu  se  porter  à  cette  extrémité,  il 
avait  bien  réparé  sa  faute  en  donnant  des  preuves  in- 
contestables de  bonne  conduite  dans  le  second  acte  ; 
que  d'abord  Laurette  ,  arrivée  dans  l'appartement  de 
son  amant,  et  revenue  de  son  évanouissement  du  jardin 
sur  les  trois  heures  du  matin,  n'avait  voulu  ni  se  dés- 
habiller, ni  se  coucher;  que  le  comte  de  Luzy,  de  son 
coté ,  avait  passé  l'entr'acte  et  le  reste  de  la  nuit  à  faire 
une  toilette  superbe,  afin  de  pouvoir  sortir  de  grand 
matin  ;  qu'il  était  en  effet  sorti  au  commencement  du 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  a6l 

second  acte,  et  qu'il  n'était  plus  revenu  qu'à  la  fin  de 
la  pièce ,  lorsque  Laurette  est  déjà  retrouvée  par  son 
père;  de  sorte  que  tout  le  monde  est  demeuré  con- 
vaincu que  ce  jeune  homme  est  plus  sage  qu'il  n'en  a 
l'air,  et  qu'il  n'a  pas  enlevé  sa  maîtresse  pour  la  mettre 
à  mal ,  ni  même  pour  passer  son  temps  avec  elle. 

Interrogé  si  je  croyais  réellement  qu'il  n'était  rien 
arrivé  de  fâcheux  à  Laurette  pendant  cette  nuit  fatale  , 
j'ai  dit  que  je  le  croyais,  et  que  je  mettrais  ma  main  au 
feu  ;  que  je  suppliais  la  cour  de  vouloir  bien  considér 
rerce  fait  avec  sa  perspicacité  ordinaire,  parce  qu'il  me 
paraissait  tendre  à  la  décharge  du  sieur  du  Doyer ,  et  éta- 
blir à  son  profit  une  différence  essentielle  entre  lui  et 
maître  Marmontel  le  conteur,  lequel ,  plus  accoutumé 
au  train  de  Paris ,  faisait  vivre  sa  Laurette  avec  le  comte 
de  Luzy  au  moins  six  mois  dans  le  désordre  et  dans 
le  scandale,  là  où  le  sieur  du  Doyer,  se  repentant  in- 
continent de  la  violence  de  son  rapt ,  préserve  sa  ver- 
tueuse Laurette  de  toute  autre  contusion ,  dam  et  dom- 
mage, et,  ne  pouvant  nous  garder  six  mois  à  la  Co- 
médie ,  fait  arriver  le  père  dans  la  matinée  même  qui 
succède  à  cette  nuit  orageuse,  et  garantit  ainsi  Lau- 
rette, par  un  trait  qui  fait  honneur  à  son  cœur,  de  la 
qualité  ignominieuse  de  fille  entretenue  :  sans  compter 
qu'ayant  poussé  la  générosité  et  la  prévoyance  jusqu'à 
créer  d'avance  Basile  gentilhomme,  il  sauve  au  comte 
de  Luzy  le  désagrément  de  faire  une  mésalliance,  en 
quoi  il  s'était  sûrement  flatté  d'avoir  fait  un  coup  de 
maître. 

Interpellé  de  dire  à  quoi  le  sieur  du  Doyer  a  enir 
ployé  le  second  acte  de  la  pièce ,  puisque  je  croyai* 


26  2  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

pouvoir  répondre  de  l'entracte,  et  que  le  comte  de 
Luzy  a  le  bon  procédé  de  sortir  dès  le  commencement 
du  second  acte  et  de  fuir  ainsi  prudemment  l'occasion 
qui,  comme  on  sait,  fait  le  larron,  j'ai  dit  que  tout 
s'était  passé  aux  yeux  du  parterre  avec  beaucoup  de 
circonspection;  que  le  comte  de  Luzy  avait  établi  ma- 
demoiselle Fanier,  jolie  actrice,  comme  femme  de 
chambre  auprès  de  Laurette;  qu'à  la  vérité  je  soup- 
çonnais le  sieur  du  Doyer  d'avoir  voulu  donner  des 
mœurs  suspectes  à  cette  chambrière,  mais  qu'en  tout 
cas ,  le  mauvais  comme  le  bon  de  son  rôle  n'avait  pu 
faire  aucun  effet  à  cause  des  huées  interminables  du  par- 
terre; que  cette  pauvre  fille  s'était  même  mise  à  pleu- 
rer ,  voyant  qu'elle  ne  pouvait  se  faire  écouter. 

Interrogé  si,  n'ayant  pu  se  faire  entendre,  elle  n'a- 
vait fait  aucune  action  contraire  aux  bonnes  mœurs , 
j'ai  dit  :  Aucune,  excepté  de  charger  les  oreilles  de  Lau- 
rette de  deux  pendeloques  de  diamans  ,  de  l'obliger 
de  se  mettre  à  une  toilette  magnifiquement  garnie ,  de 
la  barbouiller  de  rouge,  quoique  mademoiselle  d'Oligni 
ne  lui  en  eût  pas  mal  mis ,  et  de  pisser  enfin  dans  ses 
propres  jupes,  de  dépit  et  de  douleur  de  la  réception 
que  le  sieur  du  Doyer  lui  avait  procurée  de  la  part  du 
parterre,  aux  galanteries  duquel  son  joli  minois  l'avait 
de  tout  temps  accoutumée. 

Interrogé  si  le  sieur  du  Doyer  n'avait  aucun  autre 
reproche  à  se  faire,  j'ai  dit  qu'il  avait,  à  la  vérité  ,  ma- 
licieusement induit  le  comte  de  Luzy  d'envoyer  à 
Laurette,  pendant  sa  toilette,  madame  Benjamin,  cou- 
turière, représentée  par  la  maussade  Lachassaigne,  la- 
quelle me  paraissait  assez  digne  d'un  logement  à  la  Sal- 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  a63 

pêtrière;  qu'elle  était  venue  pour  prendre  mesure  à 
Laurette,  devant  lui  fournir  plusieurs  robes  superbes 
par  ordre  de  M.  le  comte;  qu'elle  avait  aussi  tiré  une 
chanson  de  sa  poche,  et  qu'elle  l'avait  donnée  à  chanter 
à  mademoiselle  Fan  1er,  laquelle  s'obstinant  de  la  chan- 
ter malgré  les  huées  terribles  du  parterre,  avait  pro- 
longé la  toilette  d'une  demi-heure,  mais  que  le  par- 
terre ne  s'en  était  pas  aperçu ,  parce  que  la  mesure 
de  la  couturière  l'avait  mis  de  très-bonne  humeur,  et 
que  pendant  la  chanson  il  n'avait  cessé  de  crier  :  la 
Bourbonnaise  !  la  Bourbonnaise  ! 

Interrogé  si  je  croyais  que  le  sieur  du  Doyer,  en  com- 
posant sa  comédie  de  Laurette,  aurait  voulu  mettre  le 
sujet  de  la  Bourbonnaise  sur  le  théâtre,  j'ai  dit  que, 
vivant  dans  la  retraite ,  je  n'étais  pas  bien  au  fait  de 
l'histoire  de  la  Bourbonnaise;  qu'en  effet  on  enten- 
dait chanter  ses  louanges  dans  toutes  les  rues  de  Paris, 
et  que  le  peuple  l'avait  prise  en  affection  autant  que  le 
célèbre  Ramponeau;  que  s'il  faut  s'en  rapporter  à  la 
chanson  ,  cette  Bourbonnaise  était  la  fille  d'un  honnête 
ouvrier  de  Paris,  laquelle  s'étant  laissé  débaucher  par 
un  godelureau ,  s'était  établie  dans  un  autre  quartier  ; 
et,  vivant  avec  son  amant  dans  ie  luxe,  s'était  donnée 
dans  ce  quartier  pour  une  fille  de  condition  du  Bour- 
bonnais ;  mais  que  son  père,  l'ayant  découverte  ,  l'avait 
fait  enlever  par  ordre  de  la  police  et  enfermer  dans 
une  maison  de  correction  ;  que  cette  aventure,  qui  fai- 
sait depuis  trois  mois  les  délices  du  peuple  de  Paris  , 
en  sorte  qu'il  appelait  maintenant  toutes  les  filles  d'af- 
faire et  d'autre  des  Bourbonnaises,  avait  en  effet  une 
m  grande  affinité  avec  l'histoire  de   J>aurettc,   que   !«■ 


264  CORRESPONDANCE    INEDITE 

parterre  lui-même  s'y  est  trompé,  mais  qu'après  tout 
c'était  au  sieur  du  Doyer  à  déclarer  ses  iutentions  à 
cet  égard. 

Interrogé  si  je  n'avais  plus  rien  à  dire  dans  cette  af- 
faire importante,  j'ai  dit,  Rien  ,  sinon  que  je  trouvais  à 
madame  la  lieutenante  criminelle  de  fort  beaux  yeux. 

Interrogé  si  je  pouvais  en  conscience  certifier  vé- 
ritable tout  ce  que  je  venais  de  déposer,  j'ai  dit  que 
je  le  certifiais,  à  condition  de  ne  pas  relire  ma  dépo- 
sition ,  laissant  cette  lecture  aux  risques  et  périls  d'un 
chacun  s'il  s'en  trouvait  d'assez  hardi  pour  l'entre- 
prendre; et  ai  signé  en  priant  la  cour  d'user  de  clé- 
mence envers  le ,  ou  les  coupables. 

Et  moi  retiré,  la  cour  faisant  droit  sur  la  dénon- 
ciation et  sur  l'appel  interjetés  sur  cri  public  par  le 
procureur-général  du  roi ,  sur  un  enlèvement  fait  nui- 
tamment, le  14  septembre  1768,  sur  le  théâtre  de  la 
Comédie  Française,  a  mandé  le  sieur  du  Doyer  de  Gastel 
à  la  barre  ,  pour  être  admonesté  sur  le  scandale  par  lui 
donné  au  public  assemblé ,  ensemble  les  platitudes  et 
autres  misères  de  sa  pièce ,  et  l'a  mis  au  surplus  hors  de 
cour  et  procès.  Enjoint  audit  sieur  du  Doyer  de  ne 
pas  récidiver,  sous  peine  d'être  poursuivi  extraordi- 
nairement ,  et  de  faire  amende  honorable  devant  l'hôtel 
des  comédiens  ordinaires  du  roi ,  ayant  écriteau  de- 
vant et  derrière  avec  ces  mots  :  Enleveur  de  filles  in- 
nocent, et  fauteur  d'enlèvemens  inutiles.  Lui  défend 
de  composer,  imprimer,  débiter,  faire  jouer  aucune 
pièce  de  théâtre  pendant  l'espace  et  le  terme  de  dix 
ans.  Lui  enjoint  de  garder  son  ban.  Le  renvoie  au  sur- 
plus,  pour  purger  son  décret  et  autres  accusations, 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  a65 

par-devant  le  lieutenant  criminel  du  Châtelet  de  Paris; 
met  au  surplus  les  parties  sifflées  et  les  parties  en- 
nuyées hors  de  cour  et  procès.  Fait  au  Palais,  ce 
Ier  octobre  1768. 

Signé,  Dufranc  ;  collationné  ,  Duregard. 


A  Paris,  ce  1er  janvier  1770. 

SERMOjV    philosophique1, 

Prononcé  le  jour  de  Van  1770 ,  dans  la  grande  Synagogue 
de  la  rue  Royale,  butte  Sainl-Roch,  en  présence  des  archi- 
prêtres  ,  marguilliers  et  autres  dignitaires  ,  ainsi  que  des 
simples  fidèles  de  la  communion  philosophique ,  profes- 
sant la  raison  à  Paris ,  par  moi,  natif  de  Ratisbonne  , 
prophète  mineur,  missionnaire  indigne  dans  les  pays  et 
langues  d'outre  Rhin  et  du  Nord ,  et  l'un  des  moindres 
parmi  les  fidèles ,  à  ce  commis  par  grâce  spéciale  de  nos 
supérieurs  dont  nous  nous  estimons  les  égaux. 


JVunc  dimittis  servum  tuum ,  Domine  ,  secundùm  verbum  tuum  in 
pace  :  quia  videj'unt  oculi  mei  salutare  tuum,  quod  parasti  ante 
faciem  omnium  populorum  ,  lumen  adrevelalionem  gentium  et  glo- 
riam  plebis  tnœ  Israël. 

C'est  maintenant,  seigneur,  que  vous  laisserezmourir 
en  paix  votre  serviteur  selon  votre  parole  :  puisque  mes 

1.  Cette  parodie  nous  a  semblé  l'un  des  documens  les  plus  curieux  à 
recueillir  pour  la  solution  de  cette  question  si  long-temps  controversée: 

A-t-il  existé  une  philosophie  du  dix-huitième  siècle  proprement  dite , 
c'est-à-dire  une  organisation  de  secte ,  ou  communion  philosophique ,  ayant 
pour  but  la  destruction  de  l'Église  catholique  ? 


ï6G  CORRESPOND  ANCE    INEDITE 

yeux  ont  vu  le  sauveur  que  vous  nous  avez  donné,  el 
que  vous  avez  destiné  pour  être,  à  la  face  de  tous  les 
peuples,  la  lumière  qui  éclairera  les  nations,  et  la  gloire 
de  votre  peuple  d'Israël.  Ces  paroles  sont  tirées  de 
l'évangile  de  saint  Luc,  chapitre  II. 

Messieurs  et  mes  frères,  parmi  lesquels  je  fais  gloire 
de  distinguer  et  d'honorer  mes  maîtres! 

Quoique  dans  le  texte  qui  nous  a  été  prescrit,  l'inT 
spire  et  imbécile  saint  Siméon  ait  eu  évidemment  et  in- 
contestablement en  vue  la  venue  du  grand  prophète 
et  patriarche  résidant  à  Ferney,  et  que  nous  qui  avons 
eu  le  bonheur  de  naître  dans  la  plénitude  des  temps 
où  ce  véritable  messie  et  sauveur  a  été  accordé  au  genre 
humain,  nous  ne  puissions  le  méconnaître  ni  dans  ses 
paroles, ni  dans  ses  œuvres,  ni  dans  la  révolution  salu- 
taire et  miraculeuse  qu'il  a  opérée  et  qui  s'accomplit 
journellement  sous  nos  yeux,  il  a  cependant  été  permis  de 
tout  temps  aux  confesseurs  de  notre  sainte  doctrine  d'ap- 
pliquer les  prophéties  les  plus  consolantes,  sans  préjudice 
de  leur  sens  direct  et  véritable,  à  ces  hommes  rares  qui 
ontfMt  leurs  efforts  pour  débarrasser  le  genre  humain 
de  quelque  grande  et  ennuyeuse  sottise.  Ce  sont  autant 
de  sauveurs  particuliers  que  la  justice  recommande  à  la 
reconnaissance  et  à  la  vénération  publiques  ;  et  puisque 
l'auguste  solennité  de  ce  jour  est  principalement  con- 
sacrée à  rappeler  les  bienfaits  dont  nous  avons  joui 
dans  le  cours  de  Tannée  qui  vient  de  s'anéantir  avec 
une  portion  de  notre  existence,  je  pense,  mes  frères, 
qu'il  n'y  a  personne  parmi  nous  qui  ne  s'empresse  d'en- 
tonner avec  moi  le  cantique  du  vieux  radoteur,  à  Vhon- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  267 

ncur  d'un  frère  que  mes  yeux  affligés  cherchent  en  vain 
à  découvrir  dans  cette  respectable  assemblée. 

Qu'êtes-vous  devenue ,  6  fusée  éclatante  et  resplen- 
dissante? Ne  vous  êtes-vous  si  souvent  élancée  du  mi- 
lieu de  ce  lieu  saint  dans  les  régions  supérieures  que 
pour  nous  faire  d'autant  mieux  apercevoir  les  ténèbres 
qui  nous  environnent?  Vous  avez  disparu  parmi  nous, 
et  les  sots  ont  repris  courage.  Jurés  crieurs  de  la  com- 
munauté, appelez  à  son  de  trompe  notre  très-cher  et 
très-vénérable  frère,  monsignor  abate  Ferdinando  Ga- 
liani ,  Napolitano,  secrétaire  d'ambassade  de  Sa  Majesté 
Sicilienne  à  la  cour  de  France ,  et  l'une  des  plus 
grandes  lumières  qui  aient  été  accordées  à  l'église  en 
ces  derniers  temps.  Parcourez  tous  les  carrefours  de  la 
philosophie,  visitez  tous  les  saints  asiles  où  des  vestales 
publiques  s'occupent ,  sous  la  protection  de  la  police , 
de  la  satisfaction  particulière  du  clergé  ;  redemandez 
notre  charmant  abbé  à  tous  ces  lieux  ,  et  qu'on  nous  le 
rende  tel  qu'il  est  avec  sa  petite  taille  et  sa  tête  sublime. 
Et  vous,  filles  de  Sion  des  rues  Froinanteau  et  Mau- 
conseil,  déchirez  vos  vêtemens,  car  vous  ne  les  quitte- 
rez plus  pour  l'amusement  du  charmant  abbé.  Il  est 
perdu  pour  la  France:  après  dix  ans  de  séjour  parmi 
nous,  sa  patrie  nous  l'a  retiré  à  son  grand  regret ,  à 
notre  éternelle  affliction  ;  mais  il  n'est  pas  parti  sans 
nous  laisser  un  témoignage  public  de  son  affection  pour 
ce  pays  et  des  bienfaits  innombrables  dont  cette  église 
se  reconnaît  redevable  envers  lui.  Je  puis  donc  parta- 
ger ce  discours  en  deux  points  également  intéressais  , 
quoique  bien  divers  dans  leur  objet.  Je  puis  vous  ap- 
porter la  joie  et  la  tristesse;  je  puis  vous  faire  rire  et 


l68  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

pleurer  :  par  où  commencerai- je?  Commençons  par 
rire  ,  mes  frères;  c'est  l'ordre  et  le  vœu  de  la  nature  ; 
c'est  l'avis  des  convives  de  la  noce  de  Cana  à  l'occasion 
du  miracle  qui  a  eu  depuis  tant  de  succès  à  Ferney:  ces 
convives  ,  quoique  ivres  ,  observaient  judicieusement 
qu'il  fallait  d'abord  donner  du  meilleur,  et  garder  la  pi- 
quette pour  la  fin;  c'est  aussi  la  convenance  du  jour 
qui  veut  qu'on  commence  l'année  joyeusement  s'il  est 
possible  ,  bien  assuré  que  le  chagrin  et  la  tristesse  ne 
manqueront  pas  au  besoin.  Mon  premier  point  sera 
donc  joyeux.  Ecce  evangelizo  vobis gaudium  magnum 
quoderit  om  ni  populo,  quianatus  est  vobis  kodiesalva- 
tor.  Alléluia.  «  Je  viens  vous  annoncer  un  grand  sujet 
«  de  joie  pour  tout  le  peuple ,  parce  que  c'est  aujour- 
«  d'hui  qu'il  vous  est  né  un  sauveur.  Alléluia.  »  Je  par- 
lerai ,  dans  ce  point ,  du  dernier  mais  insigne  bienfait  de 
notre  charmant  abbé.  Mon  second  point  sera  triste.  Sed 
gaudium  in  luctum  convertit  dominus.  «  La  joie  a  été 
«  changée  en  tristesse.  »  lie  charmant  abbé  nous  est 
enlevé.  Gaudete,  garruli.  Réjouissez-vous,  pies  et  cor- 
neilles ,  et  vous  bavards  qu'il  faisait  taire,  réjouissez- 
vous. 

Mais  avant  d'entrer  dans  la  discussion  de  ces  deux 
points,  l'un  si  consolant,  l'autre  si  accablant,  recueil- 
lons-nous ,  mes  frères ,  et  puisqu'on  a  servi ,  mettons- 
nous  à  table,  et  commençons  cette  année  comme  nous 
avons  fini  l'autre  ,  en  faisant  bonne  chère,  et  en  nous 
confirmant  dans  l'amour  du  bon  vin  ;  car  la  persévé- 
rance dans  les  bonnes  pratiques  est  surtout  la  preuve 
de  la  sagesse  consommée.  Et ,  pour  vous  prêcher 
d'exemple,  je  vais,  en  vertu  des  droits  imprescriptibles 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  269 

de  ma  charge,  offrir  la  main  à  notre  aimable  baronne. 
Ave,  Sophia,  gratiœ  plena,  etc. 

Premier  point. 

Lorsque  je  jette  les  yeux  sur  cette  auguste  assemblée; 
lorsque  je  considère  de  quels  hommes  elle  est  composée; 
lorsque  je  vois  que  les  plus  illustres  d'entre  eux,  après 
avoir  aussi  copieusement  que  joyeusement  dîné,  repren- 
nent leur  place  en  ce  lieu  saint  en  se  curant  les  dents, 
sans  respect  pour  les  dames,  avec  nonchalance,  et  en  se 
promettant  de  ma  part  beaucoup  d'ennui  ,  je  suis 
tenté  de  croire  que  la  vigne  du  Seigneur  est  dans  l'état 
le  plus  florissant,  que  l'ivraie  ne  pousse  nulle  part 
parmi  le  froment,  que  nos  chefs  n'ont  en  effet  qu'à  boire, 
manger,  aller  à  l'Opéra-Comique  ,  coucher  avec  la 
femme  de  leur  voisin  ,  et  s'endormir  ensuite  sur  leurs 
lauriers.  Plût  au  ciel ,  mes  frères ,  que  nous  n'eussions 
que  cela  à  faire!  Nous  mènerions  une  vie  de  chanoine, 
et  le  monde,  suivant  le  proverbe,  irait  de  lui-même. 
Mais  à  la  vue  de  tant  d'abus  qui  se  multiplient,  de  tant 
de  dangers  qui  s'accroissent,  de  tant  d'ennuis  qui  nous 
menacent,  ma  voix  s'affaiblit,  mon  cœur  se  serre,  et  je  ne 
puis  que  m'écrier  douloureusement  avec  le  roi  et  pro- 
phète David  :  Ta  quoque  ,  Brute  !  «  Vous  dormez  ,  6 
«  Brutes,  et  la  république  périt.  »  Mon  projet  n'est  point, 
mes  frères  ,  d'exposer  ici  au  grand  soleil  le  tableau  de 
nos  torts.  Ce  jour  est  consacré  à  la  joie ,  je  n'en  dois 
pas  faire  un  jour  de  pénitence,  et  il  serait  trop  tard 
d'en  faire  un  jour  de  jeûne.  Il  me  serait  aisé  de  repro- 
cher à  nos  chefs  leur  silence,  au  commun  des  martyrs 


270  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

leur  empressement  à  parler  lorsqu'il  faudrait  se  taire. 
Je  pourrais  dire  à  quelques-uns  d'entre  nous  :  Vous  êtes 
superficiels  dans  toutes  les  matières  graves  :  qui  vous 
prie  de  les  traiter  ?  Vous  ne  savez  qu'exténuer  les  idées 
de  vos  maîtres  que  vous  leur  attrapez  au  passage,  dans 
ce  lieu  même  où  je  vous  fais  ce  reproche  :  qui  vous 
prie  de  les  piller?  Vous  êtes  souvent  secs,  lourds,  pro- 
lixes ,  raisonneurs  à  perte  de  vue,  ce  qui  est  la  plus 
mauvaise  qualité,  comme  vous  le  diront  tous  les  enfans 
bien  élevés.  Vous  parlez  quelquefois  au  hasard,  sans  sa- 
voir de  quoi  il  est  question,  et  n'en  donnant  pas  moins 
vos  arrêts  pour  des  oracles.  Présomptueux  et  dédai- 
gneux dépositaires  du  peu  de  grands  modèles  que  la  mi- 
séricorde divine  a  laissé  subsister  parmi  nous  :  en  sorte 
que  la  solide  philosophie,  la  vraie  éloquence,  la  pureté 
et  le  soin  de  la  diction,  la  grâce  et  l'harmonie  du  style, 
s'éclipsent  tous  les  jours  davantage.  Tous  ces  malheurs 
ont  été  prévus  et  prédits  depuis  long-temps  par  tous 
les  prophètes  et  diseurs  de  mauvaises  aventures,  et 
sont  réservés  par  la  justice  divine  à  la  punition  de  ce 
siècle,  qui  serait  le  dernier  des  siècles  s'il  n'y  avait  pas 
le  siècle  futur.  Mais  je  veux  oublier,  mes  frères,  cette 
foule  de  nos  torts  ,  et  ne  veux  m'arrêter  qu'à  l'extrême 
négligence,  qu'à  la  coupable  indifférence  avec  laquelle 
nous  avons  veillé  sur  le  dépôt  qui  nous  est  confié. 

Nous  avons  vu  s'élever  dans  le  sein  de  cette  capitale 
une  secte  d'abord  aussi  humble  que  la  poussière  d'où 
elle  s'est  formée,  aussi  pauvre  que  sa  doctrine,  aussi  obs- 
cure que  son  style;  mais  bientôt  impérieuse  et  arrogante, 
elle  a  pris  le  titre  de  philosophes  économistes  ;  et  nous 
n'avons  pas  rayé  au  moins  la  première  moitié  de  ce  titre  ! 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  27 1 

.  On  les  a  appelés  les  capucins  de  X Encyclopédie,  en 
réminiscence  de  ce  que  ces  bons  pères  étaient  jadis  ré- 
putés les  valets  des  jésuites;  et  aucun  de  nos  augustes 
chefs  n'a  réclamé  contre  cette  profanation!  Plusieurs  de 
nos  communes  sont  même  soupçonnées  d'avoir  en  secret 
quelque  propension  pour  les  pauvretés  de  cette  secte  \ 
et  de  pencher  à  faire  cause  commune  avec  cette  foule  de 
têtes  creuses  qui  ont  répandu  depuis  quelque  temps 
une  teinte  si  sombre,  si  ennuyeuse  sur  ce  royaume,  que 
si  le  ciel  nous  eût  retiré  le  paraclet  de  Ferney  pendant 
leurs  croassemens,  nous  serions  infailliblement  tombés 
dans  le  spleen,  dans  la  jaunisse,  dans  la  consomption, 
dans  un  état  en  un  mot  pire  que  la  mort. 

Mais  en  vous  reprochant,  mes  frères,  votre  coupable 
inadvertance  ou  votre  excessive  bonté  d'ame  non  moins 
répréhensible  ?  de  quel  souvenir  suis-je  frappé?  A  ma 
pâleur  ne  sentez-vous  pas  l'odeur  du  prophète  Nathan 
qui  entre  et  qui  me  crie  :  Tu  es  iste  vir.  Ah ,  cher 
baron,  délivrez-moi  du  prophète,  dites  à  vos  gens  : 
«  Qu'on  donne  à  boire  au  prophète,  et  qu'il  s'en  aille  !  » 
J'ai  encore  de  si  belles  choses  à  dire  que  je  serais  au 
désespoir  de  rester  court  devant  cette  auguste  assem- 
blée. Je  ne  prétends  point  dissimuler  mes  torts,  et  si 
jamais  nos  supérieurs,  dont  nous  nous  estimons  les 
égaux,  jugent  nécessaire  de  revêtir  le  sac  et  la  cendre 
pour  expier  un  si  grand  péché  f  je  marcherai  pieds  nus 
à  la  tête  des  pénitens.  Oui,  grand  Dieu!  je  confesse  en 
ce  jour  solennel  et  devant  cette  assemblée  de  tes  élus , 
dont  la  moitié  est  déjà  saisie  par  le  paisible  sommeil 
des  justes,  et  l'autre  se  livre  tout  entière  au  soin  de  la 
digestion;  je  confesse  en  présence  de  cette  aimable ba- 


272  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

ronne  que  je  fais  bailler  ,  et  qui ,  heureusement  pour 
elle,  pense  à  autre  chose,  que,  vu  la  médiocrité  des 
talens  que  tu  m'as  départis  et  que  tu  n'as  pas  jugé  à 
propos  de  proportionner  à  l'excès  de  mon  zèle  ;  assu- 
jetti d'ailleurs  à  un  travail  périodique  que  j'ai  entrepris 
pour  exercer  la  patience  des  plus  augustes  person- 
nages de  notre  Europe ,  et  pour  leur  fournir  des  occa- 
sions toujours  renaissantes  de  s'applaudir  de  leur  lon- 
ganimité et  de  leur  indulgence,  c'est-à-dire  de  la  vertu 
la  plus  adorable  dans  les  souverains,  je  suis  réduit  à 
préférer  en  matière  grave  les  idées  courantes  qui,  pour 
être  reçues  dans  le  public ,  ne  sont  pas  toujours  les 
meilleures,  à  mes  propres  aperçus,  toutes  les  fois 
qu'entraîné  par  la  rapidité  de  mon  travail  ,  je  ne  puis 
me  livrer  au  recueillement  et  à  la  solitude  nécessaires 
à  la  méditation.  Pardonne,  6  mon  Dieu!  cette  légè- 
reté involontaire  ou  plutôt  cette  juste  défiance  de  mes 
propres  lumières  qui  ne  doit  m'abandonner  que  lors- 
qu'une heureuse  opiniâtreté  m'a  mis  en  état  de  déve- 
lopper mes  idées,  de  m'en  rendre  compte  et  de  les  re- 
connaître justes.  Toi,  6  scrutateur  des  cœurs,  tu  sais 
que  le  mien  n'incline  pas  vers  la  passion  des  idées  vul- 
gaires, ni  vers  le  cliquetis  des  mots  vides  de  sens.  Ah, 
si  jamais  je  suis  congédié  par  mes  augustes  pratiques , 
si  jamais  leur  patience  poussée  à  bout  retire  leur  re- 
gard vivifiant  de  mes  feuilles ,  si  leur  justice  me  fait 
rentrer  dans  le  néant  d'où  leur  bonté  ineffable  m'a  tiré, 
je  te  promets  que  je  recevrai  ce  châtiment  avec  la  do- 
cilité d'un  enfant  qui  se  repent,  et  la  confusion  d'un 
pécheur  qui  sait  ce  qu'il  a  mérité.  Alors  j'emploierai 
tout  le  temps  que  ta  sévérité  m'aura  rendu  ,  à  méditer 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  I'] 3 

les  vérités  les  plus  importantes  au  bonheur  du  genre 
humain  ,  à  lier  ma  langue  afin  qu'elle  ne  ressemble  pas 
à  celle  des  perroquets;  et  si  la  puissance  a  mis  dans 
ma  tête  quelque  idée  juste  et  ignorée  ,  je  la  tirerai  de 
cet  abîme  avec  toute  l'application  dont  je  suis  capable. 
En  attendant ,  accorde-moi  la  rémission  des  idées  cou- 
rantes semées  çà  et  là  dans  mes  feuilles;  conserve-moi 
la  paix  et  la  joie  de  l'ame;  rends  les  occasions  de  quelque 
bonne  action  moins  rares,  afin  que  je  bénisse  ta  clé- 
mence, et  que  je  ne  murmure  pas  contre  le  sort  qui 
m'a  fait  naître  pour  l'inutilité. 

Je  sais  ,  mes  frères ,  ce  que  vous  opposez  commu- 
nément à  ces  reproches.  Ces  sectaires,  dites-vous,  sont 
d'honnêtes  gens,  le  zèle  du  bien  public  les  possède  et  les 
embrase.  Ils  sont  ennuyeux,  ils  sont  creux,  personne 
ne  les  lit,  personne  ne  les  entend  ni  ne  se  soucie  de  les 
entendre;  ils  doivent  donc  être  supportés  par  ceux  qui 
valent  mieux  qu'eux,  et  éprouver  leur  indulgence.  Ven- 
tre-saint-gris !  est-ce  en  ce  lieu  saint  qu'il  faut  souffrir 
de  pareils  raisonnemens  ?  Que  le  vulgaire  s'en  paye,  à 
la  bonne  heure  ;  mais  à  notre  tribunal ,  mes  frères  , 
depuis  quand  y  a-t-il  quelque  mérite  à  être  honnête 
homme  la  plume  à  la  main ,  et  suffit-il  d'avoir  du  zèle 
sans  lumières,  pour  se  mêler  de  gouverner  les  Etals 
ou  de  diriger  ceux  qui  y  président  ?  J'ai  assez  bonne 
opinion  du  genre  humain  pour  affirmer  que  si  tous 
les  honnêtes  gens  se  mettaient  à  écrire  leurs  visions, 
il  faudrait  se  sauver  du  monde;  mais  aussi  j'ai  assez 
d'expérience  pour  vous  faire  remarquer  que  le  fana- 
natisme  aveugle  d'un  sot  honnête  homme,  peut  causer 
plus  de  maux  que  les  efforts  de  vingt  fripons  réunis. 

18 


!*74  CORRESPONDANCE    INEDITE 

Au  génie  seul  soient  rendus  honneurs  immortels?  Lui 
seul ,  mes  frères,  peut  faire  quelque  bien  aux  hommes, 
soit  en  les  gouvernant,  soit  en  les  éclairant  par  ses 
écrits  :  mais  quand  vous  seriez  d'aussi  grands  distil- 
lateurs que  feu  M.  Le  Comte  ,  vinaigrier  ordinaire  du 
roi,  et  inventeur  de  quatre  cent  quatre-vingts  sortes 
de  vinaigres,  ou  bien  que  l'illustre  sieur  Maille  que  le 
ciel  conserve  encore  à  la  France  ,  je  vous  défie  bien 
de  tirer  une  seule  goutte  de  génie  de  toutes  les  apo- 
calypses des  Quesnai ,  des  Mirabeau,  des  Larivière, 
et  de  tous  les  fastidieux  commentaires  des  Baudeau , 
des  Roubaud ,  des  Dupont ,  et  autre  fretin  écono- 
mique. 

Et  ne  dites  plus,  mes  frères,  que  l'activité  de  leur 
ennui  les  a  empêchés  d'être  dangereux  :  ce  que  leur 
ennui  n'a  pu  faire,  leur  ambition  et  leur  hardiesse 
orgueilleuse  l'ont  tenté.  Plus  ils  ont  été  plats,  plus  le 
nombre  de  leurs  partisans  s'est  grossi  de  tout  ce  qu'il 
y  a  d'esprits  communs  et  plats  en  France,  soit  dans 
la  capitale,  soit  dans  les  provinces.  Plus  ils  ont  été 
creux  et  obscurs,  plus  ils  en  ont  imposé  aux  sots  qui 
ont  cru  que  sous  leurs  cloches  ternes  et  fêlées  ils  ca- 
chaient quelques  fruits  rares  et  exquis.  Plus  ils  ont  pris 
insensiblement  le  ton  décisif  et  clabaudeur,  plus  les 
bons  esprits  et  même  les  esprits  supérieurs  ont  com- 
mencé à  les  craindre.  Il  ont  redouté  d'être  livrés  une 
fois  par  mois  aux  bourdon nemens  et  aux  piqûres  de 
ces  insectes  éphémères  en  présence  d'une  populace 
ignorante  et  frivole  composée  des  trois  quarts  de  ces 
aimables  oisifs  qui  donnent  le  ton  dans  le  monde  aussi 
sot  qu'eux,  et  qui  ne  se  consolent  de  leur  médiocrité 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2^5 

que  lorsqu'ils  voient  qu'on  insulle  leurs  maîtres.  Il  faut, 
mes  frères,  que  cette  crainte  ail  été  poussée  bien  loin  , 
puisque  notre  grand  patriarche  de  Ferney,  dont  le  nom 
seul,  dieu  merci  !  a  encore  la  vertu  de  vous  faire  donner 
un  signe  de  vie  dans  la  léthargie  où  je  vous  vois,  en 
a  été  saisi  lui-même.  Il  s'était  très-honnêtement  moqué, 
dans  son  Homme  aux  quarante  écus,  de  ce  tas  de  pauvres 
diables  qu'il  appelait  nos  nouveaux  ministres;  il  s'est 
cru  depuis  obligé  d'en  faire  de  pompeux  éloges,  quoique 
nous  sachions  de  science  certaine  qu'il  les  méprise  plus 
que  jamais.  Mais  si  notre  timidité  a  été  poussée  à  l'excès, 
elle  n'a  servi  qu'à  faire  dégénérer  leur  orgueil  en  imper- 
tinence. Un  jeune  prince  s'attire  l'admiration  de  l'Europe 
par  sa  passion  pour  ses  devoirs;  son  génie  à  la  fois  sage 
et  actif,  son  amour  éclairé  pour  le  bien  public,  lui  ont 
déjà  appris  le  grand  artde  vaincre  les  obstacles  sans  s'en 
irriter;  soulager  ses  sujets,  rendre  l'Etat  florissant,  c'est 
le  vœu  de  son  cœur,  c'est  le  résultat  de  ses  mesures; 
la  Toscane  attendrie,  prosternée  à  ses  pieds,  éprouve 
d'un  souverain  à  peine  sorti  de  l'enfance  les  soins  d'un 
père  tendre  et  vigilant ,  les  bienfaits  que  l'âge  et  l'ex- 
périence consommée  semblaient  seuls  pouvoir  pro- 
mettre :  aussitôt  la  secte  économistique  publie  que  ce 
prince  est  sorti  de  son  école ,  et  que  la  Toscane  doit 
aux  éphémérides  et  aux  apocalypses  tout  le  bien  que 
son  souverain  a  fait  jusqu'à  présent.  Un  Mercier  de 
La  Rivière  ose  entreprendre  le  voyage  de  Russie  avec 
la  folle  et  ridicule  présomption  d'inspirer  et  de  diriger 
le  génie  immortel  de  Catherine  II,  et  fait  publier,  che- 
min faisant ,  dans  les  gazettes,  qu'il  va  porter  l'évidence 
dans  le  Nord,  et  voit  la   perte  de  l'empire  de  Russie 


l'jÔ  CORRESPONDANCE    INEDITE 

inévitable,  parce  qu'on  s'y  est  moqué  de  ses  visions.  Le 
prémontré  Baucleau ,  après  avoir  fait  le  boulanger  à 
Paris,  et,  par  la  faveur  de  je  ne  sais  quel  prélat  polo- 
nais engoué  et  crédule,  de  mitron  qu'il  était,  il  se  fait 
abbé  mitre  en  Pologne ,  va  prêcher  le  pain  bis  et  la 
mouture  économique  par  tout  le  Nord,  se  fait  chasser 
de  partout ,  et  revient  à  Paris  nous  ennuyer  sur  nou- 
veaux frais. 

La  conformité  singulière  de  l'esprit  de  cette  secte  nais- 
sante avec  l'esprit  de  la  secte  chrétienne  dans  son  ori- 
gine, aurait  de  quoi  nous  alarmer  sur  la  rapidité  de 
ses  progrès,  et  pourrait  nous  faire  craindre  que  la  rai- 
son et  le  goût  ne  soient  enfin  ensevelis  sous  cetteénorme 
quantité  de  farines  dont  on  nous  couvre  dans  les  bro- 
chures ,  tandis  que  le  peuple  en  manque  partout  dans 
les  campagnes.  Ce  serait  sans  doute  la  juste  punition 
de  notre  coupable  indifférence;  mais  heureusement  il 
est  écrit  que  les  portes  de  la  platitude  ne  prévaudront 
pas  contre  la  sainte  cité  de  Ferney ,  quoique  vous  soyez 
Suisses  négligens  et  endormis,  et  que  l'époux  vous  ait 
surpris  sans  baudrier,  comme  il  surprit  jadis  les  vierges 
folles  sans  huile.  Sed  ecce  evangelizo  vobis  gaudium 
magnum.  Vous  ne  l'avez  guère  mérité,  gardiens  infi- 
dèles; et  cependant  «je  vous  apporte  un  grand  sujet 
de  joie.  » 

Parmi  les  questions,  mes  frères,  qui  ont  le  plus  occupé 
le  public  depuis  environ  dix-huit  années,  il  en  est  une 
très-importante  dans  son  objet  ;  c'est  la  question  de  la 
liberté  du  commerce  des  blés  et  de  leur  libre  exporta- 
tion. Les  meilleurs  esprits  et  les  plus  communs  se  sont 
réunis  dans  leurs  efforts  en  faveur  de  la  liberté  illimitée 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2 7 7 

de  ce  commerce,  et  le  gouvernement  a  cédé  au  cri  gé- 
néral de  la  nation  ,  en  donnant  son  édit  de  libre  ex- 
portation en  1764*  Quelques  sages  se  doutaient  alors 
que  si  le  gouvernement  procurait  au  cultivateur  les 
profits  de  l'exportation  dans  la  vue  unique  et  secrète 
de  pouvoir  augmenter  les  tailles  et  faciliter  les  recou- 
vremens  des  impôts,  le  bénéfice  résultant  de  cette  li- 
berté ne  servirait  ni  à  l'augmentation  ni  à  l'améliora- 
tion de  la  culture  des  terres,  et  que  nos  blés  seraient 
mangés  par  les  étrangers,  sans  qu'il  restât  un  écu  de 
leur  argent  entre  les  mains  du  cultivateur.  Ces  sages 
trouvaient  peut-être  dangereux  d'accorder  au  corps  po- 
litique l'usage  de  la  jambe  gauche,  tandis  que  la  jambe 
droite,  les  bras  et  tous  les  membres,  restaient  garottés 
et  emmaillottés  ;  mais  comme  la  liberté  est  en  elle- 
même  très-salutaire,  ils  espéraient  sans  doute  qu'une 
jambe  déliée  parviendrait  ,  à  force  de  se  tourmenter  , 
à  procurer  du  mouvement  au  reste  du  corps  politique. 
Ils  se  sont  trompés  :  le  corps  est  resté  garotté,  et  les 
ineuvemens  précipités  de  la  jambe  gauche  lui  ont  oc- 
casioné  une  enflure  qui  a  dégénéré  en  hydropisie, 
c'est-à-dire  en  maigreur  boursouflée.  Ni  les  sages  ni 
les  fous,  ni  les  étourdis,  ni  les  réfléchissans ,  ni  les  gens 
d'esprit ,  ni  les  bêtes ,  n'ont  ni  pressenti  ni  prévu  au- 
cune des  suites  de  cette  loi  en  France  ;  tout  ce  qui  avait 
été  prédit  sur  ses  effets  s'est  trouvé  complètement  dé- 
menti par  l'expérience.  Les  économistes,  suivant  leur 
usage ,  ont  embrouillé  la  question  par  des  déraison- 
nemens  patriotiques,  plus  tièdes,  plus  insipides  les 
uns  que  les  autres,  et  tandis  que  le  peuple  criait  faim 
et  misère  de  tous  côtés,  ils  ont  eu  la  courageuse  imbé^ 


278  CORRESPONDANCE    INEDITE 

cillité  de  continuer  leurs  criailleries  pour  l'exportation 
illimitée. 

Dans  cette  perplexité,  mes  frères,  qui  s'est  accrue 
encore  par  votre  coupable  silence,  le  ciel  nous  a  suscité 
un  sauveur  chez  l'étranger.  Ecce  evangelizo  vobisgau- 
dium  magnum,  quia  natus  est  vobis  liodie  salvator.  Je 
vous  apporte,  mes  frères,  votre  sauveur  dans  ma  poche, 
je  vous  ie  donne  pour  vos  étrennes.  Voici  les  Dialogues 
sur  le  commerce  des  blés  de  notre  illustre  abbé  Galiani , 
qu'il  fallait  intituler  Entretiens,  parce  que  les  pédans 
dialoguent,  et  que  les  honnêtes  gens  s'entretiennent. 
Pardonne-moi ,  6  charmant  et  lumineux  Napolitain,  de 
t'avoir  qualifié  d'étranger  dans  ce  lieu  saint,  dont  les 
murs  retentissent  encore  de  tes  sermons  pleins  de  génie 
et  de  verve,  de  vues  neuves  et  de  gaieté!  Non,  tu  ne 
seras  jamais  étranger  parmi  nous  ;  j'espère,  pour  l'hon- 
neur de  la  philosophie  et  du  lien  sacré  de  l'amitié,  qu'il 
ne  se  fera  jamais  un  bon  dîner  ici,  sans  que  nous  nous 
rappel  lions  en  sanglotant  tes  contes  et  leur  sens  philo- 
sophique et  profond ,  et  qu'après  nous  avoir  fait  rire 
tant  de  fois,  ils  nous  fassent  maintenant  pleurer. 

S'il  nous  était  ordonné,  mes  frères,  de  faire  au  pu- 
blic l'éloge  de  ces  Entretiens  d'un  seul  trait,  on  lui  ferait 
remarquer  que  sur  une  matière  si  épuisée,  si  fastidieu- 
sement rebattue  pendant  dix-huit  années  consécutives, 
l'auteur  a  trouvé  le  secret  de  faire  un  ouvrage  absolu- 
ment neuf,  rempli  de  vues  d'une  étendue  immense  et 
dont  aucun  de  nos  myopes  économiques  ne  se  serait 
jamais  douté.  Jugez  combien  la  tâche  qu'il  s'imposait 
avait  été  rendue  difficile  par  ses  prédécesseurs!  il  était 
sûr,  par  la  simple  inspection  du  titre  de  son  livre,  de 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  ^O, 

faire  enfuir  les  lecteurs  les  plus  intrépides,  et  d'exciter 
des  bâillemens  d'un  bout  de  Paris  à  l'autre.  Mais  ô pro- 
dige inattendu!  Dès  qu'on  a  ouvert  ce  livre,  on  est  en- 
sorcelé et  on  ne  peut  plus  le  quitlcr.  Depuis  l'instant 
qu'il  est  devenu  public,  tout  le  monde  se  l'arrache;  le 
patriarche  de  Ferney  suspend  ses  travaux  apostoliques , 
nos  philosophes  quittent  la  table  et  négligent  l'Opéra- 
Comique,  la  femme  sensible  son  amant,  la  coquette  la 
foule  qui  s'empresse  autour  d'elle,  la  dévote  son  direc- 
teur, l'oisif  son  désœuvrement,  tous  et  toutes  veulent 
rester  tête-à-tête  avec  notre  charmant  abbé;  l'écono- 
miste seul  pâlit,  écume  et  s'écrie  :  «  C'en  est  fait  de  mes 
apocalypses!  »  Tel  est  le  privilège  de  l'homme  de  génie  : 
depuis  le  cabinet  des  rois  jusqu'au  repaire  de  l'igno- 
rance et  de  la  sottise ,  partout  où  il  se  donne  la  peine 
de  pénétrer,  il  répand  la  lumière,  tout  s'éclaire  autour 
de  lui;  et  ceux  qui  auraient  marché  toute  leur  vie  à 
tâtons  dans  les  ténèbres ,  avancent  à  la  lueur  de  son 
flambeau  librement  et  hardiment  dans  le  sentier  sombre, 
étroit  et  tortueux  de  la  vérité. 

Voilà  ce  que  nous  dirions  aupublic  s'il  avait  besoin  de 
notre  avis;  mais  qu'il  me  serait  douloureux,  mes  frères, 
de  m'étcndre  en  ce  lieu  saint  sur  l'excellence  du  don 
que  je  vous  fais  pour  vos  étrennes  !  Ah ,  transeat  calix 
ista  !  Seigneur,  épargnez-moi  cette  humiliation  !  Non, 
il  n'est  personne  ici  qui  ne  se  soit  aperçu  que  ce  livre  est 
moins  un  livre  sur  le  commerce  des  blés  qu'un  ouvrage 
sur  la  science  du  gouvernement  en  général,  qu'un  mo- 
dèle lumineux  et  neuf  de  la  manière  dont  toute  question 
d'Etat  doit  être  envisagée  et  approfondie;  qu'en  remuant 
ses  blés,    notre  illustre  abbé  sait  toucher  à  tout:   que 


^8o  CORRESPONDANCE    INÉD1TF 

ses  Entretiens  forment,  avec  le  canon  de  la  Bible  et 
celui  de  l'Opéra -Comique ,  les  trois  recueils  dans  les- 
quels on  trouve  les  principes  de  toute  sagesse  et  de 
toute  science ,  surtout  lorsqu'on  sait  lire  (  comme  c'est 
un  de  nos  devoirs  les  moins  contestables)  le  blanc  des 
entrelignes,  c'est-à-dire,  moyennant  ce  que  l'auteur  a 
dit,  deviner  ce  qu'il  n'a  pas  dit,  pénétrer  ce  qu'il  a 
pensé  et  ce  que,  pour  bonnes  raisons,  il  n'a  pas 
confié  au  papier;  qu'en  un  mot,  depuis  F  Esprit  des  lois 
il  n'a  pas  paru  en  France  un  plus  grand  livre,  ni  qui 
ait  autant  fait  penser  que  celui  qui  est  venu  si  à  propos 
nous  délivrer  du  jargon  économistico-apocalyptiquc. 
Si ,  abstraction  faite  du  fond ,  vous  ne  voulez  consi- 
dérer que  la  forme  que  l'auteur  a  donnée  à  son  ouvrage, 
vous  trouverez,  mes  frères,  que  cette  forme  est  un 
cbef-d'œuvre  de  goût  autant  que  le  fond  en  est  un  de 
raisonnement.  Elle  vous  rappellera  à  la  justesse  et  à  la 
subtilité  socratiques  dont  nos  meilleurs  esprits  sont  si 
éloignés;  à  la  gaieté  patriarcale  qui,  malgré  nos  vœux 
et  nos  holocaustes,  ne  veut  pas  s'étendre  au-delà  de  la 
banlieue  de  Ferney  ;  à  cette  attrayante  et  sublime  mé- 
thode des  anciens  de  traiter  un  sujet  par  forme  d'en-^ 
tretien  ;  méthode  qui  ôte  aux  ouvrages  le  ton  de  pé- 
danterie et  d'emphase  qui  rend  la  plupart  des  nôtres 
si  ennuyeux  et  si  ridicules; méthode  dont  le  secret  s'est 
presque  perdu  parmi  les  écrivains  modernes,  qui  pro- 
met des  succès  à  l'homme  de  génie ,  mais  qui  sera  tou- 
jours mortelle  aux  gens  médiocres;  méthode  enfin  qui, 
suivant  l'observation  de  notre  respectable  maître  et 
ancien,  Denis  Diderot,  sous  l'apparence  de  la  plus 
grande  liberté,  oblige  l'auteur  qui  ne  veut  pas  être  su- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  Îi8l 

perficiel  et  plat ,  de  traiter  son  sujet  dans  toute  son 
étendue,  sous  tous  ses  points  de  vue,  si  rigoureuse- 
ment et  avec  tant  d'ordre,  qu'après  toutes  les  digres- 
sions qu'il  voudra  se  permettre,  il  est  forcé  de  reprendre 
son  sujet  tout  juste  à  la  place  où  il  l'a  quitté,  et  qu'il 
ne  peut  avancer  que  pas  à  pas,  et  finir  que  lorsque  le 
sujet  est  entièrement  approfondi  :  en  sorte  qu'il  n'y  a 
qu'un  sot  qui  puisse  être  la  dupe  de  cette  lanternerie 
apparente  qui  donne  à  l'auteur,  lorsqu'il  médite  le  plus, 
l'air  à  peine  occupé,  et  qui  répand  sur  un  ouvrage  sé- 
rieux et  profond  le  charme  d'un  livre  d'amusement. 

Mes  frères,  il  me  prend  fantaisie  de  fermer  les  yeux , 
de  peur  de  vous  regarder.  Je  crains,  en  les  jetant  sur 
nos  communes  ,  de  leur  trouver  la  bouche  béante, 
comme  si  leurs  oreilles  n'étaient  pas  faites  pour  en- 
tendre ces  augustes  vérités.  Je  pourrais  leur  dire  :  En 
ce  cas.  d'où  venez-vous  donc,  et  de  quel  droit  êtes- 
vous  assis  en  ce  lieu  saint  à  coté  des  docteurs  du  goût 
et  de  la  raison,  si  vous  en  êtes  vous-mêmes  dépourvus, 
et  si  vous  ne  savez  pénétrer  le  sens  de  notre  sainte 
doctrine,  ni  lire  dans  nos  livres  ce  qui  n'y  est  pas  écrit? 
Mais  je  ne  suis  pas  monté  dans  cette  chaire  de  vérité 
pour  contester  ses  titres  à  qui  que  ce  soit.  Que  celui 
qui  se  sent  morveux  se  mouche  et  prenne  une  prise  de 
tabac,  tandis  que  je  me  prépare  à  entamer  mon  second 
point. 

Second  point. 

Sedgaudium  in  luctum  convertit  Dominus.  Gaudete, 
garruli.  «  J^e  Seigneur  a  changé  notre  joie  en  tristesse. 


20*2  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Bavards,  réjouissez-vous.  »  Il  m'est  douloureux,  mes 
frères  ,  de  passer  de  la  joie  aux  lamentations.  J'aime  à 
rire  quand  j'en  ai  le  temps,  je  trouve  même  la  vie 
trop  courte  pour  l'employer  à  un  autre  usage  ;  et  ce- 
pendant, en  jetant  les  yeux  sur  le  passé,  je  vois  avec 
chagrin  qu'ils  ont  si  souvent  pleuré  qu'ils  en  sont  af- 
faiblis pour  le  moins  autant  que  de  mes  veilles.  Puisque 
c'est  Tordre  de  la  nature  et  de  mon  sermon  de  passer 
de  la  joie  à  la  tristesse,  souffrez,  mes  frères,  que  la 
reconnaissance  m'arrête  un  instant  à  l'entrée  de  ce  pas- 
sage pénible. 

Que  ne  dois-je  point  aux  bontés  de  nos  supérieurs 
dont  nous  nous  estimons  les  égaux,  de  m'avoir  jugé 
digne  de  remplir,  pendant  le  cours  de  l'été  dernier, 
dans  les  pays  d'outre-Rbin,  la  mission  à  la  fois  la  plus 
consolante  et  la  plus  glorieuse!  N'attaquez  point,  mes 
frères  du  commun,  la  sagesse  de  leur  choix.  Je  ne  suis,  il 
est  vrai ,  qu'un  des  moindres  parmi  les  enfans  de  cette 
sainte  famille;  mais  ceux  qui  m'ont  choisi  n'ignoraient 
pas  qu'il  ne  restait  point  de  conversion  à  faire  dans  les 
pays  que  j'avais  à  parcourir.  Tout,  mes  frères,  tout  y 
rend  hommage  à  la  raison  et  reconnaît  ses  droits  sacrés 
et  imprescriptibles  ;  et  les  souverains  se  font  gloire 
d'être  à  la  tête  des  adorateurs ,  tandis  que,  dans  d'autres 
contrées,  l'autel  des  ténèbres  est  encore  debout  dans  les 
palais  des  rois.  Il  ne  s'agissait  donc  que  du  choix  d'un 
témoin  véridique  qui, à  son  retour,  pût  rendre  comple 
de  l'état  actuel  de  l'église  universelle  dans  cette  Alle- 
magne, le  centre  de  l'Europe  policée  et  pensante  ,  dans 
cette  pépinière  de  princes  qui  a  fourni  à  toutes  les  na- 
tions leurs  souverains,  si  vous  exceptez  les  trônes  oc- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  2  83 

cupés  par  les  maisons  de  Bourbon  ,  de  Savoie  et  de 
Bragance.  J'ose  me  flatter  que  mon  zèle  du  moins  n'a 
pas  trompé  l'attente  de  nos  chefs,  et  qu'ils  ont  reconnu 
dans  mes  rapports  l'amour  pur  et  incorruptible  de  la 
vérité.  Il  est  vrai  qu'abusé  par  l'avis  de  différées  minis- 
tres de  l'empereur  dans  les  cours  de  l'Empire,  et  sans 
doute  entraîné  par  la  platitude  de  mon  étoile,  je  me 
suis  rendu  à  Vienne,  tandis  que  Joseph  parcourait  en- 
core l'Italie ,  et  que  j'ai  été  obligé  d'en  partir  avant 
son  retour  ,  sous  peine  de  ne  point  remplir  ma  mission 
dans  la  partie  septentrionale  de  Y  Allemagne;  de  sorte 
que  les  bons  plaisans  ne  manqueront  pas  de  dire  épi- 
grammatiquement  que  cela  s'appelle  avoir  été  à  Rome 
sans  avoir  vu  le  pape.  Mais  depuis  quand  les  enfans  du 
néant  sont-ils  maîtres  de  quelque  chose,  et  quel  mortel 
peut  lutter  contre  l'influence  de  son  étoile?  Sans  plainte 
et  sans  regret,  je  dois  bénir  la  mienne  de  l'extase  apos- 
tolique dont  j'ai  joui  sans  interruption  pendant  les  cinq 
mois  de  mon  voyage. 

J'ai  vu  cette  utopie  nouvelle  et  réalisée  '  qu'on  croi- 
rait à  mille  lieues  de  nos  frontières,  et  qui  n'en  est  sé- 
parée que  par  le  Rhin  ,  où  le  sujet  est  regardé  comme 
l'enfant  de  la  famiiïe ,  où  le  bien  de  cette  grande  fa- 
mille est  le  but  unique  des  pensées  et  des  actions  du 
souverain ,  tandis  que  la  souveraine  se  livre  à  la  culture 
des  beaux-arts  et  au  soin  plus  important  d'élever  des 
enfans  qui  soient  dignes  d'un  tel  père.  La  sérénité  et  la 
sagesse  qui  régnent  dans  cette  cour,  l'aisance  et  le  bon- 
heur qu'on  trouve  répandus  par  tout  le  pays  ,  et  qui 
n'ont  pas  négligé  la  chaumière  la  plus  chétive,  impri- 

i.  Le  margraviat  de  Bade-Dourlach. 


lSl\  CORRESPOND  A  IN  CE    ll\  EDITE 

ment  sur  tous  les  visages  un  air  de  confiance  et  je  ne 
sais  quel  calme,  la  marque  et  la  récompense  d'un  gou- 
vernement paternel. 

J'ai  vu  cette  princesse  '  dont  la  grandeur  d'ame 
rend  le  vain  appareil  de  la  grandeur  inutile  autour 
d'elle.  Jamais  elle  ne  manqua  la  conquête  d'un  cœur 
vertueux,  et  les  hommages  que  les  princes  ne  s'attirent 
souvent  que  par  l'éminence  de  leur  rang  ou  par  l'espoir 
des  récompenses,  elle  les  doit ,  et  plus  purs  et  plus  vrais , 
à  la  force  et  à  la  dignité  de  son  caractère.  Souveraine 
respectée,  fille  tendre  et  chérie,  mère  adorée  ,  protec- 
trice du.  mérite,  amie  éclairée  et  sûre,  son  nom  ne  fut 
jamais  prononcé  sans  l'attendrissement  que  ses  vertus 
inspirent.  Je  l'ai  vue  élevant  une  nombreuse  famille  de 
princes  et  de  princesses  avec  une  simplicité  et  une  mo- 
destie qui  relèveront  un  jour  l'éclat  de  leur  naissance  , 
lorsque  les  princes  par  leur  mérite,  et  les  princesses  par 
leurs  vertus,  auront  consacré  l'éloge  d'une  mère  si  supé- 
rieure à  sa  fortune  ,  aux  préjugés  de  son  rang  et  de  son 
sexe.  La  Prusse  ,  mes  frères,  vous  prouve  déjà  la  certi- 
tude de  cette  prophétie  :  heureux  les  Etats  qui,  comme 
elle,  en  verront  l'accomplissement. 

J'ai  vu,  en  passant  dans  la  Thunnge,  cette  cour  na- 
guère le  séjour  d'un  princesse  illustre  dont  la  perte  est 
encore  sensible  à  tous  les  cœurs.  J'y  ai  vu  les  héritiers 
de  ses  vertus,  et  surtout  ce  fils  chéri a  que  nous  avons  eu 
le  bonheur  de  posséder  ici  un  moment,  et  que  sa  dou- 
ceur, sa  modestie  ,  ses  connaissances,  sa  probité  sévère 
et  son  goût  pour  la  vérité,  rendront  à  jamais  cher  à  notre 

i.  La  landgrave  de  Hesse-Darmstadt. 
2.  Le  prince  héréditaire  de  Saxe-Gotha. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l85 

Église.  J'vai  vu  une  femme  célèbre  par  son  esprit  et  son 
éloquence  l,  dont  l'amitié  et  rattachement  ont  plus  ho- 
noré la  princesse  qui  en  fut  l'objet,  qu'il  n'en  a  rejailli 
d'éclat  sur  elle-même,  et  dont  la  singulière  conformité 
avec  le  feu  et  l'activité  de  notre  illustre  patriarche  de 
Ferney  a  frappé  tous  ceux  qui  ont  eu  l'occasion  de  la 
connaître.  J'y  ai  vu  enfin  un  souverain  jouissant ,  au  dé- 
clin de  l'âge,  de  la  tendresse  de  ses  enfans  et  de  ses  su- 
jets; un  souverain  qui ,  ayant  convoqué  les  Etats  d'une 
de  ses  provinces  pour  réparer  les  ravages  de  la  dernière 
guerre  ,  a  eu  la  satisfaction  sans  exemple  de  leur  dire  : 
Vous  donnez  des  subsides  au-dessus  de  vos  forces;  et  de 
s'entendre  répondre  :  Vous  ne  demandez  pas  assez  pour 
les  besoins  du  gouvernement. 

J'ai  vu,  en  passant  dans  la  Franconie,  un  prince* 
dans  la  force  de  l'âge  et  des  passions ,  se  livrer  sans 
réserve  à  ses  devoirs  et  à  l'application  constante  qu'ils 
exigent.  Je  l'ai  vu ,  au  moment  de  la  réunion  de  deux 
margraviats,  ne  s'occuper  que  de  la  suppression  des 
abus,  du  rétablissement  de  l'ordre  et  de  la  justice, 
et  ne  chercher  que  dans  la  culture  des  lettres  le  délas- 
sement des  soins  de  la  souveraineté. 

J'ai  vu  dans  ces  Etats  une  princesse  5 ,  nièce  d'un 
grand  roi,  fille  d'une  mère  célèbre,  célèbre  elle-même 
par  les  grâces  et  les  agrémens  de  sa  figure  et  de  son  es- 
prit, cultivant,  dans  une  retraite  embellie  par  ses  soins, 
les  lettres  et  les  arts  auxquels  ses  grâces  naturelles  sa- 
vent prêter  de  nouveaux  charmes. 

i .  Madame  la  baronne  de  Buchwald. 

2.  Le  margrave  de  Brandebourg- Anspach  et  Bareith. 

3.  La  duchesse  de  Wurtemberg. 


286  CORRESPONDANCE    INEDITE 

J'ai  vu  cette  fille  illustre  de  Charles  VII  ',  dont  l'es- 
prit pénétrant,  l'étendue  de  connaissances,  la  variété 
de  talons ,  semblent  reprocher  au  sort  l'injustice  d'avoir 
doué  une  princesse  née  au  faîte  de  la  grandeur,  d'une 
foule  de  dons  divers  qui  auraient  fait  la  ressource,  la 
réputation  et  la  gloire  de  plusieurs  particuliers. 

J'ai  vu  le  séjour  d'une  des  plus  auciennes  maisons 
de  l'Europe  %  dans  laquelle  les  talens  et  les  qualités  des 
héros  sont  devenus  héréditaires.  J'y  ai  vu  ce  prince 5  ac- 
coutumé à  cueillir  des  lauriers  depuis  sa  première  en- 
fance, qui ,  après  avoir  combattu  nos  armées ,  est  venu  à 
la  paix  recevoir  en  France  les  hommages  d'une  nation 
généreuse  et  sensible  au  mérite,  et  qui  sepréparedans  la 
retraite,  à  remplir  un  jour  la  carrière  que  la  gloire  lui 
a  tracée.  Le  séjour  de  ce  héros  dans  celte  capitale  vous 
a  attaché,  mes  frères,  à  sa  destinée,  et  l'accueil  dont 
il  a  honoré  les  arts  et  les  lettres  rendra  parmi  nous  sa 
mémoire  à  jamais  précieuse. 

Je  n'ai  encore  parcouru  que  la  plus  petite  partie  de 
l'Allemagne,  et  partout,  mes  frères,  vous  voyez  la  rai- 
son, la  philosophie  et  les  lettres  compagnes  fidèles  et  in- 
séparables de  la  souveraineté.  Partout  il  règne  une  po- 
litesse, une  urbanité,  une  facilité  de  mœurs  et  de  ma- 
nières ,  suites  et  marques  infaillibles  de  la  culture  des 
esprits.  Partout  l'apparence  du  simple  mérite  reçoit  un 
accueil  et  des  distinctions  qui  étaient  autrefois  réservés 
au  rang  et  à  la  naissance.  Et,  ce  que  les  sots  auront  de 
la  peine  à  comprendre,  un  prince  de  Prusse,  un  duc 

i.  L'électrice  douairière  de  Saxe. 
a.  La  cour  de  Brunswick. 
3.  Le  prince  héréditaire. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  287 

de  Brunswick  ,  un  margrave  de  Bade,  après  avoir  ho- 
noré de  ces  distinctions  de  simples  particuliers,  restent 
tout  aussi  grands  seigneurs  qu'auparavant;  du  moins, 
suivant  le  rapport  des  observateurs  les  plus  exacts  des 
baromètres  politiques  ,  on  n'a  pas  remarqué  que  la 
morgue  de  l'étiquette  ait  ajouté,  depuis  quelque  temps , 
une  ligne  à  la  véritable  grandeur  d'un  prince. 

Que  vous  dirai-je ,  mes  frères ,  de  Berlin  et  de  V  ienne , 
de  ces  deux  puissances  principales  de  l'Empire?  J'ai 
vu  ce  roi  guerrier  et  philosophe,  guerrier  jouissant  dans 
le  repos  de  la  gloire  de  ses  travaux  ,  philosophe  assis 
sur  le  trône  sans  faste ,  monarque  dont  le  nom  ne  peut 
peut  être  prononcé  en  ce  lieu  sans  le  plus  profond  res- 
pect ,  et  qui ,  s'il  n'était  pas  le  premier  homme  de  son 
siècle,  serait  encore  par  ses  talens  et  ses  écrits  une  des 
plus  grandes  lumières  de  l'église  universelle.  Je  l'ai  vu 
simple ,  parce  que  la  véritable  grandeur  l'est  toujours  ; 
aussi  profond  dans  l'art  de  plaire  que  dans  l'art  de 
vaincre;  jouissant  par  un  bonheur  sans  exemple  de 
l'hommage  libre  et  volontaire  des  rivaux  de  sa  puis- 
sance que  son  génie  a  eus  à  combattre;  et,  ce  qui  doit 
principalement  nous  intéresser,  honorant  cette  Église 
d'une  bonté  et  d'une  protection  particulières,  accordant , 
prodiguant  à  son  missionnaire  les  marques  les  plus  pré- 
cieuses de  sa  bienveillauce  royale.  J'ai  vu  son  frère,  le 
compagnon  de  ses  travaux,  l'émule  de  sa  gloire,  ce  Henri 
quia  la  réputation  d'un  des  plus  grands  capitaines  joint 
la  réputation  plus  touchante  d'un  héros  plein  d'huma- 
nité et  sensible  à  l'excès  à  tous  les  genres  de  mérite. 
J'ai  vu  son  neveu,  l'héritier  de  son  trône,  à  qui  cette 
nation  doit  une  reconnaissance  particulière  pour  l'af- 


288  CORRESPONDANCE    INEDITE 

fection  qu'il  lui  porte,  et  qui  (en  ma  qualité  de  pro- 
phète, vous  êtes  obligés,  mes  frères,  de  m'en  croire) 
saura  bien  soutenir  un  jour  la  fortune  et  la  haute  con- 
sidération que  la  maison  de  Brandebourg  s'est  acquises. 

Si  j'ai  eu  le  malheur  de  ne  pas  voir  ce  jeune  empe- 
reur, votre  plus  chère  espérance,  j'ose  me  flatter  que 
nos  chefs  n'ont  pas  jugé  mon  voyage  de  Vienne  abso- 
lument inutile,  et  qu'ils  ont  reconnu  dans  mon  compte 
rendu  que  le  salut  des  monarchies  catholiques  pourrait 
bien  venir  de  l'Orient,  comme  cette  étoile  qui  conduisit 
les  trois  rois  à  l'étable  de  Bethléem,  d'où  ils  ont  tiré 
cette  haute  renommée  qui  les  a  transmis  à  la  postérité 
sur  toutes  les  enseignes  des  auberges  et  bons  logis  à  pied 
et  à  cheval.  En  effet, c'est  dans  les  Etats  de  la  domina- 
tion autrichienne  qu'il  est  arrivé  une  des  plus  grandes 
et  des  plus  étonnantes  révolutions  de  notre  temps; 
malgré  deux  guerres  aussi  longues  que  dispendieuses  , 
le  souffle  de  la  vie  a  pénétré  dans  toutes  les  parties 
de  l'administration  et  du  gouvernement,  et  les  a  pour 
ainsi  dire  régénérées.  J'y  ai  joui  de  la  douce  satisfac- 
tion d'entendre  regretter  un  monarque  par  sa  cour 
comme  un  ami  espère  l'être  par  son  ami.  Il  y  a  plus 
de  quatre  ans  que  l'empereur  François  n'est  plus,  et 
son  nom  n'est  pas  encore  prononcé  à  Vienne  sans  un 
attendrissement  subit  et  universel.  O  doux  et  sublime 
panégyrique,  quelle  gloire  peut  t'être  préférée!  Sa  veuve 
a  mérité  les  hommages  de  l'univers.  C'est  sous  son  règne 
qu'un  ministre  éclairé  et  sage  '  a  pu  déployer  ses  ta- 
lens  pour  le  soutien  et  l'affermissement  d'une  nouvelle 

x.  Le  prince  de  Kaunitz-Rittberg. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  iSg 

maison  d'Autriche.  Le  nom  de  cette  auguste  priucesse 
serait  compté  parmi  les  plus  grands  de  notre  siècle, 
si  cette  église  avait  la  consolation  de  la  compter  parmi 
ses  bienfaitrices  ;  mais  rien  ne  manque  à  sa  gloire , 
puisqu'elle  a  donné  le  jour  à  Joseph  et  à  Léopold.  Rien 
ne  doit  manquer  à  notre  reconnaissance,  mes  frères, 
pour  le  don  qu'elle  nous  destine,  pour  cette  aimableDau- 
phine  que  nos  vœux  appellent,  dont  la  gaieté  et  les  grâces 
naturelles  feront  les  délices  de  cette  nation ,  et  que  nous 
proclamerions  ici  unanimement  notre  patrone,  si  l'am- 
bition, l'hypocrisie  et  l'intrigue,  n'avaient  fermé  aux  amis 
de  la  vérité  tout  accès  dans  le  séjour  qu'on  lui  prépare. 
Au  récit  d'une  mission  si  consolante  et  si  glorieuse, 
je  vois,  mes  frères,  que  le  serpent  de  l'envie  se  réveille, 
qu'il  s'approche  de  vos  cœurs,  et  que  tout  en  les  entor- 
tillant ,  il  vous  offre  de  m'empoisonner  de  son  souffle 
mortel.  Ah!  ne  m'enviez  pas  un  instant  de  satisfaction 
et  de  gloire ,  et  jugez  par  le  bonheur  dont  j'ai  joui,  de 
celui  dont  j'ai  manqué  de  jouir  pour  mettre  le  comble 
au  succès  de  ma  mission.  Il  ne  m'a  pas  été  permis  de 
pénétrer  plus  avant  dans  le  Nord.  Je  n'ai  point  vu  ce 
prince  *,qui  a  su  garder  sur  le  trône  les  qualités  du 
particulier  le  plus  aimable,  qui  conserve,  au  milieu  des 
fureurs  de  la  discorde,  la  sérénité  et  le  calme  du  sage, 
la  passion  de  la  philosophie  et  des  arts  qui  fut  celle  de 
toute  sa  vie,  et  dont  la  bienveillance  envers  cette  église 
doit  remplir  nos  cœurs  de  la  plus  vive  et  plus  respec- 
tueuse reconnaissance.  Je  n'ai  point  vu  cette  reine  *  cé- 
lèbre en  Europe  par  son  génie,  dont  les  dons  sont  héré- 

i .  Le  roi  de  Pologne, 
a.  La  reine  de  Suède. 


2QO  CORRESPONDANCE    INEDITE 

ditaires  dans  sa  maison  ,  et  qui  joint  à  la  haute  réputa- 
tion dont  elle  jouit,  le  bonheur  d'avoir  établi  une  nou- 
velle race  de  héros  sur  le  trône  de  l'Europe  le  plus  il- 
lustré par  de  grands  hommes.  Je  n'ai  point  vu,  6  regret 
mortel  !  cette  glorieuse  et  auguste  souveraine  dont  le 
nom  retentit  d'un  bout  de  l'hémisphère  à  l'autre;  qui 
gouverne  son  empire  avec  la  sagesse  de  Solon,et  le  dé- 
fend avec  le  génie  et  la  fortune  des  Scipion.  On  l'a  vue, 
malgré  elle,  se  distraire  du  soin  de  perfectionner  les  lois, 
d'encourager  les  arts  et  les  sciences,  d'en  augmenter 
le  lustre,  et  de  les  faire  fleurir  de  plus  en  plus  dans  ses 
vastes  États.  C'est  à  regret  qu'elle  a  ceint  son  front 
immortel  des  lauriers  que  donne  la  victoire  ;  mais  dès 
qu'elle  a  été  forcée  de  prendre  les  armes  contre  une  na- 
tion féroce  et  barbare,  on  a  vu  son  génie  déployer  ses 
ailes;  et  l'Europe  attentive  commence  à  entrevoir  un 
plan  d'opérations  militaires  conçu  avec  tant  de  gran- 
deur, dirigé,  malgré  son  étendue,  avec  tant  de  concert 
et  de  nerf,  qu'on  cherche  en  vain  dans  les  projets  les 
plus  hardis  consacrés  par  l'histoire,  celui  qui  mérite  de 
lui  être  comparé. 

Je  n'ai  donc  rien  vu,  mes  frères,  puisque  je  n'ai  pas 
vu  la  gloire  de  Catherine  ,  et  je  suis  plus  digne  de  pitié 
(me  d'envie.  Mais  jugez  quel  siècle  se  prépare,  lorsque 
les  destinées  des  nations  sont  confiées  à  tant  de  souve- 
rains instruits,  éclairés,  pleins  de  passion  pour  la  véri- 
table gloire,  celle  qui  fixera  l'admiration  de  tous  les 
siècles  au  milieu  des  vicissitudes,  du  flux  et  reflux  des 
préjugés  et  des  vaines  opinions  des  hommes.  Il  n'existe, 
mes  frères,  dans  l'histoire  aucun  période  qui  puisse  être 
comparé  à  cet  égard  à  celui-ci.  Que  votre  confiance  en 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  20)1 

soit  donc  plus  ferme  !  Lorsque  vous  serez  importunés 
parles  ténèbres  dont  le  midi  et  l'occident  nous  envoient 
encore  de  temps  en  temps  des  bouffées,  et  que  la  super- 
stition expirante  voudrait  épaissir  autour  de  nous,  ne 
craignez  plus  leur  retour  ;  dites  :  Nous  sommes  dans  le 
passage  ;  et  portez  vos  yeux  vers  l'orient  et  le  septen- 
trion, au  devant  de  cette  heureuse  révolution  dont  nous 
voyons  de  tous  côtés  poindre  les  boutures,  mais  dont  les 
fruits  sont  réservés  à  la  génération  prochaine.  Alors 
vous  vous  écrierez  avec  un  saint  transport  :  L'empire 
des  ténèbres  est  détruit  î  la  nuit  est  passée  !  l'aurore , 
la  messagère  du  soleil,  ne  tardera  pas  à  paraître  ! 

Je  m'attends  bien,  mes  frères,  après  avoir  quitté  Cette 
chaire   et  mes  habits  pontificaux,  à  me  voir  interpellé 
assez  familièrement  par  quelques-uns  de    nos  esprits 
forts,  penchant  vers  le  cynisme.  Ils  me  demanderont  en 
ricanant,  si  dans  les  pays  de  ma  mission  on  a  perdu  le 
secret  de  faire  des  fautes  et  des  sottises.  Je  serai  las  quand 
j'aurai  fini,  je  serai  pressé  de  boire  un  coup  et  de  chan- 
ger de  chemise,  je  ne  serai  pas  d'humeur  de  leur  ré- 
pondre ,  je  lèverai  les  épaules  ,  et  ils  se  croiront  des 
aigles.  J'aime  mieux  rabattre  leur  caquet  tout  de  suite 
que  d'avoir  une  queue  à  écorcher  quand  je  serai  aussi  ex- 
cédé de  vous  que  vous  l'êtes  de  moi.  Ah!  mes  chers  frères, 
si  jamais  le  secret  de  faire  des  sottises  se  perdait  sur  la 
terre,  on  le  retrouverait  dans  cette  auguste  assemblée! 
Sans  doute  la  sottise  et  les  enfans  d'Adam  sont  insépa- 
rables, et  vous  me  le  prouvez  tous  les  jours  :  mais  il  y 
a  cette  énorme  différence  que  dans  lés  pays  dont  je  vous 
ai  parlé ,  on  fait  des  sottises  en  montant  ;  et  je  meurs 
de  peur  que  nous  ne  fassions  les  nôtres  en  descendant, 


2C)9.  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

et  même  en  dégringolant,  ce  qui  est  la  plus  mauvaise 
manière  d'en  faire. 

Dans  quel  abîme  ne  metrouvai-je  pas  descendu  moi- 
même,  lorsque,  au  retour  de  ma  glorieuse  mission,  mes 
yeux  faisant  avidement  la  revue  des  chefs  de  cette  sainte 
et  illuslre  métropole ,  n'y  rencontrèrent  plus  ce  char- 
mant abbé,  charmant  par  excellence?  Quoi  !  mes  frères, 
vous  avez  pu  consentir  à  son  départ?  Vous  n'avez  pas 
songé  à  l'arrêter  par  vos  prières ,  à  le  conjurer  par  mes 
larmes!  Nos  supérieurs,  dont  nous  nous  estimons  les 
égaux,  ont  pu  signer  ces  fatales  lettres  de  récréance,  dés- 
avouées par  le  cri  de  notre  douleur!  Je  vous  l'avais  bien 
dit  dans  mon  premier  point  :  Sed  gaudium  in  luctum 
convertit  Dominus.  Il  est  perdu  pour  la  France!  O  perte 
vraiment  irréparable!  Eh!  que  m'importent,  mes  frères, 
ces  regrets  dont  vous  cherchez  à  apaiser  les  miens?  Il 
est  inconsolable,  dites- vous,  de  son  départ?  Eh  vraiment 
tant  pis!  A  quoi  nous  peut  servir  sa  douleur,  si  ce  n'est 
à  mettre  le  comble  à  la  notre?  Pleurez,  6  cité  sainte  ! 
vous  qui  connaissez  le  prix  des  têtes  neuves,  pleurez  !  car 
vous  n'entendrez  plus  ses  oracles.  Celui  qui  avait  mérité 
l'honneur  d'avoir  les  Buffon  et  les  Diderot  pour  auditeurs, 
a  disparu.  Gaudete,  garruli!  Les  Diderot  et  les  Buffon 
ne  vous  écouteront  pas-,  mais  vous  parlerez  tout  à  votre 
aise ,  vous  vous  enchanterez  vous-mêmes  ,  vous  vous 
croirez  de  grands  Grecs,  et  cela  vous  suffira.  Des  coups 
de  lumière  aussi  décisifs  que  rapides  seront  remplacés 
par  d'ennuyeuses  discussions,  par  d'interminables  dis- 
putes. Avec  des  voix  de  gourdin ,  ou  par  des  cris  glapis- 
sans,  vous  nous  briserez  le  tympan  sans  miséricorde 'y 
la  monotonie  de  votre  bavardage  donnera  impunément 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  20,3 

des  vapeurs  à  notre  aimable  baronne  ;  celui  qui  vous 
faisait  taire,  notre  charmant  petit  abbé  n'est  plus. 

Mes  frères,  sed  gaudium  in  luctum  convertit  Domi- 
nus  ;  mais  je  vous  ai  assez  prouvé  que  je  ne  me  souciais 
pas  de  pleurer  dans  un  jour  consacré  à  la  joie  et  à  l'es- 
pérance. Il  ne  tenait  qu'à  moi  de  vous  remplir  le  cœur 
d'amertume ,  de  crainte  et  de  tristesse ,  depuis  le  com- 
mencement de  mon  second  point  jusqu'à  sa  fin  :  c'était 
l'esprit  de  ma  division,  c'était  sans  doute  mon  devoir, 
personne  n'était  en  droit  de  me  faire  taire;  et  je  par- 
lerais d'ici  à  demain  matin,  que,  suivant  le  veniampe- 
timusque  damusque  vicissim   du  prince  des  apôtres, 
vous  seriez  obligés  ,  sinon  de  m'écouter,  du    moins  de 
rester  en  place.   À  Dieu  ne  plaise  que  j'exerce  ici  un 
ministère  de  rigueur  !  J'ai  mieux  aimé  promener  vos 
regards  dans  ces  contrées  où  l'accomplissement  des  ma- 
gnifiques promesses  qui  ont  été  faites  à  l'église  offre  le 
coup  d'oeil  le  plus  consolant  et  le  plus  agréable.  Actuel- 
ment  que  j'ai  vidé  mon  sac,  et  que  vous  vous  réveillez 
l'un  après  l'autre,  il  n'est  plus  temps  d'arrêter  vosyeux 
sur  les  suites  funestes  que  la  perte  du  charmant  petit 
abbé  présage  et  qu'elle  pourrait  entraîner.  On  va  servir 
le  souper ,  et  vos  cœurs  s'élancent  déjà  vers  la  salle  à 
manger  où  vous  passez  trop  de  temps.  Puissiez-vous  du 
moins  en  y  allant  éprouver  un  frémissement  salutaire  à 
l'aspect  des  dangers  qui  nous  menacent  !  Quant  à  moi , 
j'en  ai  perdu  l'appétit,  et  je  ne  me  mettrai  pas  à  table. 
Tandis  que  vous  vous  livrez  à  la  joie  insensée  qu'in- 
spirent le  vin  de  Champagne  et  les  liqueurs  apportées 
de  toutes  les  parties  du  monde  pour  agacer  voluptueuse- 
ment le  palais  de  quelques  docteurs  du  genre  humain, 


1§[\  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

je  lèverai  seul  mes  mains  au  ciel  dans  un  des  coins  de  ce 
temple,  et  je  lui  dirai  :  Tu  vois  l'état  alarmant  de  ton 
église  :  son  salut  est  fondé  sur  deux  ou  trois  de  tes  élus; 
que  tu  les  retires  dans  ta  colère,  et  sa  gloire  sera  passée. 
Ah,  mes  frères,  prévenons  les  effets  de  la  justice 
céleste  par  un  prompt  et  sincère  retour  sur  nous- 
mêmes  !  Écoutez  sa  voix  qui  vous  parle  par  ma 
bouche.  J'ai  porté,  dit-elle,  mes  regards  dans  le  sanc- 
tuaire, et  je  l'ai  trouvé  souillé.  Les  liens  de  la  tendresse 
fraternelle  se  sont  relâchés,  lé  respect  dû  au  génie  et  à 
la  vertu  s'est  affaibli;  un  fol  orgueil  a  pris  la  place 
du  mérite,  parce  que  vous  avez  ouvert  le  sanctuaire  à 
ceux  qui  n'y  devaient  pas  entrer.  Où  sont  les  titres  de 
ceux  que  je  vois  confondus  avec  vous,  et  que  je  ne  con- 
nais pas  même  de  visage?  Ces  intrus  se  sont-ils  dis- 
tingués du  moins  par  leur  modestie  ~  leur  discrétion, 
leur  silence?  Je  vous  ai  confié  les  clefs  de  ma  garde- 
robe  ;  vous  y  avez  pris  mes  habits  de  livrée,  et  vous  en 
avez  fait  don  ,  sans  me  consulter ,  à  tous  les  bavards 
qui  ont  eu  la  fantaisie  de  s'en  affubler.  Leur  fatuité  et 
leur  empressement  à  dire  des  pauvretés,  ont  rendu  mon 
église  méprisable  et  ridicule.  L'esprit  de  la  bienveil- 
lance universelle  s'est  effacé  ,  un  esprit  de  clique  et  de 
cabale  en  a  pris  la  place.  Vous  ne  vous  croyez  plus 
obligés  de  dire  des  choses  neuves,  et  vous  pensez  qu'il 
suffît  pour  être  philosophe,  de  répétailler  quelques 
termes  parasites.  Vous  ne  demandez  plus  ce  qui  est  de 
votre  devoir,  mais  ce  qui  est  de  votre  intérêt.  Vous  ne 
vous  souciez  plus  de  rendre  hommage  par  acclamation 
aux  grandes  et  belles  actions  ,  de  quelque  part  qu'elles 
viennent;  mais  vous  demandez:  Celui  qui  les  a  faites 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  293 

cst-ii  des  nôtres  ?  Et  c'est  la  réponse  qui  règle  votre 
suffrage.  Vous  venez  célébrer  ici  la  mémoire  de  mes 
bienfaits;  mais  vous  n'osez  vous  demander  à  vous- 
mêmes  s'il  ne  s'est  rien  passé  dans  le  cours  de  l'année 
dernière  qui  vous  en  ait  rendus  indignes.  N'est-ce  pas 
un  soi-disant  des  vôtres  qui  a  publiquement  prêté  sa 
plume  au  projet  destructeur  conçu  depuis  long  temps 
contre  la  compagnie  des  Indes  française,  et  consommé 
cette  année,  au  grand  scandale  de  l'Europe  entière?  On 
lui  reproche  d'avoir  profané  les  mots  de  bien  public  et 
de  liberté,  pour  établir  et  accréditer  un  système  d'op- 
pression et  de  violence;  et  chargé  de  l'indignation  pu- 
blique, il  a  osé  reparaître  dans  mon  sanctuaire,  comme  si 
de  rien  n'était.  Qu'il  ne  soit  coupable  que  d'imbécillité, 
je  le  veux  bien  ;  mais  s'il  s'est  attiré,  par  une  légèreté  et 
une  arrogance  condamnables  le  bonheur  d'être  soup- 
çonné de  pis  ,  y  connaissez-vous  quelque  remède?  Ne 
pensez-vous  pas  que  mon  église  vaut  bien  la  femme  de 
César ,  et  qu'elle  ne  doit  pas  être  soupçonnée?  C'est 
pourquoi  ma  patience  est  à  bout,  et  je  suis  las  de  vous 
souffrir.  Et  comme  je  vous  ai  été  le  charmant  petit 
abbé,  je  vous  ôterai  le  peu  de  génie  qui  vous  reste ,  et 
vous  ne  serez  plus  qu'une  troupe  de  rabâcheurs,  et  votre 

splendeur  sera  celle  du  temps  passé 

Ah!  vengeance  céleste,  arrête,  et  n'achève  pas  cette 
terrible  malédiction  !  Nos  visages  sont  prosternés  dans 
la  poussière.  Si  tu  es  implacable ,  comment  pourrais-jc 
revenir  au  point  d'oii  je  suis  parti,  et  m'écrier  suivant 
mon  texte  :  JSunc  dimittis  servum  tuum  in  pace?  Il 
faut  que  je  m'en  aille  en  paix.  Laisse-moi  m'en  aller  en 
paix.  Jette  des  yeux  de  miséricorde  sur  cette  aimable 


aC)6  CORRESPONDANCE    INEDITE 

baronne  et  sur  ses  enfans  qui  ont  besoin  d'elle  et  qui 
sont  innocens  :  elle  se  plaint  avec  justice  de  n'entendre 
depuis  nombre  d'années  rien  de  nouveau  ;  et  s'il  faut 
que  nous  lui  rabâchions  toujours  sur  le  même  ton,  que 
les  mots  superstition,  fanatisme,  despotisme,  et  autres 
termes  de  réclame ,  ronflent  toujours  dans  ses  oreilles 
fatiguées,  c'en  est  fait,  et  elle  mourra  de  consomption. 
Regarde  les  mérites  de  ton  patriarche  de  Ferney  au 
pied  du  mont  Jura  ;  souviens-toi  de  ton  favori  Galiani 
au  pied  du  mont  Vésuve.  Ils  étendent  jour  et  nuit  leurs 
bras  vers  toi  pour  le  salut  de  leurs  frères  coupables. 
Que  ceux  qui  te  déplaisent  ici  s'en  aillent  en  paix  ,  et 
fassent  fortune  ,  s'ils  peuvent!  Inspire-nous  la  crainte 
salutaire  de  tes  jugemens,  et  que,  malgré  nos  iniquités, 
la  gloire  de  ton  Eglise  soit  impérissable!  Amen. 

Après  avoir  entendu  la  parole  de  la  vérité,  il  est  de 
notre  devoir  de  nous  humilier  devant  le  trône  de  la 
miséricorde  divine ,  en  nous  conformant  au  rituel  de 
Ferney  reçu  en  cette  église.  Mais  comme,  afin  de 
respecter  les  diverses  opinions  sur  la  nécessité  et  l'uti- 
lité de  la  prière,  il  est  ordonné  de  n'assujettir  qui  que 
ce  soit  à  une  formule  qui  pourrait  ne  s'accorder  pas 
avec  ses  idées  ;  en  conséquence  et  en  vertu  de  la  tolé- 
rance universelle,  nous  nous  bornons  à  recommander 
à  ceux  qui  font  cas  de  la  prière  quelques  points  prin- 
cipaux, par  ordre  de  nos  supérieurs  dont  nous  nous 
estimons  les  égaux. 

Nous  leur  recommandons  de  faire  leur  prière  courte, 
afin  que  tout  le  monde  ait  le  temps  de  se  faire  écouter; 
de  demander  peu,  afin  de  ne  croiser  personne  ;  de  rc- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  297 

mercier  de  tout  ce  qui  est  arrivé  et  de  tout  ce  qui  arri- 
vera, parce  qu'il  faut  être  poli,  et  qu'en  tout  cas  il  n'en 
serait  ni  plus  ni  moins. 

Nous  leur  recommandons  de  prier  pour  la  splendeur 
de  l'église  universelle,  pour  la  propagation  de  la  rai- 
son, pour  l'établissement  de  la  tolérance  parfaite. 

Nous  leur  recommandons  de  prier  pour  toutes  les 
puissances  de  l'Europe,  particulièrement  pour  les  pro- 
tecteurs de  la  raison  et  pour  la  conversion  de  ses  per- 
sécuteurs. 

Nous  leur  recommandons,  abstraction  faite  de  tout  in- 
térêt politique,  de  prier  pour  le  succès  delà  glorieuse  ré- 
volution qui  doit  délivrer  l'Europe  de  la  nation  barbare 
des  Turcs,  et  maintenir  les  droits  sacrés  de  la  tolérance. 

[Fanante. —  Nous  leur  recommandons  de  prier  pour 
la  continuation  des  glorieux  succès  des  armes  russes, 
et  pour  la  glorieuse  révolution  que  ces  armes  doivent 
opérer  en  délivrant  l'Europe  du  joug  d'une  nation  bar- 
bare, et  en  maintenant  les  droits  sacrés  de  la  tolérance.] 

Il  leur  est  expressément  recommandé  de  prier  pour 
le  rétablissement  du  siège  patriarcal  de  Constanli- 
nople  en  faveur  de  notre  grand  et  invincible  patriarche 
de  Ferney,  sous  la  protection  et  par  la  grâce  de  Catherine, 
première  impératrice  de  l'Orient,  après  la  glorieuse  ex- 
pulsion des  Turcs. 

Il  leur  estexpressémenlordonné  de  prier  pour  la  con- 
servation de  notre  illustre  patriarche,  ainsi  que  de  tous 
les  chefs  de  cette  église  de  Paris  ,  particulièrement  de 
notre  cher  et  vénérable  frère  Jean  d'Alembcrt  dont  la 


2C)H  CORRESPONDANCE     INEDITE 

santé  s'est  affaiblie,  et  de  nos  chers  et  vénérables  frères 
Claude  Helvétius ,  et  Paul  baron  d'Holbach ,  premiers 
maîtres  d'hôtel  de  la  philosophie ,  sans  survivance  ,  à 
l'effet  de  conserver  à  leur  cuisine  cet  esprit  de  choix  et 
de  discernement  qui  rend  la  chère  exquise,  et  à  leur 
cave  la  pureté  de  dogme  sur  les  crûs  et  les  années 
d'option. 

Il  leur  est  expressément  ordonné  de  demander  pour 
cette  église  l'esprit  de  sagesse,  de  sobriété  et  de  modes- 
tie, le  zèle  et  la  ferveur  pour  les  anciens,  la  discrétion 
et  le  silence  pour  les  novices,  ainsi  que  plusieurs  autres 
vertus  dont  le  besoin  s'est  manifesté  en  ces  derniers 
temps,  et  dont  il  sera  dressé  une  liste  dans  le  premier 
synode. 

Nous  leur  recommandons  finalement  de  prier  pour 
la  prospérité  de  ce  royaume ,  pour  la  gloire  du  nom 
français,  pour  la  conservation  du  roi  et  de  la  famille 
royale,  pour  celle  de  monsieur  le  duc  de  Choiseul,  en- 
vers qui  cette  église  se  reconnaît  redevable  de  plusieurs 
bienfaits  insignes  quoique  indirects,  et  dont  l'élévation 
de  sentimens  et  la  noblesse  de  procédés  doivent  être 
pour  elle  un  sujet  de  joie  et  de  reconnaissance ,  quand 
même  elle  n'aurait  pas  la  consolation  de  le  compter  au 
nombre  de  ses  bienfaiteurs  :  pareillement  pour  la  con- 
servation de  tous  les  ministres  dont  l'aile  de  bienfai- 
sance couvre  les  poussins  de  cette  église ,  et  les  garantit 
des  butors,  buses  et  autres  volatiles  malfaisans.  Amen. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  299 

SUR    LART  THEATRAL  :   REVE. 

A  Paris ,  ce  ie*  janvier  1772. 

Un  soir  j'étais  seule  au  coin  de  mon  feu;  je  me  mis  à 
composer  une  pièce  de  clavecin.  Je  l'écrivis;  je  la  crus 
superbe.  Je  la  jouai  ;  elle  me  parut  détestable.  Je  me 
dis  :  Voilà  deux  heures  de  temps  perdu  ;  il  faut  le  ré- 
parer. Je  me  remis  dans  mon  fauleuil,  et  je  m'endormis. 
Endormie ,  je  rêvai.  Je  rêvai  de  la  beauté ,  de  la  pro- 
fondeur,  de  la  simplicité  des  arts;  et  quoique  en  rê- 
vant, la  difficulté  d'y  exceller  ne  m'échappa  pas.  Mais 
peu  à  peu  le  délire  se  mêla  à  la  vérité,  il  me  sembla 
que  j'étais  mademoiselle  Clairon  :  malgré  cette  méta- 
morphose j'étais  pourtant  aussi  un  peu  moi,  et  nous 
n'y  perdions  ni  l'une  ni  l'autre.  Je  me  promenais  dans 
ma  chambre  d'un  pas  majestueux,  je  me  regardais  avec 
satisfaction  dans  toutes  les  glaces  dont  mon  apparte- 
ment était  décoré.  Me  trouvant  une  démarche  si  impo- 
sante ,  je  regrettais  avec  amertume  d'avoir  quitté  le 
théâtre,  et  puis  je  m'avouais  que  je  n'y  avais  réussi 
qu'à  force  d'art ,  et  il  me  semblait  que  si  j'avais  à  re- 
commencer cette  carrière  je  prendrais  une  autre  route 
plus  simple  ,  plus  sûre  ,  qui  demanderait  peut-être  au- 
tant d'étude ,  mais  plus  de  génie  et  moins  d'efforts 

Tandis  que  j'étais  livrée  à  une  foule  de  réflexions 
assez  contradictoires  ,  on  m'annonce  deux  jeunes  gens 
qui  demandent  à  me  parler,  l'un  de  la  part  de  M.  de 
Voltaire,  l'autre  de  la  part  de  Monnet,  ancien  directeur 

1 .  Ce  Rêve,  que  Grimm  croit  faussement  attribué  à  mademoiselle  Clairon ,  ne 
se  trouve  point  dans  ses  Mémoires  publies  en  l'an  vu. 


3oO  CORRESPONDANCE    INEDITE 

de  l'Opéra- Comique.  Je  les  admis  tous  deux  en  ma  pré- 
sence. Le  protégé  de  M.  de  Voltaire  me  remit  une 
lettre  de  sa  part,  par  laquelle  il  me  suppliait,  moi  Clai- 
ron, d'aider  de  mes  conseils  l'homme  du  monde  qui 
avait  le  plus  de  dispositions  pour  le  théâtre  ;  car  jamais, 
selon  lui,  on  n'avait  débité  des  vers  avec  plus  de  grâce, 
et  peu  d'acteurs  savaient  faire  autant  valoir  le  mérite 
d'un  auteur.  Il  joignait  à  un  bel  organe  l'avantage 
d'une  belle  figure.  Je  le  priai  de  déclamer  quelque  scène; 
il  en  choisit  une  d'^lzire,  et  je  crus  entendre  Le  Rain. 
Son  jeu  en  était  une  copie  fidèle;  mais  son  beau  visage 
restait  toujours  le  même,  et  toute  son  expression  rési- 
dait dans  ses  gestes  et  dans  son  attitude.  Je  voulus  lui 
faire  quelques  observations  ;  mais  sa  réponse  fut  tou- 
jours :  «  Mademoiselle,  M.  Le  Rain  fait  ce  geste...  c'est 
son  attitude  à  cet  endroit.  —  Cela  est  vrai,  Monsieur, 
luidis-je,  et  vous  avez  sur  lui  l'avantage  de  la  jeunesse 
et  de  la  figure;  vous  êtes  trop  parfait  pour  avoir  besoin 
de  leçons.  Je  vais  vous  donner  une  lettre  pour  mes  an- 
ciens camarades,  et  je  ne  doute  pas  que  vous  ne  soyez 
admis  au  début.  » 

Lorsque  je  me  fus  débarrassée  de  cette  sublime  mer- 
veille ,  je  m'occupai  de  l'autre  jeune  homme.  Il  était 
moinsgrand  et  moins  régulièrement  fait  quelepremier; 
il  n'était  pointbeau,  mais  il  avait  beaucoup  de  physiono- 
mie. «En  quoi,  lui  dis-je,  Monsieur,  peut-on  vous 
être  utile?  —  Madame ,  je  me  destine  aussi  au  Théâtre- 
Français. —  Monsieur,  appelez-moi  mademoiselle;  on 
ne  m'appelle  plus  madame.  Avez-vous  déjà  paru  sur 
quelque  théâtre?  —  Non  ,  Mademoiselle.  Je  comptais 
aller  jouer  en  province;  mais  M.  Monnet,  qui  m'a  re- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3oi 

connu  des  dispositions,  m'a  conseillé  de  chercher  plu- 
tôt auprès  de  vous  quelque  recommandation  assez 
puissante  pour  vous  engager,  Mademoiselle,  à  me  don- 
ner des  avis  :  comme  je  n'en  ai  point  trouvé,  j'ai  hasardé 
de  me  présenter  seul,  et  je  me  suis  fait  annoncer  de  la 
part  de  M.  Monnet.  —  Ce  n'est  donc  pas  lui  qui  vous 
envoie?  —  Non,  Mademoiselle.  Je  vous  avoue  que  j'ai 
pris  son  nom  sans  sa  permission,  le  croyant  plus  recom- 
mandable  que  le  mien  qui  vous  est  tout-à-fait  inconnu. 
—  Ah  !  le  sien  me  l'est  presque  autant  :  mais  n'importe, 
votre  physionomie  m'intéresse.  Asseyez-vous, Monsieur, 
et  causons...  Ah  !  allez  me  chercher  mon  sac  à  ouvrage 
que  voilà  sur  cette  console  au  bout  de  cet  apparte- 
ment; que  je  vous  voie  marcher,  s'il  vous  plaît...  Là, 
près  de  ce  nécessaire  du  Japon...  Monsieur ,  je  vous 
rends  grâce.  Cela  est  bien,  vos  mouvemens sont  aisés; 
vous  n'avez  point  d'apprêt,  point  de  disgrâces;  mais  vous 
n'avez  point  de  noblesse.  A  vez-vous  jamais  eu  occasion 
devoir  des  gens  de  qualité  dans  la  société?  —  Non,  Ma- 
demoiselle.—  Je  le  vois  bien.  — Je  sens,  Mademoiselle, 
que  j'ai  mal  pris  mon  moment;  le  monsieur  que  je  viens 
d'entendre...  — On  ne  dit  point  le  monsieur,  mon  ami, 
cela  est  de  mauvais  ton...  Eh  bien!  par  exemple,  que 
pensez- vous  de  ce  jeune  homme  ?  —  Vous  avez  prononcé 
sur  son  talent ,  Mademoiselle  ;  je  ne  puis  qu'applaudir 
à  ce  que  vous  lui  avez  dit.  —  Cela  est  honnête;  mais 
encore?  — Mademoiselle,  il  m'avait  séduit,  je  l'avoue; 
mais  les  réflexions  que  vous  lui  avez  fait  faire  m'ont 
paru  si  justes  que  je  ne  comprends  pas  comment  il  ne 
les  a  pas  saisies  avec  transport. — Vous  avez  de  l'esprit 
et  du  tact... Dites-moi,  qui  vous  a  montré  à  déclamer? 


302  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

—  Personne,  Mademoiselle  :  je  suis  né  avec  la  passion 
du  spectacle ,  j'y  ai  beaucoup  été  ;  mais  depuis  un  an 
que  je  me  destine  au  théâtre,  M.  Monnet  m'a  empê- 
ché d'y  aller;  il  m'a  prêté  des  livres,  et  a  voulu  que  je 
bornasse  mon  étude  à  lire  et  à  déclamer  devant  une 
glace. — Et  quels  livres  vous  a-t-il  prêtés,  ce  Monnet? 
Est-ce  qu'il  sait  lire? —  Mademoiselle,  M.  Monnet  est 
un  homme  d'esprit  et  de  goût  ;  il  est  obligeant  et  ser- 
viable  ;  il  a  rendu  à  toute  ma  famille  des  services  que 
des  gens  plus  opulens  et  plus  en  crédit  que  lui  nous 
avaient  refusés.  — Je  suis  contente  de  vos  sentimens  et 
de  votre  esprit,  et  cela  n'est  ni  indifférent,  ni  étranger 
à  la  pratique  des  arts.  Mais  encore,  quels  livres  Monnet 
vous  a-t-il  prêtés?  Des  opéras  comiques  sans  doute? 
— M.  Monnet  m'a  prêté,  Mademoiselle,  les  théâtres  de 
Corneille ,  de  Racine,  deCrébillon  et  de  Voltaire.  » 

Il  me  semble  que  j'eus  une  longue  conversation  avec 
lui  sur  ces  différens  auteurs;  mais  elle  est  restée  dans 
les  ténèbres  de  mon  rêve. 

Ayant  reconnu  à  mon  écolier  un  esprit  naturel, 
mais  sans  culture,  de  la  chaleur,  de  la  docilité  ,  je  lui 
dis  :  «  Quels  sont ,  Monsieur ,  les  rôles  que  vous  croyez 
posséder  le  mieux ,  et  que  vous  vous  proposez  de  me 
faire  entendre?  —  Mademoiselle,  celui  de  Néron  dans 
Britannicus.  — Seulement  î  Mais,  Monsieur,  avant  de 
vous  entendre ,  faites-moi  la  grâce  de  me  dire  qui  était 
Néron.  —  Mademoiselle ,  c'était  un  empereur  qui  vivait 
à  Rome.  —  Qui  vivait  à  Rome  est  bon.  Mais  était-il 
empereur  romain ,  ou  demeurait-il  à  Rome  pour  son 
plaisir  ?  Comment  était-il  parvenu  à  l'empire  ?  Quels 
étaient  ses  droits,  sa  naissance,  ses  parens,  son  édu- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3o3 

cation,  son  caractère,  ses  penchans,  ses  vertus,  ses 
vices?  —  Mademoiselle,  le  rôle  de  Néron  répond  à  une 
partie  de  vos  questions,  mais  pas  à  toutes. — Monsieur, 
il  faut  non-seulement  répondre  à  ces  questions,  mais 
à  toutes  celles  que  je  vous  ferai  encore.  Et  comment 
pourrez- vous  rendre  le  rôle  de  Néron  ou  tel  autre  qu'il 
vous  plaira ,  si  vous  ne  connaissez  pas  la  vie  du  per- 
sonnage que  vous  voulez  représenter,  comme  la  votre 
même  ? — J'ai  cru,  Mademoiselle,  qu'il  suffisait  de  bien 
connaître  la  pièce  pour  saisir  le  sens  de  son  rôle. — Et 
vous  avez  mal  cru,  Monsieur,  vous  allez  en  convenir; 
écoutez-moi.  Avez-vous  quelque  teinture  de  l'histoire? 
— Non,  Mademoiselle,  pas  beaucoup.  — Mais  enfin, 
vous  avez  peut-être  bien  ouï  parler  de  Henri  IV ,  par 
exemple? —  Ah,  j'en  sais  jusque-là.  —  Vous  savez 
donc  tout  ce  que  là  couronne  de  France  lui  a  coûté  à 
conquérir?  —  A  peu  près;  je  ne  suis  cependant  pas 
très-fort  sur  les  détails  de  sa  vie;  je  ne  la  connais,  je 
vous  l'avoue,  que  par  la  Henriade. — Cela  me  suffît. 
Vous  savez  peut-être  aussi  que  le  trône  ne  fut  pas  dis- 
puté à  Louis  XIV  comme  à  lui  ? — Mais...  je  le  présume 
parce  que  je  n'ai  jamais  ouï  dire  le  contraire.  —  Eh 
bien,  si  vous  aviez  à  jouer  le  rôle  de  ces  deux  princes, 
croyez-vous  que  vous  n'auriez  pas  à  changer  totalement 
votre  maintien,  votre  contenance,  votre  démarche , 
votre  expression,  vos  accens,  et  jusqu'à  la  plus  petite 
nuance  de  votre  rôle  ?  Ce  sont  cependant  deux  mo- 
narques français  :  à  l'un  et  à  l'autre  on  a  décerné  le 
surnom  de  Grand,  ils  ont  régné  dans  le  même  siècle. 
D'où  vient  donc  cette  différence?  Cette  différence, 
Monsieur,  ne  vient  pas  seulement  de  celle  de  leur  ca- 


3o4  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

ractère,  ne  vous  y  trompez  pas;  c'est  qu'il  y  en  a  une 
immense  dans  l'esprit,  dans  le  Ion,  dans  les  mœurs, 
dans  les  opinions  d'un  homme  qui  a  conquis  son  royaume 
à  la  pointe  de  son  épée  ,  et  dans  l'esprit ,  le  ton ,  les 
mœurs,  les  opinions  d'un  homme  né  sur  un  trône  af- 
fermi. Ce  n'est  pas  tout:  indépendamment  de  cette  con- 
naissance qu'on  ne  peut  acquérir  que  par  une  étude  ré- 
fléchie de  l'histoire,  il  est  encore  nécessaire  de  la  lire 
pour  savoir  ce  qu'étaient  au  rôle  principal  les  person- 
nages accessoires  que  l'auteur  a  introduits  dans  sa  pièce  ; 
comment  il  était,  comment  il  vivait  avec  eux.  Cette 
connaissance  bien  acquise  donne,  à  l'acteur  qui  sait 
voir  et  sentir,  toute  la  clef  de  son  rôle.  Son  effort  en- 
suite doit  être  de  s'identifier  avec  le  héros  qu'il  a  à  re- 
présenter.  S'il  a  bien  vu,  s'il  a  senti  juste,  le  reste  est 
une  affaire  de  mémoire  et  d'habitude  qui  va  toute  seule. 
— Ah!  Mademoiselle,  vous  me  désespérez  !  —  Et  d'où 
vient  ?  —  C'est  que  je  suis  frappé  de  la  vérité  de  tout 
ce  que  vous  venez  de  dire.  J'ai  vingt-deux  ans;  je  suis 
d'une  ignorance  profonde;  il  me  faudrait  dix  ans  pour 
acquérir  les  connaissances  qui  me  manquent,  dix  ans 
pour  apprendre  à  les  employer ,  et  quand  je  pourrais 
me  montrer,  je  ne  serais  plus  bon  qu'à  l'emploi  des  ty- 
rans, qui  sont  communément  les  plus  sottes  gens  du 
monde. — Ah!  que  pardonnez-moi.  Je  conviens  bien  que 
les  tyrans  sont  ordinairement  les  plus  sottes  gens  du 
monde,  mais  je  ne  vous  condamnerai  point  à  ce  fasti- 
dieux emploi.  Je  conviens  bien  encore  qu'une  grande 
connaissance  de  l'histoire  et   des  mœurs  des  anciens 
vous  abrégerait  beaucoup  de  temps  et  de  peines ,  mais 
on  peut  y  suppléer.  Ne  désespérez  de  rien  ;  je  me  charge 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3o5 

de  vous ,  et  je  vous  dirai  mon  secret.  Je  commencerai 
par  vous  prêter  quelques  livres,  où  vous  trouverez  tout 
ce  qui  concerne  la  vie  de  Néron;  puisque  vous  en  sa- 
vez le  rôle ,  appliquez-vous  à  bien  saisir  son  caractère. 
Il  fut  cruel ,  cherchez-en  les  causes  ;  voyez  si  vous  les 
trouverez  dans  la  trempe  de  son  ame,  dans  la  corruption 
de  sa  cour  ou  de  son  siècle,  dans  l'enchaînement  des 
circonstances,  qui  souvent  nous  forcent  à  être  tout  autres 
que  la  nature  nous  fit  :  un  grand  acteur  sait  faire  sentir 
toutes  ces  nuances.  Ensuite,  Monsieur,  vous  aurez  la 
bonté  de  me  faire  l'extrait  de  la  pièce  de  Racine ,  et 
d'y  remarquer  les  différences  qui  peuvent  se  trouver 
entre  l'histoire  et  la  tragédie.  Je  vous  accorderai  un 
mois  pour  faire  cet  essai.  Je  ne  vous  demande  pas  un 
discours  académique  :  vous  ne  parlez  pas  mal ,  Mon- 
sieur; écrivez  comme  vous  parlez,  et  cela  me  suffît.... 
A  présent,  voyons  ce  que  vous  savez  faire.  Dites-moi 
quelques  scènes  du  rôle  de  Néron...  Par  exemple,  sa 
première  scène  avec  Narcisse,  et  la  scène  du  troisième 
acte  avec  Burrhus....  Eh  bien,  tout  cela  ne  vaut  rien. 
Vos  traits  m'annoncent  un  mouvement  violent  dans 
votre  ame,  et  votre  corps  est  immobile,  cela  n'est  pas 
possible;  vous  jouez  l'amour,  la  fureur,  mais  vous 
n'êtes  ni  amoureux ,  ni  furieux.  Vous  avez  cependant 
plus  de  talent  que  le  protégé  de  M.  de  Voltaire;  mais 
lorsque  vous  aurez  fait  l'étude  que  je  vous  prescris, 
vous  sentirez  que  moi ,  ignorant  spectateur  du  par- 
terre, après  vous  avoir  vu  jouer  comme  vous  venez  de 
faire ,  je  m'en  irai  sans  savoir  ce  que  c'était  que  Néron , 
sans  entrevoir  la  différence  qu'il  mettait  entre  Narcisse  et 
Burrhus.  Est-ce  qu'il  ne  doit  pas  avoir  avec  Narcisse 

20 


3o6  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

un  ton  de  supériorité ,  ressentir  cette  aisance  et  ce  sou- 
agement  que  la  lâcheté  sait  procurer  au  vice  ?  N'éprou- 
vera-t-il  pas,  au  contraire,  avec  Burrhus  une  sorte  de 
contrainte  et  de  malaise,  suite  nécessaire  de  ce  respect 
involontaire  que  la  vertu  arrache  même  aux  cœurs 
corrompus,  et  de  l'habitude  que  Néron  a  d'obéir  à  ceiui 
qui  a  pris  soin  de  sa  jeunesse?  Il  aura  encore  une  autre 
contenance  avec  sa  mère.  Partout  il  doit  être  empereur, 
mais  son  ame  ne  peut  être  un  instant  dans  la  même 
assiette.  Vous  vous  êtes ,  à  la  vérité ,  occupé  du  jeu  de 
votre  visage,  mais  il  faut  que  toute  votre  personne  soit 
d'accord  ;  il  faut  de  l'expression,  et  non  pas  des  grimaces. 
Voilà ,  Monsieur ,  les  leçons  qu'on  peut  donner  à  un 
acteur;  celui  que  la  nature  n'a  pas  destiné  à  en  pro- 
fiter, ne  sera  jamais  qu'un  acteur  médiocre.  —  Made- 
moiselle ,  oserais-je  vous  faire  une  objection?  —  Dites, 
Monsieur.  —  De  cette  manière,  il  est  impossible  de 
former  un  acteur  comique;  car  où  trouve-t-on  écrite 
la  vie  des  personnages  comiques?— Elle  est,  Monsieur, 
écrite  bien  plus  sûrement,  pour  qui  sait  la  lire,  dans  le 
grand  livre  du  monde;  mais  le  malheur  de  notre  pro- 
fession est  que  les  pages  les  plus  intéressantes  de  ce 
livre  nous  sont  souvent  fermées.  C'est  à  nous,  Mon- 
sieur, à  obtenir,  par  notre  mérite  personnel,  qu'on  nous 
y  laisse  lire ,  et  à  achever  de  détruire  un  préjugé  aussi 
barbare  que  nuisible  aux  progrès  de  l'art  ;  cette  tâche , 
au  reste,  vous  est  plus  aisée  qu'à  nous.  — Mais,  comme 
je  me  destine  au  tragique,  croyez- vous ,  Mademoiselle, 
qu'au  moyen  de  l'étude  que  vous  voulez  bien  diriger, 
je  serai  en  état  de  rendre  un  rôle?  —  Non  assurément, 
Monsieur  ;  je  vous  ai  déjà  dit  qu'il  faudra  ensuite  ap- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3c>7 

prendre  à  être  de  la  tête  aux  pieds  le  personnage  que 
vous  voudrez  rendre:  il  faudra  apprendre  à  être  vrai, 
Monsieur.  Vous  avez  à  Paris  un  modèle  unique  que 
vous  irez  voir,  rarement,  s'il  vous  plaît;  car  ce  sont 
les  grands  modèles  qui  perdent  les  élèves. — Et  ce  grand 
modèle? —  C'est  M.  Caillot  :  examinez-le  bien  ,  ne  le 
copiez  pas  ;  mais  tâchez  de  deviner  les  ressorts  qui  le 
font  mouvoir;  ils  sont  tous  dans  son  ame.  Voyez-le  dans 
Silvain ,  dans  le  Déserteur,  dans  Lucile,  dans  V Amou- 
reux de  quinze  ans;  voyez-le  père,  amant,  mari,  gai, 
triste,  enjoué  ,  pensif,  absorbé,  il  est  toujours  juste  et 
vrai.  Plus  vous  l'étudierez,  plus  vous  découvrirez  de 
nuances  fines  et  sublimes  dans  son  jeu.  Si  vous  vous 
surprenez  à  vouloir  l'imiter,  ne  le  voyez  plus;  vous 
profiterez  plus  peut-être  à  voir  jouer  les  mauvais  ac- 
teurs, pourvu  que  vous  sentiez  qu'ils  sont  mauvais,  qu'à 
suivre  pas  à  pas  les  acteurs  sublimes.  Lorsque  vous 
commencerez  à  être  un  peu  formé ,  je  vous  permettrai 
d'aller  admirer  le  jeu  de  M.  Le  Kain ,  qui  a  aussi  un 
mérite  rare;  et  il  le  serait  bien  plus  encore  s'il  n'était 
captivé  par  les  entraves  qu'une  poésie  épique  et  trop  pé- 
riodiquement cadencée  donne  aux  acteurs  ainsi  qu'aux 
auteurs.  Mais,  je  vous  l'ai  dit,  vous  n'êtes  pas  en- 
core en  état  de  profiter  de  ce  grand  modèle,  vous  tom- 
beriez dans  l'écueil  de  tous  ses  jeunes  admirateurs,  vous 
en  deviendriez  froid  copiste;  il  faut  que  vous  vous 
soyez  fait  un  jeu  à  vous  avant  de  le  suivre.  —  Made- 
moiselle, permettez-moi  encore  une  qucslion.  De  ce 
que  vous  venez  dire,  ne  m'est-il  pas  permis  de  conclure 
que  vous  préférez  M.  Caillot  à  M.  Le  Kain  ?  —  Je  ne 
répondrai  point  a  cela.  Monsieur;  je  vous  dirai  seule- 


3o8  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

ment  qu'il  faut  toujours  étudier  la  nature  de  préférence 
à  l'art,  et  que  mes  succès  ont  perdu  un  grand  nombre 
de  débutantes  qui  n'étaient  pas  peut-être  sans  talent. 
Maisnecroyez'pas  que  vos  recherches  soient  bornées  à  ce 
que  je  viens  de  vous  dire.  Un  cours  de  tableaux  et  de  sta- 
tues vous  sera,  avec  le  temps,  fort  utile.  Peut-être  le  ferai- 
je  avec  vous,  pour  vous  apprendre  à  bien  voir  et  à  faire 
un  bon  usage  de  ce  que  vous  aurez  vu.  Je  n'aurai  garde 
de  diriger  votre  coup  d'œil  sur  telle  ou  telle  attitude. 
Si  le  statuaire  ou  le  peintre  a  bien  rempli  sa  tâche  , 
vous  apercevrez  dans  l'instant  le  sentiment,  la  passion 
qu'il  a  voulu  rendre.  Nous  examinerons  cette  passion 
et  ses  effets ,  nous  verrons  si  l'attitude  et  l'expression 
que  l'artiste  leur  a  données  sont  vraies;  et  à  force  d'ob- 
servations, votre  ame,  accoutumée  peu  à  peu  à  recevoir 
subitement  toutes  ces  diverses  impressions,  pliera  in- 
sensiblement toute  votre  personne  à  suivre  ses  mouve- 
mens,  et  vous  finirez  par  savoir  jouer  la  comédie.  Adieu, 
Monsieur.  Laissez-moi  votre  nom  et  votre  adresse;  de- 
main je  vous  enverrai  des  livres. — Mademoiselle, 
puisque  vous  voulez  bien  me  prêter  quelques  livres 
d'histoire ,  aurez-vous  la  complaisance  d'y  joindre  ceux 
qui  pourront  m'instruire  sur  l'histoire  de  Phèdre,  de 
Bajazet,  et  des  autres  héros  de  Racine  ?  —  Non,  Mon- 
sieur, et  par  une  bonne  raison  ,  c'est  que  je  n'en  con- 
nais pas.  —  Il  n'en  existe  donc  pas?  — Non.  Nous  étu- 
dierons la  pièce  ensemble,  et  nous  nous  ferons  un  mo- 
dèle.—  Et  comment  se  fait-on  un  modèle?  —  Com- 
ment, Monsieur?  comme  un  peintre  se  représente  la 
physionomie  de  ses  personnages  ;  avec  du  génie  :  le 
génie  devine  tout.  — ■  Et  si  je  n'en  ai  pas?  —  Vous  re- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3oQ 

noncerez  à  jouer  la  comédie, Monsieur,  ou  vous  renon- 
cerez du  moins  à  la  réputation  de  grand  acteur;  vous 
gesticulerez,  vous  crierez, vous  prendrez  des  attitudes, 
vous  vous  mettrez  en  scène  avec  le  parterre  et  les  loges; 
et  lorsque  vous  passerez  dans  de  certains  quartiers  de 
Paris ,  vous  aurez  la  consolation  de  vous  entendre  pré- 
férer à  Caillot  et  à  Le  Raiu,  et  vous  vous  persuaderez 
à  la  fin  que  vous  les  surpassez  ,  tant  le  public  est  con- 
naisseur et  l'amour-propre  crédule. —  Le  mien  n'est 
pas,  je  me  flatte,  si  aisé  à  contenter;  ce  genre  de  succès 
ne  me  suffirait  pas. — En  ce  cas,  Monsieur,  je  vous 
en  promets  d'autres.  » 

Tout  mon  regret,  à  présent  que  je  suis  bien  éveillée, 
est  que  mademoiselle  Clairon  ne  se  souviendra  jamais 
d'avoir  dit  un  mot  de  tout  cela,  et  que  ce  sera  autant  de 
perdu  pour  le  premier  écolier  qui  viendra  la  trouver. 
Ce  qui  m'afflige  encore,  c'est  de  ne  point  revoir  mon 
élève.  Depuis  ce  temps  je  ne  manque  pas  d'aller  à  tous 
les  débuts  annoncés,  dans  l'espérance  de  le  retrouver; 
mais  je  ne  vois  jusqu'à  presentquedesprotegesdeM.de 
Voltaire. 

Le  rêve  que  vous  venez  de  lire  est  d'une  femme,  et 
je  n'ai  pas  besoin  d'ajouter  d'une  femme  de  beaucoup 
d'esprit.  Ceux  qui  connaissent  mademoiselle  Clairon 
y  reconnaîtront  son  ton  ,  c'est  à  s'y  tromper  ;  quant  à 
ses  principes  sur  l'art  dramatique  ,  ce  n'est  pas  tout-à- 
fait  la  même  chose ,  et  l'auteur  a  raison  de  craindre 
qu'elle  ne  se  souvienne  jamais  d'un  seul  mot  de  son  en- 
tretien avec  le  protégé  de  M.  Monnet.  Vraisemblable- 
ment elle  se  trouverait  offensée  de  la  justice  qu'elle 


3lO  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

rend  ici  au  charmant  Caillot,  à  qui  je  la  crois  fort  éloi- 
gnée d'accorder  le  rang  qu'il  mérite,  et  qu'il  prendra 
bien  tout  seul.  Quant  à  Le  Kain,  ce  nom  sinistre  n'a  ja- 
mais souillé  sa  bouche;  ou,  pour  parler  un  langage  moins 
partial,  M.  Le  Kain  et  mademoiselle  Clairon  se  sont  il- 
lustrés par  une  inimitié  si  franche  ,  si  sincère,  si  invé- 
térée, qu'il  est  impossible  qu'ils  se  rendent  jamais  justice. 
Mademoiselle  Clairon  ayant  vu  jouer  Caillot  à  Lyon 
avant  qu'il  vînt  à  Paris,  voulut  l'engager  à  débuter  à 
la  Comédie-Française  dans  les  rôles  de  troisième  emploi, 
c'est-à-dire  dans  les  tyrans,  les  amoureux  dédaignés,  etc. 
Caillot  lui  dit  :  «  Je  vous  avoue,  Mademoiselle,  que  si  je 
me  destinais  au  Théâtre-Français,  jaurais  l'ambition 
d'essayer  les  premiers  rôles.  »  Mademoiselle  Clairon  le 
regarde  d'un  air  majestueux,  et  lui  dit  :  «  Le  projet  en 
est  beau;  mais,  mon  ami,  vous  avez  le  nez  trop  court.  » 
Caillot  nous  a  prouvé  depuis,  qu'il  savait  s'allonger  le 
nez  et  le  proportionner  à  l'importance  d'un  rôle  :  cepen- 
dant la  remarque  de  mademoiselle  Clairon,  quoiqu'elle 
fasse  d'abord  rire ,  est  d'une  personne  d'esprit  et  de 
goût.  Une  remarque  plus  importante  que  vous  tirerez 
de  la  lecture  de  ce  Rêve,  c'est  que  l'éducation  la  plus  li- 
bérale et  l'instruction  la  plus  soignée  sont  de  première 
nécessité  pour  former  un  grand  acteur,  et  qu'aussi 
long-temps  que  cette  profession  restera  avilie  par  nos 
préjugés  gothiques  ,  l'art  théâtral  ne  sera  jamais  porté 
au  degré  de  perfection  dont  il  est  susceptible. 


DE    GR1MM    EJ     DIDEROT.  3l! 

PENSÉES  PHILOSOPHIQUES    ET  POLITIQUES  *. 

FKAGMBWS   ECHAPPES    DU    PORTEFEUILLE    D*UN    PHILOSOPHE. 

A  Paris,  ce  i5 auguste  177a. 

Vous   dites  qu'il  y  a  une  morale  universelle,  et  je 
veux  bien  en  convenir;  mais  cette  morale  universelle 
ne  peut  être  l'effet  d'une  cause  locale  et  particulière. 
Elle  a  été  la  même  dans  tous  les  temps  passés,  elle  sera 
la  même  dans  tous  les  siècles  à  venir  ;  elle  ne  peut  donc 
avoir  pour  base  les  opinions  religieuses,  qui,  depuis 
l'origine  du  monde,  et  d'un  pôle  à  l'autre,  ont  toujours 
varié.  Les  Grecs  ont  eu  des  dieux  médians,  les  Ro- 
mains ont  eu  des  dieux  méchans;  nous  avons  un  dieu 
bon  ou  méchant,  selon  la  tête  de  celui  qui  y  croit;  l'ado- 
rateur stupidedu  fétiche,  adore  plutôt  un  diable  qu'un 
dieu  ;  cependant  ils  ont  tous  eu  les  mêmes  idées  de  la 
justice,  de  la  bonté,  de  la  commisération ,  de  l'amitié, 
de  la  fidélité,  delà  reconnaissance,  de  l'ingratitude, 
de  tous  les  vices,  de  toutes  les  vertus.  Où  chercherons- 
nous  l'origine  de  cette  unanimité  de  jugement  si  con- 
stante et  si  générale  au  milieu  d'opinions  contradictoires 
et  passagères  ?  Où  nous  la  chercherons  ?  Dans  une  cause 
physique,  constante  et  éternelle.  Et  où  est  cette  cause? 
Elle  est  dans  l'homme  même,  dans  la  similitude  d'or- 
ganisation d'un  homme  à  un  autre,  similitude  d'orga- 
nisation qui  entraîne    celle  des  mêmes  besoins,  des 
mêmes  plaisirs,  des  mêmes  peines,  de  la  même  force, 

1.  Ces  pensées  ne  sont  point  dans  les  œuvres  do  Did'  rot. 


3l2  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

de  la  même  faiblesse;  source  de  la  nécessité  de  la  so- 
ciété, ou  d'une  lutte  commune  et  concertée  contre  des 
dangers  communs,  et  naissant  du  sein  de  la  nature 
même  qui  menace  l'homme  de  cent  côtés  différens. 
Voilà  l'origine  des  liens  particuliers  et  des  vertus  do- 
mestiques; voilà  l'origine  des  liens  généraux  et  des 
vertus  publiques;  voilà  la  source  de  la  notion  d'une 
utilité  personnelle  et  publique  ;  voilà  la  source  de  tous 
les  pactes  individuels  et  de  toutes  les  lois;  voilà  la 
cause  de  la  force  de  ces  lois  dans  une  nation  pauvre  et 
menacée;  voilà  la  cause  de  leur  faiblesse  dans  une  na- 
tion tranquille  et  opulente  ;  voilà  la  cause  de  leur  pres- 
que nullité  d'une  nation  à  une  autre. 


Il  semble  que  la  nature  ait  posé  une  limite  au  bon- 
heur et  au  malheur  des  espèces.  On  n'obtient  rien  que 
par  l'industrie  et  par  le  travail,  on  n'a  aucune  jouis- 
sance douce  qui  n'ait  été  précédée  par  quelque  peine  ; 
tout  ce  qui  est  au-delà  des  besoins  physiques  rigoureux 
ne  mérite  presque  que  le  nom  de  fantaisie.  Pour  savoir 
si  la  condition  de  l'homme  brut,  abandonné  au  pur 
instinct  animal  dont  la  journée  employée  à  chasser,  à 
se  nourrir,  à  produire  son  semblable  et  à  se  reposer, 
est  le  modèle  de  toutes  ses  journées  et  de  toute  sa  vie; 
pour  savoir,  dis-je ,  si  cette  condition  est  meilleure  ou 
pire  que  celle  de  cet  être  merveilleux  qui  trie  le  duvet 
pour  se  coucher,  file  le  cocon  du  ver  à  soie  pour  se 
vêtir,  a  changé  la  caverne,  sa  première  demeure,  en  un 
palais,  a  su  multiplier,  varier  ses  commodités  et  ses 
besoins  de  mille  manières  différentes,  il  faudrait,  à  ce 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3l3 

que  je  crois ,  trouver  une  mesure  commune  à  ces  deux 
conditions;  et  il  y  en  a  une:  c'est  la  durée.  Si  les  pré- 
tendus avantages  de  l'homme  en  société  abrègent  sa 
durée,  si  la  misère  apparente   de  l'homme  des  bois 
allonge  la  sienne,  c'est  que  l'un  est  plus  fatigué,  plus 
épuisé,  plus  tôt  détruit,  consommé  par  ses  commodités, 
que  l'autre  ne  l'est  par  ses  fatigues.  C'est  un  principe 
généralement  applicable  à  toules  les  machines  sembla- 
bles entre  elles.  Or,  je  demande  si  notre  vie  moyenne 
est  plus  longue  ou  plus  courte  que  la  vie  moyenne  de 
l'homme  des  bois.  N'y  a-t-ii  pas  parmi  nous  pius  de 
maladies  héréditaires  et  accidentelles ,  plus  d'êtres  vi- 
ciés et  contrefaits?  N'en  serait-il  pas  des  commodités 
de  la  vie  comme  de  l'opulence  ?  Si  le  bonheur  de  l'indi- 
vidu dans  la  société  est  placé  dans  l'aisance,  entre  la 
richesse  extrême  et  la  misère ,  le  bonheur  de  l'espèce 
n'aurait-il  pas  aussi  son  terme  d'heureuse  médiocrité 
placé  entre  la  masse  énorme  de  nos  superfluités  et  l'in- 
digence étroite  de  l'homme  brut  ?  Faut-il  arracher  à  la 
nature  tout  ce  qu'on  en  peut  obtenir,  ou  notre  lutte 
contre  elle  ne  devrait-elle  pas  se  borner  à  rendre  plus 
aisé  le  petit  nombre  de  grandes  fonctions  auxquelles 
elles  nous  a  destinés,  se  loger,  se  vêtir,  se  nourrir,  se 
reproduire  dans  son  semblable  et  se  reposer  en  sûreté? 
Toutle  reste  ne  serait-il  pas  par  hasard  l'extravagance  de 
l'espèce,  comme  tout  ce  qui  excède  l'ambition  d'une  cer- 
taine fortune  est  parmi  nous  l'extravagance  de  l'individu, 
c'est-à-dire  lui  moyen  sûr  de  vivre  misérable,  en  s'oc- 
cupant  trop  d'être  heureux?  Si  ces  idées  étaient  vraies 
cependant,  combien  les  hommes  se  seraient  tourmentés 
en  vain  !  Ils  auraient  perdu  de  vue  le  but  primitif,  la 


3l4  CORRESPONDANCE    tNÉDITE 

lutte  contre  la  nature.  Lorsque  la  nature  a  été  vaincue, 
le  reste  n'est  qu'un  étalage  de  triomphe  qui  nous  coûte 
plus  qu'il  ne  nous  rend'. 


i.  Note  de  Grimm.  Il  paraît  que  l'auteur  serait  tenté  de 
prononcer  contre  l'homme  civilisé;  mais  en  appliquante  prin- 
cipe établi  dans  ce  fragment  aux  laits,  il  sera  obligé  de  chan- 
ger d'avis.  A  tout  prendre ,  l'homme  en  société  ,  l'homme  policé 
vît  plus  nombreux  et  plus  long-temps  que  l'homme  sauvage. 


L'habitant  de  la  Hollande  placé  sur  une  montagne , 
et  découvrant  au  loin  la  mer  s 'élevant  au-dessus  du  ni- 
veau des  terres  de  dix-huit  à  vingt  pieds,  qui  la  voit 
s'avancer  en  mugissant  contre  les  digues  qu'il  a  élevées, 
rêve,  et  se  dit  secrètement  en  lui-même:  Tôt  ou  tard 
cette  bête  féroce  sera  la  plus  forte.  Il  prend  en  dédain 
un  domicile  aussi  précaire ,  et  sa  maison  en  bois  ou  en 
pierre  à  Amsterdam  n'est  plus  sa  maison  ;  c'est  son 
vaisseau  qui  est  son  asile  et  son  vrai  domicile,  et  peu  à 
peu  il  prend  une  indifférence  et  des  mœurs  conformes  à 
cette  idée.  L'eau  est  pour  lui  ce  qu'est  le  voisinage  des 
volcans  pour  d'autres  peuples.  L'esprit  patriotique  doit 
être  aussi  faible  à  La  Haye  qu'à  Naples  \ 


1.  Note  de  Grimm.  Fait  conséquent  au  raisonnement,  mais 
contraire  à  l'expérience.  C'est  le  bon  ou  le  mauvtiis  gouverne- 
ment qui  décide  de  la  force  ou  de  la  faiblesse  de  l'esprit  pa- 
triotique. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3lS 

Quelqu'un  disait  :  Telle  est  la  sagesse  du  gouverne- 
ment chinois,  que  les  vainqueurs  se  sont  toujours  sou- 
mis à  la  législation  des  vaincus.  Les  Tartares  ont 
dépouillé  leurs  mœurs  pour  prendre  celles  de  leurs 
esclaves.  Quelle  folie,  disait  un  autre,  que  d'attribuer 
un  effet  général  et  commun  à  une  cause  aussi  extraordi- 
naire! N'est -il  pas  dans  la  nature  que  les  grandes 
masses  fassent  la  loi  aux  petites?  Eh  bien,  c'est  par 
une  conséquence  de  ce  principe  si  simple,  que  l'invasion 
de  la  Chine  n'a  rien  changé  ni  à  ses  lois,  ni  à  ses  cou- 
tumes, ni  à  ses  usages.  Les  Tartares  répandus  dans 
l'empire  le  plus  peuplé  de  la  terre,  s'y  trouvaient  dans 
un  rapport  moindre  que  celui  d'un  à  soixante  mille. 
Ainsi ,  pour  qu'il  en  arrivât  autrement  qu'il  n'en  est 
arrivé ,  il  eût  fallu  qu'un  Tartare  prévalût  sur  soixante 
mille  Chinois.  Concevez-vous  que  cela  fût  possible? 
Laissez  donc  là  cette  preuve  de  la  prétendue  sagesse 
du  gouvernement  de  la  Chine.  Ce  gouvernement  eût 
été  plus  extravagant  que  les  nôtres ,  que  la  poignée 
des  vainqueurs  s'y  seraient  conformés.  Les  mœurs  de 
ce  vaste  empire  auraient  été  moins  encore  altérées  par 
les  mœurs  des  Tartares  que  les  eaux  de  la  Seine  ne  le 
sont,  après  un  violent  orage,  de  toutes  les  ordures 
que  les  ruisseaux  de  nos  rues  y  conduisent.  Et  puis 
ces  Tartares  n'avaient  ni  lois,  ni  mœurs ,  ni  coutumes , 
ni  usages  fixes.  Quelle  merveille  qu'ils  aient  adopté  les 
institutions  qu'ils  trouvaient  tout  établies ,  bonnes  ou. 


mauvaises  ! 


3l6  CORRESPONDANCE     INÉDITE 

Ce  qui  constitue  essentiellement  un  état  démocrati- 
que, c'est  le  concert  des  volontés.  De  là  l'impossibilité 
d'une  grande  démocratie,  et  l'atrocité  des  lois  dans  les 
petites  aristocraties.  Là,  on  rompt  le  concert  des  vo- 
lontés qui  se  touchent,  en  les  isolant  par  la  terreur  ;  on 
établit  entre  les  citoyens  une  distance  morale  équiva- 
lente pour  les  effets  à  une  distance  physique  ;  et  cette 
distance  morale  s'établit  par  un  inquisiteur  civil  qui 
rode  perpétuellement  entre  les  individus,  la  hache  levée 
sur  le  cou  de  quiconque  osera  dire  ou  du  bien  ou  du 
mal  de  l'administration.  Le  grand  crime  dans  ces  pays 
est  la  satire  ou  l'éloge  du  gouvernement.  Le  sénateur 
de  Venise,  caché  derrière  une  grille,  dit  à  son  sujet: 
«  Qui  es-tu,  pour  oser  approuver  notre  conduite?»  Un 
rideau  se  tire,  le  pauvre  Vénitien  tremblant  voit  un 
cadavre  attaché  à  une  potence,  et  entend  une  voix  re- 
doutable qui  lui  crie  de  derrière  la  grille  :  «  C'est 
ainsi  que  nous  traitons  notre  apologiste  ;  retourne  dans 
ta  maison ,  et  tais-toi.  » 


On  a  dit  quelquefois  que  le  gouvernement  le  plus 
heureux  serait  celui  d'un  despote  juste  et  éclairé:  c'est 
une  assertion  très- téméraire.  11  pourrait  aisément  arri- 
ver que  la  volonté  de  ce  maître  absolu  fût  en  contra- 
diction avec  la  volonté  de  ses  sujets.  Alors,  malgré 
toute  sa  justice  et  toutes  ses  lumières,  il  aurait  tort  de 
les  dépouiller  de  leurs  droits ,  même  pour  leur  avan- 
tage. On  peut  abuser  de  son  pouvoir  pour  faire  le  bien 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3l  7 

comme  pour  faire  le  mal  ;  et  il  n'est  jamais  permis  à  un 
homme,  quel  qu'il  soit,  de  traiter  ses  commettans 
comme  un  troupeau  de  bêtes.  On  force  celles-ci  à  quit- 
ter un  mauvais  pâturage  pour  passer  dans  un  plus  gras; 
mais  ce  serait  une  tyrannie  d'employer  la  même  vio- 
lence avec  une  société  d'hommes.  S'ils  disent  :  Nous 
sommes  bien  ici;  s'ils  disent ,  même  d'accord  :  Nous  y 
sommes  mal,  mais  nous  y  voulons  rester,  il  faut  tâcher 
de  les  éclairer,  de  les  détromper,  de  les  amener  à  des 
vues  saines  par  la  voie  de  la  persuasion,  mais  jamais 
par  celle  de  la  force .  Convenir  avec  un  souverain  qu'il 
est  le  maître  absolu  pour  le  bien ,  c'est  convenir  qu'il 
est  le  maître  absolu  pour  le  mal ,  tandis  qu'il  ne  l'est 
ni  pour  l'un ,  ni  pour  l'autre.  Il  me  semble  que  l'on 
a  confondu  les  idées  de  père  avec  celles  de  roi. 
Peuples,  ne  permettez  pas  à  vos  prétendus  maîtres 
de  faire  même  le  bien  contre  votre  volonté  générale  \ 
Songez  que  la  condition  de  celui  qui  vous  gouverne 
n'est  pas  autre  que  celle  de  ce  cacique ,  à  qui  l'on  de- 
mandait s'il  avait  des  esclaves,  et  qui  répondait  :  «Des 

1.  C'est  encore  la  doctrine  de  cet  inintelligible  Contrat  social,  dont  la  raison 
publique  a  fait  justice. Cette  volonté  générale,  dont  J.-J.  Rousseau  fait  la 
base  de  son  système ,  sans  pouvoir  jamais  la  définir,  ni  trouver  les  moyens 
de  l'exprimer ,  un  roi  législateur  en  a  trouvé  la  seule  expression  possible 
dans  cette  admirable  combinaison  de  la  balance  des  trois  pouvoirs ,  qui  sert 
de  base  à  la  charte  qui  nous  gouverne. 

Ce  paragraphe  ,  ainsi  que  le  suivant ,  sont  tellement  contraires  aux  prin- 
cipes de  tout  ordre  social ,  que  leur  absurdité  frappera  les  esprits  les  moins 
éclairés.  Mais  ce  qui  est  inexplicable,  c'est  que  douze  souverains  de  l'Europe 
aient  autorisé  de  pareilles  doctrines.  Leur  aveuglement  n'est  pas  moins  pro- 
digieux que  la  témérité  de  leurs  correspondans. 


3l8  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

esclaves  ?  je  n'en  connais  qu'un  dans  toute  ma  con- 
trée ;  et  cet  esclave ,  c'est  moi l  !  » 


i.  NoledeGrimm.  Lorsque  l'auteur  aura  appris  aux  peuples 
comment  on  empêche  un  mauvais  roi  de  (aire  le  mal,  ils  ne  lui 
demanderont  pas  peut-être  comment  on  empêche  les  bons  rois 
de  faire  le  bien  ,  quoique  ce  secret  soit  trouvé  dans  quelques 
pays. 


Il  y  a  dans  toute  administration  bien  entendue  deux 
parties  très-distinctes  à  considérer,  l'un  relative  à  la 
masse  des  individus  qui  composent  une  société,  comme 
la  sûreté  générale  et  la  tranquillité  intérieure,  le  soin 
des  armées,  l'entretien  des  forteresses,  l'observation 
des  lois  ;  c'est  une  pure  affaire  de  police.  Sous  ce  point 
de  vue ,  tout  gouvernement  a  et  doit  avoir  la  forme  et 
la  rigidité  monastiques  ;  le  souverain ,  ou  celui  qui  le 
représente,  est  un  supérieur  de  couvent.  Mais  dans  un 
monastère  tout  est  à  tout ,  rien  n'est  individuellement 
à  personne  ,  tous  les  biens  forment  une  propriété  com- 
mune; c'est  un  seul  animal  à  vingt,  trente,  quarante, 
mille ,  dix  mille  têtes.  Il  n'en  est  pas  ainsi  d'une  société 
civile  ou  politique  :  ici  chacun  a  sa  tête  et  sa  propriété, 
une  portion  de  la  richesse  générale  dont  il  est  maître 
et  maître  absolu,  sur  laquelle  il  est  roi,  et  dont  il  peut 
user  ou  même  abuser  à  discrétion.  Il  faut  qu'un  parti- 
culier puisse  laisser  sa  terre  en  friche,  si  cela  lui  con- 
vient ,  sans  que  ni  l'administration  ni  la  police  s'en 
mêle.  Si  le  maître  se  constitue  juge  de  l'abus ,  il  ne  tar- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT  3lO, 

cîera  pas  à  se  constituer  juge  de  l'us ,  et  toute  véritable 
notion  de  propriété  et  de  liberté  sera  détruite.  S'il  peut 
exiger  que  j'emploie  ma  chose  à  sa  fantaisie ,  s'il  inflige 
des  peines  à  la  contravention,  à  la  négligence,  à  la 
folie ,  et  cela  sous  prétexte  de  l'utilité  générale  et  publi- 
que ,  je  ne  suis  plus  maître  absolu  de  ma  chose,  je  n'en 
suis  que  l'administrateur  au  gré  d'un  autre.  Il  faut 
abandonner  à  l'homme  en  société  la  liberté  d'être  un 
mauvais  citoyen  en  ce  point,  parce  qu'il  ne  tardera 
pas  à  en  être  sévèrement  puni  par  la  misère  ,  et  par  le 
mépris  plus  cruel  encore  que  la  misère.  Celui  qui  brûle 
sa  denrée,  ou  qui  jette  son  argent  par  la  fenêtre,  est 
un  stupide  trop  rare  pour  qu'on  doive  le  lier  par  des 
lois  prohibitives;  et  ces  lois  prohibitives  seraient  trop 
nuisibles  par  leur  atteinte  à  la  notion  essentielle  et  sa- 
crée de  la  propriété.  La  partie  de  police  n'est  déjà  pour 
le  maître  qu'une  occasion  trop  fréquente  d'abuser  du 
prétexte  de  l'utilité  générale  ,  sans  lui  donner  un  second 
prétexte  d'abuser  de  cette  notion  par  voie  d'adminis- 
tration. Partout  où  vous  verrez  chez  les  nations  l'au- 
torité souveraine  s'étendre  au  -  delà  de  la  partie  de 
police ,  dites  qu'elles  sont  mal  gouvernées.  Partout  où 
vous  verrez  cette  partie  de  police  exposer  le  citoyen  à 
une  surcharge  d'impôts ,  en  sorte  qu'il  n'y  ait  aucun 
reviseur  national  du  livre  de  recette  et  de  dépense  de 
l'intendant  ou  souverain,  dites  que  la  nation  est  ex- 
posée à  la  déprédation.  O  redoutable  notion  de  l'utilité 
publique!  Parcourez  les  temps  et  les  nations,  et  cette 
grande  et  belle  idée  d'utilité  publique  se  présentera  à 
votre  imagination  sous  l'image  symbolique  d'un  Hercule 


320  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

qui  assomme  une  partie  du  peuple  aux  cris  de  joie  et 
aux  acclamations   de  l'autre  partie,  qui  ne  sent  pas 
qu'incessamment  elle  tombera  écrasée  sous   la  même 
massue  aux  cris  de  joie  et  aux  acclamations  des  indi- 
vidus actuellement  vexés.  Les  uns  rient  quand  les  au- 
tres pleurent;  mais  la  véritable  notion  de  la  propriété 
entraînant  le  droit  d'us  et  d'abus ,  jamais  un  homme  ne 
peut  être  la  propriété  d'un  souverain ,  un  enfant  la  pro- 
priété d'un  père,  une  femme  la  propriété  d'un  mari, 
un  domestique  la  propriété  d'un  maître ,  un  nègre  la 
propriété  d'un  colon.  Il  ne  peut  donc  y  avoir  d'esclave, 
pas  même  par  le  droit  de  conquête ,  encore  moins  par 
celui  de  vente  et  d'achat.  Les  Grecs  ont  donc  été  des 
bêtes  féroces  contre  lesquels  leurs  esclaves  ont  pu  en 
toute  justice  se  révolter.  Les  Romains  ont  donc  été  des 
bêtes  féroces  dont  leurs  esclaves  ont  pu  s'affranchir  par 
toutes  sortes  de  voies,  sans  qu'il  y  en  ait  eu  aucune 
d'illégitime.  Les  seigneurs  féodaux  ont  donc  été  des 
bêtes  féroces  dignes  d'être  assommées  par  leurs  vassaux. 
Voilà  donc  le  vrai  principe  qui  brise  les  portes  de  tout 
asile  civil  ou  religieux  où  l'homme  est  réduit  à  la  condi- 
tion de  la  servitude;  il  n'y  a  ni  pacte  ni  serment  qui 
tiennent.  Jamais  un  homme  n'a  pu  permettre  par  un 
pacte  ou  par  un  serment  à  un  autre  homme ,  quel  qu'il 
soit ,  d'user  et  d'abuser  de  lui.  S'il  a  consenti  ce  pacte  ou 
fait  ce  serment,  c'est  dans  un  accès  d'ignorance  ou  de 
folie ,  et  il  en  est  relevé  au  moment  où  il  se  connaît,  au 
revenir  à  sa  raison.  Comme  toutes  les  vérités  s'enchaî- 
nent! La  nature  de  l'homme  et  la  notion  de  la  propriété 
concourent  à  l'affranchir,  et  la  liberté  conduit  l'individu 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  3a  1 

et  la  société  au  plus  grand  bonheur  qu'ils  puissent  désirer. 
Je  dis  la  liberté,  qu'il  ne  faut  non  plus  confondre  avec  la 
licence  que  la  police  d'un  Etat  avec  son  administration. 
La  police  obvie  à  la  licence;  l'administration  assure  la 
liberté  \ 


i .  Note  de  Grlmm.  La  plupart  des  raisonnemens  politiques 
seraient  d'une  prodigieuse  utilité  s'il  était  reçu  que  le  fort  s'y 
conformera  sans  difficulté,  du  moment  qu'il  en  aura  compris 
l'enchaînement.  Malheureusement  cela  ne  se  passe  pas  tout-à- 
fait  ainsi.  Le  despote ,  s'il  a  de  l'esprit,  laisse  bavarder  le  phi- 
losophe ;  et  s'il  aime  l'éloquence ,  il  trouve  son  bavardage  beau  ; 
mais  s'il  est  sot,  il  vexe  et  châtie  de  mille  manières  le  philo- 
sophe ,  qui  s'est  fait  avocat  des  peuples  sans  son  aveu.  Mais 
quelque  tournure  que  prenne  le  despote  à  l'égard  de  l'avocat , 
la  loi  éternelle  s'exécute  toujours ,  et  elle  veut  que  le  faible 
soit  la  proie  du  fort.  Or,  la  faiblesse  est  l'apanage  des  peuples 
par  le  défaut  de  concert  dans  les  volontés  et  dans  les  mesures. 
L'homme  résolu  ,  entreprenant,  ferme  ,  actif,  adroit,  subjugue 
la  multitude  aussi  sûrement  ,  aussi  nécessairement  qu'un 
poids  de  cinquante  livres  entraine  un  poids  de  cinquante  onces. 
S'il  ne  réussit  pas,  c'est  qu'il  a  rencontré  dans  le  parti  de  l'op- 
position un  homme  de  sa  trempe,  qui  entraîne  la  multitude  de 
son  côté  ;  alors  les  résultats  sont  conformes  à  la  complication 
des  contre-poids  qui  agissent  et  réagissent  les  uns  sur  les  autres; 
mais  le  calcul  de  ces  résultats  serait  toujours  rigoureux  ,  si  l'on 
en  pouvait  connaître  les  élémens.  Les  déclamations  des  philo- 
sophes contre  l'esclavage,  en  portant  notre  vue  sur  l'étendue 
de  notre  globe  ou  dans  la  durée  des  siècles,  confirment  seule- 
ment les  bons  esprits  dans  la  triste  opinion  que  les  trois  quarts 
du  genre  humain  sont  nés  avec  le  génie  de  la  servitude.  11  y  a 
des  oiseaux  qui  ne  supportent  pas  la  cage  vingt-quatre  heures; 
ils  meurent.  Ceux-là  restent  libres ,  parce  qu'on  n'en  peut  tirer 
aucun  parti,  ni  d'agrément,  ni  d'utilité.  11  n'existe  pas  d'autre 

ai 


?>0.1  CORRESPONDANCE    INEDITE 

frein  contre  l'esclavage.  Quand  vous  dites  aux  esclaves  qu'ils 
peuvent  se  révolter  en  toute  justice,  vous  ne  leur  apprenez  rien, 
ni  à  leurs  oppresseurs  non  plus.  Les  premiers,  prêches  on  non 
par  les  philosophes ,  n'y  manquent  jamais  quand  ils  le  peuvent , 
et  ils  le  peuvent  toutes  les  fois  que  l'oppresseur  manque  de  force, 
quelle  qu'en  soit  la  cause,  pour  les  contenir,  ou  que  l'oppres- 
sion devient  assez  intolérable  pour  rendre  les  risques  de  la 
révolte  égaux  à  l'état  habituel  de  l'esclave.  La  cause  du  genre 
humain  est  donc  désespérée  et  sans  ressource?  Hélas,  je  le  crains! 
Le  seul  baume  qui  calme  et  adoucisse  les  maux  de  tant  de 
plaies  profondes,  c'est  que  le  sort  accorde  de  temps  en  temps, 
par-(  i  par-là,  à  quelque  peuple,  un  prince  vertueux  et  éclairé, 
une  de  ces  âmes  privilégiées  qui ,  enivrée  de  la  plus  belle  et  de 
la  plus  douce  des  passions  ,  celle  de  faire  le  bien  ,  se  livre  à  ses 
transports  sans  réserve.  Alors  tout  respire,  tout  prospère,  le 
siècle  d'or  naît,  et  les  malheureux  oublient  pour  un  moment 
leurs  calamités  et  leurs  misères  passées. 


Sur  les  cruautés  exercées  par  les  Espagnols  en 
Amérique. 

A  Paris,  ce  l5  sepembre  1772. 

Est-ce  la  soif  de  For ,  le  fanatisme,  le  mépris  pour 
des  mœurs  simples  ?  ou  est-ce  la  férocité  naturelle  de 
l'homme  renaissant  dans  des  contrées  éloignées  où  elle 
n'était  enchaînée  ni  par  la  frayeur  des  châtimens,  ni 
par  aucune  sorte  de  honte ,  ni  par  la  présence  de  té- 
moins policés,  qui  dérobait  aux  yeux  des  Européens 
l'image  d'une  organisation  semblable  à  la  leur ,  base 
primitive  de  la  morale ,  et  qui  les  portait  sans  remords 
à  traiter  leurs  frères  nouvellement  découverts  comme 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3.23 

ils  traitaient  les  bêtes  sauvages  de  leur  pays?  Quelles 
étaient  les  fonctions  habituelles  de  ces  premiers  voya- 
geurs ?  La  cruauté  de  l'esprit  militaire  ne  s'accroît-elle 
pas  en  raison  des  périls  qu'on  a  courus ,  de  ceux  que 
l'on  court,  et  de  ceux  qui  restent  à  courir?  Le  soldat 
n'est-il  pas  plus  sanguinaire  à  une  grande  distance  que 
sur  les  frontières  de  sa  patrie?  Le  sentiment  de  l'hu- 
manité ne  s'affaiblit-il  pas  à  mesure  qu'on  s'éloigne  du 
lieu  de  son  séjour?  Ces  hommes  qu'on  prit  dans  le  pre- 
mier moment  pour  des  dieux,  ne  craignirent-ils  pas 
d'être  démasqués  et  exterminés  ?  Malgré  toutes  les  dé- 
monstrations de  bienveillance  qu'on  leur  prodiguait, 
ne  s'en  méfièrent-ils  pas  ?  N'était-il  pas  naturel  qu'ils 
s'en  méfiassent  ?  Ces  causes  séparées  ou  réunies  ne  suf- 
fisent-elles pas  à  expliquer  les  fureurs  des  Espagnols 
dans  le  Nouveau-Monde  ?  Nous  sommes  bien  éloignés 
du  dessein  de  les  excuser;  mais  n'ont-elles  pas  toutes 
été  entraînées  peut-être  par  la  fatalité  d'un  premier 
moment?  La  première  goutte  de  sang  versée,  la  sécu- 
rité n'exigea-t-elle  pas  qu'on  le  répandît  à  flots?  Il 
faudrait  avoir  été  soi-même  du  nombre  de  cette  poi- 
gnée d'hommes  enveloppée  d'une  multitude  innom- 
brable d'indigènes  dont  elle  n'entendait  pas  la  langue, 
et  dont  les  mœurs  et  les  usages  lui  étaient  inconnus, 
pour  en  bien  concevoir  les  alarmes  et  tout  ce  que  des 
terreurs  bien  ou  mal  fondées  pouvaient  inspirer.  Mais 
le  phénomène  incompréhensible ,  c'est  la  stupide  bar- 
barie du  gouvernement  qui  approuvait  tant  d'horreurs 
et  qui  stipendiait  des  chiens  exercés  à  poursuivre  et  à  dé- 
vorer des  hommes.  Le  ministère  espagnol  était-il  bien 


3a/|  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

persuadé  que  ces  hommes  sentaient,  pensaient,  mar- 
chaient à  deux  pieds  comme  les  Espagnols  '  ? 

Du  goût  antiphysique  des  Américains. 

Mais  la  faiblesse  physique ,  loin  d'entraîner  à  cette 
sorte  de  dépravation ,  en  éloigne.  Je  crois  qu'il  en  faut 
chercher  la  cause  dans  la  chaleur  du  climat,  dans  le 
mépris  pour  un  sexe  faible,  dans  l'insipidité  du  plaisir 
entre  les  bras  d'une  femme  harassée  de  fatigues,  dans 
l'inconstance  du  goût ,  dans  la  bizarrerie  qui  pousse 
en  tout  à  des  jouissances  moins  communes ,  dans  une 
recherche  de  volupté  plus  facile  à  concevoir  qu'hon- 
nête à  expliquer,  peut-être  dans  une  conformation  d'or- 
ganes qui  établissait  plus  de  proportion  entre  un 
homme  et  un  homme  américains,  qu'entre  un  homme 
américain  et  une  femme  américaine;  disproportion  qui 
développerait  également  et  le  dégoût  des  Américains 
pour  leurs  femmes  et  le  goût  des  Américaines  pour  les 
Européens.  D'ailleurs  ces  chasses,  qui  séparaient  quel- 
quefois pendant  des  mois  entiers  l'homme  de  la  femme, 
ne  tendaient-elles  pas  à  rapprocher  l'homme  de  l'homme? 
Le  reste  n'est  plus  que  la  suite  d'une  passion  générale 
et  violente  qui  foule  aux  pieds,  même  dans  les  con- 
trées policées,  l'honneur,  la  vertu ,  la  décence,  la  pro- 
bité, les  lois  du  sang,  le  sentiment  patriotique,  parce 
que  la  nature,  qui  a  tout  ordonné  pour  la  conservation 

i.  Oa  sait  que  les  dogues  dressés  et  exercés  à  déchirer  les  Américains 
étaient  enrôlés ,  qu'ils  avaient  leurs  noms  de  guerre  ,  et  qu'ils  recevaient  une 
solde  de  la  cour  d'Espagne.  {Note  de  l'auteur.) 


DE    GR1MM    BT    DIDEROT.  3^5 

de  l'espèce,  a  peu  veillé  à  celle  des  individus;  sans 
compter  qu'il  est  des  actions  auxquelles  les  peuples  po- 
licés ont  avec  raison  attaché  des  idées  de  moralité  tout- 
à-fait  étrangères  à  des  sauvages. 

De  V Anthropophagie. 

L'anthropophagie  est  aussi  le  penchant  ou  la  maladie 
dont  quelques  individus  bizarres  sont  attaqués,  même 
parmi  les  sauvages  les  plus  doux.  Ces  espèces  d'assassins 
ou  de  maniaques,  comme  il  vous  plaira  de  les  nommer, 
se  retirent  de  leur  horde,  se  cantonnent  seuls  dans  un 
coin  de  forêt,  attendent  le  passant,  comme  le  chasseur 
ou  le  sauvage  même  attendrait  une  bête  à  la  rentrée 
ou  à  l'affût,  le  tirent ,  le  tuent,  se  jettent  sur  le  cadavre 
et  le  dévorent. 

Lorsque  ce  n'est  pas  une  maladie,  je  crois  que  l'essai 
de  la  chair  humaine  dans  les  sacrifices  des  prisonniers, 
et  la  paresse ,  peuvent  être  comptés  parmi  les  causes  de 
cette  anthropophagie  particulière.  L'homme  policé  vit 
de  son  travail ,  l'homme  sauvage  vit  de  sa  chasse.  Voler 
parmi  nous  est  la  manière  la  plus  courte  et  la  moins 
pénible  d'acquérir;  tuer  son  semblable  et  le  manger, 
quand  ou  le  trouve  bon,  est  la  chasse  la  moins  pénible 
d'un  sauvage  :  on  a  bien  plus  tôt  tué  un  homme  qu'un 
animal.  Un  paresseux  veut  avoir  parmi  nous  de  l'argent 
sans  prendre  la  fatigue  de  le  gagner ,  chez  les  sau- 
vages un  paresseux  veut  manger  sans  se  donner  la  peine 
de  chasser;  et  le  même  vice  conduit  l'un  et  l'autre  à  un 
même  crime  ;  car  partout  la  paresse  est  une  anthropo- 
phagie. Et  sous  ce  point  de  vue,  l'anthropophagie  est 


3^6  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

encore  plus  commune  dans  la  société  qu'au  fond  des 
forêts  du  Canada.  S'il  est  jamais  possible  d'exami- 
ner ceux  d'entre  les  sauvages  qui  se  livrent  à  l'anthro- 
pophagie, je  ne  doute  point  qu'on  ne  les  trouve  faibles, 
lâches ,  paresseux ,  dominés  des  vices  de  nos  assassins 
et  de  nos  mendians. 

Nous  savons  que  si  l'opulence  est  la  mère  des  vices , 
la  misère  est  la  mère  des  crimes,  et  ce  principe  n'est 
pas  moins  vrai  dans  les  bois  que  dans  les  cités.  Quelle 
est  l'opulence  du  sauvage  ?  L'abondance  de  gibier  au- 
tour de  sa  retraite.  Quelle  est  sa  misère?  La  disette  du 
gibier.  Quels  sont  les  crimes  inspirés  par  la  disette  ? 
Le  vol  et  l'assassinat.  L'homme  policé  vole  et  tue  pour 
vivre,  le  sauvage  tue  pour  manger. 

Lorsque  c'est  une  maladie,  interrogez  le  médecin, 
il  vous  dira  qu'un  sauvage  peut  être  attaqué  d'une  faim 
canine,  ainsi  qu'un  homme  policé.  Si  ce  sauvage  est 
faible,  et  si  ses  forces  ne  peuvent  suffire  à  la  fatigue 
que  son  besoin  de  manger  continu  exigerait ,  que  fera- 
t-il  ?  Il  tuera  et  mangera  son  semblable.  Il  ne  peut 
chasser  qu'un  instant,  et  il  veut  toujours  manger. 

Il  est  une  infinité  de  maladies  et  de  vices  de  con- 
formation naturelle  qui  n'ont  aucune  suite  fâcheuse,  ou 
qui  ont  des  suites  toutes  différentes  dans  l'état  de  so- 
ciété ,  et  qui  ne  peuvent  conduire  le  sauvage  qu'à  l'an- 
thropophagie ,  parce  que  la  vie  est  le  seul  bien  du 
sauvage. 

Tous  les  vices  moraux  qui  conduisent  l'homme  po- 
licé au  vol  doivent  conduire  le  sauvage  au  même  résul- 
tat, le  vol  :  or,  le  seul  vol  qu'un  sauvage  soit  tenté  de 
faire, c'est  la  vie  d'un  homme  qu'il  trouve  bon  à  manger. 


I)£    GP.IMM    ET    DIDEROT.  3^7 

Court  essai  sur  le  caractère  de  V homme  sauvage. 

L'homme  sauvage  doit  être  jaloux  de  sa  liberté. 
L'oiseau  pris  au  filet  se  casse  la  tête  contre  les  barreaux 
de  sa  cage.  On  n'a  point  encore  vu  un  sauvage  quitter 
le  fond  des  forêts  pour  nos  cités ,  et  il  n'est  pas  rare 
que  des  hommes  policés  les  aient  quittées  pour  em- 
brasser la  vie  sauvage. 

L'homme  sauvage  doit  garder  un  ressentiment  pro- 
fond de  l'injure.  C'est  à  son  cœur  et  à  sa  force  qu'il  en 
appelle.  Le  ressentiment  supplée  à  la  loi  qui  ne  le 
venge  pas. 

L'homme  sauvage  ne  doit  avoir  aucune  idée  de  la 
pudeur  qui  rougit  de  l'ouvrage  de  la  nature. 

L'homme  sauvage  connaît  peu  la  générosité  et  les 
autres  vertus  produites  à  la  longue,  chez  les  nations 
policées ,  par  le  raffinement  de  la  morale. 

L'homme  sauvage  ,  dont  la  vie  est  ou  fatigante  ou 
insipide,  et  les  idées  très-bornées,  doit  faire  peu  de  cas 
de  la  vie,  et  moins  encore  de  la  mort. 

L'homme  sauvage  ignorant  et  peureux  doit  avoir  sa 
superstition. 

L'homme  sauvage  qui  reçoit  un  bienfait  de  son  égal 
qui  ne  lui  doit  rien ,  doit  en  être  très-reconnaissant. 

Le  baron  de  Dieskau  fait  emporter  un  sauvage  qui 
était  resté  blessé  sur  le  champ  de  bataille;  il  le  fait  soi- 
gner. Le  sauvage  guérit.  «  Tu  peux  à  présent ,  lui  dit  son 
bienfaiteur,  aller  retrouver  les  tiens. — Je  te  dois  la  vie, 
lui  répond  le  sauvage;  je  ne  te  quitte  plus.  »  Ce  sauvage 
le  suivit  ;  il  couchait  à  la  porte  de  sa  tente;  il  y  mourut. 


328  correspondancj:  iinéditf. 

L'homme  sauvage  doit  se  soumettre  sans  peine  à  la 
raison,  parce  qu'il  n'est  entêté  d'aucun  préjugé ,  d'aucun 
devoir  factice. 

Des  sauvages  poursuivis  par  leurs  ennemis,  empor- 
taient un  vieillard  sur  leurs  épaules.  Ce  fardeau  ralen- 
tissait leur  fuite.  Le  vieillard  leur  dit  :  «  Mes  enfans  , 
vous  ne  me  sauverez  pas,  et  je  serai  la  cause  de  votre 
perte;  mettez-moi  à  terre.  — Tu  as  raison,  n  lui  ré- 
pondirent-ils, et  ils  le  mirent  à  terre. 

Le  fils  de  Saint-Pierre,  gouverneur  de  Québec ,  suit 
une  femme  sauvage  dont  il  était  amoureux.  Il  en  a  des 
enfans.  Il  passe  vingt  ans  avec  elle.  Le  souvenir  de  son 
père  et  de  sa  famille  lui  est  rappelé,  ou  lui  revient.  Il 
s'attriste.  Sa  femme  s'en  aperçoit,  et  lui  dit:  «  Qu'as-tu? 
—  Mon  père  ,  ma  mère ,  lui  répond  Saint  -  Pierre  en 
soupirant.  —  Eh  bien  !  mon  ami  ;  lui  dit  sa  femme , 
va-t'en  ,  si  tu  t'ennuies.  » 

Cette  femme  avait  un  frère  qu'elle  aimait  tendre- 
ment; un  jour  il  disparut  de  la  cabane.  Le  premier 
jour ,  sa  sœur  s'attrista  ;  le  second,  elle  se  mit  à  pleurer, 
le  troisième,  elle  refusa  de  manger.  Saint-Pierre,  im- 
patienté, prit  ses  armes,  et  sortit  pour  tâcher  de  décou- 
vrir le  frère  de  sa  femme.  Il  rencontra  sur  son  chemin 
une  horde  de  sauvages  qui  lui  demandèrent  où  il  allait. 
«  Je  vais  chercher  mon  frère.  —  Et  ton  frère ,  com- 
ment est-il  ?  »  Saint-Pierre  donne  le  signalement  de  son 
frère.  Les  sauvages  lui  dirent  .  «  Retourne  sur  tes  pas  ; 
ton  frère  mange  les  hommes.  Tiens ,  il  habite  ce  coin 
de  foret  que  tu  vois  là-bas.  Il  a  un  chien  qui  l'avertit 
des  passans,  et  il  les  tue.  Retourne  sur  tes  pas,  car  il 
te  tuera.  «  Saint-Pierre  continue  son  chemin,  arrive  «H 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3 29 

l'endroit  où  son  frère  était  embusqué.  La  voix  du  chien 
se  fait  entendre.  Il  regarde.  Il  aperçoit  la  tête  et  le 
fusil  de  son  frère.  Il  crie  :  «  C'est  moi,  c'est  ton  frère,  ne 
tire  pas.  «L'anthropophage  tire.  Saint-Pierre  le  poursuit. 
Désespérant  de  l'atteindre,  il  lui  lâche  son  coup  de 
fusil  et  le  tue.  Cela  fait,  il  revient  à  la  cabane.  Sa 
femme,  en  l'apercevant,  lui  crie  :  «  Et  mon  frère? — Ton 
frère,  lui  dit  Saint-Pierre,  était  anthropophage.  Il  m'a 
tiré,  il  m'a  manqué.  Je  l'ai  poursuivi ,  je  l'ai  tiré  ;  je  l'ai 
tué.»  Sa  femme  lui  répondit:  «Donne-moi  à  manger.» 

Un  prisonnier  sauvage  est  adopté  dans  une  cabane. 
On  s'aperçoit  qu'il  est  estropié  d'une  main.  On  lui 
dit  :  «  Tu  vois  bien  que  tu  nous  es  inutile  ;  tu  ne  peux 
nous  servir  ni  nous  défendre. — Il  est  vrai. — Il  faut 
que  tu  sois  mangé.  —  Il  est  vrai.  —  Mais  nous  t'avons 
adopté,  et  nous  espérons  que  tu  mourras  bravement. 
— Vous  pouvez  y  compter.  » 

Cet  enthousiasme  qui  aliène  l'homme  de  lui-même, 
et  qui  le  rend  impassible,  rare  parmi  nous,  est  commun 
chez  le  sauvage. 

L'homme  sauvage  est-il  plus  ou  moins  heureux  que 
l'homme  policé?  Peut-être  n'est-il  pas  donné  à  l'homme 
d'étendre  ou  de  restreindre  la  sphère  de  son  bonheur 
ou  de  son  malheur.  Quoi  qu'il  en  soit ,  si  l'on  considère 
l'homme  comme  une  machine  que  la  peine  et  le  plaisir 
détruisent  alternativement,  il  est  un  terme  de  compa- 
raison entre  l'homme  sauvage  et  l'homme  policé,  c'est 
la  durée.  La  vie  moyenne  de  l'homme  sauvage  est-elle 
plus  ou  moins  longue  que  celle  de  l'homme  policé  ?  La 
vie  la  plus  fatiguée  est  la  plus  misérable  et  la  plus 
courte,  quelles  que  soient  les  causes  qui  l'abrègent.  Or, 


33o  CORRESPOND  A  NCK    INEDITE 

je  crois  que  la  vie  moyenne  de  l'homme  policé  est  plus 
longue  que  celle  de  l'homme  sauvage. 


REVERIES  A.  L  OCCASION  DE  LA  REVOLUTION 
DE  SUEDE  EN  \r]r]1l  ■ 

Une  nation  pauvre  est  presque  nécessairement  belli- 
queuse. Sa  pauvreté,  dont  le  fardeau  l'importune  sans 
cesse,  lui  inspire  tôt  ou  tard  le  désir  de  s'en  délivrer; 
et  ce  désir  devient  avec  le  temps  l'esprit  général  de  la 
nation  et  le  ressort  du  gouvernement.  La  Suède  est  un 
pays  pauvre. 

Ce  caractère  belliqueux  se  fortifie ,  ou  s'affaiblit  par 
la  position  géographique.  Il  s'affaiblit,  si  la  nation  peut 
s'étayer  de  la  protection ,  de  l'alliance  et  des  secours  des 
puissances  voisines.  Il  se  fortifie,  si  cette  ressource  lui 
manque ,  si ,  continuellement  pressée  par  des  voisins 
ennemis ,  son  existence  et  sa  sécurité  sont  précaires. 
Alors  elle  est  contrainte  d'avoir  toujours  les  armes  à  la 
main.  La  Suède  est  menacée  depuis  des  siècles  par  le 
Danemarck  et  la  Russie  ,  et  la  menace  des  Russes  est  de- 
venue ,  depuis  le  czar  Pierre  Ier,  de  plus  en  plus  redou- 
table. 

Pour  que  le  gouvernement  d'un  pays,  tel  que  celui 
que  je  peins ,  passe  rapidement  de  l'état  d'une  monar- 

i.  Ce  morceau  si  remarquable  offrait  des  applications  trop  frappantes  pour 
ne  pas  être  supprimé  en  i8i3.  Le  nom  de  l'auteur  n'est  pas  indiqué,  et  la  note, 
un  peu  sévère ,  de  Grimm  prouve  suffisamment  que  ces  Rêveries  ne  sont  point 
de  son  ami  Diderot.  Mais,  de  quelque  part  qu'elles  lui  soient  venues,  on  ne 
pourra  s'empêcher  d'y  reconnaître  un  penseur  profond  et  judicieux. 


DE    GR1MM    El    DIDEROT.  33 1 

chie  tempérée  à  l'état  du  despotisme  le  plus  illimité,  il 
ne  lui  faut  que  quelques  souverains  de  suite  heureux  à 
la  guerre.  Le  maître ,  fier  de  ses  triomphes  ,  se  croit 
tout  permis ,  ne  connaît  plus  de  loi  que  sa  volonté  ;  et 
ses  soldats  qu'il  a  conduits  tant  de  fois  à  la  victoire, 
prêts  à  le  servir  envers  et  contre  tous,  deviennent  par 
leur  dévouement  la  terreur  de  leurs  concitoyens  et  les 
vrais  fahricateurs  des  chaînes  de  leur  pays.  Les  peu- 
ples, de  leur  côté,  n'osent  refuser  leurs  bras  à  ces 
chaînes ,  qui  leur  sont  présentées  par  celui  qui  joint  à 
l'autorité  de  son  rang  celle  qu'il  tient  de  la  reconnais- 
sance et  de  l'admiration  dues  à  ses  succès.  C'est  l'his- 
toire de  la  Suède  que  je  fais. 

Le  joug  imposé  par  le  monarque  guerrier  et  victo- 
rieux pèse  sans  doute ,  mais  on  n'ose  le  secouer.  Il 
s'appesantit  sous  des  successeurs  qui  n'ont  pas  le  même 
droit  à  la  patience  de  leurs  sujets.  Il  ne  faut  alors  qu'un 
grand  revers  pour  abandonner  le  despote  à  la  merci  de 
son  peuple.  Alors  ce  peuple,  indigné  de  sa  longue  souf- 
france, ne  manque  guère  de  profiter  du  moment  de 
disgrâce  de  la  fortune  pour  rentrer  dans  ses  droits. 
Mais ,  comme  il  n'a  ni  vues ,  ni  projets ,  il  passe  en  un 
clin  d'œil  de  l'esclavage  à  l'anarchie.  Au  milieu  de  ce 
tumulte  général  on  n'entend  qu'un  cri ,  c'est  liberté  ! 
Mais  comment  s'assurer  ce  bien  précieux?  On  l'ignore  ; 
et  voilà  la  nation  divisée  en  diverses  factions  mues  par 
différons  intérêts.  Tel  a  été  le  sort  de  la  Suède. 

Entre  ces  factions,  s'il  en  est  une  qui  désespère  de 
prévaloir,  elle  se  détache ,  elle  oublie  le  bien  général  ; 
et,  plus  jalouse  de  nuire  aux  factions  opposées  que  de 
servir  la  patrie,  elle  se  range  autour  du  souverain.  A 


33.2  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

l'instant  il  n'y  a  plus  que  deux  partis  dans  l'État,  distin- 
gués par  deux  noms  qui,  quels  qu'ils  soient,  ne  signifient 
jamais  que  royalistes  et  anti-royalistes.  C'est  alors  le 
moment  des  grandes  secousses  ;  c'est  le  moment  des 
complots;  c'est  le  moment  ou  du  triomphe,  ou  de  la 
ruine  entière  de  l'autorité  souveraine.  Ces  principes  sont 
généraux  ;  mais  l'application  en  est  facile  à  la  Suède. 

Quel  est  alors  le  rôle  des  puissances  voisines  ?  Tel 
qu'il  a  toujours  été  dans  tous  les  temps  et  dans  toutes 
les  contrées.  C'est  de  semer  des  ombrages  entre  les 
sujets  et  le  maître  ;  c'est  de  soutenir  les  peuples ,  trou- 
peau toujours  désuni ,  dout  elles  n'ont  rien  à  redouter 
tant  qu'il  n'aura  point  de  chef;  c'est  d'irriter  les  anti- 
royalistes; c'est  de  leur  suggérer  tous  les  moyens  d'a- 
baisser, d'avilir,  d'anéantir  la  souveraineté,  c'est  de 
corrompre  ceux  mêmes  qui  se  sont  rangés  autour  du 
trône;  c'est  de  faire  adopter  quelque  forme  d'adminis- 
tration également  nuisible  et  à  tout  le  corps  national 
qu'elle  perd  sous  prétexte  de  travailler  à  sa  liberté ,  et 
au  souverain  dont  elle  réduit  les  prérogatives  à  rien. 
Le  roi  de  Suède  n'avait  pas  seulement  le  choix  des  per- 
sonnes de  son  service,  il  n'avait  pas  même  le  pouvoir 
de  renvoyer  un  officier  subalterne  de  sa  maison. 

Alors  le  monarque  trouve  autant  d'autorités  oppo- 
sées à  la  sienne  qu'il  y  a  d'ordres  différens  dans  l'État. 
Alors  sa  volonté  n'est  rien  sans  le  concours  de  ces  diffé- 
rentes volontés.  Alors  il  faut  qu'il  assemble,  qu'il 
propose,  qu'on  délibère  sur  la  chose  de  la  moindre 
importance.  Alors  on  lui  donne  des  tuteurs ,  comme  à 
un  pupille  imbécile;  et  ces  tuteurs  sont  toujours  des 
hommes  sur  la  malveillance  desquels  il  peut  compter. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  333 

Un  roi  do  Suède  ne  pouvait  rien  sans  la  participation 
du  sénat. 

Quel  est  alors  l'état  de  la  nation?  Qu'a  produit  l'in- 
fluence des  puissances  étrangères?  Elle  a  tout  confondu, 
tout  bouleversé,  tout  séduit  par  son  argent  et  par  ses 
menées.  A  l'origine  des  divisions,  le  sang  des  bons  et 
des  mauvais  citoyens  avait  été  également  versé,  parce 
que  c'était  un  moyen  d'exercer  toutes  sortes  de  haines 
particulières  ;  dans  la  suite ,  il  faut  n'être  rien ,  ou  se 
vendre  à  l'étranger.  On  se  vend  donc.  Il  n'y  a  plus 
qu'un  parti  ;  c'est  le  parti  de  l'étranger.  Il  n'y  a  plus 
que  des  factieux  hypocrites.  Le  royalisme  est  une  hy- 
pocrisie, l'anti-royalisme  en  est  une  autre  ;  ce  sont  deux 
marques  diverses  de  l'ambition  et  de  la  cupidité.  La 
nation  n'est  plus  qu'un  amas  d'ames  dégradées  et  vé- 
nales. Presque  sûr  de  toutes  les  voix,  il  n'y  a  point  de 
projets ,  si  extravagans  qu'ils  soient ,  que  l'étranger 
n'ose  proposer,  et  qu'il  ne  puisse  se  promettre  de  faire 
adopter.  On  a  dit  aux  Suédois ,  démolissez  vos  fortifi- 
cations ,  et  ils  ont  été  sur  le  point  de  le  faire. 

Alors  cette  noblesse,  qui  avait  su  conserver  dans 
une  chaumière  et  sous  ses  haillons  une  fierté  qu'elle 
avait  tètée  avec  le  lait  ,  tombe  dans  le  dernier  degré 
d'avilissement  ;  elle  ne  sent  plus.  Les  ordres  inférieurs 
partagent  cette  corruption.  Si  un  député  à  la  diète  se 
présente  à  la  table  d'un  ambassadeur  étranger,  et  qu'il 
n'y  ait  plus  de  place  pour  lui ,  on  le  tire  dans  une  em- 
brasure de  fenêtre,  on  lui  met  un  petit  écu  dans  la 
main ,  et  il  va  chercher  son  dîner  à  la  taverne.  On  dit 
que  cela  s'est  vu  quelquefois  à  Stockholm. 

Le  sort  d'une  nation  réduite  à  cette  extrémité  de 


334  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

honte  et  de  déshonneur  n'est  pas  difficile  à  deviner.  Il 
faut  que  les  puissances  étrangères  et  ennemies  qui 
l'ont  corrompue  soient  trompées  dans  leurs  espé- 
rances. Elles  ne  se  sont  pas  aperçues  qu'elles  on  fai- 
saient trop  ,  que  peut-être  même  elles  faisaient  tout  le 
contraire  de  ce  qu'une  politique  plus  profonde  leur 
aurait  dicté;  qu'elles  coupaient  le  nerf  national,  tandis 
que  tous  leurs  efforts  ne  faisaient  que  tenir  courbé  le 
nerf  de  la  souveraineté  ;  et  que  ce  nerf  venant  un  jour 
à  se  redresser  avec  toute  l'impétuosité  de  son  ressort , 
il  ne  rencontrerait  aucun  obstacle  capable  de  l'arrêter; 
qu'il  ne  fallait  qu'un  homme  et  un  instant  pour  pro- 
duire cet  effet  inattendu,  mais  inévitable. 

Il  est  venu  cet  instant,  il  s'est  montré  cet  homme; 
et  tous  ces  lâches  de  la  création  des  puissances  étran- 
gères se  sont  prosternés  devant  lui.  Il  a  dit  à  ces  hom- 
mes qui  se  croyaient  tout  :  Vous  n'êtes  rien;  et  ils  ont 
répondu  :  Nous  ne  sommes  rien.  Il  leur  a  dit  :  Je  suis  le 
maître;  et  ils  ont  répondu  unanimement  :  Vous  êtes  le 
maître.  Il  leur  a  dit  :  Voilà  les  conditions  sous  lesquelles 
je  veux  vous  soumettre;  et  ils  ont  répondu  :  Nous  les 
acceptons.  A  peine  s'est-il  élevé  une  voix  qui  ait  ré- 
clamé. 

Quelles  seront  les  suites  de  cette  révolution  ?  Je 
l'ignore.  Si  le  maître  veut  profiter  de  la  circonstance, 
jamais  la  Suède  n'aura  été  gouvernée  par  un  despote 
plus  absolu.  S'il  est  sage ,  s'il  conçoit  que  la  souve- 
raineté illimitée  ne  peut  avoir  de  sujets,  parce  qu'elle 
ne  peut  avoir  de  propriétaires;  qu'on  ne  commande 
qu'à  ceux  qui  ont  quelque  chose;  et  que  l'autorité  n'a 
point  de  prise  sur  ceux  qui  ne  possèdent  rien  ,  la  nation 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  335 

reprendra  peut-être  son  premier  esprit.  Quels  que 
soient  son  caractère  et  ses  projets,  la  Suède  ne  sera  ja- 
mais plus  malheureuse  qu'elle  Tétait  \ 


i.  Note  de  Grimm.  Je  n'aime  pas  trop  ces  ébauches  de  théo- 
ries politiques  à  priori,  quoique  l'autorité  du  président  de 
Montesquieu,  qui  les  affectionnait  particulièrement,  soit  en  leur 
faveur.  Il  me  semble  toujours  que  si  l'auteur  qui  procède  par 
cette  méthode  n'avait  pas  connaissance  des  événemens  histori- 
ques à  posteriori,  les  principes  dont  il  prétend  les  déduire  ne 
lui  en  feraient  pas  deviner  un  seul;  preuve  évidente  que  ces 
principes  sont  faits  à  la  main  et  après  coup ,  qu'ils  sont  plus  in- 
génieux que  solides,  et  qu'ils  ne  sont  pas  les  véritables  ressorts 
du  jeu  qu'on  leur  attribue.  Ne  serait— il  pas  plus  sage  et  plus 
instructif  de  conter  les  grands  événemens  tout  simplement 
comme  ils  sont  arrivés,  d'en  indiquer  les  causes  particulières, 
parce  qu'elles  sont  presque  toujours  évidentes,  et  de  laisser  là 
les  principes  généraux  dont  l'influence  n'est  jamais  certaine  $ 
puisque  la  plus  petite  cause  particulière  qu'elle  rencontre  peut 
l'arrêter  et  même  l'empêcher  entièrement?  En  fait  de  politique, 
rien  n'arrive  deux  fois  de  la  même  manière  ,  et  un  principe  qui 
n'est  vrai  qu'une  fois  n'est  pas  un  principe. 


sur  l'ouvrage  de  j.-j.  Rousseau,  intitulé  :  Considé- 
rations sur  le  Gouvernement  de  Pologne. 

Janvier  1773. 

J'ai  eu  l'occasion  de  lire  l'ouvrage  que  Jean-Jacques 
Rousseau  a  composé  sur  la  Pologne,  et  qu'il  a  intitulé  : 
Considérations  sur  le  Gouvernement  de  Pologne  et 
sur  la  Réformalion  projetée.  Il  a  été  écrit  en  avril 


338  CORRESPONDANCE    INEDITE 

177a ,  à  la  sollicitation  de  M.  le  comte  de  Wielhorski, 
qui  a  long-temps  ménagé  auprès  de  la  cour  de  France 
les  intérêts  de  la  confédération.  Comme  cet  ouvrage 
ne  verra  vraisemblablement  pas  si  tôt  le  jour ,  et  qu'il 
ne  peut  manquer  de  piquer  la  curiosité  dans  les  circon- 
stances actuelles,  je  pense  que  vous  ne  serez  pas  fâcbé 
d'en  trouver  ici  une  idée. 

Il  est  divisé  en  quinze  chapitres,  dont  le  premier 
porte  le  titre  :  État  de  la  Question. 

M.  Rousseau  commence  par  remercier  M.  le  comte 
de  Wielhorski  du  tableau  du  gouvernement  de  Po- 
logne qu'il  a  tracé,  et  des  réflexions  qu'il  y  a  jointes 
pour  le  mettre  en  état  de  faire  son  ouvrage.  Il  ajoute , 
par  forme  de  compliment,  que  personne  ne  serait  plus 
capable  que  ce  seigneur  lui-même  de  former  un  plan 
régulier  pour  la  refonte  du  gouvernement  polonais; 
uoe  bonne  institution  pour  la  Pologne  ne  peut  être  que 
l'ouvrage  d'un  Polonais  :  mais  enfin  ,  M.  Rousseau  se 
rend  aux  instances  de  M.  le  comte  de  Wielhorski ,  et 
au  zèle  qu'il  sent  pour  la  nation  polonaise ,  qui  lui  pa- 
raît concentrée  tout  entière  dans  les  confédérés  dont 
la  vertu  et  le  patriotisme  le  transportent  d'admiration. 

En  entrant  en  matière  et  en  se  rappelant  l'histoire 
de  Pologne,  l'auteur  est  surpris  qu'un  Etat  si  bizarre- 
ment constitué  ait  pu  subsister  si  long-temps.  Une  na- 
tion à  la  merci  de  quiconque  veut  l'entamer,  qui  tombe 
en  paralysie  cinq  ou  six  fois  chaque  siècle,  et  qui,  mal- 
gré tout  cela,  vit  et  se  conserve  en  vigueur,  lui  paraît 
un  prodige  unique.  Il  voit  tous  les  États  de  l'Europe 
courir  à  leur  ruine,  et  menacés  d'une  mort  prochaine, 
et  c'est  avoir  une  vue  d'aigle  ;  la  Pologne  seule  dépeu- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  337 

plée  ,  dévastée,  opprimée,  au  fort  de  ses  malheurs  et 
de  son  anarchie ,  lui  paraît  montrer  encore  tout  le  feu 
de  la  jeunesse.  Elle  ose  demander  un  gouvernement  et 
des  lois,  comme  si  elle  ne  faisait  que  naître!  Elle  est 
dans  les  fers  et  discute  les  moyens  de  se  conserver  libre! 
C'est,  suivant  M.  Rousseau,  Rome  assiégée ,  qui  afferme 
tranquillement  les  terres  sur  lesquelles  l'ennemi  venait 
d'asseoir  son  camp.  Il  est  vrai  que  ce  magnifique  tableau 
perd  un  peu  de  son  éclat  quand  on  le  regarde  sans  les 
lunettes  de  M.  Rousseau.  Nous  autres  corrompus 
de  Paris,  par  exemple,  nous  ne  pouvons  en  être  sé- 
duits à  un  certain  point.  Nous  voyons  la  république 
de  Pologne  nulle  par  ses  divisions  et  à  la  merci  de 
ses  voisins,  comme  elle  l'a  presque  toujours  été,  tandis 
qu'un  de  ses  sénateurs,  après  avoir  manœuvré  avec 
plus  ou  moins  de  succès  à  Varsovie,  à  Pétersbourg 
et  à  Versailles,  monte  de  son  autorité  privée  dans  un 
quatrième  de  la  rue  Plâtrière  pour  commander  une 
nouvelle  constitution  de  la  Pologne  à  un  ex-Lycurgue 
de  Genève ,  sans  autre  pouvoir  que  celui  dont  il  s'est 
revêtu  lui-même,  sans  autre  avantage  que  celui  de  par- 
tager la  lecture  de  la  nouvelle  législation  avec  quelques 
oisifs  de  Paris  qui  n'influeront  pas  plus  sur  le  sort  de 
la  Pologne  que  l'assemblée  deLandshut.  Tout  homme 
peut  avoir  la  fantaisie  de  se  faire  tracer  un  gouver- 
nement et  des  lois  dans  la  rue  Plâtrière,  et  de  discuter 
avec  M.  Rousseau  les  moyens  de  se  conserver  libre, 
après  avoir  joué  du  violon  ,  sans  qu'il  en  résulte  le 
moindre  profit  pour  le  salut  de  sa  patrie.  Lorsque 
Paoli  s'adressa  à  cet  écrivain  célèbre  et  voulut  avoir 
un  code  pour  la  Corse ,  c'était  du  moins  le  chef  de  la 


338  CORRESPONDANCE    INEDITE 

nation  qui  demandait  des  lois,  qu'il  pouvait  proposer 
aux  siens  et  faire  revêtir  de  la  sanction  nécessaire. 
Toutefois ,  si  Lycurgue  se  fût  adressé  à  un  beau  par- 
leur d'Athènes  pour  se  faire  dicter  une  législation,  je 
doute  que  le  couvent  de  Sparte  eût  été  bien  fondé;  et 
depuis  que  j'ai  vu  Paoli  en  Angleterre,  bavard,  fla- 
gorneur ,  léger,  souple  et  frivole  comme  un  homme  de 
bonne  compagnie,  j'ai  quelque  soupçon  que  l'honneur 
de  fonder  le  couvent  de  Corse  n'était  pas  de  son  res- 
sort. Quant  à  M.  Rousseau ,  on  m'a  assuré  qu'il  était 
dans  la  persuasion  intime  que  M.  le  duc  de  Choiseul  n'a 
entrepris  la  guerre  de  Corse  que  pour  l'empêcher  de 
faire  son  code. 

Pour  revenir  de  la  Corse  en  Pologne,  M.  Rousseau 
conseille,  très-sagement  à  mon  avis,  de  procéder  avec 
beaucoup  de  circonspection  dans  la  refonte  du  gouver- 
nement polonais.  Il  ne  veut  pas  que  les  choses  restent 
dans  l'état  où  elles  sont,  mais  il  croit  qu'il  faut  corriger 
et  réparer  sans  abattre  et  renverser.  Prévoir  et  cal- 
culer tous  les  abus  à  venir,  est  chose  impossible.  Faire 
des  lois  dont  les  passions  des  hommes  n'abusent  pas  , 
est  chose  chimérique.  Pour  rendre  une  constitution 
bonne  et  solide,  il  faut  faire  en  sorte  que  la  loi  règne 
sur  les  cœurs  des  citoyens.  Mais  comment  arriver  aux 
cœurs  ?  Non  par  la  force  ,  non  par  les  châtimens  ,  non 
par  les  récompenses,  non  par  la  justice  qui  n'inspire 
point  d'enthousiasme,  et  dont,  comme  de  la  santé  ,  on 
ne  sent  le  prix  qu'après  l'avoir  perdue  ;  mais  par  des 
jeux  d'enfans,  par  des  institutions  oiseuses  aux  yeux 
des  hommes  superficiels,  mais  formant  des  habitudes 
chéries  et  des  attachemens  invincibles.  Voilà  le  plan  sur 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  33$ 

lequel  M-  Rousseau  va  établir  sa  réforme  de  la  consti- 
tution polonaise. 

Avant  de  le  suivre  dans  l'exécution  de  ce  plan  ,  il 
faut  que  je  dise  mon  sentiment  sur  l'état  de  la  question. 
Les  hommes  en  général  ne  sont  pas  plus  faits  pour 
la  liberté  que  pour  la  vérité,  quoiqu'ils  aient  ces  deux 
mots  sans  cesse  dans  la  bouche.  L'un  et  l'autre  de  ces 
biens  inestimables  appartiennent  à  l'élite  du  genre  hu- 
main, sous  la  condition  expresse  d'en  jouir  sans  trop  s'en 
vanter.  Le  reste  est  né  pour  la  servitude  et  pour  l'erreur; 
son  génie  l'y  porte  et  l'y  tient  invinciblement  enchaîné. 
Lisez  l'histoire,  et  vous  en  demeurerez  convaincu. 

Un  gouvernement  libre  est  un  pur  résultat  de  géo- 
graphie ,  tant  physique  que  politique.  La  liberté  se  ni- 
chera dans  les  montagnes,  parce  qu'elles  sont  inacces- 
sibles; elle  se  conservera  dans  les  îles,  parce  qu'elles 
sont  circonscrites;  elle  subsistera  dans  un  petit  Etat, 
si  le  hasard  l'a  placée  entre  deux  ou  trois  grandes 
puissances  jalouses  de  leur  agrandissement  respectif; 
leur  jalousie  réciproque  fera  son  salut.  Aplanissez  les 
montagnes  de  la  Suisse,  qu'elle  ne  soit  plus  adossée 
aux  Alpes,  et  vous  verrez  combien  il  faudra  de  temps 
aux  maisons  de  Bourbon,  d'Autriche  et  de  Savoie, 
pour  se  la  partager.  Joignez  la  Grande-Bretagne  au 
continent  par  une  chaussée  de  deux  lieues  de  largeur, 
et  vous  aurez  rendu  le  roi  de  cette  île  heureuse  aussi 
absolu  que  les  autres  monarques  de  l'Europe.  Trans- 
portez Genève  au  milieu  du  Poitou,  et  vous  en  aurez 
fait  une  ville  aussi  libre  et  aussi  florissante  que  Poitiers 
et  Châtellerault.  La  liberté  politique  en  plaine  est  une 
chimère. 

L'homme  de  la  plaine  ne  saurait  avoir  le  courage,  le 


34o  COIIKKSPONDANCE    INÉDITE 

nerf,  la  force  d'esprit  et  de  corps  de  l'homme  de  la 
montagne,  la  sauvagerie  et  la  fierté  de  l'insulaire.  Il 
aura  de  l'industrie,  de  l'activité,  mais  il  n'aura  pas  ce 
cou  roide  et  inflexible  qui  ne  peut  recevoir  le  joug. 

En  consultant  la  position  physique  et  politique  de 
la  Pologne  d'après  ces  principes  clairs,  éternels  et  im- 
muables, on  trouve  qu'elle  n'a  jamais  pu  être  libre. 
Tant  que  ses  voisins  ont  vécu  dans  l'anarchie  comme 
elle,  elle  a  dû  jouir  de  son  indépendance;  mais  dès  que 
les  gouvernemens  voisins  se  sont  formés  sans  qu'elle 
ait  pu  régler  le  sien ,  la  Pologne  a  commencé  à  dé- 
pendre de  l'influence  des  étrangers.  Elle  a  eu  ses  mo- 
mens  de  gloire  et  même  ses  accès  de  patriotisme,  lorsque 
des  rois piastes1  ont  eu  assez  de  crédit  et  d'autorité  pour 
étouffer  les  haines  et  jalousies  intestines,  assez  d'ha- 
bileté et  de  fortune  pour  se  faire  un  appui  de  la  dé- 
fiance réciproque  des  puissances  voisines;  mais  toujours 
à  la  merci  des  étrangers,  elle  n'a  conservé  l'intégrité 
de  ses  possessions  si  long  temps ,  que  parce  qu'il  fallait 
une  conjoncture  unique  pour  que  ses  voisins  convinssent 
entre  eux  d'un  partage  à  l'amiable.  Mais  la  liberté 
polonaise  n'a  jamais  été  qu'anarchie  féodale,  de  même 
que  la  liberté  suédoise  était  naguère  l'oligarchie  d'un 
parti  ambitieux,  soutenue  par  des  voisins  intéressés  au 
néant  de  ce  peuple,  et  a  été  changée  depuis  peu  en 
vraie  liberté",  c'est-à-dire  en  soumission  pure  et  simple 
au  pouvoir  monarchique.  Si  les  mots  pouvaient  chan- 
ger l'essence  des  choses,  le  mensonge  aurait  pris  de- 

i.  Expression,  particulière  à  la  Pologne,  pour  désigner  les  anciennnes 
maisons,  parmi  lesquelles  on  pouvait  élire  un  roi.  Piaste  est,  comme  le  mot 
français  indigène  ,  opposé  à  étranger. 

•2.  A.veu  remarquable  et  digne  de  la  méditation  des  sages. 


DE    GltlMM    ET    DIDEROT.  34 1 

puis  long-temps  la  place  de  la  vérité.  Mais  les  mots 
feront  éternellement  des  dupes,  et  c'est  le  sort  des 
hommes  de  s'en  laisser  imposer,  depuis  le  philosophe 
le  plus  convaincu  de  sa  supériorité  jusqu'à  l'imbécile  le 
plus  crédule.  Le  chapitre  de  l'abus  des  mots  est  long 
en  philosophie ,  en  morale  et  en  politique ,  et  sera  tou- 
jours inutile. 

La  Pologne  ouverte  de  tous  cotés,  sans  aucune  dé- 
fense naturelle,  entourée  de  voisins  qui  devaient  em- 
pêcher de  toutes  leurs  forces  qu'un  si  puissant  royaume 
ne  parvînt  à  connaître  la  sienne,  soumise  à  la  forme 
élective  qui,  admettant  des  candidats  étrangers,  ouvre 
la  porte  à  des  brigues  perpétuelles ,  et  met  un  ob- 
stacle peut-être  invincible  à  la  fin  de  l'anarchie;  la  Po- 
logne, ainsi  située  et  ainsi  constituée,  n'a  jamais  pu 
avoir  les  mœurs  et  le  caractère  de  la  liberté.  Une  na- 
tion partagée  en  grands  et  en  serfs,  dont  les  uns  ne 
connaissent  que  l'orgueil  de  leur  naissance,  de  leur 
rang,  de  leurs  richesses,  et  dont  les  autres  ne  peuvent 
regarder  leur  sort  qu'en  gémissant,  et  leur  patrie  qu'avec 
indifférence;  une  telle  nation  peut  avoir  des  qualités 
brillantes  et  aimables,  un  luxe  effréné,  de  la  super- 
stition, de  la  bravoure,  de  la  souplesse,  mais  n'aura 
jamais  ,  des  qualités  républicaines,  que  ce  qu'il  faut  d'é- 
loquence pour  faire  de  vaines  harangues. 

Il  est  donc  un  peu  ridicule  et  honnêtement  chimé- 
rique de  donner  un  code  et  un  esprit  républicains  à 
un  peuple  qui  ne  peut  avoir  que  l'esprit  féodal  et  des 
lois  sans  force.  Il  est  encore  plus  ridicule  de  faire  le 
Solon  pour  une  nation  qui  ne  vous  demande  pas  votre 
avis  ,   et  qui ,  fussiez-vous  aussi  avisé  que  M.  Thibau- 


34'-*  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

dois,  ne  saurait  on  profiter.  Mais  il  est  du  dernier  ri- 
dicule de  voir  la  nation  dans  ce  ramas  de  toutes 
sortes  d'aventuriers ,  d'intrigans  et  de  brigands  qui , 
encouragés  par  le  fanatisme  des  moines  et  l'imbécillité 
du  peuple,  soutenus  par  l'ambition  ouverte  ou  secrète 
de  plusieurs  magnats ,  se  sont  qualifiés  de  confédérés  ; 
qui,  sans  plan,  sans  talent,  sans  autre  projet  que  de 
piller,  se  sont  fait  battre  trois  ans  de  suite  partout  où 
ils  se  sont  montrés;  qui  n'auraient  jamais  eu  un  seul 
fait  d'armes  pour  eux,  s'ils  n'avaient  eu,  dans  les  derniers 
temps,  des  officiers  étrangers  pour  commandans,  et 
qui,  encore  aujourd'hui,  ne  sont  point  lavés  du  soup- 
çon d'avoir  voulu  faire  assassiner  leur  roi  de  la  ma- 
nière la  plus  lâche.  Certes,  les  défenseurs  immortels  de 
la  liberté  suisse  avaient  des  âmes  d'une  autre  trempe,  et 
ce  n'est  pas  ainsi  que  se  conduisirent  les  généreux  fon- 
dateurs de  la  liberté  et  de  l'union  des  sept  Provinces. 
Aussi  voilà  le  premier  exemple  de  citoyens  combat- 
tant ,  à  ce  qu'ils  disaient ,  pour  la  religion  et  la  liberté, 
sans  intéresser,  sans  s'attirer  les  vœux  secrets  et  la 
faveur  publique,  sans  se  faire  estimer  au  moins  par 
leurs  défaites ,  et  en  sacrifiant  généreusement  leur  vie 
pour  la  cause  qu'ils  croyaient  devoir  défendre.  Dispersés, 
détruits,  sans  avoir  acquis  aucune  sorte  de  gloire,  ils 
restent  aujourd'hui  spectateurs  oisifs  et  éloignés  du  sort 
de  leur  patrie.  Voilà  les  citoyens  auxquels  M.  Rousseau, 
qui  se  pique  de  singularité, comme  vous  savez,  a  voué 
son  respect  et  son  admiration ,  et  sur  lesquels ,  aidés  de 
ses  lumières  et  de  son  génie,  il  fonde  le  salut  de  la 
Pologne. 

Mon  chapitre  sur  l'état  de  la  question  étant  si  diffé- 


DE    GUI  M  .M    ET    DIDEUOT.  343 

férent  de  celui  de  M.  Rousseau ,  je  ne  puis  regarder  son 
ouvrage  sur  la  constitution  polonaise  que  comme  l'amu- 
sement d'un  philosophe  oisif  qui  emploie  son  loisir  à 
esquisser  des  lois  et  une  forme  de  gouvernement  pour 
quelque  utopie.  En  l'envisageant  ainsi,  on  pourra  le 
lire  avec  plaisir,  et  même  avec  fruit.  On  y  trouvera 
beaucoup  de  vues  sages  à  coté  de  beaucoup  d'idées 
creuses.  Le  tout  écrit  avec  cette  éloquence  nerveuse 
qui  caractérise  les  productions  de  cet  écrivain,  quoiqu'il 
assure,  dès  le  commencement,  qu'il  n'a  plus  de  tête, 
et  qu'il  lui  reste  à  peine  la  faculté  de  lier  deux  idées. 


PLAISANTERIE  DE  M.    DE  LA.  CONDAMLNE. 

M.  de  La  Condamine  n'a  pas  commencé  son  année 
trop  heureusement ,  comme  vous  allez  voir  par  son 
conte  qui  n'en  n'est  pas  un.  Sa  mésaventure  prouve 
qu  il  est  toujours  également  étourdi.  Son  conte  nous 
est  garant  qu'il  n'a  rien  perdu  de  sa  gaieté. 

LES  BARTAVELLES, 

CONTE    QUI    N'EST    QUE    TROP    VRAI, 
pa*  m.  db  i.\  nmuui, 

Un  ami  m'écrivait  :  Mardi  tu  peux  attendre 

Deux  bartavelles  à  coup  sûr. 
C'est  un  mets  délicat  :  Terray  vient  me  le  prendre  ? 

Je  ne  sais  s'il  l'a  trouve  tendre  ; 

Mais  pour  moi ,  cela  m'est  bien  dur. 


344  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

QUESTION   DE    DROIT. 

Monsieur  le  contrôleur  écorne  ma  tontine , 
Ma  pension ,  ma  rente;  il  fait  bien  son  métier  : 

Mais  pour  me  prendre  mon  gibier, 

A-t-il  des  droits  sur  ma  cuisine? 

SOUHAIT   PIEUX. 

Vous  avez  donc  raflé  mon  gibier  de  Lyon  ? 

Je  suis  un  bon  chrétien  ,  Monsieur  :  puisse-t-il  être 

De  moins  dure  digestion 
Que  tous  vos  beaux  arrêts  que  chaque  jour  voit  naître! 

ACTE    DE    CONTRITION. 

Il  faut  se  convertir  et  vivre  en  bon  chrétien. 
Pratiquons  les  conseils  du  plus  sacré  des  livres; 
A  qui  me  fait  du  mal  je  veux  faire  du  bien , 
En  nourrissant  celui  qui  me  coupe  les  vivres. 

REMORDS. 

De  ces  mauvais  quatrains  si  vous  avez  nouvelle , 
Monsieur  l'abbé,  croyez  que  je  suis  mal  vengé, 
Et  que  mes  bons  propos  ne  m'ont  pas  soulagé  : 
J'ai  toujours  sur  le  cœur  ma  double  bartavelle  , 
Morceau  friand  que  vous  avez  mangé. 

LA    REPRÉSAILLE. 

Vous  riez  donc ,  me  disait  tout  à  l'heure 
Un  austère  et  grave  censeur, 
De  monseigneur  le  contrôleur? 
Eh  bien  ï  voulez-vous  que  je  pleure? 
Pour  moi ,  Monsieur,  je  vous  soutiens 
Qu'il  en  rira  lui-même  et  me  laissera  dire  ; 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  34 ^ 

C'est  lui  qui  tient  la  poêle ,  il  s'amuse  à  nous  frire  ; 

Il  fait  main-basse  sur  nos  biens. 
Je  crois  qu'à  ses  dépens  il  m'est  permis  de  rire 

Tandis  qu'il  se  régale  aux  miens. 

LES   SEPT    PÉCHÉS    MORTELS    DÉTRUITS. 

A  Terray  nous  devons  élever  des  autels 

Pour  les  dons  que  sur  nous  sa  bonté  multiplie; 

Il  veut  nous  affranchir  des  sept  péchés  mortels. 

Il  dompte  notre  orgueil  quand  il  nous  humilie; 

Il  appauvrit  le  riche  à  qui  l'on  porte  envie  ; 

Il  guérit  l'avarice  avec  la  pauvreté  ; 

En  nous  faisant  jeûner,  il  éteint  la  luxure; 

La  colère  se  calme  en  buvant  de  l'eau  pure, 

Et  le  besoin  pressant  chasse  l'oisiveté: 

Ainsi  l'art  de  Terray  corrige  la  nature. 

Reste  la  gourmandise  ,  et  c'est  en  vérité 

Des  vices  à  peu  près  le  seul  qui  m'est  resté  : 

Mais  en  mettant  le  comble  à  ses  faveurs  nouvelles , 

Terray,  pour  me  forcer  à  la  frugalité , 

S'empare ,  en  vrai  housard,  de  mes  deux  bartavelles. 

SONGE    DE    M.   LE    CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL. 

Monsieur  l'abbé  Terray  taille,  grappille  et  rogne  , 
Mais  il  a  bien  un  autre  tic  : 
11  a  rêvé  qu'il  était  Frédéric, 
Et  mes  deux  perdrix  la  Pologne. 

M.  le  contrôleur-général  ayant  eu  connaissance  des 
actes  de  contrition,  songe,  remords  et  doléances  de 
M.  de  La  Condamine,  lui  envoya  une  dinde  de  Péri- 
gord  farcie  de  truffes  pour  remplacer  les  deux  barta- 
velles. Sur  quoi  le  vieux  philosophe  renvoya  les  vers 
suivans. 


346  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

REMERCIEMENT    A    M.  LE    CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL. 

Au  lieu  de  deux  perdrix  à  jambes  d'écarlate , 

Qu'on  m'envoyait  vides  du  Vivarais, 
Je  reçois  un  dindon  rebondi ,  gras  et  frais, 
Et  de  truffes  farci  jusques  à  l'omoplate, 

Très-propre  à  calmer  mes  regrets. 
Monsieur  le  contrôleur  a  fait  de  grandes  choses, 
Il  en  fera  sans  doute  encore.  Mais 

De  toutes  les  métamorphoses 

Qu'il  opère  par  ses  arrêts 

Dont  il  redouble  un  peu  les  doses, 
Si  ce  n'est  pas  l'effet  le  plus  prodigieux 

Ni  le  plus  sujet  à  des  gloses , 

C'est  celui  que  j'aime  le  mieux. 

J'ai  gémi  peut-être  un  peu  fort 
De  mes  deux  perdrix  égarées  ; 
Mes  pertes  sont  bien  réparées 
Par  un  dindon  du  Périgord 
Qui  ne  m'a  point  coûté  d'entrées. 
A  mou  petit  garde— manger 
Vous  avez  fait  une  lacune  : 
Mon  mal  était  assez  léger  ; 
Mais  si  d'une  plainte  importune 
Vous  savez  ainsi  vous  venger, 
Ayez  toujours  de  la  rancune. 

Dans  le  fait ,  M.  le  contrôleur-général  est  fort  excu- 
sable d'avoir  mangé  des  bartavelles  arrivées  à  son 
adresse  sans  aucun  renseignement.  Le  vieux  philo- 
sophe les  réclama  bien  ;  mais  il  avait  oublié  de  pré- 
venir sur  leur  arrivée,  et  lorsqu'il  voulut  les  avoir,  il 
se  trouva  que  le  cuisinier  les  avait  mises  à  la  broche  la 
veille  pour  Monseigneur.  La  Condamine  a  eu  toute  sa 


DE    GRIMAI    ET    DIDEROT.  34; 

vie  la  curiosité  et  Pétourderie  d'un  enfant,  mais  d'un 
enfant  bien  né  ,  et  très-piquant  par  son  esprit  et  par  sa 
naïveté.  Il  nous  rangea  un  jour  autour  de  lui  en  cer- 
cle, pour  nous  lire  une  énigme  qu'il  venait  de  faire.  Il 
tire  de  sa  poche  une  pancarte,  et  se  met  à  lire,  et  nous 
dit  de  deviner  le  mot.  Comme  il  est  sourd,  il  exige 
que ,  sans  nous  consulter,  chacun  écrive  le  mot  sur 
une  carte.  On  lui  remet  dix  ou  douze  cartes,  et  il 
trouve  sur  chacune  le  même  mot.  Il  reste  stupéfait  de 
voir  douze  personnes  deviner  le  même  mot  et  dans 
l'instant.  C'est  que  ce  mot  était  écrit  en  grandes  lettres 
sur  le  dos  de  sa  pancarte  ,  et  nous  crevait  les  yeux, 
tandis  qu'il  la  tenait  pour  nous  lire  son  énigme.  Après 
avoir  long-temps  joui  de  son  étonnement,  en  le  mit 
dans  la  confidence  de  son  étourderie. 


GALANTERIE  DE  VOLTAIRE. 

Il  a  couru  d'étranges  bruits  sur  la  conduite  du  sei- 
gneur patriarche  pendant  le  mois  dernier.  On  assurait 
qu'il  avait  eu  plusieurs  faiblesses  à  la  suite  des  efforts 
qu'il  avait  faits  pour  faire  sa  cour  à  une  jolie  demoiselle 
de  Genève ,  qui  venait  le  voir  travailler  dans  son  ca- 
binet ;  et  que  madame  Denis  avait  jugé  nécessaire  de 
rompre  ces  tête-à-tête  après  le  troisième  évanouisse- 
ment survenu  au  seigneur  patriarche.  Voilà  un  bruit 
qui  s'est  généralement  accrédité  dans  Paris,  et  voilà 
comme  la  calomnie  poursuit  toujours  de  sa  dent  veni- 
meuse le  génie  et  la  beauté.  Le  fait  est  que  le  patriar- 
che a  eu  quelques  faiblesses  dans  le  courant  de  décem- 


348  CORRESPONDANCE    INEDITE 

bre  ;  que  la  nouvelle  madame  de  Florian ,  Genevoise,  a 
une  parente,  mademoiselle  de  Saussure,  qui  venait  de 
temps  en  temps  à  Ferney.  Cette  mademoiselle  de  Saus- 
sure passe  pour  une  petite  personne  fort  éveillée  ;  elle 
amusait  quelquefois  M.  de  Voltaire  dans  son  cabinet; 
mais  quelle  apparence  qu'elle  ait  voulu  attenter  à  la 
cliasteté  d'un  Josepb  de  quatre-vingts  ans  ?  Cependant 
madame  Denis,  qui  n'aime  pas  la  nouvelle  madame  de 
Florian,  a  voulu  rendre  sa  petite  parente  égrillarde 
responsable  des  faiblesses  survenues  au  seigneur  pa- 
triarche; il  n'en  a  pas  fallu  davantage  pour  bâtir  un 
conte ,  dans  lequel  on  faisait  le  patriarche  s'émanciper 
d'une  étrange  manière  avec  une  Messaline  de  Genève, 
de  dix-huit  ans.  M.  le  maréchal  de  Richelieu  a  voulu 
tenir  la  vérité  des  faits  du  prétendu  coupable  lui-même, 
en  l'assurant  que  le  roi  voulait  qu'il  se  ménageât  da- 
vantage. Vous  allez  lire  l'apologie  de  l'accusé  faite  par 
lui-même  \  . 

Madame  Ménage ,  qui  se  trouve  très-indirectement 
rappelée  dans  cette  lettre,  est  une  jeune  femme  de 
Paris ,  aussi  sage  qu'aimable,  à  ce  que  disent  ceux  qui 
la  connaissent.  Elle  alla  à  Genève  pour  sa  santé  il  y  a 
plusieurs  années  ,  et  s'y  trouva  dans  le  temps  que  M.  le 
maréchal  de  Richelieu  rendit  visite  à  M.  de  Voltaire. 
Madame  Ménage  fut  priée  de  passer  quelques  jours  à 
Ferney ,  et  d'être  des  fêtes  que  le  seigneur  patriarche 
avait  préparées.  En  arrivant,  madame  Ménage  trouve 
beaucoup  de  monde,  et,  ne  se  sentant  pas  assez  forte  pour 

i.  Voir  la  lettre  de  M.  de  Voltaire  à  M.  le  maréchal  de  Richelieu,  com- 
mençant par 

Quoi,  toujours  la  cruelle  eutii;. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  349 

assister  à  un  grand  et  bruyant  repas ,  elle  demande  à 
dîner  seule  dans  sa  chambre.  Le  maréchal,  ennuyé 
peut-être  du  grand  nombre  de  convives  républicains, 
se  dit  aussi  malade,  et  demande  à  dîner  avec  madame 
Ménage  en  retraite.  Premier  sujet  à  gloser.  Après 
dîner,  M.  le  maréchal  croit  qu'il  est  de  son  devoir  de 
faire  une  déclaration  à  madame  Ménage,  le  patriarche 
le  surprend  à  peu  près  aux  genoux  de  sa  belle  convive  ; 
et  voilà  une  histoire  scandaleuse  dans  les  formes,  qui  se 
répand  bientôt  parmi  toute  la  compagnie.  Il  est  pour- 
tant à  présumer  que  les  femmes  les  moins  scrupuleuses 
se  soucient  peu  de  donner  des  rendez-vous  à  des  con- 
quérans  de  soixante-dix  à  quatre-vingts  ans ,  et  que 
madame  Ménage  ne  se  proposait  pas  plus  d'être  la  con- 
quête du  vainqueur  suranné  deMinorque,  que  made- 
moiselle de  Saussure  de  tourner  la  tête  grise  du  chantre 
de  Henri  IV.  Cependant  les  voilà  la  fable  de  Paris 
pour  quelques  jours,  et  peut-être  immortalisés  de  la 
manière  du  monde  la  plus  déplaisante.  Et  puis  souhai- 
tez d'être  dans  les  caquets  d'un  vieux  maréchal  de 
France  et  d'un  vieux  poète ,  quand  vous  êtes  jeune  et 
belle!  Et  nous,  apprenons,  en  nous  humiliant  devant 
la  fatalité ,  que  le  hasard  et  les  circonstances  décident 
de  notre  réputation  comme  de  nos  vertus,  et  soyons 
modérés  et  réservés  dans  nos  jugemens. 

Au  milieu  de  ses  prétendues  fredaines,  le  patriarche 
a  reçu  un  superbe  service  de  porcelaine  de  Berlin  de  la 
part  du  roi  de  Prusse.  Il  y  avait  sur  les  différentes 
pièces  de  ce  service  des  Arions  portés  par  des  dauphins, 
des  Orphées ,  des  Amphions ,  des  lyres  et  tous  les  di- 
vers emblèmes  de  la  poésie.  Le  patriarche  a  répondu  au 


35o  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

roi  que  Sa  Majesté  mettait  ses  armes  partout.  Le  roi  a 
répliqué  par  une  lettre  charmante ,  oii ,  en  parlant  de 
la  fable  des  dauphins,  il  dit  entre  autres  :  «Tant  pis  pour 
les  dauphins  qui  n'aiment  pas  les  grands  hommes.  »  Le 
patriarche  a  pareillement  reçu  une  lettre  charmante  de 
l'impératrice  de  Russie.  Ce  commerce  soutenu  qui  s'é- 
tablit entre  les  souverains  et  les  philosophes  appartient 
à  notre  siècle  exclusivement,  et  fera  une  époque  mémo- 
rable, non-seulement  dans  le*  lettres,  mais  encore  par 
son  influence  dans  l'esprit  public  des  gouvernemens. 


des  Lois  de  Minos. 

Dans  le  temps  que  nous  comptions  voir  la  tragédie 
des  Lois  de  Minos  sur  le  théâtre  de  la  Comédie  Fran- 
çaise, et  qu'on  disait  tous  les  obstacles  qui  s'opposaient 
à  sa  représentation  levés ,  elle  vient  de  paraître  impri- 
mée. Le  Sophocle  de  Ferney  a  une  certaine  dose  de 
patience  comme  les  enfans;  quand  elle  est  à  bout,  il 
n'y  a  plus  de  digue  qui  retienne.  Notre  incomparable 
Le  Kain  avait  été  à  Ferney  l'automne  dernier,  et  avait 
joué  plusieurs  fois  dans  la  troupe  qui  joue  aux  portes 
de  Genève.  Le  vieux  Sophocle  lui  avait  fait  présent  des 
Lois  de  Minos,  c'est-à-dire  de  ce  que  les  représenta- 
tions et  l'impression  pourraient  produire  à  l'auteur. 
M.  Le  Rain ,  à  son  retour,  a  employé  son  crédit  à 
mettre  cette  pièce  au  théâtre.  Il  a  éprouvé  beaucoup 
de  difficultés ,  et  peu  de  zèle  de  la  part  de  ses  cama- 
rades. Cela  a  duré  plus  de  deux  mois ,  l'impatience  a 
enfin  saisi  le  vieux  Sophocle,  et  voilà  la  pièce  imprimée 
à  la  fois  à  Genève  et  à  Paris.  Je  crois  que  la  perte  que 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  35 1 

M.  Le  Rain  essuie  par  cette  publication  imprévue  est 
médiocre  ;  je  doute  du  moins  que  ,  malgré  la  magie  de 
son  jeu,  cette  pièce  eût  obtenu  un  grand  nombre  de 
représentations.  Elle  m'a  paru  encore  bien  plus  faible 
à  l'impression,  que  lorsque  je  la  lus  en  manuscrit  le 
printemps  dernier.  C'est  un  radotage  qui ,  par  des  traits 
vacillans  et  à  moitié  effacés ,  rappelle  les  caractères  et 
les  beautés  des  anciennes  tragédies  de  M.  de  Voltaire. 
On  retrouve  dans  Datame  Zamore ,  dans  Azémon 
Narbas  ,  mais  crayonnés  d'une  main  débile.  Cette  ex- 
trême faiblesse  s'étend  sur  le  style,  sur  les  personnages, 
sur  les  incidens ,  sur  toute  la  contexture  de  la  fable. 
Mais  pourquoi  vouloir  ôter  au  vieux  Sophocle  l'amuse- 
ment de  faire  des  tragédies  ?  Pourquoi  lui  en  savoir 
mauvais  gré  ?  Cet  amusement  est  nécessaire  à  la  con- 
solation de  sa  vieillesse,  à  la  prolongation  de  sa  vie. 
Tant  de  chefs-d'œuvre,  tant  de  productions  immor- 
telles ne  lui  auraient-ils  pas  acquis  le  droit  d'amuser 
ses  derniers  jours  comme  bon  lui  semble  ?  et  si  nous 
étions  susceptibles  de  la  moindre  reconnaissance  en- 
vers ceux  qui  ont  bien  mérité  du  genre  humain  ,  ne  le 
manifesterions-nous  pas,  en  accordant  un  succès  fort 
au-dessus  de  leur  valeur  aux  productions  faibles  de  la 
vieillesse  d'un  grand  homme  jusqu'à  l'époque  de  sa 
mort  ?  Mais  on  dirait  que  le  moment  de  l'affaiblisse- 
ment d'un  homme  de  génie  soit  un  sujet  de  triomphe 
pour  son  siècle  ,  qui  abandonne  aux  générations  sui- 
vantes le  soin  tardif  et  vain  d'encenser  ses  cendres  in- 
animées. Oh  !  que  le  genre  humain  est  hideux  quand 
on  le  regarde  en  masse  et  de  près  !  Pour  rendre  la  tra- 
gédie des  Lois  de  Minos  odieuse  au  public ,  on  a  dit 


35 2  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

qu'elle  netait  faite  que  pour  prêcher  le  despotisme.  Ou 
peut  la  regarder,  à  la  vérité,  comme  la  satire  de  la  con- 
stitution de  Suède,  abolie  en  dernier  lieu,  et  de  la  con- 
stitution de  Pologne  ,  bonne  à  abolir  ;  il  n'y  a  pas  jus- 
qu'au liberum  veto  qu'on  ne  trouve  dans  les  Lois  de 
Minos,  et  l'auteur  se  déclare  partout  pour  la  puissance 
monarchique  et  absolue. 


DÉBUT  DE  MADEMOISELLE  RAUCOUR  \ 

Un  phénomène  aussi  singulier  qu'imprévu  vient  de 
fixer  et  d'absorber  toute  l'attention  de  Paris.  Mademoi- 
selle Raucour,  jeune  actrice  de  seize  à  dix-sept  ans, 
grande ,  bien  faite,  de  la  figure  la  plus  noble  et  la  plus 
intéressante,  débuta  le  23  décembre  dernier,  sur  le 
théâtre  de  la  Comédie  Française ,  dans  les  grands  rôles 
tragiques.  Elle  a  joué  sans  interruption  depuis  ce  mo- 
ment avec  un  succès  et  des  applaudissemens ,  dont  il 
est  impossible  de  se  faire  une  idée  quand  on  n'a  jamais 
vu  l'ivresse  et  l'enthousiasme  de  Paris.  Elle  est  fille 
d'un  acteur  de  province,  et  on  l'a  vue,  dans  sa  tendre 
enfance,  jouer  de  petits  rôles  sur  le  théâtre  de  Cadix. 
Son  père  lui  remarquant  des  dispositions  heureuses,  et 

i.  Il  règne  dans  ce  tableau  de  l'enthousiasme  du  public  pour  mademoi- 
selle Raucour,  une  vivacité  et  une  chaleur  d'expression  qui  font  de  ce 
brillant  début  une  véritable  époque  historique  sous  le  rapport  des  mœurs. 
Grimm  lui-même  se  montre  électrisé  par  l'apparition  de  ce  phénomène ,  au 
point  de  partager  le  délire  général.  On  a  peine  à  reconnaître  la  gravité  or- 
dinaire de  ses  jugemens ,  et  cela  est  d'autant  plus  remarquable,  que,  peu 
de  mois  après,  le  phénomène  n'était  plus  à  ses  yeux  qu'une  aclrice  très-mé- 
diocre. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  353 

la  voyant  de  jour  en  jour  croître  et  embellir,  la  con- 
duisit à  Paris ,  et  la  mit  entre  les  mains  de  M,  Brisart, 
acteur  de  la  Comédie  Française.  Brisart  n'a  pas  un 
talent  décidé,  ni  supérieur.  Il  est  essentiellement  froid, 
il  a  peu  de  nuances  et  de  variété  dans  son  jeu;  mais  il 
a  la  plus  belle  figure  du  monde,  une  belle  voix,  l'air 
d'un  bonnête  homme ,  avec  des  cheveux  naturellement 
gris,  qui  lui  ont  donné  à  trente  ans  un  air  vénérable, 
et  lui  ont  permis  de  se  charger  des  rôles  des  vieillards 
dans  les  tragédies.  D'Alembert  disait  de  lui  «  qu'il  était 
comme  Samson ,  que  toute  sa  force  était  dans  ses  che- 
veux. »  Depuis,  Brisart  a  prouvé  ce  que  pouvaient 
l'étude  et  le  travail  opiniâtre,  et  il  est  parvenu  à  jouer, 
surtout  les  rôles  de  force  et  de  véhémence ,  comme  ce- 
lui du  vieil  Horace ,  par  exemple ,  avec  le  plus  grand 
succès.  Mais,  s'il  n'est  pas  lui-même  toujours  acteur 
sublime ,  je  le  crois  très-capable  de  donner  de  bons 
conseils  sur  son  art ,  et  d'aider  avec  beaucoup  de  bon 
sens  au  développement  des  talens  naissans.  Celui  de 
mademoiselle  Raucour  lui  fera  vraisemblablement  un 
honneur  immortel  dans  les  fastes  du  Théâtre  Français. 
On  prétend  qu'il  ne  lui  a  jamais  rien  déclamé  lui- 
même  ,  mais  qu'il  a  borné  ses  soins  à  lui  faire  répéter 
ses  rôles  d'après  les  différentes  observations  qu'il  lui 
faisait,  à  mesure  que  l'occasion  s'en  offrait,  ne  cessant 
de  la  faire  répéter  que  lorsqu'il  ne  voyait  plus  rien 
à  désirer  dans  son  jeu.  Je  crois  cette  méthode  bonne,  et 
très-préférable  à  celle  d'endoctriner  par  son  exemple , 
qui  ne  me  paraît  guère  propre  qu'à  former  des  perro- 
quets ,  bien  ou  mal  siffles.  Voilà  pourquoi  il  ne  m'est 
pas  démontré  que  les  plus  grands  acteurs  soient  les  plus 

23 


35/j  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

capables  de  former  de  grands  acteurs.  Brisart  a  pour- 
tant désiré  que  son  instruction  fût  saupoudrée  de  quel- 
ques leçons  de  mademoiselle  Clairon,  et  c'est  avec  ce 
sauf-conduit  qu'il  nous  présenta  sa  jeune  et  charmante 
élève  dans  le  rôle  de  Didon,  le  a3  décembre.  Il  vint  lui- 
même  haranguer  le  parterre  avant  la  tragédie ,  lui  de- 
mander sou  indulgence  pour  un  talent  naissant,  et  l'as- 
surer que  son  élève ,  formée  par  les  leçons  du  public, 
serait  un  jour  son  ouvrage.  Le  parterre,  qui  aime  à  la 
folie  qu'on  lui  parle,  et  surtout  qu'on  lui  dise  qu'il  est 
l'arbitre  du  goût  et  des  talens,  applaudit  avec  chaleur 
la  harangue  d'Achate  Brisart.  Mais  lorsqu'on  vit  la  plus 
belle  créature  du  monde  et  la  plus  noble  s'avancer  en 
Didon  sur  le  bord  du  théâtre;  lorsqu'on  entendit  la 
voix  la  plus  belle,  la  plus  flexible,  la  plus  harmonieuse, 
la  plus  imposante;  lorsqu'on  remarqua  un  jeu  plein  de 
noblesse,  d'intelligence  et  de  nuances  les  plus  variées 
et  les  plus  précieuses,  l'enthousiasme  du  public  ne  con- 
nut plus  de  bornes.  On  poussa  des  cris  d'admiration  et 
d'acclamation;  on  s'embrassa  sans  se  connaître;  ou  fut 
parfaitement  ivre.  Après  la  comédie ,  ce  même  enthou- 
siasme se  répandit  dans  les  maisons.  Ceux  qui  avaient 
vu  Didon  se  dispersèrent  dans  les  différens  quartiers, 
arrivèrent  comme  des  fous ,  parlèrent  avec  transport  de 
la  débutante,  communiquèrent  leur  enthousiasme  à 
ceux  qui  ne  l'avaient  pas  vue ,  et  tous  les  soupers  de 
Paris  ne  retentirent  que  du  nom  de  Raucour.  Il  y  a 
près  d'un  mois  que  ces  transports  se  soutiennent  dans 
tout  leur  feu  ;  c'est  un  des  plus  forts  et  surtout  des  plus 
longs  accès  d'enthousiasme  que  j'aie  vus  à  Paris.  Les 
jours  que  mademoiselle  Raucour  jouait ,  les  portes  de 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  355 

la  Comédie  étaient  assiégées  dès  dix  heurs  du  matin. 
On  s'y  étouffait  ;  les  domestiques  qu'on  envoyait  retenir 
des  places  couraient  risque  de  la  vie.  On  en  emportait 
à  chaque  fois  plusieurs  sans  connaissance ,  et  l'on  pré- 
tend qu'il  en  est  mort  des  suites  de  leur  intrépidité.  Les 
billets  de  parterre  se  négociaient  dans  la  cour  des  Tui- 
leries jusqu'à  six  et  neuf  francs,  par  ceux  qui  les 
avaient  pu  attraper  au  bureau  pour  vingt-quatre  sous , 
au  risque  de  leur  vie.  J'entendis ,  un  de  ces  jours  redou- 
tables ,  en  traversant  le  foyer  de  la  Comédie ,  le  propos 
d'une  des  matrones  de  ce  spectacle,  qui  pouvait  être 
la  mère  de  quelque  danseuse.  Elle  vit  par  la  fenêtre 
l'horrible  bagarre,  pour  s'arracher  les  billets,  forcer 
ensuite  les  portes  et  disputer  une  place  au  parterre.  On 
venait  d'emporter  quatre  des  plus  braves  champions 
échevelés  et  sans  connaissance;  trois  ou  quatre  cents 
aspirans  entassés,  pressés,  se  poussant  les  uns  sur  les 
autres ,  haletant  et  manquant  de  respiration  en  plein 
air,  retraçaient  le  tableau  de  ces  âmes  en  purgatoire, 
dont  chacune  exprime  un  tourment  particulier.  «N'ayez 
pas  peur,  dit  la  vieille  matrone  en  regardant  cet  hor- 
rible spectacle,  que  s'il  était  question  du  salut  de  leur 
patrie  ils  s'exposassent  ainsi.  »  Ce  propos  me  frappa  , 
et  me  fit  faire  quelques  réflexions.  La  veille,  mademoi- 
selle Arnoud ,  témoin  des  prodigieux  applaudissemens 
avec  lesquels  on  reçut  mademoiselle  Raucour,  s'était 
écriée  :  «  Que  de  mains  !  et  pas  un  bras  !  »  Ces  deux  ora- 
cles de  deux  citoyennes  me  firent  réfléchir  sur  le  cas 
qu'on  doit  faire  d'un  peuple  qui  se  passionne  à  cet  excès 
pour  un  acteur,  pour  une  actrice,  pour  des  talens,  si 
vous  voulez,  agréables  et  rares,  mais  qui  n'ont  peut- 


356  CORRESPONDANCE    INEDITE 

être  aucune  liaison  avec  la  prospérité  publique.  Mais 
ces  réflexions  nous  mèneraient  trop  loin  de  mademoi- 
selle Raucour,  et  fourniraient  au  besoin  la  matière  d'un 
long  et  profond  traité  de  politique  et  de  morale.  Un 
corollaire  immédiat  qui  en  découle ,  c'est  qu'une  ac- 
trice telle  que  mademoiselle  Raucour  n'est  pas  un  in- 
strument indifférent  entre  les  mains  du  gouvernement, 
et  un  ministre  habile  qui  voudrait  distraire  l'attention 
du  public  d'une  opération  délicate  et  essentielle ,  cher- 
cherait inutilement,  en  ce  pays,  une  ressource  plus  effi- 
cace que  celle  d'un  début  de  ce  fracas,  ou  de  quelque 
autre  événement  de  cette  importance. 

Vous  jugez  qu'on  a  fait  mille  récits  plus  intéressans 
les  uns  que  les  autres  sur  un  objet  qui  a  occupé  le 
public  avec  tant  de  chaleur.  On  dit  que  cette  char- 
mante créature,  si  imposante  au  théâtre,  est  très-simple 
hors  de  la  scène;  qu'elle  a  toute  la  candeur  et  toute 
l'innocence  de  son  âge;  que,  tout  le  temps  qu'elle  ne 
consacre  pas  à  l'étude  de  son  art ,  elle  s'occupe  encore 
des  jeux  de  son  enfance  ;  que  son  père  est  si  décidé  de 
lui  conserver  ses  mœurs  et  sa  sagesse ,  qu'il  porte  tou- 
jours deux  pistolets  chargés  dans  sa  poche,  pour  brûler 
la  cervelle  au  premier  qui  osera  attenter  à  la  vertu 
de  sa  fille.  On  a  fait  des  dissertations  à  perte  de  vue, 
pour  découvrir  métaphysiquement  par  quel  prestige 
une  fille  si  neuve  et  si  innocente  pouvait  jouer  au 
théâtre  les  transports  et  les  fureurs  de  l'amour  avec 
tant  de  passion.  Son  succès  n'a  pas  été  moins  grand  à 
la  cour  qu'à  Paris.  Le  roi ,  qui  n'aime  pas  la  trag  édie 
a  été  fort  occupé  de  mademoiselle  de  Raucour.  Sa  Ma- 
jesté lui  a  fait  donner  une  gratification  de  cinquante 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  35^ 

louis.  Elle  lui  a  aussi  fait  présent  d'un  habit  de  théâtre. 
Madame  la  comtesse  du  Barry  lui  a  laissé  le  choix  ou 
d'un  superbe  habit  de  théâtre  ou  de  trois  belles  robes 
de  ville;  la  sage  Raucour  a  choisi  le  premier,  disant 
qu'elle  ne  sortait  pas  assez  pour  avoir  de  belles  robes 
en  ville.  Ce  n'est  pas,  par  parenthèse,  un  petit  con- 
traste que  de  rencontrer  la  belle  reine  de  Carthage 
qui  vous  en  a  tant  imposé  au  théâtre,  en  petite  robe 
modestement  vêtue,  la  contenance  timide  et  embar- 
rassée, dans  le  coin  d'un  appartement  de  quelque  grande 
dame  de  la  cour.  Madame  la  princesse  de  Beauvau, 
madame  la  princesse  de  Guémené ,  madame  la  duchesse 
de  Villeroi,  lui  ont  aussi  fait  présent  de  superbes  habits. 
La  plupart  de  ceux  que  les  dames  de  la  cour  ont  faits 
à  l'occasion  du  mariage  de  M.  le  Dauphin  iront  enri- 
chir la  garde-robe  théâtrale  de  mademoiselle  de  Rau- 
cour, qui  se  trouvera  bientôt  considérable. 

Elle  a  joué  successivement  le  rôle  de  Didon  dans  la 
tragédie  de  M.  Le  Franc  de  Pompignan  ,  celui  d'Emilie 
dans  Cinna ,  celui  de  Monime  dans  Mitliridate ,  celui 
d'Idamé  dans  F.  Orphelin  de  la.  Chine,  celui  d'Hermione 
dans  Andromaque ,  et  enfin  celui  de  Pulchérie  dans 
Héraclius.  Dans  tous  ces  rôles  ,  elle  a  montré  les  plus 
heureuses  dispositions  et  annoncé  les  plus  grands  ta- 
lens.  Ceux  qui  ont  pu  préserver  leur  jugement  de  la 
contagion  du  fanastisme  public,  ce  qui  est  bien  plus 
difficile  qu'on  ne  pense,  diront  que'cette  jeune  actrice, 
avec  tous  les  avantages  de  la  figure  et  les  dons  exté- 
rieurs, n'a  point  le  jeu  formé;  comment  l'aurait-elle  à 
son  âge?  qu'elle  a  joué  inégalement  tous  ses  rôles 
mais  qu'il  n'y  en  a  aucun  où  elle  n'ait  eu  les  instants 


358  CORRESPONDANCE    INEDITE 

les  plus  heureux  et  du  plus  rare  talent  ;  que  même  dans 
les  endroits  qu'elle  a  manques,  ce  n'est  jamais  faute 
d'intelligence,  mais  quelquefois  par  l'envie  de  vouloir 
trop  bien  frapper  son  coup  ,  quelquefois  pour  n'avoir 
su  régler  son  jeu  avec  assez  de  justesse;  qu'elle  est  restée 
en-deçà,  ou  qu'elle  a  été  emportée  au-delà  du  but  qu'elle 
s'était  proposé.  Deviendra-t-ellc  avec  le  temps  une  ac- 
trice parfaite  ,  un  prodige  de  l'art?  Qui  oserait  ré- 
pondre à  cette  question  ?  Les  progrès  et  la  perfection 
d'un  talent ,  surtout  dans  une  jeune  actrice ,  dépendent 
de  tant  de  hasards,  d'un  concours  de  tant  de  circon- 
stances essentielles  et  frivoles,  qu'il  faut  abandonner 
ses  succès  à  venir  à  l'inévitable  fatalité  qui  règle  tout. 
Elle  a  un  écueil  bien  dangereux  à  redouter,  c'est  de 
mettre  trop  d'apprêt  dans  son  jeu;  elle  y  a  de  la  dis- 
position, et  cette  disposition  peut  dégénérer  en  ma- 
nière. Il  y  a  des  personnes  qui  craignent  qu'elle  ne 
manque  d'ame  et  d'entrailles.  Je  ne  suis  pas  de  leur 
avis;  mais  je  crois  que  les  rôles  de  tendresse  ne  lui  se- 
ront pas  favorables;  la  beauté  de  ses  larmes  ne  répond 
pas  à  la  sublimité  de  ses  transports  dans  la  passion. 
Toutefois,  qui  oserait  prononcer  qu'il  y  ait  une  qualité 
qu'une  telle  magicienne  ne  puisse  acquérir  ?  Ce  qui 
fait  concevoir  les  plus  grandes  espérances,  c'est  son 
jeu  muet.  Il  est  étonnant  pour  la  justesse  et  la  perfec- 
tion. Tout  ce  que  les  discours  de  ceux  avec  qui  elle  est 
en  scène  doivent  lui  faire  éprouver  se  peint  sur  son  visage 
de  la  manière  la  plus  énergique  et  la  plus  touchante. 
Aussi,  «  c'est  lorsqu'elle  ne  parle  pas  qu'il  faut  l'écouter,» 
disait  madame  la  princesse  de  Beauvau  ;  et  une  autre 
femme  prétendait  n'avoir  jamais  écouté  aucun  des  récits 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  3oQ 

tragiques  qu'on  faisait  à  mademoiselle  de  Raucour,  mais 
de  les  avoir  lus  mot  pour  mot  sur  son  visage. 

Ce  début  brillant,  qu'on  ne  pouvait  prévoir,  a  sus- 
pendu toutes  les  pièces  nouvelles  à  ce  théâtre ,  et  entre 
autres  les  Lois  de  Minos.  Mademoiselle  de  Raucour 
sait  vingt-deux  rôles,  qu'elle  est  en  élat  de  jouer  ;  mais 
elle  a  joué  dix-huit  fois  de  suite  en  un  mois  de  temps  , 
et  elle  a  besoin  de  repos.  Ses  succès ,  les  plus  éclatans 
qu'on  ait  jamais  vus,  ont  fait  tort  à  la  Comédie  Ita- 
lienne, qui  a  été  fort  négligée  depuis  la  retraite  de 
Caillot  et  le  début  de  mademoiselle  de  Raucour.  Ma- 
dame Vestris  aura  aussi  à  en  souffrir.  Cette  actrice  a 
fait  pendant  quelques  années  l'unique  ressource  de  ce 
théâtre.  A  force  de  travail  et  d'étude ,  elle  était  par- 
venue à  soigner  son  jeu  beaucoup  ;  la  disette  des  sujets 
forçait  le  public  d'encourager  la  seule  actrice  qui  fît 
des  progrès  sensibles  dans  son  art.  Mais  la  voilà  écartée 
en  un  moment  par  une  enfant  de  dix-sept  ans ,  et  c'est 
une  de  ces  aventures  d'autant  plus  cruelles,  qu'on  n'en 
peut  accuser  que  le  sort. 

Les  hommages  en  vers  et  en  prose  n'ont  pas  manqué 
à  mademoiselle  de  Raucour,  et  Messieurs  du  Mercure  et 
de  louant- Coureur  en  régaleront  sans  doute  le  public» 
Je  n'ai  encore  rien  vu  de  joli  ni  de  digne  d'elle. 


36o  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

LES  JÉSUITES  ,    LE    PAPE ,   ET  LE  ROI  DE  PRUSSE. 

A  Potsdam  ,  le  i3  septembre  1773. 

Abbé  Colombini , 

Vous  direz  à  qui  voudra  l'entendre,  pourtant  sans 
air  d'ostentation  ni  d'affectation ,  et  même  vous  cher- 
cherez l'occasion  de  le  dire  au  Pape,  ou  à  son  premier 
ministre,  que,  touchant  l'affaire  des  Jésuites,  ma  réso- 
lution est  prise  de  les  conserver  dans  mes  États ,  tels 
qu'ils  ont  été  jusqu'ici.  J'ai  garanti  au  traité  de  Breslaw 
in  statu  quo  la  religion  catholique,  et  je  n'ai  jamais 
trouvé  de  meilleurs  prêtres  à  tous  égards.  Vous  ajou- 
terez que,  puisque  j'appartiens  à  la  classe  des  hérétiques, 
le  Saint-Père  ne  peut  pas  me  dispenser  de  tenir  ma 
parole,  ni  du  devoir  d'un  honnête  homme  et  d'un  roi. 
Sur  ce,  abbé  Colombini ,  je  prie  Dieu  qu'il  vous  ait  en 
sa  sainte  garde.  Signé  Frédéric. 

On  a  vu  dans  quelques  gazettes  un  fragment  d'une 
lettre  du  roi  de  Prusse  à  M.  d'Alembert ,  concernant  les 
Jésuites.  Cette  lettre  que  j'ai  vue  est  du  8  décembre. 
Sa  Majesté,  après  avoir  dit  un  mot  des  affaires  du 
Nord ,  continue  ainsi  : 

a  Pendant  ces  diverses  agitations ,  j'apprends  que  le 
«  Pape  se  dispose  à  détruire  les  Jésuites;  mais  ce  qui 
«  vous  étonnera,  c'est  que  le  général  des  Ignaciens  m'a 
«  député  un  ambassadeur  pour  me  demander  ma  pro- 
«  tection  en  faveur  de  sa  société.  Je  lui  ai  répondu  que 
«  lorsque   Louis  XV  a   réformé  le  régiment  de  Fitz- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  36 1 

«  James,  je  n'ai  pas  cru  avoir  le  droit  d'intercéder  pour 
«  ce  corps ,  et  qu'il  me  semblait  que  le  Pape  était  le 
«  maître  de  faire  dans  ses  Etats  ce  qu'il  jugeait  à  propos, 
«  sans  que  les  hérétiques  s'en  mêlassent.  » 

M.  d'Alembert  a  communiqué  ce  fragment  au  mi- 
nistre d'Espagne  et  à  l'ambassadeur  de  Naples  pour  l'in- 
struction de  leurs  cours.  Ce  dernier  l'a  envoyé  immé- 
diatement à  Rome  à  son  oncle,  le  cardinal  Carraccioli. 
Le  Nonce  ici ,  ne  pouvant  donner  un  démenti  au  roi 
de  Prusse  sur  le  fait  de  l'ambassade ,  n'a  pas  du  moins 
voulu  accorder  que  le  Saint -Père  eût  le  dessein 
de  détruire  les  Ignaciens.  La  situation  critique  de  la 
compagnie  de  Jésus  a  donné  lieu  à  la  plaisanterie  sui- 
vante : 

LA.  PASSION  DES  JESUITES, 

00 

DIALOGUE  ENTRE  LE  PAPE  ET  LES  PRINCES  DE  l' EUROPE. 

LE  PAPE. 

En  présentant  le  général  des  Jésuites  aux  souverains  de  l'Europe. 

Ecce  homo. 

LE  ROI  DE  PORTUGAL. 

Toile,  toile,  crucifige. 

LE  ROI  D'ESPAGNE. 

Reus  est  mortis. 

LE  ROI  DE  FRANCE. 

Vos  dicitis. 

LE  ROI  DE  NAPLES  ET  LE  DUC  DE  PARME. 

Habemus  legem  ,  et  secundum  hanc  legem  débet 
mon. 


362  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

L'IMPÉRATRICE  REINE   DE   HONGRIE. 

Quid  enim  malifecit  ? 

LEMPEREUR. 

Non  inveni  in  eo  caussam. 

LE  ROI  DE  SARDAIGNE. 

lnnocens  ego  sum  a  sanguine  jus ti  hujus, 

LE  ROI  DE  PRUSSE. 

Quid  ad  me  ? 

LA  RÉPUBLIQUE  DE   VENISE. 

Non  in  diejesto,  ne  forte  tumultus  fiât  in  populo. 

LIMPÉRATRICE  DE  RUSSIE. 

Non  novi  homincm. 

LE  PAPE. 

Flagellabo  eum ,  et  castigatum  ad  vos  dimittam. 

*  LE  GÉNÉRAL  DES  JÉSUITES. 

Post  très  dies  resurgam. 

LES  GÉNÉRAUX  DES   AUTRES   MOINES  AU   PAPE. 

Jube  ergb  custodiri  sepulcrum ,  neveniant  discipuli 
ejus  ,  et  furentur  eum  et  dicant  plebi  :  Surrexit  à 
mortuis  ;  et  erit  novissimus  errorpejor  priore. 

LE    PAPE    aux  moines. 

Ite  ergo ,  et  custodite  sicut  scitis. 

J'ignore  ce  que  Clément  XIV  compte  faire  définiti- 
vement des  Jésuites  après  trois  ans  d'incertitudes  et 
de  négociations;  mais  en  attendant  il  est  fort  aimable 
avec  les  hérétiques.  M.  et  madame  de  Saussure,  de  Ge- 
nève, se  trouvent  dans  ce  moment-ci  à  Rome.  Ils  ont 
été  recommandés  à  M.  le  cardinal  de  Bernis.  Ils  avaient 
grand  désir  de  voir  Sa  Sainteté ,  et  le  Pape  s'y  est 
prêté,  en  se  laissant  rencontrer  dans  un  jardin.  Il  a  em- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  363 

brassé  de  la  meilleure  grâce  du  monde  madame  de 
Saussure,  qui  est  fort  jolie  ,  et  lui  a  dit:  «Je  ne  fais 
pas  peut-être  trop  bien  d'embrasser  ainsi  une  héré- 
tique; mais  j'en  demanderai  ce  soir  l'absolution  au  car- 
dinal de  Bernis.  «Cela  me  rappelle  le  trait  de  Benoît  XIV 
de  charmante  mémoire.  On  lui  nomma  un  jour  les  dif- 
férentes personnes  qui  se  trouvaient  dans  son  anti- 
chambre. Il  y  avait  des  cardinaux,  des  prélats  de  toute 
espèce  et  un  Genevois.  «Faites  entrer  l'hérétique,  dit  le 
Pape;  il  doit  s'ennuyer  dans  mon  antichambre,  tandis 
que  les  autres  s'y  sanctifient.  »  Benoît  XIV,  en  s'entrete- 
nant  avec  M.  le  comte  de  Strogonoff ,  lui  dit  :  «  Vous  êtes 
un  peu  schismatiques,  vous  autres  Russes. — Pardonnez- 
moi  ,  Saint-Père ,  lui  répond  M.  de  Strogonoff,  nous 
sommes  orthodoxes  ;  c'est  vous  qui  êtes  schismatique. 
—Voilà  la  première  fois,  réplique  le  Pape  en  riant ,  que 
je  me  le  suis  entendu  dire.  »  Remarquons  en  finissant 
que  si  quelqu'un  avait  prédit,  il  y  a  quinze  ans,  que 
vers  la  fin  de  l'année  1772  les  Jésuites  n'auraient  d'autre 
ressource  que  de  se  recommander  à  la  protection  du 
roi  de  Prusse  ,  il  aurait  indubitablement  passé  pour 
fou;  tant  on  se  trouve  souvent  tout  contre  de  très-grands 
événemens  sans  en  avoir  le  moindre  soupçon. 


DEUX  LETTRES  DE  M.  DE  EUFFOW. 

EXTRAIT  D'UNE  LETTRE  A  M.  LE  COMTE  d'aWGIVILLERS. 

A  Moiill.ar,  ce  17  novembre  1773. 

Ah!  que  vous  avez  un  digne  et  respectable  ami  dans 
M.  Necker!  —  J'ai  lu  deux  fois  son  ouvrage.   Je  me 


364  CORRESPONDANCE    INEDITE 

trouve  d'accord  avec  lui  sur  tous  les  points  que  je  puis 
entendre.  Ses  idées  sont  aussi  simples  que  grandes;  ses 
vues  saines  et  très-étendues,  et  tous  les  économistes 
ensemble,  fussent-ils  protégés  par  tous  les  ministres  de 
France,  ne  dérangeront  pas  une  pierre  à  cet  édifice, 
que  je  regarde  comme  un  monument  de  génie.  Je  n'ai 
regret  qu'à  la  forme;  je  n'eus  pas  fait  un  éloge  acadé- 
mique, qui  ne  demande  que  des  fleurs,  avec  des  maté- 
riaux d'or  et  d'airain.  Colbert  mérite  une  partie  des 
éloges  que  lui  donne  M.  Necker;  mais  certainement  il 
n'a  pas  vu  si  loin  que  lui;  d'ailleurs,  l'auteur  a  ici  le 
double  désavantage  d'avoir  ses  envieux  particuliers,  et 
en  même  temps  tous  ceux  qui  cherchent  à  borner  l'Aca- 
démie. En  un  mot,  je  suis  fâché  qu'un  aussi  bel  en- 
semble d'idées  n'ait  pas  toute  la  majesté  de  la  forme 
qu'il  peut  comporter.  Les  notes  sont  admirables 
comme  le  reste;  la  plupart  sont  autant  de  traits  de  gé- 
nie, ou  de  finesse,  ou  de  discernement.  Le  style  est 
très-mâle,  et  m'a  beaucoup  plu  malgré  les  négligences 
et  les  incorrections ,  et  les  pitoyables  plaisanteries  que 
les  femmes  ne  manqueront  pas  de  faire  sur  les  jouis- 
sances trop  souvent  répétées. 


EXTRAIT  D  UNE  LETTRE   A  M.  IJECKER. 

Même  date. 

Je  n'avais  jamais  rien  compris  à  ce  jargon  d'hôpital 
de  ces  demandeurs  d'aumônes  que  nous  appelons  éco- 
nomistes, non  plus  qu'à  cette  invincible  opiniâtreté  de 
nos  ministres  ou  sous-ministres  pour  la  liberté  absolue 
du  commerce  de  la  denrée  de  première  nécessité.  J'étais 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  365 

bien  loin  d'être  de  leur  avis,  mais  j'étais  encore  plus 
loin  des  raisons  sans  réplique  et  des  démonstrations  que 
vous  donnez  de  n'en  pas  être.  J'ai  lu  votre  ouvrage 
deux  fois ,  je  compte  le  relire  encore ,  c'est  un  grand 
spectacle  d'idées  et  tout  nouveau  pour  moi,  etc. 


VERS    DE   LA.    CONDAMINE    CONTRE    LE    SYSTEME    DE    LA 
NATURE. 

Unde?  ubi?  quo?  D'où  viens-je?  où  suis-je?  où  vais— je  ? 
Je  n'en  sais  rien  ;  Montaigne  dit ,  Qu'en  sais-je  ? 
Et  sur  ce  point  tout  docteur  consulté 
En  peut  bien  dire  autant  sans  vanité. 
Mais  après  tout  de  qui  donc  le  saurais-je  , 
Moi  qui  d'hier  dans  l'univers  jeté  , 
Ne  suis  rien  moins  qu'un  être  nécessaire? 
Mais  un  tel  être  a  toujours  existé. 
Il  en  faut  un,  soit  esprit,  soit  matière, 
Et  ce  point-là  par  nul  n'est  contesté. 
Or,  moi  chétif,  être  très-limité, 
Que  tout  étonne  et  convainc  d'ignorance, 
Malgré  cela,  je  suis,  je  veux,  je  pense. 
Je  me  propose  un  but  en  agissant , 
Et  je  voudrais  que  l'Etre  tout-puissant, 
Auteur  de  tout  et  de  mon  existence, 
N'eût  aucun  but ,  aucune  volonté  ; 
Tandis  qu'il  m'a  donné  l'intelligence, 
Qu'il  n'en  eût  point  iui  qui  m'en  a  doté. 
Tu  me  diras  :  Mais  la  peste  et  la  guerre  , 
Les  maux  divers ,  physiques  et  moraux , 
La  faim  ,  la  soif,  et  la  goutte  et  la  pierre, 
Du  genre  humain  trop  souvent  les  bourreaux  ; 
Mais  les  prisons  ,  les  affreux  tremblemens , 


366  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Les  tourbillons ,  les  typhons ,  les  volcans 

Tous  les  fléaux  qui  désolent  la  terre, 

Sont-ce  les  dons  d'un  père  à  ses  enfans? 

Loin  d'accuser  la  divine  sagesse, 

De  ton  esprit  reconnais  la  faiblesse  $ 

Homme  superbe,  atome  révolté  ; 

Le  Tout-Puissant  posa  cette  barrière 

Pour  contenir  ta  curiosité. 

Peut-être  il  veut,  par  cette  obscurité, 

Humilier  cette  raison  trop  fière 

D'avoir  suivi  quelque  trait  de  lumière, 

Qui  te  montra  parfois  la  vérité. 

Mais  il  manquait  à  ta  félicité 

Qu'il  dévoilât  à  ta  faible  paupière 

De  l'univers  la  théorie  entière; 

Et  pour  te  faire  approuver  ses  décrets  , 

Dieu  t'aurait  dû  révéler  ses  secrets. 

D'où  vient  le  mal?  En  vain  je  l'examine 

Et  moins  je  vois  quelle  est  son  origine. 

Que  s'ensuit-il,  sinon  que  mon  esprit 

Est,  dans  sa  sphère  ,  étroit  et  circonscrit. 

Mais  supposer  qu'une  aveugle  matière  , 

De  tout  effet  est  la  cause  première , 

A  ma  raison  répugne  et  contredit? 

Ici  l'absurde,  et  là  l'inexplicable. 

Par  deux  écueils  je  me  vois  arrêté; 

II  faut  opter  :  l'absurde  est  incroyable. 

Je  m'en  tiens  donc  à  la  difficulté 

En  te  laissant  à  toi  l'absurdité. 


DE    GIUMM    ET    DIDEROT.  3Ô7 


SUR  LES  MOEURS  ET  COUTUMES   DES  DIFFEREES  PEUPLES 
DE  LEUROPE. 

S'il  est  si  difficile  de  définir  au  juste  le  caractère  d'un 
seul  homme,  quelle  difficulté,  dira-t-on  ,  ne  doit-il  pas 
y  avoir  à  définir  celui  de  tout  un  peuple  ?  Au  risque  de 
soutenir  un  paradoxe  ,  j'avouerai  que  de, ces  deux  pro- 
blèmes je  ne  sais  pas  encore  quel  est  le  plus  difficile  à 
résoudre.  Dans  un  seul  homme  il  y  a  des  nuances  si  fines, 
si  délicates ,  si  personnelles ,  qu'il  faut  peut-être  avoir 
encore  plus  de  sagacité  pour  les  saisir,  et  pour  remar- 
quer ce  que  tous  les  habitans  du  même  climat  peuvent 
avoir  de  commun  et  ce  qui  les  distingue  foncièrement 
de  leurs  voisins.  Les  mêmes  traits  souvent  répétés  sont 
plus  faciles   à  noter  que  ceux  qui  sont  uniques  dans 
leur  genre ,  et  qui  ne   peuvent  souvent  être  aperçus 
qu'une  seule  fois.  Le  caractère  de  l'individu  ne  se  peint 
que  par  des  actions, qui  varient  à  chaque  instant  et  qui 
se  cachent  même  le  plus  souvent  sous  l'ombre  du  mys- 
tère. Le  caractère  général  d'une  nation  est  nécessai- 
rement à  découvert,  il  s'imprime  dans  des  monumens 
exposés  continuellement  sous  nos  yeux;  nous  pouvons 
l'étudier  dans  la  nature  de  sa  langue ,  de  son  gouver- 
nement,  de  ses  coutumes,  de  ses  usages,  de  ses  ma- 
nières, de  ses  arts,  de  son  climat.  Je  sens  que  cette 
étude  est  plus  longue,  plus  étendue,  mais  je  la  crois 
aussi  plus  sûre;  je  dirais  presque  moins  impossible  que 
la  connaissance  particulière  des  hommes.  Il  n'en  a  pas 
plus  coûté  à  Tacite  de  peindre  les  Germains,  les  An- 


368  CORRESPONDANCE    INEDITE 

glais,  le  Juifs ,  qu'il  ne  lui  en  a  coûté  de  peindre  Séjan , 
Tibère,  Agricola. 

Pourquoi  trouvons-nous  donc  si  peu  de  justesse  et 
de  vérité  dans  la  plupart  des  relations  de  nos  voya- 
geurs? C'est  que  la  plupart  de  nos  voyageurs  n'ont  eu 
ni  assez  de  philosophie,  ni  assez  de  connaissances  pour 
embrasser  les  objets  qu'ils  voulaient  nous  faire  con- 
naître; c'est  que  la  plupart  ont  porté  dans  leurs  re- 
cherches un  esprit  de  système  et  de  parti  qui  ne  leur 
a  permis  de  voir  que  ce  qui  convenait  à  leur  but  par- 
ticulier ;  c'est  qu'ils  ont  cherché  à  être  amusans ,  au  lieu 
d'être  vrais,  et  que  rarement  ils  ont  donné  à  leur 
travail  le  temps  nécessaire  pour  l'exécuter  avec  succès. 
Parmi  les  modernes  qui  ont  travaillé  dans  ce  genre, 
on  ne  peut  guère  citerque  Chardin  et  Murait  ;  encore  ce 
dernier  a-t-il  vu  avec  plus  d'esprit  que  d'impartialité. 
On  sent,  comme  dit  Rousseau,  combien  il  hait  les 
Français,  jusque  dans  les  éloges  qu'il  leur  donne. 

Pour  bien  juger  le  caractère  d'un  pays,  vaut-il  mieux 
lui  être  étranger,  ou  en  être  citoyen  ?  Il  semble  d'abord 
qu'un  homme  élevé  au  milieu  de  ses  compatriotes, 
en  supposant  toutes  les  autres  conditions  égales,  peut 
parvenir  plus  facilement  à  les  connaître  que  ne  le 
pourrait  un  étranger;  cependant  n'y  a-t-il  pas  aussi 
quelques  rapports  qui  rendent  le  point  de  vue  où  se 
trouve  l'étranger,  plus  favorable  ?  Pour  bien  observer, 
il  faut  éviter  également  les  faux  jours  de  la  surprise 
et  ceux  de  l'habitude.  Nous  passons  trop  légèrement 
sur  les  objets  qui  nous  sont  familiers,  nous  sommes 
trop  étonnés  de  ceux  qui  nous  sont  absolument  nou- 
veaux. Dans  le  premier  cas ,  nos  observations  risquent 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  36g 

d'être  plates  et  communes;  dans  le  second,il  est  à  craindre 
que  nous  ne  nous  laissions  séduire  par  une  fausse  ap- 
parence de  merveilleux. 

Pour  faire  donc  une  relation  aussi  intéressante  qu'in- 
structive, un  voyageur  devrait,  ce  rne  semble,  com- 
mencer par  noter  soigneusement  toutes  les  singularités 
qui  l'ont  frappé  au  premier  coup  d'œil ,  mais  ne  se  per- 
mettre d'en  rendre  compte  qu'après  avoir  approfondi 
la  langue,  la  religion,  la  constitution  politique,  les 
mœurs  ,  les  usages  et  le  ton  du  pays  qu'il  veut  ob- 
server. 

Ce  qui  rend  sans  doute  aujourd'hui  la  connaissance 
des  différens  peuples  de  l'Europe  si  difficile,  c'est  que 
l'on  peut  dire  à  peu  près  des  nations  entières  ce  qu'on  a 
dit  si  souvent  des  hommes  qui  composent  une  même  so- 
ciété. Tout  s'est  confondu ,  tout  se  ressemble;  les  mœurs, 
la  politique,  la  philosophie,  ont  fait  à  peu  près  les 
mêmes  progrès  dans  tous  les  Etats  de  l'Europe.  Il  y  a 
un  système  commun  à  tous.  L'esprit  dominant  des 
grandes  capitales,  le  goût  des  voyages,  celui  des  lettres 
et  surtout  le  commerce ,  ont  formé  pour  ainsi  dire  de 
tous  les  peuples  de  l'Europe  un  seul  peuple.  Hérodote 
trouverait  aujourd'hui ,  dans  toute  cette  partie  du 
monde,  moins  de  caractères,  moins  de  variétés,  que 
dans  l'étendue  bornée  des  pays  qu'embrasse  son  His- 
toire. 

Rien  de  plus  vrai  en  général;  cependant  l'on  se 
tromperait  beaucoup  de  croire  que  toutes  les  circon- 
stances qui  ont  pu  rapprocher  tant  de  nations  aient 
absolument  effacé  leur  caractère  original ,  elles  en  ont 
seulement  altéré  quelques  traits  ;  et  si,  sous  l'apparence 


370  CORRESPONDANCE    INÉDITE       . 

qui  le  cache,  il  est  plus  difficile  à  saisir,  il  n'en  existe 
pas  moins.  Plus  la  société  s'étend,  plus  l'homme,  sans 
doute,  se  dénature,  mais  il  ne  saurait  changer  entière- 
ment son  être.  Semblable  à  Protée,  il  devient  suscep- 
tible de  mille  formes  différentes.  C'est  au  coup  d'œil 
du  génie  à  le  fixer  sous  celle  qui  lui  est  propre.  L'Ilalie 
même,  malgré  toutes  les  révolutions  qu'elle  éprouva 
sous  l'empire  des  barbares,  sous  le  joug  humiliant  du 
despotisme  religieux,  et  durant  les  longues  guerres  de 
la  France  et  de  l'Empire,  n'a-t-elle  pas  conservé  long- 
temps cet  esprit  d'indépendance  et  d'ambition  qui  fit 
sa  gloire  dans  les  jours  heureux  de  la  république. 

Le  défaut  de  nos  vues  en  morale,  en  politique,  en 
philosophie ,  est  d'être  toujours  ou  trop  générales ,  ou 
trop  minutieuses;  mais  s'il  m'est  permis  de  dire  ce  que 
je  pense  sur  un  sujet  sans  doute  fort  au-dessus  de  ma 
portée,  je  crois  remarquer  une  différence  sensible 
entre  la  manière  dont  on  pouvait  étudier  les  nations 
anciennes,  et  celle  dont  il  faut  étudier  les  nations  mo- 
dernes. Pour  connaître  les  Grecs,  les  Romains  et  les 
anciens  habitans  des  Gaules  et  delà  Germanie,  c'était 
beaucoup  d'avoir  acquis  la  connaissance  de  leurs  lois, 
de  leurs  coutumes  et  de  leur  religion.  On  nous  con- 
naîtrait fort  mal  aujourd'hui ,  si  l'on  ne  nous  connais- 
sait que  par  ces  relations-là.  Nos  lois,  nos  coutumes, 
notre  religion ,  nous  sont  devenues  presque  absolu- 
ment étrangères.  Nos  mœurs  et  notre  philosophie  ont 
du  moins  affaibli  beaucoup  l'inflence  qu'elles  devraient 
avoir  naturellement  sur  notre  manière  de  penser  et  de 
sentir,  et  l'on  en  jugerait  bien  mieux  par  l'esprit  de 
notre  théâtre ,  par  le  goût  de  nos  romans ,  par  le  ton 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  37I 

de  nos  sociétés,  par  nos  petits  contes  et  par  nos  bons 
mots ,  que  par  nos  lois ,  notre  culte  et  les  principes  de 
notre  gouvernement. 

J'imagine  qu'on  ferait  un  ouvrage  fort  curieux  en 
rassemblant  sous  certains  titres  les  expressions  prover- 
biales, les  bons  mots  les  plus  caractéristiques  de  chaque 
nation.  Est-il  possible  de  ne  pas  reconnaître  l'orgueil 
espagnol  dans  XAlmenos  du  Page  ,  dont  son  maître 
avait  la  bouté  de  dire  qu'il  était  aussi  noble  que  le 
roi?  Qui  ne  voit  l'indifférence  et  la  morgue  philoso- 
phique d'un  Anglais,  dans  la  repartie  du  fameux Wilkes 
à  un  poète  français  qui ,  voulant  réciter  un  poëme 
contre  la  fierté  de  ces  insulaires ,  ne  put  jamais  se  rap- 
peler que  ce  premier  vers  , 

0  barbares  Anglais,  dont  les  sanglans  couteaux... 

Eh  !  Monsieur ,  rien  n'est  plus  aisé  à  finir  : 

Coupent  la  tête  aux  rois  et  la  queue  aux  chevaux  ! 

Le  mot  de  madame  deTallard,  qui  ne  voulait  pas  qu'on 
portât  des  jupons  bordés  de  tresses  d'or  ou  d'argent, 
parce  que  cela  ne  servait,  disait-elle,  qu'à  écorcher 
le  menton;  ce  mot  si  fou  ne  peint-il  pas  toute  la 
pétulance  française  ?  Je  ne  cite  que  les  premiers 
traits  qui  s'offrent  à  ma  mémoire;  il  en  est  mille  autres 
qui  ont  plus  de  saillie ,  plus  d'originalité,  et  surtout  plus 
de  vérité  locale. 

Nous  avons  cherché  dans  notre  littérature  à  imiter 
tantôt  les  Espagnols ,  tantôt  les  Italiens ,  tantôt  les 
Anglais;  ils  nous  ont  imités  à  leur  tour  :  cependant  ne 


Z*]1  CORRESPONDANCE    INEDITE 

les  reconnaît-on  pas  tous,  jusque  dans  leurs  imitations, 
à  des  nuances  très-marquées?  L'Espagnol  n'a-t-il  pas 
essentiellement  l'esprit  ingénieux  que  doit  produire  la 
chaleur  du  climat  et  l'austère  contrainte  des  mœurs 
publiques?  l'Italien,  celui  qui  tient  à  des  sens  déli- 
cats et  à  une  imagination  brillante  et  voluptueuse? 
l'Anglais,  celui  de  la  mélancolie  et  d'une  méditation 
profonde  ?  Et  ce  qui  distingue  particulièrement  nos 
écrivains  français,  n'est-ce  pas  cet  esprit  facile  et 
léger  que  donne  l'usage  et  le  goût  de  la  société  ? 


VERS    DE    SÀURIN. 


On  assure  que  le  censeur  d'un  recueil  de  je  ne  sais 
quelles  pièces  fugitives  /  qui  s'imprime  actuellement  A 
n'a  pas  voulu  laisser  passer  les  vers  que  vous  allez  lire. 
Ce  censeur  est  bien  sévère,  et  c'est  apparemment  à 
quelque  docteur  de  Sorbonne  qu'on  a  commis  le  soin 
d'approuver  les  productions  légères  des  muses  fran- 
çaises. Depuis  les  difficultés  du  censeur,  ces  vers  se  sont 
répandus  dans  Paris ,  et  on  les  a  attribués  à  M.  de  Vol- 
taire ,  ce  qui  n'a  pas  nui  à  leur  célébrité.  Premièrement 
je  ne  les  crois  pas  de  M.  de  Voltaire,  et  je  parierais  qu'ils 
n'en  sont  pas.  En  second  lieu,  j'ai  quelque  idée  confuse 
qu'ils  ne  sont  pas  nouveaux^  et  qu'ils  ont  déjà  couru 
anciennement.  Je  les  crois  de  M.  Saurin. 


EPÎTRE  A  UNE  JEUNE  VEUVE. 


Jeune  et  charmant  objet,  à  qui  pour  son  partage 
Le  ciel  a  prodigué  des  trésors  les  plus  doux  , 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  373 

Les  grâces,  la  beauté ,  l'esprit  et  le  veuvage  , 

Jouissez  du  rare  avantage 
D'être  sans  préjugés,  ainsi  que  sansépoux. 

Libre  de  ce  double  esclavage  , 
Joignez  à  tous  ces  dons  le  don  d'en  faire  usage. 
Faites  de  votre  lit  le  trône  de  l'amour. 
Qu'il  ramène  les  ris  bannis  de  votre  cour 

Par  la  puissance  maritale. 
Ah!  ce  n'est  point  au  lit  qu'un  mari  se  signale  : 
Il  dort  toute  la  nuit  et  gronde  tout  le  jour. 

Ou  s'il  arrive ,  par  merveille , 
Que  chez  lui  la  nature  éveille  le  désir, 
Attend-il  qu'à  son  tour  chez  sa  femme  il  s'éveille  ? 
Non  ,  sans  aucun  prélude  il  brusque  le  plaisir. 
Il  ne  connaît,  point  l'art  d'échauffer  ce  qu'on  aime, 
D'amener  par  degrés  la  volupté  suprême; 
Le  traître  jouit  seul...  si  pourtant  c'est  jouir. 
Loin  de  vous  tout  hymen,  fût-ce  avec  Plutus  même  ! 
L'amour  se  chargera  du  soin  de  vous  pourvoir. 
Vous  n'avez  jusqu'ici  connu  que  le  devoir, 

Le  plaisir  vous  reste  à  connaître. 
Quel  fortuné  mortel  y  sera  votre  maître? 

Ah  !  lorsque  d'amour  enivré, 
Dans  le  sein  du  plaisir  il  vous  fera  renaître , 
Lui-même  trouvera  qu'il  l'avait  ignoré. 


OBSERVATIONS  SUR  LES  COMMENCEMENS  DE  LA  SOCIETE. 

Cet  ouvrage  fera,  je  crois,  moins  de  sensation  en 
France  qu'il  n'en  a  fait  en  Angleterre.  Il  ressemble 
peut-être  à  ces  femmes  dont  on  ne  parle  pas ,  précisé- 
ment parce  qu'on  n'a  rien  à  leur  reprocher.  Vous  n'y 
trouverez  ni  singularités,  ni  disparates,  ni  paradoxes, 
aucun  de  ces  caractères  brillans  qui  décident  aujour- 


374  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

d'hui  les  grands  succès.  L'auteur,  pour  arriver  à  son 
but,  suit  la  voie  la  plus  simple  et  la  plus  unie.  Il  pré- 
fère le  malheur  de  dire  des  vérités  connues  au  plaisir 
de  se  livrer  à  des  recherches  hasardées,  et  le  caractère 
de  son  style  est  aussi  sage,  aussi  modéré  que  celui  de 
son  esprit.  La  traduction  que  nous  avons  l'honneur  de 
vous  annoncer  est  de  M. Suard.  11  ne  l'avoue  pas,  à  la 
vérité,  mais  on  y  reconnaît  sans  peine  la  manière  d'é- 
crire pure,  élégante  et  facile  du  traducteur  de  Ro- 
bertson. 

L'objet  que  M.  Millar  se  propose  est  d'éclaircir  l'his- 
toire naturelle  du  genre  humain  en  découvrant  les 
premiers  progrès  sensibles  de  l'Etat  de  société ,  et  en 
montrant  l'influence  qu'ils  ont  sur  les  mœurs ,  les  lois 
et  le  gouvernement  d'une  nation. 

Il  considère  d'abord  les  changemens  qu'ont  subis  dans 
les  différens  âges  de  la  société ,  les  idées  des  hommes 
sur  le  rang  et  la  condition  des  deux  sexes , 

Dans  l'état  de  barbarie  et  de  pauvreté , 

Dans  la  vie  pastorale  et  dans  la  vie  agricole, 

Dans  les  révolutions  produites  par  l'invention  des 
arts  et  des  manufactures  de  premier  besoin, 

Enfin  dans  celles  que  produit  la  culture  des  arts 
d'agrément,  l'opulence  et  le  luxe. 

La  condition  des  femmes  devient  meilleure  à  mesure 
que  la  société  se  perfectionne.  Esclaves  chez  les  peu- 
ples barbares  et  pauvres ,  opprimées  chez  les  nations 
qui  ne  connaissent  encore  que  les  arts  et  les  manufac- 
tures de  première  nécessité,  elles  ne  jouissent  de  leurs 
avantages  que  chez  les  peuples  adonnés  à  la  vie  pas- 
torale, à  la  guerre,  ou  aux  arts*  d'agrément.  C'esl  dans 


DE    GRIMA!     ET    DIDEROT.  375 

l'âge  d'or,  dans  les  siècles  de  chevalerie,  dans  les  beaux 
jours  d'Alexandre,  d'Auguste  ,  de  Léon,  deLouis  XIV, 
qu'il  faut  chercher  le  règne  de  la  beauté.  Le  luxe  qui 
commence,  favorise  les  droits  et  la  liberté  des  femmes. 
Mais  lorsqu'il  est  porté  à  l'excès,  il  les  fait  retomber 
dans  le  mépris  et  dans  la  servitude.  La  polygamie  chez 
les  Orientaux,  et  la  corruption  des  mœurs  chez  quel- 
ques-unes des  nations  modernes  de  l'Europe,  détruisent 
tous  les  jours  l'empire  que  la  nature  semble  avoir  ré- 
servé aux  femmes. 

Dans  le  second  chapitre,  notre  auteur  fait  quelques 
observations  sur  l'autorité  qu'un  père  exerce  commu- 
nément sur  ses  enfans  dans  les  premiers  âges  de  la 
société.  11  examine  ensuite  les  limites  qu'apportent  à  la 
juridiction  paternelle,  les  accroissemens  de  l'état  social. 

A  la  suite  de  l'examen  du  gouvernement  domestique, 
l'auteur  recherche  dans  le  troisième  chapitre  quel  est 
l'état  d'une  tribu,  ou  d'un  bourg  composé  de  plusieurs 
familles,  pour  découvrir  l'origine  du  gouvernement 
d'un  chef  parvenu  à  la  tête  de  cette  société,  et  les  diffé- 
rentes branches  d'autorité  que  ce  premier  magistrat  a 
dû  exercer  relativement  aux  différentes  espèces  de  pro- 
priété que  la  communauté  a  pu  acquérir. 

Ces  deux  chapitres  n'ont  pas,  ce  me  semble,  tout 
l'intérêt  dont  ils  étaient  susceptibles.  On  désirerait  d'y 
trouver  plus  de  profondeur  et  plus  de  développement. 

Le  quatrième  se  divise  en  deux  articles  :  le  premier 
traite  de  la  constitution  politique  qui  dérive  d'une  simple 
confédération  entre  des  communautés  indépendantes; 
le  second  contient  des  remarques  sur  les  change - 
mens  qu'entraînent  dans  la  policeet  le  gouvernement  d'un 


376  CORRESPONDANCE    INEDITE 

pays ,  les  progrès  de  sa  population ,  de  ses  manufactures, 
de  son  commerce  et  de  cette  politesse  de  mœurs  qui 
devient  une  suite  naturelle  de  l'abondance  et  de  la 
sécurité. 

L'auteur  nous  annonce  dans  ce  premier  article  son 
système  sur  l'origine  de  la  législation  féodale  comme 
une  découverte  toute  nouvelle.  Je  ne  vois  pas  trop  ce 
qu'elle  ajoute  à  l'idée  que  nous  en  ont  donnée  l'abbé 
Fleuri,  Robertson  et  quelques  autres  écrivains  qui  ont 
discuté  la  même  matière.  j\ Voici  le  résultat  des  recher- 
ches de  M.  Millar. 

«Les  inférieurs,  dit-il,  attachés  à  chaque  famille, 
«  furent  vraisemblablement  établis  d'abord  autour  de 
«  la  maison  du  chef  qui  les  protégeait  et  dont  ils  étaient 
«  intéressés  à  défendre  en  toute  occasion  le  pouvoir  et 
«  la  dignité.  Quand  ils  devinrent  très-nombreux ,  cette 
«  manière  de  vivre  dut  paraître  incommode;  alors  le 
«  chef  leur  assigna  des  portions  de  terre  séparées,  qu'il 
«  leur  permit  de  cultiver  pour  leur  propre  compte,  à 
«  condition  qu'ils  continueraient  de  le  servir  à  la  guerre, 
«c  et  de  remplir  les  différentes  obligations  qu'ils  étaient 
«  censés  avoir  anciennement  contractées  comme  mem- 
«  bres  de  sa  famille,  etc.  » 

Rien  ne  paraît  plus  probable;  mais  des  vues  si  justes 
avaient-elles  besoin  de  l'affiche  de  la  nouveauté  pour 
être  bien  reçues? 

Après  avoir  considéré  les  distinctions  de  rang  parmi 
les  citoyens  libres  d'une  nation  ,  notre  auteur  examine 
l'état  des  habitans  de  la  dernière  classe,  lesquels,  pour 
se  procurer  la  subsistance,  sont  obligés  de  travailler  au 
service  des  autres,  et  qui  forment  le  gros  du  peuple.  Il 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  ^r]r] 

suit  les  variations  survenues  dans  cet  état  à  proportion 
des  progrès  de  la  législation ,  et  il  finit  par  un  tableau 
de  la  révolution  singulière  qui  distingue  honorablement 
à  cet  égard  les  lois  de  l'Europe. 

Il  l'attribue,  ainsi  que  nos  meilleurs  auteurs  ,  à  l'es- 
pèce de  gouvernement  civil  qui  s'est  introduit  dans  la 
plupart  des  pays  de  l'Europe,  à  mesure  que  les  souve- 
rains ont  senti  les  dangers  de  la  puissance  féodale  et  la 
nécessité  de  la  détruire  sans  violence  et  sans  éclat.  On 
a  donc  vu  les  peuples  forcés  à  vendre  leur  liberté  pour 
acheter  leur  vie,  et  les  rois  vendre  ensuite  la  liberté 
au  peuple  pour  augmenter  leur  pouvoir  et  leurs  richesses. 
La  politique,  de  tout  temps ,  n'a  été  qu'un  trafic  hon- 
teux des  biens  les  plus  propres  à  l'homme,  et  qui  par 
conséquent  devraient  être  les  plus  sacrés  et  les  plus 
inaliénables. 

M.  Millar  n'ayant  cherché  qu'à  expliquer  les  causes 
des  différences  arrivées  dans  nos  mœurs  et  dans  nos 
coutumes ,  sans  entrer  dans  l'examen  des  avantages  ou 
des  désavantages  qu'elles  ont  occasionés ,  on  sent  que 
ses  observations  doivent  former  plutôt  un  ouvrage  de 
philosophie  que  de  politique.  Il  ne  découvre  point  de 
vues  nouvelles;  mais  il  développe  avec  beaucoup  de 
sagesse  et  de  méthode  une  partie  de  celles  que  Jean- 
Jacques  a  jetées  dans  son  Discours  sur  l'origine  et  les 
fondemens  de  l'inégalité. 

Ce  Discours  est  peut-être  de  tous  les  ouvrages  de  cet 
homme  célèbre  le  plus  original  et  le  plus  important. 
Il  contient  les  germes  de  tout  ce  qu'il  a  écrit  depuis.  Il 
a  produit  en  Allemagne  et  en  France  une  infinité  de 
bons  et  de  mauvais  livres,  et  l'on  doit  sans  doute  le 


378  CORRESPONDANCE     INÉDITE 

compter  dans  le  petit  nombre  de  ceux  qui  ont  ouvert 
une  nouvelle  mine  à  la  curiosité  avide  de  nos  sages  et 
de  nos  raisonneurs. 

Tant  que  l'esprit  théologique  fut  l'esprit  dominant 
en  Europe ,  c'est-à-dire  au  moins  depuis  Wiclef  jusqu'au 
fameux  Arnaud  ,  la  philosophie  et  l'histoire  ne  marchè- 
rent que  d'un  pas  timide   et  mal  assuré.  On  craignait 
surtout  alors  de  remonter  à  la  première  origine  de  nos 
institutions  politiques  et  religieuses.  Ce  qu'on  pouvait 
en  apprendre  dans  le  catéchisme  était  à  peu  près  tout 
ce  qu'il  était  permis  d'en  savoir.  On  expliquait  toutes 
les  sources  de  la  corruption  par  le  péché  originel.  On 
faisait  dériver  toutes  les  langues  de  l'hébreu ,  et  l'inven- 
tion de  cette  langue  primitive  passait  pour  une  science 
infuse.  La  théocratie  était  regardée  comme  le  modèle 
de  tous  les  gouvernemens ,  et  toutes  les  autres  formes 
d'administration  étaient  soupçonnées  de  tenir  plus  ou 
moins  de  l'idolâtrie  et  de  la  superstition.  On  ne  con- 
naissait guère  d'autres  lois  que  celles  des  Juifs  ,  ou  l'on 
croyait  du  moins  que  tout  ce  qu'il  y  avait  de  bon  dans 
les  autres  avait  été  emprunté  chez  eux.  Enfin ,  l'on  tâ- 
chait de  nous  persuader  que  l'Être-Suprême  avait  pris 
long-temps  la   peine  d'élever  lui-même  le  genre  hu- 
main ,  et  qu'à  la  fin  lassé  d'une  tâche  si  ingrate,  il  l'a- 
vait abandonné  à  sa  propre  conduite,  ou  bien  à  celle 
des  démons  ;  et  c'est  ainsi  qu'à  force  de  vouloir  étendre 
l'influence  de  la  religion  sur  des  objets  qui  n'ont  aucun 
rapport  avec  ses  véritables  principes,  souvent  l'on  a 
mis  des  entraves  au  génie,  et  souvent  l'on  est  parvenu 
à  faire  mépriser  le  culte  le  plus  respectable  et  le  plus 
utile  au  bonheur  de  l'humanité. 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  3^9 

Rien  n'était  plus  propre  à  renverser  tous  les  systèmes 
exclusifs  de  notre  théologie  moderne,  que  la  découverte 
des  deux  Indes.  Elle  a  servi  surtout  à  répandre  de 
grandes  lumières  sur  les  commencemens  de  la  société; 
mais  il  n'y  a  guère  plus  d'un  demi-siècle  que  la  philo- 
sophie en  a  su  profiter. 

Ce  n'est  plus  dans  les  traditions  fahuleuses  de  l'anti- 
quité ,  c'est  dans  l'histoire  même  des  différens  peuples 
de  l'ancien  et  du  nouveau  continent,  que  nous  pouvons 
observer  aujourd'hui  les  progrès  successifs  de  la  civili- 
sation. C'est  en  comparant  notre  état  actuel  avec  celui 
où  nous  étions  il  y  a  trois  ou  quatre  siècles,  celui  où 
nous  étions  alors  avec  l'idée  que  Tacite  et  César  nous 
donnent  de  la  condition  de  nos  aïeux,  et  cette  première 
époque  de  notre  histoire  avec  les  relations  que  les 
voyageurs  nous  ont  fournies  sur  les  nations  sauvages 
de  l'Amérique ,  que  nous  pouvons  établir  assez  proba- 
blement l'origine  et  les  progrès  des  premières  sociétés. 

L'idée  qu'en  avait  le  fameux  Hobbès  se  rapporte 
parfaitement  à  celle  des  épicuriens. 


Atque  ipsa  utilitas ,  justi  prope  mater  et  aequi. 
Quum  prorepserunt  primis  animalia  terris, 
Mutum  et  turpe  pecus,  glandem  atque  cubilia  propter 
Unguibus  et  pugnis  ,  dein  fustibus  ,  atque  ita  porro 
Pugnabant  armis  ,  quae  post  fabricaverat  usus  : 
Donec  verba,  quibus  voces  sensusque  notarent  , 
Nominaque  inveuère:  dehinc  absistere  bello  , 
Oppida  cœperuut  munire,  et  ponere  leges;.... 
Jura  inventa  metu  injusti  fateare  necesse  est. 

HoRAT.  Sat.  1 ,  3. 


38û  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Ceux  qui  ont  voulu  examiner  quels  ont  pu  être  les 
premiers  progrès  de  la  civilisation,  ne*  se  seraient-ils 
point  trop  attachés  à  réduire  l'origine  des  différentes 
sociétés  à  un  même  principe  ?  Les  besoins  de  la  nature, 
les  circonstances  si  différentes  du  climat ,  et  les  jeux  du 
hasard ,  qui  influent  si  puissamment  sur  toutes  nos  ac- 
tions, n'ont-elles  pas  dû  en  varier  et  en  modifier  les 
causes  à  l'infini  ? 

Si  les  hommes  n'étaient  pas  nés  pour  vivre  en  so- 
ciété ,  sans  doute  qu'ils  n'y  auraient  jamais  vécu.  Le 
germe  des  facultés  qu'elle  nous  fait  exercer  dut  toujours 
exister,  puisqu'il  a  pu  être  développé  une  fois  ;  mais  il 
ne  l'eût  jamais  été  sans  le  secours  d'une  révolution  par- 
ticulière. 

L'homme  livré  à  lui-même  n'a  que  des  besoins  et 
des  sensations.  Il  suffit  que  ses  besoins  excitent  les 
premiers  efforts  de  l'industrie,  que  le  charme  du  plaisir 
ou  celui  de  l'habitude  prolonge  ses  sensations,  en  fixe 
le  souvenir,  en  épure  les  jouissances,  pour  faire  naître 
chez  lui  tous  les  sentimens  que  suppose  l'état  simple 
d'une  société  naturelle.  Mais  ce  que  nous  appelons  la 
société  artificielle  ou  politique  n'a  pu  être  que  l'ou- 
vrage des  grandes  passions.  Il  y  a  dans  cette  machine 
immense  des  ressorts  qui  surpassent  la  portée  commune 
de  l'homme.  Il  faut  que  les  premiers  législateurs  des 
sociétés  ,  même  les  plus  imparfaites,  aient  été  des 
hommes  surnaturels,  ou  des  demi-dieux. 

Les  passions  qui  en  sont  le  mobile,  l'amour,  l'avarice, 
l'honneur,  le  fanatisme,  toutes  ces  passions  factices,  res- 
semblent à  l'aimant  artificiel ,  dont  la  force  est  infini- 
ment supérieure  à  celle  de  l'aimant  naturel,  parce  qu'il 


DE    GRÏMM    ET    DIDEROT.  38 1 

est  en  quelque  manière  le  produit,  l'extrait,  la  quintes- 
sence d'un  grand  nombre  de  forces  particulières  que  la 
nature  avait  laissées  éparses,  et  que  l'art  a  su  concentrer. 


ÉLOGE    DE    COLBERT,    PAR    M.     NECKER.    PRIX 

D'ÉLOQUENCE    DE    L'ACADÉMIE    FRANÇAISE  \ 

Septembre  1773. 

Le  1 5  août,  l'Académie  Française  se  rendit,  selon 
l'usage,  à  la  chapelle  du  Louvre  pour  entendre  la 
messe  et  le  panégyrique  de  saint  Louis.  Il  n'y  a  qu'une 
seule  circonstance  qui  ait  fait  parler  de  l'orateur,  c'est 
que  M.  le  duc  de  Nivernais ,  qui  l'année  dernière  fut  di- 
recteur de  l'Académie,  et  qui  était  chargé  par  consé- 
quent de  nommer  un  prédicateur,  ne  s'en  est  souvenu 
que  deux  jours  avant  la  fête.  On  a  été  dans  le  plus 
grand  embarras.  Enfin ,  après  beaucoup  de  recherches 
inutiles,  on  a  eu  recours  au  père  Mandart  de  l'Oratoire, 
qui  a  bien  voulu  se  prêter  à  la  circonstance.  Quelque 
jugement  qu'en  puisse  porter  la  critique,  il  faut  avouer 
que  si  le  bon  Père  ne  prêche  pas  fort  bien ,  il  prêche 
au  moins  fort  vite.  Nous  espérons  que  le  saint  roi  lui 
saura  toujours  gré  de  sa  complaisance  et  de  sa  bonne 
volonté. 

L'après-dîner,  l'Académie  Française  s'assembla  pour 
distribuer  les  prix,  et  pour  faire  la  lecture  des  pièces 
qui  ont  été  couronnées.  Le  prix  d'éloquence ,  dont  le 

1.  Ce  Discours,  véritable  monument  historique,  a  commencé  la  haute 
réputation  de  M.  Necker.  Ou  y  découvre  sans  peine,  qu'en  le  composant, 
son  ambition  ne  se  bornait  pas  à  une  couronne  académique. 


38?,  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

sujet  était  l'éloge  de  Colbert,  fut  donné  au  discours 
qui  a  pour  dévise  : 

Est  modus  in  rcbus,  sunt  certi  denique  fines 
Quos  ultra  citraque  nequit  consistere  rectum. 

L'auteur  de  ce  discours  ne  s'était  pas  encore  fait 
connaître  alors  à  l'Académie;  mais  personne  n'ignore 
plus  aujourd'hui  que  c'est  M.  Necker,  ministre  de  la 
république  de  Genève. 

L'assemblée  fut  une  des  plus  brillantes ,  et  surtout 
des  plus  nombreuses.  Beaucoup  de  gens  connaissaient 
déjà  l'auteur  de  Y  Éloge  de  Colbert,  d'autres  cher- 
chaient à  le  deviner;  ce  double  intérêt  y  attira  une  in- 
finité de  monde.  La  pièce  couronnée  lue  fut  par  M.  d'A- 
lembert.  U  Éloge  eut  tout  le  succès  qu'il  pouvait  avoir 
dans  un  auditoire  aussi  nombreux  et  aussi  mêlé;  mais 
vous  jugerez  bien,  en  le  lisant,  que  le  vrai  mérite  de 
cette  production  n'était  pas  fait  pour  être  saisi  par  le 
plus  grand  nombre  des  auditeurs. 

U  Éloge  de  Colbert  fait  dans  ce  moment  la  plus 
grande  sensation,  et  la  postérité  en  parlera  sans  doute 
encore  avec  admiration,  long-temps  après  qu'on  aura 
oublié  les  clameurs  que  l'envie  et  l'esprit  de  parti  exci- 
tent aujourd'hui  contre  lui. 

Quoique  la  malignité  ou  l'imbécillité  de  ces  hommes 
qui  ne  jugent  que  sur  les  apparences  les  plus  vagues,  ou 
sur  les  petits  propos  de  la  médisance ,  ait  prétendu  re- 
marquer beaucoup  de  rapports  entre  la  manière  du 
panégyriste  de  Colbert  et  celle  de  M.  Thomas,  il  est 
aisé  de  voir  qu'au  fond  il  n'y  en  a  aucun.  Ce  n'est 
point  ici  le  travail  d'un  homme  de  lettres  qui  s'est  en- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  383 

fermé  dans  son  cabinet,  qui  a  feuilleté  avec  beaucoup 
de  peine  et  d'ennui  tous  les  livres  qui  parlent  de  l'ad- 
ministration des  finances,  ou  du  ministère  de  Colbert; 
c'est  le  résultat  des  méditations  d'un  citoyen  et  d'un 
homme  d'Etat  qui  a  réfléchi  profondément  sur  les  de- 
voirs d'un  administrateur  et  sur  le  rnaniementdes  affaires, 
qu'il  a  vues  par  ses  yeux  propres,  et  dont  l'expérience 
lui  a  fait  connaître  à  fond  plusieurs  branches  essen- 
tielles. Ce  n'est  point  un  homme  qui ,  la  tête  échauffée 
des  grandes  choses  qu'il  a  lues  dant  les  écrits  de  Plu- 
tarque  ou  de  Platon ,  forme  de  beaux  rêves  sur  le  bon- 
heur des  gouvernemens  et  des  États,  dont  il  ne  connaît 
ni  la  vraie  puissance,  ni  les  véritables  ressorts.  C'est 
un  homme  qui  annonce  de  grandes  vues,  parce  qu'il  a 
des  connaissances  réelles  ,  et  parce  qu'il  a  saisi  les  ob- 
jets qu'il  a  été  à  portée  de  voir,  avec  cette  étendue  qui 
n'appartient  qu'au  génie  et  avec  cet  esprit  de  bien- 
veillance universelle  qui  fut  toujours  le  premier  be- 
soin d'une  ame  élevée  et  sensible. 

Quelque  raisonné  que  soit  YÉloge  de  Colbert ,  il 
n'est  bâti  que  sur  peu  de  faits  connus  de  tout  le  monde, 
et  ne  suppose,  pour  ainsi  dire,  aucune  espèce  de  re- 
cherches historiques.  Si  M.  Necker  a  exposé  avec  tant 
de  justesse  tout  le  système  de  l'administration  de  Col- 
bert, c'est  qu'il  lui  a  suffi  d'en  apercevoir  quelques 
chaînons  pour  en  connaître  tout  l'ensemble.  On  dirait 
qu'il  a  deviné  l'ame  de  ce  grand  ministre  sur  la  sienne, 
et  qu'il  ne  doit  son  succès  qu'au  rapport  étonnant  qui 
s'est  trouvé  entre  leurs  manières  de  voir  et  de  sentir. 
S'il  a  quelquefois  attribué  à  Colbert  des  motifs  et  des 
vues  qu'il  n'eut  vraisemblablement  pas,  c'est  que  depuis 
Colbert  la  science  du  commerce  et  des  finances  a  fait 


384  CORRESPONDANCE    INEDITE 

de  grands  progrès.  Ainsi,  sans  mêler  au  système  de 
Colbert  des  idées  étrangères,  il  en  a  développé 
les  principes,  comme  ce  ministre  les  eût  dévelop- 
pées et  les  eût  éclaircies  lui-même  s'il  eût  vécu  de  nos 
jours. 

Nos  orateurs  vulgaires  ne  cherchent  de  grandes  idées 
que  pour  trouver  de  grands  mots,  et  pour  en  imposer 
ainsi  par  la  pompe  de  leur  langage.  M.  Necker  n'est 
éloquent  que  parce  que  ses  idées  et  ses  sentimens  le 
forcent  à  l'être.  Sa  langue  semble  manquer  à  tout  mo- 
ment à  l'énergie  de  ses  pensées;  sans  compter  qu'il  n'a 
pas  l'habitude  de  la  manier  avec  la  même  facilité  qu'un 
homme  qui  se  serait  occupé  des  lettres  depuis  sa  jeu- 
nesse ,  on  voit  que  c'est  surtout  l'étendue  et  l'originalité 
de  son  génie  qui  lui  fait  trouver  cette  langue  trop  faible 
et  trop  stérile.  S'il  a  recours  à  des  tours  et  à  des  expres- 
sions insolites  ,  c'est  parce  que  ses  idées  sont  souvent 
toutes  nouvelles ,  ou  qu'il  les  a  conçues  du  moins  d'une 
manière  tout-à-fait  neuve.  On  ne  prendra  peut-être 
pas  son  style  pour  modèle;  mais  on  admirera  souvent, 
en  le  lisant,  l'écrivain  qui  pense  et  qui  sent  encore  plus 
qu'il  ne  semble  exprimer.  J'ai  vu  des  gens  prétendre 
que  cet  Eloge  n'était  point  français.  Je  soupçonne  que 
ces  gens-là  veulent  bien  plus  de  mal  à  leur  langue  et  à 
leur  nation  qu'aux  talens  de  M.  Necker. 

Son  discours  est  divisé  en  quatre  parties.  Dans  la 
première,  il  trace  l'arrivée  de  Colbert  au  ministère  des 
finances.  Il  fixe  l'attention  sur  l'importance  de  cette 
place  et  sur  les  hautes  qualités  qu'elle  exige.  Premier 
moyen  de  rendre  hommage  à  celui  qui  l'a  si  bien  remplie. 

«  On  peut  le  dire ,  dans  la  constitution  actuelle  des 
«  sociétés,  c'est  à   l'administration  des  finances  que 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  38:"> 

«  toutes  les  parties  du  gouvernement  se  rapportent  et 
«  s'enchaînent.  C'est  elle  qui  doit  indiquer  à  la  marine 
«  et  à  la  guerre  la  portion  de  richesse  qu'on  peut  con- 
te sacrer  à  la  force.  C'est  elle  qui  doit  enseigner  à  la 
a  politique  le  langage  qui  sera  d'accord  avec  la  puis- 
ce  sance.  C'est  elle  enfin  qui  enveloppe  dans  ses  soins 
«  les  intérêts  de  tout  un  peuple. 

«  Quelles  sont  les  qualités  nécessaires  à  l'administra- 
«  teur  des  finances?  La  sensibilité  lui  donne  le  désir 
«  d'être  utile  aux  hommes ,  la  vertu  lui  en  fait  un  de- 
«  voir,  le  génie  lui  en  ouvre  les  moyens ,  le  caractère 
«  les  met  en  usage,  et  la  connaissance  des  hommes 
«  adapte  ces  moyens  à  leurs  passions  et  à  leurs  fai- 
te blesses. 

«  L'homme  doué  de  cet  esprit  peut  avoir  presque 
«  seul  la  conscience  de  ses  forces.  Il  ne  peut  conduire 
«  les  autres  jusqu'aux  bornes  de  ce  qu'il  voit,  et  sa  gran- 
«  deur  est  une  grandeur  inconnue  ;  souvent  du  moins  le 
«  secret  n'en  est  confié  qu'à  la  succession  des  âges.  Il 
«  faut,  pour  ainsi  dire,  que  l'univers  se  déploie  devant 
«  lui.  Il  est  quelques  principes  qui  s'enchaînent ,  mais 
a  ils  fléchissent  à  l'application;  les  circonstances,  le 
«  temps ,  tout  les  modifie.  C'est  le  coup  d'œil  donné  par 
«  la  nature  qui  en  fixe  la  mesure,  et  pour  ce  coup  d'œil 
«  il  n'est  point  de  leçons  ,  il  n'est  point  de  lois  écrites  , 
«  elles  naissent  et  meurent  dans  l'ame  des  grands 
«  hommes. 

«  J'entends  par  le  caractère  cette  puissance  de  l'ame, 
«  cette  force  inconnue,  qui  semble  unir  par  une  flamme 
«  invisible  le  mouvement  à  la  volonté  et  la  volonté  à 
a  la  pensée.  Différent  de  l'esprit,  qui  s'accroît  par  l'in- 

2,5 


386  CORRESPONDANCE     iNEDITE 

«  struction  et  qui  s'enrichit  par  les  idées  des  autres  ,  le 
«  caractère  ne  doit  sa  force  qu'à  la  nature;  il  ne  se 
«  prend  ni  ne  s'inspire,  il  ne  se  donne  ni  ne  se  commu- 
ée nique.  C'est  par  lui  cependant  que  la  vertu  est  active, 
«  et  que  le  génie  est  bienfaisant.  Oui ,  c'est  le  carao 
«  tère  qui  traduit  les  hautes  pensées  en  grandes  actions, 
«  par  la  constance  dans  le  vouloir,  et  la  fermeté  dans  les 
«  desseins.  C'est  par  lui  que  l'homme  s'élève  et  qu'il 
«  atteint  à  la  véritable  grandeur,  au  pouvoir  d'agir  et 
«  de  faire ,  de  poursuivre  et  d'exécuter,  de  résister  et  de 
«  vaincre. 

«  Quel  homme,  demande-t-on ,  peut  atteindre  à 
«  ces  perfections  ?  quel  homme  en  approcha  jamais  ? 
«  Colbert.  » 

Dans  la  seconde  partie  de  son  discours ,  M.  Necker 
montre  l'état  des  affaires  à  l'entrée  de  Colbert  dans  le 
ministère  ,  et  les  succès  de  ses  premiers  travaux. 

L'objet  de  la  troisième  partie  de  ce  discours  est  de 
chercher  les  principes  de  Colbert  sur  l'économie  politi- 
que et  de  les  comparer  à  sa  conduite.  C'est  la  plus 
longue  partie  de  l'ouvrage  et  sans  doute  la  plus  impor- 
tante. 

«  Augmenter  la  force  publique  sans  nuire  au  bon- 
«  heur  des  particuliers,  voilà  peut-être  le  but  de  l'ad- 
«  ministration  des  finances  ;  mais  il  est  difficile  à  rem- 
«  plir.  Les  moyens  qui  constituent  la  puissance  de  la 
«  société  contrarient  souvent  le  bonheur  de  ses  mem- 
«  bres.  L'une  demande  des  sacrifices  ,  l'autre  ne  veut 
«  que  des  jouissances. 

«  L'administrateur  tempère  ces  oppositions  sans  pou- 
«  voir  les  détruire ,  et  ses  succès  sont  annoncés   par 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  SSj 

«  l'accroissement  de  la  population;  car  elle  naît  du 
«  bonheur,  et  c'est  elle  qui  produit  la  force. 

«  L'agriculture  est  la  base  essentielle  de  la  popula- 
ce tion  ,  elle  en  serait  même  l'unique  source  dans  une  so- 
«  ciété  où  les  biens  de  la  terre  seraient  recueillis  en 
«  commun  et  partagés  également;  mais,  par  l'effet  des 
«  lois  de  la  propriété,  il  est  encore  d'autres  circon- 
«  stances  qui  concourent  à  l'accroissement  de  la  popu- 
«  lation  d'un  État. 

a  Les  métiers,  les  arts  et  les  manufactures  augmen- 
«  tent  la  population,  en  arrêtant  sans  contrainte  les  ex- 
«  cédans  des  subsistances  que  les  propriétaires  tiennent 
«  dans  leurs  mains,  et  dont  ils  ont  le  droit  de  disposer 
a  à  leur  gré. 

«  Si  ces  manufactures  n'étaient  agréables  qu'aux 
«  membres  de  la  société  où  elles  existent ,  leur  utilité 
«  serait  imparfaite  ;  car  les  propriétaires  qui  désire- 
«  raient  des  productions  d'un  autre  pays  consacre- 
«  raient  encore  à  les  acquérir  une  partie  des  denrées  de 
«  nécessité  dont  ils  sont  les  maîtres,  ce  qui  ne  sera  plus 
«  nécessaire  si  ces  manufactures  peuvent  plaire  aux 
«  nations  étrangères  et  deviennent  un  objet  d'échange. 

«  Mais  les  hommes  occupés  des  arts,  des  manufac- 
«  tures ,  de  la  culture  des  terres ,  ne  peuvent  pas  se  dé- 
«  tourner  de  leurs  occupations  pour  chercher  loin  d'eux 
«  des  acheteurs. 

«  C'est  ici  que  se  présente  la  fond  ion  des  négocians; 
«  leurs  moyens  répondent  aux  besoins  journaliers  de 
«  l'industrie;  et  leur  active  intelligence,  excitée  par 
«  l'intérêt  personnel,  défend  dans  les  échanges  les  pro- 
«  ductions  nationales  contre  celles  des  étrangers. 


388  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

«  Ainsi  l'agriculture,  les  manufactures  et  le  com- 
«  merce  semblent  former  une  chaîne  de  bienfaits ,  et 
«  s'unir  pour  étendre  la  population,  t 

Ces  principes  posés,  notre  auteur  jette  un  coup  d'œil 
rapide,  mais  vaste  et  profond,  sur  la  manière  dont 
Colbert  a  favorisé  ces  trois  sources  importantes  de  la 
prospérité  du  royaume.  Il  justifie  ce  grand  ministre  de 
tous  les  reproches  qu'on  a  faits  depuis  quelque  temps  au 
plan  de  son  administration ,  et  s'arrête  surtout  aux 
motifs  qui  l'ont  empêché  de  permettre  dans  tous  les 
temps  la  sortie  des  blés  sans  mesure  et  sans  limites.  Ce 
morceau  est  trop  bien  fait  pour  ne  pas  déplaire  infini- 
ment aux  économistes.  Depuis  les  Dialogues  sur  le 
commerce  des  blés  de  l'abbé  Galiani ,  leur  système  ne 
reçut  point  d'atteintes  plus  terribles,  si  ce  n'est  celles 
que  la  nation  a  payées  si  cher  et  dont  elle  souffre 
encore. 

Pour  répondre  à  l'objection  qu'on  fait  si  souvent  à 
l'administration  de  Colbert  de  n'avoir  fait  qu'augmenter 
le  luxe  en  favorisant  les  arts  et  le  commerce,  son  pané- 
gyriste ,  plus  philosophe  encore  qu'éloquent ,  remonte 
jusqu'à  l'origine  du  luxe,  et  soutient  avec  beaucoup  de 
profondeur  et  de  raison  tout  ce  que  M.  de  Voltaire  a 
dit  avec  tant  d'agrément  dans  son  Mondain. 

«  La  loi  des  propriétés  produisit  des  inégalités  de 
«  fortune  ;  ces  inégalités  de  fortune  entraînèrent  des 
«  inégalités  de  jouissances,  et  la  supériorité  des  unes  sur 
a  les  autres  fut  exprimée  par  le  mot  de  luxe.  Ce  luxe 
«  n'eût  été  susceptible  d'aucun  accroissement,  si  à  cha- 
cc  que  génération  les  fruits  de  son  travail  périssaient 
«  avec  elle  ;  mais  un  grand  nombre  de  productions  de 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  389 

«  la  terre  et  de  l'industrie  subsistant  au-delà  de  la  vie 
«  des  hommes,  les  richesses  mobilières  s'accumulent 
«  dans  la  société  tant  que  des  révolutions  extraordi- 
«  naires  ne  viennent  pas  les  détruire.  Alors  s'introduit 
a  un  nouveau  luxe  qu'on  pourrait  appeler  le  luxe  des 
a  siècles ,  et  les  disproportions  deviennent  plus  frap- 
«  pantes.  D'un  côté,  l'on  voit  cette  multitude  de  ri- 
«  chesses  entassées  par  le  temps  se  joindre  aux  produc- 
«  tions  de  la  génération  nouvelle,  et  répandre  leur  faste 
«  au  hasard  par  le  mouvement  des  propriétés  ;  et  de 
«  l'autre ,  on  voit  le  plus  étroit  nécessaire  demeurer  le 
«  partage  invariable  de  cette  classe  d'hommes  qui ,  par 
«  leur  nombre  et  leur  rivalité,  reçoivent  la  loi  du  pro- 
«  priétaire,  et  consacrent  par  leur  pauvreté  le  souvenir 
a  de  son  avarice. 

«  Mais ,  dira-t-on ,  s'il  est  un  luxe  qui  ne  détruit  pas 
«  le  bonheur,  il  nuit  toujours  à  la  force  nationale  en 
«  amollissant  les  mœurs;  il  soumit  aux  Grecs  l'empire 
«  des  Perses ,  il  renversa  la  république  romaine, 

«  Les  temps  sont  bien  changés;  Colbert  l'avait  sans 
«  doute  aperçu.  Il  avait  promené  ses  regards  sur  ces 
a  nombreuses  armées  qui  s'élevaient  en  Europe  ;  et , 
«  réfléchissant  profondément  sur  la  discipline  rigou- 
«  reuse  qu'on  établissait,  et  qui  devait  gouverner  cent 
«  mille  hommes  par  un  seul  mouvement  et  par  une 
«  même  volonté,  il  vit  avec  douleur  que  ces  vieilles 
«  vertus  de  la  Grèce  et  de  Rome ,  l'amour  de  la  patrie , 
«  le  fanatisme  de  la  gloire,  ne  seraient  plus  et  ne  pou- 
«  vaient  plus  être  l'unique  force  des  États. 

«Oui,  c'est  la  perfection  de  cette  discipline  guer- 
«  rière  qui  fit  sentir  à  Colbert  que  l'argent ,  ce  signe 


390  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

«  général  des  valeurs,  le  prix  du  service  des  hommes, 
«  deviendrait  nécessairement  le  fondement  essentiel  de 
«  la  puissance  politique.  » 

Quelque  triste  que  soit  cette  observation,  ne  ren- 
ferme-t-elle  pas  le  principe  dominant  de  tous  les  États  de 
l'Europe?  L'argent  n'est-il  pas  dans  nos  gouvernemens 
actuels  ce  que  la  force  est  chez  les  nations  sauvages, 
ce  que  sont  les  mœurs  chez  un  peuple  vertueux?  Peut- 
être  faut-il  se  garder  cependant  de  rapporter  unique- 
ment toutes  les  vues  de  la  politique  vers  cet  objet  ? 
Quelque  fondement  qu'il  puisse  avoir,  l'esprit  de  sys- 
tème est  toujours  dangereux.  Lorsqu'on  eut  découvert 
la  circulation  du  sang,  cette  observation  si  importante 
produisit  la  plus  grande  révolution  dans  la  médecine. 
Cependant  l'opiniâtreté  des  médecins  à  dériver  unique- 
ment de  ce  principe  toutes  les  règles  de  leur  art ,  en 
arrêta  long-temps  le  progrès.  N'aurions-nous  pas  la 
même  chose  à  craindre  en  politique,  si  l'on  s'accoutu- 
mait à  regarder  les  finances  comme  l'unique  source  de 
la  puissance  politique ,  en  oubliant  combien  les  lois  , 
les  mœurs  et  l'esprit  particulier  du  gouvernement  peu- 
vent y  contribuer  ? 

Dans  la  dernière  partie  de  X Éloge  de  Colbert,  on 
parle  de  ses  soins  pour  la  marine  ,  les  arts ,  les  sciences 
et  les  lettres ,  de  sa  mort ,  et  de  l'injustice  de  ses  com- 
patriotes. 

c  Colbert  voyait  avec  plaisir  que  les  écrits  éloquens 
«  de  son  siècle  serviraient  son  système  économique  en 
«  étendant  la  langue  française  et  renversant  la  barrière 
«  qu'établit  entre  les  hommes  la  différence  des  lan- 
«  gages. 


DE    GRIMAT    ET    DIDEROT.  3()1 

«  Peut-être  aussi  que  ce  ministre  avait  aperçu  dans 
«  les  chefs-d'œuvre  des  Racine  et  des  Molière,  et  dans 
«  leur  représentation  journalière, une  instruction  dont 
«  l'industrie  française  profiterait  sans  y  penser.  Il  avait 
«  présumé  que  l'habitude  de  distinguer  de  bonne  heure 
«  ces  fils  imperceptibles  qui  séparent  la  grâce  de  l'affec- 
«  tation,  la  simplicité  de  la  négligence  ,  la  grandeur  de 
«  l'exagération,  influerait  de  proche  en  proche  sur 
«  l'esprit  national ,  et  perfectionnerait  ce  goût  qui  fait 
«  aujourd'hui  triompher  les  Français  dans  tous  les  ou- 
■  vrages  d'industrie,  et  leur  permet  de  vendre  bien 
«  cher  aux  étrangers  une  sorte  de  convenance  spiri- 
«  tuelle  et  fugitive  qui  ne  tient  ni  au  travail,  ni  au 
«  nombre  des  hommes ,  et  qui  devient  pour  la  France 
«  le  plus  adroit  de  tous  les  commerces.  » 

A-t-on  jamais  mieux  peint  le  caractère  des  Français 
qu'il  ne  l'est  dans  ce  morceau? 

«  Nation  douce  et  sensible ,  que  les  plus  faibles  soins 
«  de  la  part  de  son  prince  émeuvent  et  transportent! 
ce  Aimable  nation  à  laquelle  il  est  si  doux  de  faire  du 
«  bien!  Avec  une  intelligence  fine  et  rapide,  elle  a  l'ame 
«  d'un  enfant,  et  son  cœur  est  ouvert  à  la  reconnais- 
«  sance.  Précieuse  qualité  qu'elle  doit  à  son  heureux 
«  naturel ,  et  qui  est  peut-être  entretenue  par  son  gou- 
«  vernement;  il  n'est  pas  assez  arbitraire  pour  faire 
«  perdre  aux  aines  leur  ressort,  et  il  n'est  pas  assez 
a  libre  pour  que  l'éloignement  habituel  de  toute  es- 
<(  pèce  de  joug  puisse  faire  haïr  celui  même  des  bienfaits. 

«  Oh!  quel  plaisir  dans  le  recueillement  de  la  soli- 
«  tude  et  dans  le  silence  de  la  nuit,  lorsque  l'univers 
«  sommeille ,  hormis  celui  qui  veille  sur  tous ,  d'élever 


39°-  CORRESPONDANCE    INEDITE 

«  son  ame  vers  lui ,  de  se  dire  à  soi-même  :  Ce  jour  j'ai 
«  adouci  la  rigueur  des  impôts;  ce  jour  je  les  ai  sous- 
«  traits  au  caprice  de  l'autorité;  ce  jour,  en  les  distri- 
«  huant  plus  également,  je  pourrai  convertir  un  faste 
«  inutile  au  bonheur  dans  une  aisance  générale,  qui 
«  fait  à  la  fois  la  félicité  de  ceux  qui  en  jouissent  et  de 
«  ceux  qui  la  contemplent;  ce  jour  j'ai  tranquillisé  vingt 
«  mille  familles  alarmées  sur  leurs  propriétés;  ce  jour 
«  j'ai  ouvert  un  accès  au  travail  et  un  asile  à  la  mi- 
ce  sère  ;  ce  jour  j'ai  prêté  l'oreille  aux  gémissemens  fu- 
«  gitifs  et  aux  plaintes  impuissantes  des  habitans  de 
«  la  campagne,  et  j'ai  défendu  leurs  droits  contre  les 
«  prétentions  impérieuses  du  crédit  et  de  l'opulence. 
«  Oh!  quel  superbe  entretien!  quelle  magnifique  con- 
te fidence  de  l'homme  au  créateur  du  monde!  Qu'il  pa- 
«  raît  grand  alors!  Il  semble  s'associer  aux  desseins  de 
«  Dieu  même » 

V Éloge  de  Colbert  est  suivi  de  notes.  Ces  notes  ne 
sont  pas  des  recherches  isolées  sur  quelques  circon- 
stances de  la  vie  de  Colbert  ou  sur  quelqu'une  de  ses 
opinions  particulières;  elles  forment  un  système  d'ad- 
ministration politique  plein  de  vues  utiles  et,  quoique 
fort  court,  plus  complet  peut-être  que  tout  ce  que  nous 
avons  vu  dans  ce  genre.  On  croit  lire  une  suite  de  l'Es- 
prit des  Lois.  Le  style  de  M.  Necker  est,  à  la  vérité, 
moins  soigné  que  celui  de  Montesquieu;  mais  il  est 
tout  aussi  énergique ,  tout  aussi  profond ,  et  la  chaîne 
de  ses  idées  paraît  même  plus  soutenue  et  plus  serrée. 

J'en  demande  pardon  au  siècle  du  grand  Colbert , 
mais  je  ne  crois  pas  qu'on  eût  fait ,  dans  ce  siècle  si 
vanté,  une  seule    page  de    ces    notes.  Il  me   semble 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3o,3 

qu'il  y  a  deux  sciences  nouvelles  qui  n'ont  été  créées 
pour  ainsi  dire  que  de  nos  jours,  celle  des  mots 
et  celle  de  l'argent.  Il  y  a  plus  de  rapport  qu'on  ne 
pense  entre  ces  deux  espèces  de  signes,  et  leur  mé- 
taphysique est  à  peu  près  également  abstraite.  Elle 
doit  sans  doute  beaucoup  aux  progrès  que  les  ma- 
thématiques ont  faits  depuis  Leibnitz  et  Newton.  Les 
mots  sont  les  signes  de  nos  idées  comme  l'argent  est 
le  signe  de  nos  propriétés.  Les  mots  facilitent  l'échange 
de  nos  idées,  comme  l'argent  celui  de  nos  propriétés. 
La  valeur  des  mots  devient-elle  incertaine  ou  arbi- 
traire ,  les  idées  le  deviendront  aussi.  Si  la  valeur  de 
l'argent  varie ,  celle  des  propriétés  variera  de  même.  Il 
est  essentiel  au  progrès  de  la  philosophie  qu'il  y  ait 
une  juste  proportion  entre  le  nombre  des  idées  et  ce- 
lui des  mots;  la  même  proportion  doit  être  observée 
entre  l'argent  et  les  propriétés  réelles  d'un  Etat  pour 
entretenir  la  circulation  nécessaire  à  sa  prospérité.  Il 
serait  aisé  de  pousser  ce  parallèle  plus  loin,  mais  peut- 
être  avons-nous  déjà  été  trop  diffus. 

Ceux  qui  sont  étonnés  que  M.  Necker,  qui  ne  s'est 
presque  jamais  appliqué  qu'aux  affaires,  ait  pu  écrire 
sans  secours  Y  Éloge  de  Colbert,  le  seraient  bien  plus 
encore  s'ils  savaient  une  circonstance  dont  je  suis  par- 
faitement sûr ,  c'est  qu'il  n'avait  pas  encore  tracé  une 
ligne  sur  Colbert  le  i5  de  mai.  Cependant  l'ouvrage 
a  été  fini  et  envoyé  à  l'Académie  au  commencement 
de  juillet.  C'est  un  effort  de  tête  dont  il  y  a  sûrement 
très-peu  d'exemples.  Telle  est  cependant  quelquefois 
la  marche  du  génie,  et  tout  le  monde  n'est  pas  fait 
pour  y  croire.  On  ne  saurait   trop  méditer  un   ou- 


394  CORRESPONDANCE    INEDITE 

vrage  avant  de  l'entreprendre.  On  ne  saurait  trop  le 
corriger  après  l'avoir  fait;  mais  les  traits  les  plus  su- 
blimes ne  sont  jamais  que  le  fruit  d'une  composition 
vive  et  rapide. 


RÉFLEXIONS  d'un   IGNORANT  APRÈS    AVOIR    LU   l'ÉLOGE 
DE  COLBERT. 

Les  Etats  naissent,  croissent,  dépérissent  et  meurent 
comme  les  hommes;  serait-il  possible  de  fixer  le  terme 
de  leur  accroissement  ou  celui  de  leur  bonheur  ?  Ne 
dépend-il  pas  d'une  suite  de  mouvemens  et  de  révolu- 
tions dont  l'assemblage  ou  le  progrès  est  bien  plus  sou- 
vent l'ouvrage  des  circonstances  et  du  hasard  que  celui 
des  lois  et  du  génie? 

Puisque  l'on  peut  prolonger  en  quelque  sorte  l'en- 
fance de  l'homme,  ne  peut-on  pas  prolonger  de  même 
celle  d'un  État,  empêcher  l'usage  ou  l'abus  précipité 
de  ses  forces  ,  retarder  l'effet  de  leur  développement,  et 
se  borner  d'ailleurs  à  prévenir  les  causes  extérieures 
de  sa  ruine  ?  La  seule  méthode  qui  puisse  donner  de 
la  vigueur  et  de  la  consistance  à  notre  être ,  est  sans 
doute  aussi  la  seule  qui  puisse  assurer  la  force  et  la 
durée  d'un  État. 

La  science  du  gouvernement  n'est  peut-être  que  la 
science  de  l'éducation  appliquée  à  l'établissement  d'une 
société  entière.  Il  me  semble  au  moins  que  c'est  sous 
ce  point  de  vue  que  Lycurgue  et  Platon  l'ont  en- 
visagée. 

Si  vous  en  exceptez  la  partie  du  commerce  et  des 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  3o,5 

finances,  je  ne  vois  pas  que  nous  ayons  aujourd'hui 
beaucoup  plus  de  lumières  sur  la  politique  que  n'en 
avaientles  anciens.  Cependant  leurs  principes  ne  peuvent 
plus  guère  servir  à  notre  instruction  ;  ils  se  rapportent 
presque  tous  à  des  gouvernemens  simples  et  d'une 
étendue  fort  bornée.  Tout  ce  que  nous  savons  des 
grands  empires  dont  parle  l'antiquité,  c'est  que  la  for- 
tune et  l'ambition  en  jetèrent  les  fondemens,  que  le 
caprice  et  l'intérêt  du  moment  en  réglèrent  la  con- 
duite, et  que  tous  ont  fini  par  être  la  victime  du  luxe 
et  la  proie  de  quelque  nation  barbare. 

Comme  le  régime  qui  convient  à  l'enfance  ne  peut 
plus  convenir  à  l'âge  mûr,  les  principes  d'une  société 
naissante  ne  peuvent  plus  être  ceux  d'une  société  qui, 
formée  dès  long-temps ,  s'est  fortifiée  et  agrandie.  La 
conduite  du  gouvernement  doit  donc  varier  à  me- 
sure que  la  révolution  des  temps  modifie  les  forces,  les 
mœurs  et  les  besoins  d'une  nation. 

Depuis  que  l'on  a  essayé  de  penser ,  il  est  démontré 
qu'il  n'est  point  de  théorie  généralement  sûre.  Nos 
principes  ne  sont  en  effet  que  le  résultat  d'une  multi- 
tude d'expériences,  et  l'expérience  du  passé  ne  nous 
répond  jamais  exactement  du  présent  et  de  l'avenir. 
Il  n'est  donc  qu'une  science  en  politique  comme  en 
philosophie,  celle  de  voir  juste;  c'est  vers  ce  but  que 
nous  devons  diriger  toutes  nos  lumières  et  toutes  nos 
connaissances ,  si  nous  voulons  qu'elles  soient  utiles. 

En  supposant  l'état  des  choses  tel  qu'il  est  ,  la 
question  la  plus  importante  aujourd'hui ,  ce  me  semble, 
c'est  de  savoir  comment  on  peut  jouir  sans  abuser, 
ou  bien  comment  l'on  peut  avoir  du  luxe  sans  misère. 


3q6  correspondance  inédite 

Nos  désirs,  nos  besoins  se  sont  multipliés;  est-ce  un 
mal?  est-ce  un  bien?  Qu'importe  ?  Le  fait  est  que  nous 
sommes  arrivés  à  ce  période ,  et  que  les  circonstances 
qui  disposent  de  nos  destinées  ont  plus  de  pouvoir  sur 
nous  que  les  vains  systèmes  dont  s'amuse  notre  ima- 
gination. 

Il  est  clair  qu'un  peuple  dont  les  besoins  augmentent 
doit  chercher  aussi  de  nouvelles  ressources  pour  aug- 
menter sa  richesse. 

Mais  qu'est-ce  que  la  richesse ,  lorsqu'elle  n'est  pas 
le  signe  de  la  félicité  publique,  le  gage  et  le  produit 
de  l'industrie  et  du  travail?  Tout  l'or  des  deux  Indes 
ne  laisserait-il  pas  une  nation  dans  la  pauvreté ,  si  elle 
ne  l'employait  pas  à  faire  valoir  son  sol  et  les  produc- 
tions dont  il  est  susceptible  ? 

Ce  n'est  donc  pas  à  proprement  parler  la  richesse , 
c'est  l'abondance  et  la  facilité  avec  laquelle  cette  richesse 
circule  proportionnellement  dans  toutes  les  parties  de 
l'Etat ,  qui  en  fait  la  force  et  la  prospérité. 

Il  n'est  donc  pas  indifférent  qu'elle  passe  par  tels 
canaux  plutôt  que  par  d'autres ,  c'est-à-dire  qu'elle  se 
trouve  entre  les  mains  de  telle  classe  de  citoyens  plutôt 
qu'entre  les  mains  de  telle  autre. 

Il  est  impossible  qu'elle  scit  également  abondante 
partout ,  mais  elle  ne  doit  manquer  nulle  part. 

Ceux  qui  voudraient  que  tous  les  citoyens  d'un  Etat 
fussent  de  la  même  richesse  ont  oublié  l'apologue  de 
Ménénius.  Le  sang  qui  anime  notre  corps  peut-il  couler 
avec  la  même  abondance  dans  ces  veines  impercep- 
tibles et  dans  ces  artères  qui  portent  au  cœur  le  mouve- 
ment et  la  vie? 


DE    GRIMM    ET    DIPEROT.  3^ 

On  a  raison  de  déclamer  contre  les  maux  qu'a  pro- 
duits l'inégalité  des  conditions;  mais  cette  inégalité  est 
nécessaire,  et  quoiqu'elle  ne  soit  souvent  que  l'ouvrage 
des  hommes ,  n'est-elle  pas  assez  justifiée  par  les  pré- 
férences môme  de  la  nature? 

D'ailleurs  dans  les  conditions  qui  sont  privées  des 
commodités  du  luxe,  n'en  est-on  pas  dédommagé  par 
l'exemption  de  mille  peines  infiniment  sensibles,  par 
la  force  des  sens ,  par  toutes  les  jouissances  d'une  santé 
robuste  et  vigoureuse? 

L'agriculture  est  la  première  source  de  la  richesse, 
mais  il  n'y  a  que  l'industrie  et  le  commerce  qui  puissent 
rendre  cette  source  abondante  et  féconde.  L'aisance 
que  la  nature  accorde  d'elle-même  au  cultivateur  lui 
suffit.  Tout  ce  qu'il  doit  attendre  d'un  gouvernement 
équitable,  c'est  qu'elle  lui  soit  assurée.  Les  manufac- 
tures et  le  commerce  exigent  une  protection  particu- 
lière et  plus  attentive.  Si  le  souverain  les  encourage 
et  les  favorise ,  soyez  sûr  que  les  habitans  de  la  cam- 
pagne partageront  infailliblement  leur  richesse ,  qu'ils 
en  jouiront  du  moins  autant  que  leur  bien-être  le  com- 
porte. 

On  a  vu  en  France  que  les  systèmes  qui  ont  prétendu 
encourager  la  classe  des  laboureurs ,  n'ont  enrichi  en 
effet  que  les  grands  propriétaires ,  c'est-à-dire  de  tous 
les  hommes  ceux  qui  paient  le  moins  à  la  société  le  bien 
qu'ils  en  reçoivent. 

En  Suisse,  où  l'administration  peu  compliquée  a  par- 
là  même  des  rapports  plus  sensibles,  plus  rapprochés 
et  plus  frappans ,  on  a  remarqué  que  de  tous  les  can- 
tons, les  mieux  cultivés  ce  sont  ceux  où  les  manufac- 


3g8  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

tures  ont  fait  le  plus  de  progrès;  qu'au  contraire,  les 
pays  où  Ton  ne  s'occupe  encore  que  d'agriculture 
paient  le  moins  de  dîmes,  et  sont  cependant  non-seu- 
lement les  plus  pauvres,  mais  aussi  les  moins  peuplés 
et  les  plus  incultes. 

Peut-être  n'y  aurait-il  qu'un  moyen  d'arrêter  les  pro- 
grès de  ce  luxe  qui  s'accroît  nécessairement  de  siècle 
en  siècle  :  ce  serait  de  ne  laisser  subsister  les  propriétés 
qu'à  vie  en  constituant  l'Etat  héritier  universel  de  tous 
les  particuliers.  Ce  système  réunirait,  ce  semble,  tous 
les  ressorts  de  l'intérêt  personnel  avec  tous  les  avan- 
tages de  la  communauté  des  biens.  Il  faudrait  cepen- 
dant que  dans  une  telle  société  l'éducation  fût  publique; 
il  faudrait Mais  quand  j'aurais  la  plume  de  Jean- 
Jacques  ou  de  Platon  pour  développer  ce  beau  système, 
ne  me  dirait-on  pas  à  la  fin  de  mon  discours  :  Et  puis 
vous  vous  réveillâtes.  Il  en  est  temps. 


ÉPIGRAMME    DE    RORÉ 

CONTRE  LE  CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL  TERRAY  QUI  A  SUPPRIMÉ 
SA  PENSION. 

Sous  les  mains  de  Midas  tout  se  changeait  en  or. 
Si  notre  contrôleur  opérait  ces  merveilles , 
Pour  la  France  épuisée  il  serait  un  trésor  ; 
Mais  de  Midas  il  n'a  que  les  oreilles. 


DE    GR1MM    ET    DIDEROT.  30,0, 

1  EXTRAIT    D'UNE  LETTRE   DE  GRIMM,  DATÉE  DE    PETER- 
HOFF  ,    SUR    LIMPÉRATRICE     CATHERINE    ET    LE    ROI 

DE    SUEDE  GUSTAVE  III. 

18  juillet  1777. 

Il  a  régné  pendant  tout  le  séjour  du  comte  de  Goth- 
land  une  grande  aisance  et  beaucoup  de  gaieté  dans 
le  commerce  des  deux  têtes  couronnées.  Il  y  a  eu  aussi 
beaucoup  de  présens  de  faits  de  part  et  d'autre.  Ca- 
therine a  commencé  à  son  ordinaire.  A  mesure  que  le 
roi  a  vu  les  différentes  manufactures ,  il  en  a  reçu  des 
échantillons;  comme  des  tapisseries  de  haute  lisse,  des 
services  de  porcelaine,  un  grand  fourneau  ou  poêle  de 
porcelaine ,  une  grande  quantité  d'étoffes  riches  des 
fabriques  de  Moscou  dont  il  s'est  fait  faire  des  habits 
tout  de  suite ,  et  qu'il  a  portés  pendant  son  séjour  ici. 
Comme  il  désira  d'avoir,  en  qualité  de  chevalier  de 
Saint- André ,  le  second  ordre  de  Russie ,  Alexandre 
Newski ,  l'impératrice  lui  en  donna  les  marques  en  dia- 
mans,  dont  une  seule  pierre  est  du  prix  de  trente  mille 
roubles.  Quelques  jours  après  elle  lui  donna  une  canne 
à  pommeau  de  diamans  avecune  ganse  de  grosses  perles, 
terminée  par  une  houppe  de  diamans.  Cette  canne,  qui 
fut  donnée  avec  une  tournure  charmante,  est  une  ba- 
gatelle de  soixante  mille  roubles.  Il  y  a  au-dessus  du 
pommeau  aussi  une  pierre  de  vingt-cinq  à  trente  mille 
roubles.  Le  roi  donna  à  l'impératrice,  la  surveille  de 
son  départ,  un  rubis  d'une  grosseur  unique  et  qu'il  n'est 
pas  aisé  d'estimer  ,  et  un  souvenir  avec  son  portrait 

1  Cette  lettre  ne  se  trouve  dans  les  manuscrits  qu'en  extrait. 


400  CORRESPONDANCE    INEDITE 

enrichi  de  diamans;  sur  les  tablettes  il  y  a  des  vers 
français  de  la  main  du  roi.  Madame  la  grande  duchesse 
a  eu  pareillement  un  souvenir  avec  son  portrait ,  et 
monseigneur  le  grand  duc  une  bague  avec  son  portrait. 
Toute  la  suite  du  roi  a  eu  de  magnifiques  présens  de 
l'impératrice  ;  les  deux  sénateurs  de  superbes  boîtes, 
avec  le  portrait ,  le  même  dont  Sa  Majesté  m'a  honoré , 
tous  les  autres  de  superbes  boîtes  ;  M.  de  Troll ,  gé- 
néral des  galères,  dans  sa  boîte  une  très-belle  bague,  et 
l'impératrice  lui  fit  dire  que  la  bague  était  pour  les  soins 
qu'il  avait  eus  du  roi  pendant  son  voyage.  L'équipage 
du  roi  a  eu  de  l'impératrice  une  gratification  de  mille 
ducats.  Le  roi,  de  son  côté,  a  donné  aux  princes  Orlof 
et  Potemkin  à  chacun  son  portrait  entouré  de  fort 
beaux  diamans.  Il  a  donné  de  très-belles  boîtes,  ornées 
de  son  portrait,  aux  principaux  ministres;  et  aux  autres 
officiers  de  la  cour  qui  ont  eu  quelque  service  auprès 
de  lui,  de  très-belles  bagues.  Au  dernier  souper  l'impé- 
ratrice, et  le  roi  seuls  ne  se  sont  pas  mis  à  table  ;  ils 
ont  fait  le  tour  derrière  les  chaises,  et  moyennant  cela 
je  les  ai  eus  long-temps,  et  à  diverses  reprises,  derrière 
la  mienne.  On  ne  soupe  pas  bien  avec  une  telle  ter- 
dirnùng ,  mais  heureusement  je  ne  soupe  pas.  Le  roi 
voulait  que  l'impératrice  m'ordonnât  d'aller  en  Suède  ; 
l'impératrice  dit  qu'elle  n'avait  pas  le  droit  de  me  rien 
ordonner,  et  moi  je  dis  que  M.  le  comte  de  Gothland 
m'avait  attiré  de  l'impératrice  une  dureté  et  une  humi- 
liation d'autant  plus  injustes,  que  personne  au  monde 
n'avait  jamais  eu  plus  de  droit  de  me  commander  malgré 
elle  et  malgré  moi,  ce  qui  est  bien  vrai  à  la  tettre.  Un  peu 
avant  qu'on  se  levât  de  table,  le  roi  s'éclipsa  après  avoir 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  l\0 1 

à  Oranienbaum  pour  s'embarquer  tout  de  suite  :  il  y  trou  va 
M.  de  Soritz,  un  des  flugel  adjudans  de  l'impératrice , 
qui  lui  présenta,  delà  part  de  Sa  Majesté,  une  superbe 
fourrure  de  renard  noir,  du  prix  de  quinze  mille  rou- 
bles. Le  roi  fit  le  porteur  sur-le-champ  grand'-croix  de 
l'ordre  de  l'Épée.  Il  alla  s'embarquer  tout  de  suite  sur 
son  yacht  à  Cronstadt.  Le  vent  était  bon,  mais  il  devint 
contraire  dans  la  journée  d'hier ,  et  le  soir  on  n'avait 
pas  encore  perdu  les  bâtimens  du  roi  de  vue  au  port  de 
Cronstadt.  Durant  tout  le  mois  que  le  roi  a  passé  ici , 
l'impératrice  et  le  grand  duc  ont  constamment  porté 
les  marques  de  l'ordre  des  Séraphins ,  et  le  roi  celles  de 
l'ordre  de  Saint-André. 

Je  viens,  Monsieur ,  de  faire  le  nouvelliste.  Je  devrais 
actuellement  ajouter  ce  qui  a  été  dit  souvent  à  table , 
dans  les  conversations  entre  les  deux  têtes  couronnées , 
mais  cela  passerait  les  bornes  d'une  gazette  et  d'une 

lettre L'impératrice  a  dérogé  à 

son  habitude  de  se  retirer  à  huit  heures.  Elle  a  fait 
servir  le  souper  alternativement  dans  les  différens  pa- 
villons qui  entourent  Peterhof  ou  à  Oranienbaum  ,  et 
sans  s'y  mettre  à  table  elle  y  a  toujours  été  d'une  hu- 
meur charmante.  Le  roi  m'a  souvent  dit  ce  que  j'ai  dit 
à  tout  le  monde  depuis  quatre  ans,  qu'on  ne  peut  se  faire 
une  idée  de  Catherine  quand  on  ne  l'a  pas  vue.  A  ces 
soupers,  l'impératrice  créait  ordinairement  une  hôtesse 
parmi  les  dames  de  la  cour,  et  le  lendemain  elle  lui 
envoyait  un  beau  présent  en  diamans,  pour  la  remercier 
du  bon  souper  qu'elle  lui  avait  donné. 

Actuellement  j'ai  fini;  et  si  vous  voulez,  Monsieur, 
à  votre  ordinaire,  me  donner  une  marque  de  bonté, 

26 


402  CORRESPONDANCE    INEDITE 

comme  je  suis  écrasé  d'affaires  en  ce  moment-ci ,  j'ose- 
rais vous  supplier  de  faire  faire,  par  un  secrétaire  de  con- 
fiance, un  extrait  de  ces  détails  ,  et  des  copies  pour  les 
personnes  ci-après  nommées.  Vous  auriez  la  bonté  de 
mettre  en  tête  de  ces  détails ,  que  ne  pouvant  leur  écrire 
dans  ce  quart  d'heure,  j'ai  eu  recours  à  une  personne 
inépuisable  en  bons  procédés  pour  moi,  pour  leur  faire 
passer  ces  détails  tout  de  suite  comme  je  les  ai  pu  mander 

fort  à  la  hâte  et  à  la  personne  en  question 

....  Heureusement  ce  griffonnage  s'adresse  à  l'a- 
mitié indulgente,  qui  se  contentera  du  style  de  gazetier 
broché  très  à  la  hâte,  parce  que  huit  jours  plus  tard 
cela  n'aura  aucun  prix.  J'ai  oublié  que  le  roi  a  fait  don- 
ner quatre  mille  roubles  à  la  livrée  de  la  cour  qui  l'a 
servi. 


SDR  L  AMOUR^ 

Des  causes  et  des  remèdes  de  Vamour  considéré 
comme  maladie  ,  par  J.  F.  ,  médecin  anglais  ,  1773. 
Quoi  qu'en  dise  le  titre  de  cette  petite  brochure,  elle 
est  plutôt  un  traité  de  métaphysique  ou  de  morale  que 
de  médecine.  Nous  le  pardonnerions  volontiers  à  l'au- 
teur s'il  avait  vu  son  objet  d'une  manière  intéressante. 
Mais  le  plus  sérieusement  du  monde  il  n'apprend  rien, 
et  c'est  avoir  trop  de  torts  à  la  fois. 

Il  y  a  dans  Montagne  une  longue  liste  des  philosophes 
anciens  qui  ont  écrit  sur  l'amour.  Que  de  volumes  les 
modernes  n'ont-iis  pas  entassés  sur  le  même  sujet!  Ce- 
pendant a-t-il  jamais  été  approfondi  comme  il  méritait 
de  l'être  ?  Cette  passion  qui  l'emporte  sur  les  premiers 


DE    GllIMM    ET    DIDEROT.  ^o3 

besoins  de  l'homme  sauvage,  qui  concentre  tous  les 
désirs  et  tous  les  goûts  de  l'homme  civilisé ,  se  mêle  à 
tous  nos  sentimens,  se  modifie  selon  toutes  les  circon- 
stances ou  les  modifie  à  son  gré,  cette  passion  si  puis- 
sante et  si  singulière  dans  ses  caprices,  sera  sans  doute 
encore  long-temps  au  nombre  de  ces  phénomènes  dont 
on  parle  le  plus  et  qu'on  connaît  le  moins. 

Il  y  a,  ce  me  semble,  une  analogie  des  plus  frap- 
pantes entre  l'amour  et  la  superstition.  Ces  deux  af- 
fections de  notre  ame  n'ont  peut-être  qu'un  même 
principe,  le  sentiment  secret  de  notre  faiblesse,  et  le 
besoin  pressant  d  étendre  et  de  multiplier  les  forces  de 
notre  être.  Toutes  deux  sont  également  susceptibles  de 
mille  formes  différentes;  toutes  deux  ont  peut-être 
également  contribué  à  la  perfection  de  la  nature  hu- 
maine et  à  sa  plus  grande  dépravation  ;  toutes  deux 
tiennent  leur  empire  de  l'imagination  et  des  sens.  Ne 
sont-elles  pas  encore  l'une  et  l'autre  une  source  d'hé- 
roïsme dans  les  grandes  âmes  et  de  vices  dans  les 
cœurs  corrompus?  Leur  pouvoir  n'est-il  pas  le  premier, 
mais  aussi  le  plus  dangereux  ressort  de  la  société?  Ne 
sont-elles  pas  enfin  de  toutes  les  modifications  de  notre 
ame ,  celles  qui  nous  éloignent  le  plus  de  la  simplicité 
de  la  nature,  et  celles,  en  même  temps,  qui  nous  en 
rapprochent  le  plus  immédiatement  ?  Pour  achever  ce 
parallèle,  n'est-ce  pas  encore  par  la  même  raison,  que 
leur  véritable  histoire  nous  est  si  peu  connue  ?  Les 
uns  n'en  ont  parlé  qu'avec  celte  obscurité  mystérieuse 
que  produit  l'enthousiasme,  les  autres  avec  cette  lé- 
gèreté qui  ne  croit  rien  parce  qu'elle  n'a  rien  examiné. 
Il  y  a  dans  le  culte  de  l'amour ,  ainsi  que  dans  celui  de 


4o4  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

la  superstition,  des  prêtres  fanatiques  et  des  libertins  de 
mauvaise  foi. 

Notre  auteur,  pour  n'être  d'aucun  parti,  n'en  est 
pas  plus  philosophe.  Il  prétend  que  l'on  ne  doit  pas 
chercher  les  causes  de  l'amour  dans  les  rapports  qu'il 
y  a  d'un  être  à  un  autre,  puisqu'on  voit  des  hommes  qui 
se  ressemblent  fort  et  qui  se  haïssent  de  même.  Mais 
n'est-ce  pas  là  confondre  deux  idées  absolument  diffé- 
rentes, les  rapports  et  la  ressemblance?  Si  je  ne  voyais 
dans  les  autres  que  les  qualités  qui  me  sont  propres, 
quel  motif  aurais-je  de  les  aimer?  Ce  ne  sont  donc  pas 
des  qualités  uniformes  ou  semblables,  ce  sont  les  qua- 
lités qui  peuvent  suppléer  aux  nôtres,  d'où  résultent  ces 
rapports  que  suppose  l'amour  ou  l'amitié.  Nous  cher- 
chons dans  les  objets  qui  nous  entourent  ce  qui  nous 
manque  à  nous-même,  ce  qui  peut  ajouter  à  notre 
bonheur  ou  à  nos  plaisirs,  et  ce  sentiment  est  ce  que 
nous  appelons  le  besoin  d'aimer,  soit  qu'il  ait  son  prin- 
cipe dans  notre  ame,  ou  dans  nos  sens.  C'est  sans  doute 
là  ce  que  Platon  a  voulu  nous  apprendre  par  cette 
fable  ingénieuse  où  il  représente  l'être-homme  etl'être- 
femme  comme  deux  parties  du  même  tout,  qui  se 
trouvent  séparées  et  qui  se  cherchent  souvent  toute 
leur  vie  sans  avoir  le  bonheur  de  se  rencontrer. 

Ces  impressions  subites,  cet  attrait  invincible,  ces 
penchans  involontaires  et  tous  ces  charmes  mystérieux 
de  la  sympathie,  sont  en  morale  ce  que  les  qualités  oc- 
cultes sont  en  physique.  On  en  parle  souvent  avec  mé- 
pris, et  la  nature  nous  y  ramène  à  tout  moment  malgré 
nous.  Le  plaisir  et  la  douleur,  le  désir  et  l'aversion 
pénètrent  dans  notre  ame  par  mille  canaux  qui  lui  sont 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  4°5 

inconnus.  Nos  sens  et  notre  instinct  ont  une  sagacité 
que  la  réflexion  la  plus  rapide  ne  saurait  atteindre ,  et 
dont  l'attention  la  plus  soutenue  ne  se  fera  jamais 
qu'une  idée  très-imparfaite. 

Quelque  singulière  que  soit  l'anecdote  rapportée  par 
M.  de  Saint-Foix  sur  l'occasion  qui  fit  naître  l'amour 
de  Henri  III  pour  la  princesse  de  Clèves,  en  paraîtra- 
t-elle  moins  vraie  à  tous  ceux  qui  ont  médité  sur  les 
bizarreries  du  cœur  humain?  Cette  princesse  incom- 
modée de  la  chaleur  du  bal  passa  dans  la  garderobe 
delareine  pour  prendre  une  autre  chemise.  Il  n'y  avait 
qu'un  moment  qu'elle  en  était  sortie  quand  le  duc 
d'Anjou,  qui  avait  aussi  beaucoup  dansé,  y  rentra  pour 
raccommoder  sa  chevelure,  et  s'essuya  le  visage  avec  le 
premier  linge  'qu'il  trouva;  c'était  la  chemise  qu'elle 
venait  de  quitter.  En  rentrant  dans  le  bal,  il  jeta  les 
yeux  sur  elle  et  la  regarda  avec  autant  de  surprise  que 
s'il  ne  l'avait  jamais  vue.  Son  émotion  était  d'autant 
plus  étonnante  que,  depuis  six  jours  qu'elle  était  à  la 
cour,  il  avait  paru  assez  indifférent  pour  ces  charmes 
qui  dans  ce  moment  faisaient  sur  son  ame  une  impres- 
sion si  vive  et  qui  dura  si  long-temps. 

L'amour  nous  quitte  quelquefois  comme  il  nons 
prend.  J'ai  connu  à  Paris  une  femme  pleine  de  grâces, 
d'esprit,  de  raison,  et  qui  avait  surtout  le  caractère 
d'une  vérité  rare.  Elle  vivait  depuis  quelque  temps  dans 
la  plus  grande  intimité  avec  un  homme  fort  estimable. 
Un  jour  qu'il  vint  la  voir ,  l'habit  et  la  veste  un  peu 
déboutonnés  à  cause  de  la  grande  chaleur,  elle  aperçut 
qu'il  y  avait...  une  pièce  à  sa  chemise.  Cette  ridicule 
circonstance  éteignit  tout  à  coup  sa  passion.  «Je  sens  , 


4o6  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

disait-elle,  que  j'extra vague,  mais  le  fait  est  que  celte 
puérilité  a  fait  tomber  le  bandeau  de  mes  yeux.  Quoi- 
que je  rende  justice  au  mérite  de  mon  ami,  ce  moment 
m'a  fait  apercevoir  en  lui  mille  petits  défauts  qui  ont 
détruit  toute  l'illusion  qui  m'avait  trompée  en  sa  faveur.  » 
Il  y  a  sûrement  dans  l'histoire  des  passions  une  in- 
finité de  traits  aussi  puérils,  aussi  bizarres  que  ceux-là, 
quoique  les  hommes  qui  en  ont  été  la  dupe  n'aient  pas 
eu  tous  assez  de  bonne  foi  pour  s'en  rendre  compte. 
Après  cela,  laissons  disserter  les  sages  sur  l'amour,  sur 
les  femmes  et  sur  le  cœur  humain. 


..».  -v  »».•»•».  v-»-».  %.-^-v  ».-%.•«.  «.-*■< 


FRAGMENS 


Les  droits  respectifs  de  V Etat  et  de  l'Eglise,  rappelés  a  leurs  prin- 
cipes ,  forment  une  brochure  de  cent  vingt-deux  pages,  écrite  avec 
une  apparente  modération  en  faveur  des  prétentions  du  clergé. 
L'auteur  se  propose  de  décider  par  la  raison  et  la  saine  philosophie 
le  procès  entre  les  deux  puissances  qui  ne  dure  que  depuis  mille  et 
tant  d'années.  Les  résultats  que  la  raison  et  la  philosophie  lui  sug- 
gèrent sont  tous  favorables  aux  prêtres.  Voilà  une  étrange  raison  et 
une  philosophie  toute  nouvelle!  Suivant  la  mienne,  les  droits  de 
l'État  consistent  à  gouverner,  et  ceux  de  l'Église  à  obéir.  Voilà  le 
vrai  mieux  possible  que  l'auteur  prend  à  tâche  de  rechercher  de 
bonne  foi,  à  ce  qu'il  dit.  La  puissance  de  l'Église  doit  réserver  son 
exercice  tout  entier  pour  l'autre  monde;  celui-ci  ne  mérite  pas  son 
attention.  Quant  aux  biens  périssables  dont  l'Église  s'est  si  charita- 
blement approprié  la  plus  grande  partie  possible,  l'auteur  prétend 
que  le  mieux  possible  exige  qu'elle  les  garde,  et  qu'on  ne  pourrait 
attaquer  sa  propriété  sans  intéresser  celle  des  autres  citoyens.  C'est- 
à-dire  que  le  clergé  consent  d'être  traité  en  citoyen  quant  aux  pri- 
vilèges; quant  aux  charges  et  à  la  soumission  ,  c'est  autre  chose. 
Mais  je  m'ennuie  de  réfuter  de  tels  principes. 


Les  Variétés  d'un  philosophe  provincial,  par  M.  Ch le  jeune,  en 

deux  parties  in-ia,  consistent  en  réflexions  morales,  en  observations 
critiques,  portraits,  caractères,  allégories,  fables,  etc.  Ce  philo- 
sophe a  tout  varié  dans  ses  deux  petites  parties ,  excepté  la  platitude 
et  l'ennui  qui  sont  partout  les  mêmes.  Ses  réflexions  religieuses  mé- 
ritent le  bonnet  carré  de  Sorbonne ,  et  à  son  ton  un  juge  qu'il  a 
très-bien  fait  de  se  décorer  du  titre  de  provincial. 


4°8  CORRESPONDANCE    INEDITE 

Justification  de  l'appel  comme  d'abus  relevé  par  les  religieux  béné- 
dictins de  la  congrégation  de  Saint- Maur,  contre  le  régime  actuel 
de  cette  même  congrégation,  par  dom  Emaouel  Marie  Limairac, 
religieux  bénédictin:  volume  in-ia,  de  trois  cents  pages  tendant  à 
prouver  la  justice  de  cette  réclamation  qui  a  si  mal  réussi.  La  matu- 
rité des  moines  qui  est,  comme  vous  savez,  le  moment  de  la  chute , 
sera  beaucoup  plus  tardive  que  celle  des  jésuites;  ceux-ci  la  hâtaient 
en  se  remuant  sans  cesse,  au  lieu  que  les  moines  n'en  approchent  que 
lentement  par  une  végétation  longue  et  immobile. 


On  a  imprimé  une  lettre  de  Jeu  M.  t 'abbé  Ladvocat,  docteur  et 
bibliothécaire  de  Sorbonne ,  dans  laquelle  il  examine  si  les  textes 
originaux  de  l'Ecriture  sont  corrompus,  et  si  la  Vulgate  leur  est  pré- 
férable :  brochure  in-8°,  de  i35  pages.  L'auteur  se  déclare  pour  la 
négative,  malgré  le  respect  que  l'Église  romaine  ordonne  de  rendre 
à  la  Vulgate.  La  raison  qui  décide  M.  l'abbé  Ladvocat  pour  les  textes 
originaux,  c'est  que  dans  ces  textes  il  n'y  a  que  des  fautes  de  copiste, 
au  lieu  que  dans  la  Vulgate  il  y  a  encore  des  fautes  de  traducteur. 
Il  est  curieux  de  voir  des  hommes  sensés  discuter  gravement  de 
pareilles  questions.  M.  le  proposant  a  certainement  raison.  Si  ce 
livre  est  divinement  inspiré,  il  faut,  pour  mériter  notre  croyance, 
qu'il  ait  été  aussi  divinement  copié:  car  s'il  y  a  une  seule  faute  de 
copiste,  il  peut  y  en  avoir  mille  ,  et  que  devient  le  fondement  de 
notre  foi?  Cependant  saint  Jérôme,  saint  Augustin  et  plusieurs 
Pères  de  l'Église,  conviennent  que  ces  textes  sont  corrompus.  Moi , 
en  ma  qualité  de  fidèle,  je  soutiens  que  le  Saint  Esprit  n'a  pas  seule- 
ment inspiré  les  auteurs  des  livres  sacrés  ,  mais  qu'il  a  inspiré  et 
inspire  encore  tous  les  jours  tous  les  copistes  et  imprimeurs  qui  en 
multiplient  les  exemplaires,  et  que  c'est  bien  le  moindre  miracle 
qu'il  puisse  faire  en  faveur  d'un  livre  nécessaire  au  salut  éternel 
du  genre  humain.  M.  l'abbé  Ladvocat ,  qui,  en  sa  qualité  de  doc- 
teur de  Sorbonne  ,  était  athée,  discute  cette  question  en  savant  théo- 
logien. Je  me  souviens  de  l'avoir  fait  mourir  de  la  poussière  avalée 
dans  la  bibliothèque  de  la  Sorbonne,  mais  cela  n'est  pas  vrai,  et  il 
n'était  pas  assez  malavisé  pour  cela;  il  est  mort  pour  avoir  négligé  des 
hémorrhoïdes  auxquelles  se  sont  jointes  une  inflammation  et  la  gan- 
grène. 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  4^9 

M.  Changeux  vient  de  publier  un  Traité  des  extrêmes ,  ou  Elémens 
de  là  science  de  la  réalité,  en  deux  gros  volumes  in-ia.M.  Changeux, 
dont  j'ignorais  jusqu'à  la  réalité  de  l'existence,  nous  apprend  qu'il  a 
entrepris  ce  Traité  à  l'occasion  de  l'article  Réalité  qu'il  destinait 
pour  Y  Encyclopédie.  Il  nous  apprend  encore  qu'il  a  distingué  la  réa- 
lité de  la  vérité  ,  et  que,  en  sa  qualité  de  Descartes  du  dix-huitième 
siècle,  il  a  voulu  faire  avec  la  première  comme  l'autre  Descartes  a  fait 
avec  la  seconde,  et  par  conséquent  créer  une  science  toute  nouvelle 
qui  est  celle  de  la  réalité;  science,  suivant  l'assertion  de  l'inventeur, 
plus  utile  que  celle  de  la  vérité  ,  avec  laquelle  on  ne  pourra  plus  la 
confondre.  Or,  à  force  de  se  creuser  la  tête,  M.  Changeux  a  trouvé  que 
sa  science  de  la  réalité  porte  sur  un  principe  unique ,  et  ce  principe  , 
c'est  que  les  extrêmes  se  touchent  sans  se  confondre  ,  et  que  la  réa  • 
lité  ne  se  trouve  que  dans  le  milieu  entre  ces  extrêmes.  C'est  sur  ce 
beau  principe,  si  neuf  qu'il  est  déjà  devenu  proverbe,  que  M.  Chan- 
geux établit  son  superbe  corps-de-logis  de  la  réalité.  Il  s'imprime 
d'étranges  sottises  et  d'insignes  platitudes  en  ce  dix-huitième  siècle. 
Si  vous  avez  le  courage  de  lire  un  peu  du  Traité  des  extrêmes,  vous 
y  verrez  que  la  vie  et  la  mort  ne  sont  pas  des  extrêmes;  et  dans  le 
fait  elles  ne  peuvent  être  que  des  milieux  en  vertu  du  principe 
unique  découvert  par  M.  Changeux,  sans  quoi  on  ne  naîtrait ,  ni  ne 
mourrait  plus  réellement.  Ce  que  je  sais  ,  c'est  que  si  les  extrêmes  se 
touchent  sans-se  confondre  ,  M.  Changeux  doit  se  trouver  nez  à  nez 
contre  Leibnitz,  Newton  et  Locke. 


Discours  sur  l'histoire  des  juifs,  depuis  le  commencement  du  monde  jus- 
qu'à la  destruction  de  Jérusalem  par  les  Romains,  pour  faciliter  aux  jeunes 
personnes  de  Vun  et  de  Vautre  sexe,  l'intelligence  des  figures  de  la  Bible  et 
de  t 'Histoire- Sainte  ;  par  M.  Perrin  des  Chavanettes;  volume  in-12.  Ne 
mettez  pas  entre  les  mains  de  la  jeunesse  les  pauvretés  de  M.  Perrin 
des  Chavanettes.  Tenez-vous-en,  quant  à  l'histoire  des  Juifs,  au  Dis- 
cours de  M.  Bossuet  sur  l'histoire  universelle ,  car  cette  Histoire 
universelle  n'est  que  cela ,  c'est-à-dire  un  précis  de  l'histoire  juive. 
Mais  du  moins,  en  lisant  Bossuet,  vos  jeunes  gens  liront  un  homme 
éloquent,  dont  le  style  noble  et  élevé  peut  servir  de  modèle  ,  quoi- 
qu'il ennoblisse  souvent  des  pauvretés  ,  parce  qu'il  est  impossible  à 
un  prêtre  qui  veut  faire  l'historien,  et  qui  veut  arranger  l'architec- 
ture de  l'univers  sur  l'architecture  de  sa  sacristie,  de  s'en  tirer  au- 
trement. 


4lO  CORRESPONDANCE    INÉDITE 

Le  Voyage  de  Robertson  aux  Tares  Australes,  traduit  sur  le  ma- 
nuscrit anglais,  volume  in-12  de  près  de  5oo  pages.  C'est  encore  un 
présent  qui  nous  vient  de  pays  étranger.  C'est  un  roman  politique 
qui  nous  représente  une  espèce  d'utopie  ou  de  gouvernement  idéal. 
Tout  cela  est  à  pleurer  d'ennui.  On  a  fait  un  assez  plaisant  carton 
à  ce  roman.  Ily  avait,  dans  la  feuille  qui  commence  page  i45,  une  sa- 
tire assez  forte  des  parlemens  qui  embarrassent  les  vues  du  gouver- 
nement par  leurs  continuelles  remontrances.  On  a  supprimé  cette 
feuille,  et  on  lui  en  a  substitué  une  autre  qui  contient  une  sortie 
contre  les  philosophes  et  contre  ce  qu'on  appelle  encyclopédistes  en 
France.  Il  est  vrai  que  cette  philippique  ne  va  plus  avec  le  reste  de 
l'ouvrage,  où  tout  le  bien  qui  arrive  au  peuple  chimérique  que  l'au- 
teur dépeint  est  opéré  par  les  philosophes  ;  mais  à  la  faveur  de  cette 
incartade,  l'ouvrage  a  eu  la  permission  de  se  débiter,  et  l'on  s'est 
peu  soucié  de  savoir  si  le  reste  tenait  ou  non.  Je  plains  ceux  qui 
profitent  de  la  permission  de  lire  ce  Voyage  imaginaire  avec  ou  sans 
carton. 


On  vient  de  traduire  de  l'anglais  les  Mémoires  de  James  Graham  y 
marquis  de  Montrose,  contenant  l'histoire  de  la  rébellion  de  son  temps. 
Deux  volumes  in-i  1. L'auteur  de  ces  Mémoires  est  le  docteur  Wizard 
qui  les  a  d'abord  composés  en  latin;  mais  les  derniers  chapitres  et  le 
récit  de  la  mort  deMontrosesont  d'une  autre  main.  Si  l'éditeur  n'avait 
pas  eu  soin  de  le  remarquer ,  on  ne  s'en  serait  pas  aperçu.  Ce  doc- 
teur Wizard  est  plat  et  ennuyeux,  et  c'est  dommage;  le  marquis  de 
Montrose  méritait  un  meilleur  historien.  On  lit  sans  aucun  intérêt 
une  histoire  qui  en  comportait  un  très-grand.  Tout  le  premier  vo- 
lume est  rempli  de  détails  militaires  rapportés  d'une  manière  insi- 
pide, et  le  second,  où  l'on  trouve  les  revers  et  la  fin  tragique  du 
héros,  n'est  pas  plus  intéressant  que  le  premier.  Montrose  servit  toute 
sa  vie  avec  beaucoup  de  zèle  la  cause  du  malheureux  Charles  le% 
roi  d'Angleterre.  Son  sort  fut  pareil  à  celui  de  son  maître.  Il 
perdit  la  tête  sur  un  échafaud,  peu  de  temps  après  le  supplice 
du  roi  et  après  avoir  couru  inutilement  dans  le  Nord ,  en  Allemagne, 
en  France  et  en  Hollande,  pour  chercher  des  vengeurs  à  Charles  Ier 
et  des  défenseurs  à  son  fils  Charles  II.  Montrose  avait  montré  de 
grands  talens  pour  la  guerre  en  défendant  la  cause  du  roi  en  Ecosse 
contre  les  Covenantaires;  mais  si  la  cause  qu'il  défendait  était  bonne  f 
il  faut  convenir  qu'il  avait  épousé  les  intérêts  d'un  trop  mauvais 
joueur.  L'historien  de  Montrose  s'étend  souvent  sur  les  vertus  et  sur 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  4 1  l 

la  bonté  de  ce  Charles  Ier,  mais  c'est  qu'il  ne  sait  pas  qu'un  bon 
homme  et  qu'un  bon  roi  sont  deux  bonnes  gens  qui  ne  se  ressemblent 
guère.  Enfin ,  il  est  des  causes  justes  que  la  faveur  publique  ne 
seconde  jamais;  c'est  qu'il  ne  suffit  pas  d'avoir  raison,  il  faut  encore 
autre  chose.  Tout  le  monde  admire  Cromwell  ;  on  plaint  Charles  Ier , 
mais  d'une  pitié  bien  froide.  On  n'a  qu'à  voir  combien  le  sentiment 
qu'on  éprouve  au  récit  du  supplice  du  roi  d'Angleterre  est  diffé- 
rent de  celui  que  fait  naître  l'assassinat  de  Henri  IV  par  Ravaillac. 
C'est  que  Henri  était  un  grand  et  un  excellent  homme,  et  Charles  était 
un  pauvre  homme.  Montrose  a  souffert  jusque  dans  sa  réputation , 
qui  aurait  été  bien  autrement  brillante  s'il  avait  servi  une  cause  sou- 
tenue par  la  faveur  publique. 


M.  de  Saint-Foix,  auteur  des  Essais  historiques  de  Paris,  de  la  pe- 
tite comédie  des  Grâces,  de  celle  de  l 'Oracle  et  d'autres  ouvrages  moins 
connus,  vient  de  publier  une  Histoire  de  l'ordre  du  Saint-Esprit, 
en  deux  petites  parties  in- 12  qui  seront  sans  doute  suivies  de  quel- 
ques autres.  L'auteur  prend  le  titre  d'historiographe  des  ordres  du 
Roi  ;  c'est  apparemment  une  place  que  l'on  a  créée  pour  lui.  L'his- 
toire de  l'ordre  du  Saint-Esprit ,  ainsi  que  celle  de  tous  les  ordres 
d'honneur  et  de  décoration,  est  fort  courte;  quand  on  a  parlé  de 
son  institution,  de  ses  statuts  et  de  ses  cérémonies,  tout  est  dit. 
Aussi  M.  de  Saint-Foix  expédie  tout  cela  dans  la  première  partie- 
La  seconde  contient  les  principaux  traits  de  la  vie  des  chevaliers  de 
la  première  promotion  faite  par  Henri  III.  Les  parties  qui  suivront 
serviront  sans  doute  à  parcourir  la  vie  de  tous  les  chevaliers  qui  ont 
été  successivement  décorés  de  cet  ordre.  L'auteur  ne  se  propose  point 
de  donner  un  précis  de  leur  vie,  il  se  borne  d'en  rapporter  les  traits 
les  plus  remarquables  ;  et  il  faut  convenir  que  son  choix  est  presque 
toujours  bien  fait.  On  lit  cet  ouvrage  avec  beaucoup  de  plaisir;  il 
est  écrit  d'une  manière  naturelle,  concise  et  intéressante.  Son  plan 
plus  étendu  aurait  pu  former  cette  école  militaire  dont  M.  l'abbé 
Raynal  n'a  rempli  l'idée  que  très-imparfaitement.  J'avoue  que  je  pré- 
fère de  telles  lectures  à  tous  les  Bélisaires  du  monde,  et  voilà  les 
cours  de  morale  que  je  voudrais  mettre  entre  les  mains  de  la 
jeunesse. 

L'auteur,  en  parlant  de  la  loi  salique ,  tombe  dans  une  erreur  qu'il 
faut  relever  ici.  Il  prétend  que  ce  qui  distingue  supérieurement  nos 
princes  du  sang  de  France  ,  c'est  que  la  couronne  leur  appartient  so- 


4  12  CORRESPONDANCE    INEDITE 

lidairement,  leur  droit  à  cet  égard  étant  transmis,  répandu,  certain 
dans  toute  la  famille,  au  lieu  qu'il  n'en  est  pas  ainsi  dans  les  pays 
qui  ne  connaissent  point  la  loi  salique,  et  que  le  droit  à  la  cou- 
ronne est  incertain  dans  les  familles  royales  où  les  filles  peuvent  hé- 
riter du  trône.  M.  de  Saint-Foix  ne  sait  ce  qu'il  dit.  Il  aurait  dû  savoir 
que  dans  les  pays  où  les  femmes  ne  sont  point  exclues  du  trône, 
elles  ne  succèdent  cependant  qu'au  défaut  de  mâles,  et  que  si  à  la 
mort  de  l'empereur  Charles  VI ,  il  avait  existé  une  branche  cadette 
et  apanagée  de  la  maison  d'Autriche,  le  rejeton  mâle  de  cette  branche 
aurait  indubitablement  recueilli  la  succession  à  l'exclusion  de  la  fille 
de  Charles  VI.  Cette  loi  de  la  succession  des  femmes  n'a  qu'un  in- 
convénient,  c'est  qu'il  faudrait  que  de  droit,  au  défaut  de  mâles, 
la  succession  appartint  toujours  à  la  femelle  la  plus  proche  du  der- 
nier mort ,  comme  en  pareil  cas  c'est  toujours  le  descendant  mâle 
le  plus  proche  du  défunt  qui  succède.  Ce  droit  reconnu  et  élabl1 
en  Europe  anéantirait  une  foule  de  prétentions ,  semences  éternelles 
de  discorde  et  de  guerres.  Il  parait  injuste  dans  le  droit  et  presque 
toujours  fort  difficile  dans  le  fait,  de  dépouiller  une  princesse  de 
l'héritage  de  son  père ,  en  faveur  de  descendans  étrangers  d'un  ma- 
riage fait  il  y  a  deux  ou  trois  cents  ans  ;  mais  avec  ce  droit  reconnu  , 
je  trouverais  cet  ordre  de  succession  bien  préférable  à  celui  de  lu 
loi  salique. 


Au  milieu  de  la  sévérité  avec  laquelle  la  police  cherche  à  empêcher 
le  débit  de  tous  ces  livres  dontlenombregrossitdejouren  jour,  on  a 
vu  vendre  ici  publiquement  une  brochure  intitulée  :  Discussion  intéres- 
sante sur  la  prétention  du  clergé  d'être  le  premier  ordre  d'un  Etat.  Brochure 
in-isde  164  pages.  Cet  écrit  est  de  M.  le  marquis  de  Puységur,  cordon 
rouge  et  lieutenant-général  des  armées  du  roi.  On  s'aperçoit  aisé- 
ment à  un  style  lourd  et  pesamment  entortillé,  que  l'auteur  n'est 
pas  du  métier,  et  qu'il  n'y  est  pas  accoutumé.  La  brochure  est 
formée  d'une  correspondance  entre  M.  ***  et  M.  l'abbé  de  ***,  qui 
s'est  aussi  adjoint  un  prieur  de  Bénédictins  pour  défendre  la  cause 
du  clergé.  M.  ***  qui  l'attaque,  ne  trouve  aucune  raison  valable 
pour  que  le  clergé  forme  un  ordre  dans  l'État,  encore  moins  le  pre- 
mier ordre.  Cela  est  aisé  à  démontrer:  il  ne  faut  que  du  bon  sens 
pour  cela.  Les  deux  prêtres  défendent  leur  cause  comme  ils  peuvent 
et  finissent  par  des  menaces  suivant  la  règle  ,  et  M.  ***  cède  le  champ 
de  bataille  sans  réplique,  bien  sûr  d'avoir  gagné  sa  cause  dans  l'es- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  [{iZ 

prit  de  tous  ceux  qui  sont  sur  ce  point  sans  prévention  et  sans 
intérêt.  Il  est  vrai  que  l'éditeur  de  cette  correspondance,  qui  joue 
un  troisième  rôle,  a  ajouté,  principalement  à  la  dernière  lettre, 
beaucoup  de  notes  qui  ne  sont  pas  ce  qu'il  y  a  de  moins  hardi  dans 
celte  brochure.  Elle  a  étonné  par  sa  franchise  et  par  sa  hardiesse  , 
et  ce  qui  a  encore  plus  surpris,  c'est  que  l'auteur  l'a  avouée,  qu'il 
en  a  fait  les  honneursàParisetà  Versailles,  et  que  le  débit  en  est  pu- 
blic et  toléré ,  tandis  que  des  brochures  qui  touchent  le  moins  du 
monde  aux  prétentions  du  clergé  ,  sont  défendues  avec  une  extrême 
sévérité.  Il  est  vrai  que  l'embarras  et  la  pesanteur  du  style  n'ont 
pas  permis  au  public  d'abuser  de  la  permission  qu'on  lui  a  accordée 
de  s'empoisonner  avec  les  principes  de  M.  ***.  M.  le  marquis  de  Puy- 
ségur  est  aussi  un  peu  entiché  des  principes  de  messieurs  les  écono- 
mistes ruraux,  qui  sont  faits  pour  réussir,  même  par  leur  creux,  au- 
près d'un  certain  ordre  de  gens  à  qui  on  pourrait  disputer  ce  que 
M.  de  Puységur  dispute  au  clergé,  s'ils  en  avaient  par  hasard  la  pré- 
tention. Au  reste,  c'est  une  belle  chose  que  la  justice.  Si  un  de  nos 
philosophes  s'était  avisé  d'écrire  une  ligne  de  cette  discussion  inté- 
ressante, elle  aurait  eu  sans  doute  plus  de  vogue;  mais  bien  loin 
d'être  tolérée ,  je  suis  persuadé  que  l'auteur  aurait  joué  gros  jeu  et 
risqué  une  persécution  violente  de  la  part  du  clergé,  dont  Dieu 
veuille  préserver  M.  de  Puységur  et  tout  honnête  penseur  ! 


Dissertation  physique  sur  l'homme,  dédiée  au  roi  de  Prusse,  traduite 
du  latin,  composée  et  soutenue  aux  écoles  de  médecine  de  Montpel- 
lier, pour  le  grade  de  bachelier,  par  M.  Lansel  deMagny.  Cette  pe- 
tite dissertation  traite  d'abord  du  mécanisme  de  la  conception  ctde  la 
génération.  Ensuite  l'auteur  ébauche  un  traité  des  tempéramens,  et 
enfin,  dans  la  dernière  partie,  il  fait  l'histoire  des  impressions  de 
l'ame  sur  le  corps  et  du  corps  sur  l'ame.  M.  Lansel  de  Magny  n'a 
qu'à  rendre  grâce  à  la  platitude  de  son  style  pédantesque,  qui  l'a  ga- 
ranti de  la  célébrité  malgré  l'hommage  rendu  au  philosophe  cou- 
ronné. Sans  cette  heureuse  obscurité,  si  ledit  M.  Lansel  eût  étééventé 
par  un  seul  chien  courant  de  la  Sorbonne,  toute  la  meute  se  serait 
mise  à  ses  trousses  à  cause  du  fumet  de  matérialisme  dont  il  est 
infecté. 


Histoire  de  France  depuis  rétablissement  de  la  monarchie  jusqu'au  règne 
de  Louis  XV,  à  l'usage  des  jeunes  gens  de  qualité.  Deux  volumes  grand 
in-8°,  chacun  d'environ  4°o  pages.  Le  nom  de  ce  nouveau  compila- 


4  l4  CORRESPONDANCE    INEDITE 

teurnous  est  inconnu.  Le  titre  dit  que  son  livre  est  imprimé  à  Frane- 
fort-sur-Ie-Mein  ,  mais  je  le  crois  fabriqué  et  imprimé  en  France;  il 
est  même  assez  platement  fait  pour  mériter  de  paraître  avec  appro- 
bation et  privilège.  L'auteur  se  plaint  de  l'insuffisance  des  abrégés 
où  l'on  ne  trouve  que  des  dates.  Son  Histoire  de  France  est  par 
demandes  et  par  réponses ,  mais  il  fait  répondre  à  ses  écoliers  des 
choses  bien  plates  et  très-répréhensibles  aux  yeux  d'un  philosophe. 
Il  insiste  dans  sa  préface  sur  la  nécessité  d'avoir  égard  aux  mœurs 
et  aux  lois  plutôt  qu'aux  dates,  il  dit  que  l'étude  de  l'histoire  doit 
surtout  avoir  pour  but  de  nous  rendre  meilleurs  ;  mais  il  peut 
compter  que  la  sienne  ne  fera  pas  cet  effet-là,  à  moins  qu'un  maître 
éclairé  et  honnête ,  ne  s'en  serve  pour  montrer  aux  jeunes  gens 
dans  quel  détestable  esprit  l'histoire  moderne  a  été  traitée  jusqu'à 
présent,  et  combien  les  platitudes  de  nos  lâches  historiens  sont  ve- 
nimeuses. 


De  Y  autorité  du  Clergé ,  et  du  pouvoir  du  Magistrat  politique  sur 
r exercice  des  fonctions  du  Ministère  ecclésiastique  ;  par  M.  **,  avocat 
au  parlement  ;  deux  volumes  in-i  2.  Un  avocat  au  parlement  qui  entre- 
prend de  juger  le  procès  qui  subsiste  depuis  tant  de  siècles  entre  le 
clergéet  le  magistrat  politique,  ne  peut  décider  qu'en  faveur  du  magis- 
trat; c'est  ce  qu'a  fait  le  nôtre.  Aussi  le  clergé  a-t-il  sollicité  et  obtenu 
à  la  cour  un  arrêt  du  conseil  d'état  du  roi  qui  supprime  l'ouvrage 
de  l'avocat.  On  dit  cet  ouvrage  bien  fait;  mais  la  doctrine  des  deux 
puissances  dans  l'État  est  si  absurde,  si  contradictoire,  si  remplie  de 
subtilités  et  de  sophismes ,  que  je  défie  le  meilleur  esprit  de  s'en  dé- 
pêtrer sans  rejeter  entièrement  l'usurpation  des  prêtres  et  cette 
puissance  prétendue  spirituelle  qu'ils  s'arrogent.  Je  défie  aussi  tout 
gouvernement  qui  tolère  et  reconnaît  chez  lui  une  puissance  ou  ju- 
ridiction spirituelle,  de  n'être  pas  continuellement  harcelé  par  des 
disputes,  et  d'oser  se  promettre  un  instant  de  repos.  Pour  être  tran- 
quille alors,  il  faut,  ou  secouer  le  joug  des  prêtres  et  les  subjuguer, 
ou  se  soumettre  en  silence  à  leur  despotisme. 


Exposition  de  la  doctrine  de  F  Eglise  gallicane  par  rapport  aux  préten- 
tions de  la  cour  de  Rome,  trois  petits  volumes.  Voilà  le  titre  d'un  ou- 
vrage posthume  de  M.  Dumarsais ,  bon  métaphysicien ,  profond 
grammairien  ,  et  d'ailleurs  célèbre  par  son  incrédulité.  Vous  voyez 
que  son  peu  de  foi  ne  l'empêchait  pas  de  traiter  des  matières  ecclé- 


DE    GRIMM    ET    DIDEROT.  4  ï  5 

siastiques.  M.  de  Voltaire  a  fait  l'éloge  de  Dumarsais  dans  le  dernier 
volume  de  son  Histoire  universelle.  Il  y  a  très-bien  peint  une  sorte 
de  philosophes  dont  Paris  est  rempli.  J'ai  ouï  dire  un  jour  à  Du- 
marsais ,  que  la  résurrection  de  Lazare  n'était  pas  une  chose  pos- 
sible, par  quinze  raisons  auxquelles  il  n'y  avait  point  de  réponse. 
La  première,  c'est  que  les  morts  ne  ressuscitaient  point.  On  lui  dit 
qu'après  celle-là,  il  pouvait  se  dispenser  d'alléguer  les  quatorze  qui 
restaient. 


Je  conseille  à  nos  historiens  modernes,  grands  faiseurs  de  portraits, 
qui  savent  si  bien  peindre  des  gens  qu'ils  n'ont  jamais  connus ,  je 
leur  conseille  de  lire  ce  que  M.  de  Voltaire  dit  à  ce  sujet,  et  de 
prendre  pour  modèle  de  leurs  portraits  celui  qu'il  a  fait  de  Louis  XL 
Ce  morceau  m'a  paru  admirable.  M.  de  Voltaire  oppose  encore  dans 
ce  volume  les  principes  sur  le  despotisme  à  ceux  de  M.  de  Mon- 
tesquieu. On  ferait  une  dissertation  assez  intéressante  pour  conci- 
lier ces  deux  grands  hommes.  Le  gouvernement  despotique  n'a  point 
de  principe  dans  la  nature  ni  dans  la  raison  ;  mais  il  existe  dans 
le  fait.  De  ce  qu'il  ne  devrait  pas  exister,  M.  de  Voltaire  conclut 
qu'il  n'existe  pas,  et  parce  que  le  grand-seigneur  ne  peut  pas  tout, 
il  nie  que  son  pouvoir  soit  arbitraire.  De  ce  que  le  despotisme  ne 
peut  pas  tout,  il  faut  seulement  conclure  que  le  gouvernement  des- 
potique est  contraire  à  la  nature  de  l'homme,  et  que  les  principes 
poussés  à  un  certain  point  produisent  nécessairement  l'auarchie  et 
la  révolution.  Il  me  semble  que  M.  de  Voltaire  a  tort  dans  le  fond  ; 
mais  que  M.  de  Montesquieu  a  laissé  des  nuages  sur  les  principes 

que  je  crois  vrais Je  suis  bien  obligé  à  M.  de  Voltaire  de  tout  le 

bien  qu'il  dit  de  mes  Suisses;  ils  parlèrent  avec  humilité,  dit-il, 
et  se  défendirent  avec  courage.  Je  savais  bien  que  ces  grands  hommes 
n'échapperaient  point  à  l'admiration  d'un  écrivain  qui  ne  s'est  jamais 
mépris  sur  la  véritable  grandeur ,  ni  sur  le  sentiment. 


Le  sort  de  tous  les  hommes  dont  l'existence  est  honorable  et  utile 
pour  l'humanité,  sera  toujours  d'être  persécuté.  N'est-ce  pas  là  une 
récompense  bien  douce  de  leurs  travaux.  U  Encyclopédie  s'avance  au 
milieu  des  contradictions  de  toute  sorte  d'espèce.  Celles  des  dévots 
sont  les  plus  bêtes  ,  mais  en  même  temps  les  plus  redoutables  en  ce 
qu'elles  compromettent  le  repos  et  la  tranquillité  des  philosophes. 


3^2  CORRESPONDANCE    INEDITE. 

Jamais  philosophe  n'a  causé  aucun  désordre  dans  l'État;  cependant 
l'acharnement  de  leurs  ennemis  consiste  à  les  rendre  odieux  et  sus- 
pects au  gouvernement,  et  cette  lâcheté  réussit  toujours  plus  ou 
moins.  Un  janséniste  d'une  bêtise  peu  commune,  M.  de  Chaumeix, 
vient  de  publier  deux  volumes  intitulés  Préjugés  légitimes  contre  l'En- 
cyclopédie, qui  seront  suivis  de  plusieurs  autres  dans  lesquels  on 
compte  aussi  attaquer  M.  Helvétius  auteur  du  livre  de  Y  Esprit.  Il  ne 
dépend  pas  de  M.*  Chaumeix  que  tous  les  philosophes  de  notre  siècle 
ne  soient  sur  un  bûcher.  Il  y  mettrait  le  feu  avec  on  grand  plaisir» 
pour  la  plus  grande  gloire  de  Dieu  et  de  la  religion.  Un  autre  écri- 
vain de  cette  trempe,  M.  B... ,  a  publié  un  recueil  de  pièce  philo- 
sophiques et  littéraires  dans  lequel  M.  de  Voltaire,  M.  Diderot  et 
d'autres  philosophes  sont  mis  en  pièces. 


On  vient  de  réimprimer  YHistoire  du  christianisme  dans  les  Indes, 
par  La  Croze,  bibliothécaire  du  roi  de  Prusse;  deux  volumes.  On 
voit  entre  autres  dans  cet  ouvrage  toutes  les  menées  des  jésuites 
pour  l'établissement  du  christianisme  dans  ces  contrées  éloignées. 
On  y  lit  aussi  avec  grand  plaisir  la  morale  admirable  de  ces  Indiens , 
tirée  de  leurs  livres  religieux.  Quand  on  voit  de  tels  morceaux,  on 
s'étonne  de  la  vanité  que  nous  tirons  de  la  beauté  de  la  morale  chré- 
tienne. Il  n'y  a  point  de  peuple  au  monde,  quelque  sauvage  qu'il 
soit,  qui  ne  pût  prouver  la  divinité  de  son  culte  par  les  principes 
desamorale  si  cette  induction  était  d'une  certaine  validité.  M.  Mal- 
let,  professeur  à  Copenhague,  nous  a  donné  il  y  a  quelques  années 
une  Histoire  du  Danemarck.  Vous  trouverez  dans  le  second  volume, 
des  monumens  des  anciens  Scandinaves  qui  sont  autant  de  morceaux 
admirables  de  poésie  et  de  morale.  On  dirait,  à  entendre  nos  théolo- 
giens, que  la  morale  est  une  chose  arbitraire  parmi  les  hommes,  et 
qu'elle  a  besoin  d'une  révélation  pour  leur  être  transmise;  comme 
s'il  pouvait  jamais  y  avoir  un  peuple  qui  regardât  le  vice  comme 
bon  et  la  vertu  comme  mauvaise. 


FIN. 


0 


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Grimm,  Friedrich  Melchior 
273  Correspondance  inédite  de 

GSA/t,  Grimm  et  de  Diderot 

1829 


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